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Alice & Michael Balint

Transfert et contre-transfert[1] (1939)


Il y a une question qui surgit souvent au cours des débats psychanalytiques sur des thèmes d'ordre technique : le transfert est-il (déterminé par le patient seul, ou bien le comportement l'analyste peut-il également y jouer un rôle? A l'occasion de ces discussions il y a une opinion que certains analystes avancent toujours avec insistance. Elle est formulée à peu près ainsi : « Si l'analyste influence la situation de transfert par n'importe quel autre moyen que l'interprétation, il commet toujours et sans exception une grave erreur. » Cet article a pour but d'examiner si cette opinion correspond aux faits, et dans quelle mesure.
La meilleure démonstration du phénomène du transfert peut être faite lorsque l'objet de celui-ci est une chose inanimée, exemple la porte qu'on claque parce que la cause de notre colère se trouve derrière elle. Avec un être vivant toute la situation devient infiniment plus complexe, car (a) l'autre personne s'efforce également de se débarrasser des émotions déchargées en les transférant sur la première, (b) elle réagit aux émotions transférées sur elle par la première personne. Cette situation est désespérément embrouillée, à moins que l'une des personnes impliquées n'entreprenne délibérément la tâche ne transférer aucune de ses émotions sur l'autre pendant une période déterminée, c'est-à-dire de se comporter autant que possible comme une chose inanimée. Cette conception est à la base de la comparaison freudienne souvent citée : l'analyste doit se comporter comme la surface d'un miroir bien poli, donc une chose inanimée. L'analyse a aussi souvent été comparée à une opération chirurgicale, et le comportement de l'analyste à la stérilité nécessaire à l'acte chirurgical. Nous retrouvons ici la condition d'absence de vie, car le mot « stérile » signifiait à l'origine « ne produisant ni moisson ni fruits ».
Le fait qu'il puisse y avoir transfert tant sur les objets inanimés que sur les êtres vivants résout une partie de notre problème ; car on voit ainsi que le transfert peut être un processus unilatéral, c'est-à-dire qu'il peut se développer sans aucune aide de la part d'une autre personne. Le point de vue qui exige que l'analyste n'intervienne en aucune manière sur la formation du transfert s'en trouve indubitablement renforcé. Examinons maintenant dans quelle mesure la technique analytique actuelle satisfait l'exigence d'une parfaite stérilité. Autrement dit, voyons si la « passivité » de l'analyste (qui dans cette relation a le même sens que la stérilité) est réellement dépourvue de toute trace de transfert de sa part.
Certains éléments qui troublent inévitablement l'idéal de stérilité parfaite ont été traités à fond par Freud[2], aussi n'allons-nous pas y revenir en détails. Freud a souligné que l'analyse ne se déroule pas dans le vide : l'analyste a un nom, il est homme ou femme, il a un âge déterminé, une habitation, etc. ; dans un sens très large, nous transférons ces éléments de notre personnalité sur nos patients. Pour faire face aux réactions provoquées par ces éléments, il faut un certain degré d'habileté technique et ces problèmes sont souvent étudiés à propos d'analyses contrôlées ainsi que dans les séminaires sur la technique.
Cependant, il y a encore beaucoup d'autres éléments personnels qui n'ont pratiquement jamais été mentionnés publiquement, bien qu'ils soient abordés souvent, voire avec le plus grand intérêt, par des analystes réunis en privé.
Un point typique de ce genre est le « problème du coussin ». Il y a plusieurs solutions à ce problème : (a) le coussin reste le même pour tous les patients, mais il sera recouvert d'une serviette en papier qu'on jette à la fin de la séance; (b) le coussin reste le même, mais chaque patient se voit attribuer une taie particulière, qui se distingue des autres par la nuance et par le motif, le coussin étant recouvert de la taie appropriée pour chaque séance; (c) chaque patient a son coussin personnel et ne doit utiliser que celui-ci; (d) il n'y a qu'un coussin ou bien deux ou trois pour tous les patients, qui sont libres de s'en servir comme ils l'entendent, etc.; de plus, il convient de multiplier ces possibilités par trois au moins, car la situation varie selon que le coussin est manipulé par l'analyste, le patient ou un domestique.
On pourrait dire que tout cela n'est que bagatelle dont il est presque ridicule de discuter aussi longuement. Et pourtant, de telles bagatelles semblent avoir une certaine importance pour le développement de la situation transférentielle. Par exemple, un patient qui, pour des raisons extérieures, avait dû changer d'analyste, rêva de son premier analyste en train de travailler dans un W.C. ultramoderne, carrelé de blanc, équipé de tous les raffinements de l'hygiène, et du second, travaillant dans un endroit vieillot, sale et malodorant. On peut deviner sans peine quelle solution chacun des deux analystes avait choisi pour le « problème du coussin ». L'analyse du rêve indiquait clairement que le patient a tiré certaines conclusions quant aux différentes attitudes de ses deux analystes par rapport à la propreté, à partir de leur façon de traiter le problème du coussin. Probablement personne ne contestera qu'une analyse conduite dans une atmosphère qui correspond à la première partie du rêve évoluera dans un sens différent de celui qui se dégagera dans une atmosphère correspondant à la seconde partie. Pour le moment nous ne nous soucierons pas de décider si une de ces conditions est plus favorable que l'autre à l'évolution de l'analyse. Nous voulons seulement affirmer qu'il existe dans l'atmosphère analytique des différences qui proviennent de l'analyste lui-même. (N'oublions pas cependant que chacun des deux analystes gardait, par rapport au coussin, la même attitude envers chaque patient, c'est-à-dire que sa contribution personnelle à l'atmosphère analytique restait toujours la même. Nous y reviendrons plus tard.)
Il en est de même pour toute une série de détails. Un autre point important, par exemple, est la façon d'annoncer la fin de la séance. Certains analystes donnent le signal en se levant de leur fauteuil. D'autres l'annoncent simplement par quelques mots stéréotypés, d'autres encore essaient d'inventer une formule neuve pour chaque séance; certains se mettent à s'agiter sur leur siège et le patient doit comprendre par ce bruit que l'heure est passée; d'autres encore se servent de réveils, ou posent une pendule face au patient afin qu'il puisse lui-même voir le temps passer. Puis il y a le divan lui-même qui peut être bas, large, confortable, ou tout le contraire; le siège de l'analyste; l'aménagement du cabinet de consultation : doit-il être meublé comme un bureau ou comme un salon? Ou doit-il rester totalement vide de meubles à part le divan et le fauteuil? mode d'éclairage de la pièce, etc.
Les points énumérés sont, pour ainsi dire, les caractéristiques tangibles du comportement de l'analyste. On peut affirmer sans risque de se tromper que beaucoup d'autres éléments « personnels » de cette sorte influencent également notre attitude analytique intangible. Par exemple, certains analystes interprètent parcimonieusement, n'intervenant que lorsqu'ils sont pratiquement certains de la justesse de l'interprétation; d'autres en sont plutôt prodigues, même au risque de faire des erreurs. Certains analystes ne poussent pas un patient silencieux à parler, d'autres le font fréquemment, et ainsi de suite.
D'autre part, il y a le problème très délicat et très complexe de ce qu'il faut interpréter au patient, quand et comment. Fait remarquable, les partisans des différentes méthodes d’interprétation, ainsi que leurs critiques, ont tendance à penser que seul leur propre technique est correcte, et ils considèrent toute autre méthode comme mauvaise, voire nocive. Ceci fait soupçon que certains éléments personnels pourraient intervenir dans l'évaluation des différentes façons de résoudre ce problème comme Edward Glover l'avait souligné lors du congrès de Paris en 1938, leur efficacité ne présente pas toujours des différences.
Au cours des quinze dernières années, plusieurs méthodes ont été proposées. Nous allons les énumérer, en les faisant suivre chaque fois par la critique correspondante : 1°) Le comportement caractéristique du patient doit être immédiatement interprété dès le début du traitement, même dès la toute première séance, et à maintes reprises par la suite; d'autres soutiennent que ce procédé est susceptible de provoquer chez le patient une résistance inutile. 2°) Tout d'abord et par-dessus tout il faut interpréter le véritable sens, celui qui a trait à la situation analytique et au transfert; les opposants déclarent qu'il faut d'abord suivre les fils qui remontent aux situations de l'enfance. 3°) Une interprétation profonde doit être donnée aussi rapidement que possible : plus les interprétations sont profondes, plus elles sont efficaces; d'autres conseillent d'être très prudents à cet égard et de ne donner d'interprétations profondes que si le matériel est suffisamment solide pour convaincre inconditionnellement un patient résistant. 4°) Les mécanismes de défense doivent d'abord être interprétés sans tenir compte du matériel infantile, même si celui-ci est évident; d'autres soutiennent que le matériel infantile et les mécanismes de défense peuvent être interprétés en même temps, etc.[3]
Mais outre ces différences majeures, les moindres nuances dans la formulation d'une interprétation ou même d'une communication apparemment indifférente, le choix d'un synonyme parmi tous les autres, l'accentuation ou non de certains mots, et même leur cadence ou leur intonation, varient naturellement d’un analyste à l'autre. Le meilleur argument en faveur de l'existence d'un élément personnel dans tout ce domaine est le fait que lors des analyses contrôlées l'analyste contrôleur est bien souvent amené à prononcer des paroles de ce genre : « Ce que vous avez dit à votre patient est très juste; simplement je l'aurais dit en d'autres termes et certainement avec un autre accent. »
En plus de ces variations de technique qui caractérisent l'attitude générale de chaque analyste à l'égard de tous ses patients, y en a d'autres qui proviennent de notre adaptation consciente exigences de chaque cas particulier. Par exemple, nous devons nous comporter différemment avec un enfant et avec un adulte; c'est courant d'appeler un enfant par son prénom et de lui permettre de nous appeler par le nôtre; il a le droit de jouer pendant la séance d'analyse et nous l'y encourageons même; il peut nous toucher, parfois gentiment mais parfois agressivement, etc. La situation est presque la même avec des patients psychotiques. L'analogie entre l'analyse d'enfants et celle d'une psychose a été assez souvent décrite et soulignée pour devenir un lieu commun.
Bien entendu, chaque patient doit être, et effectivement est traité sur un mode individuel, c'est-à-dire différent, de sorte que chaque analyse effectuée par un même analyste est différente de toutes les autres; cependant il existe indéniablement de nombreuses manières individuelles d'analyser, des atmosphères analytiques différentes, créées pour ainsi dire par la technique et la personnalité de chaque analyste. Naturellement, certaines caractéristiques psychologiques s'associent en général avec certains détails plus physiques et tangibles, dont il était question plus haut.
Si l'on se rapporte à la métaphore du miroir, n'est-il pas étonnant qu'il y ait tant de façons individuelles d'analyser? Et n'est-il pas encore plus étonnant que si par hasard l'analyste est didacticien, presque tous ses élèves, lorsqu'ils commencent à travailler de façon indépendante, soient particulièrement Susceptibles de recourir à ses méthodes, depuis la forme des interprétations jusqu'à la façon, par exemple, de meubler leur cabinet ou d'annoncer la fin de la séance, fournissant ainsi la preuve éloquente que la véritable source de tous ces traits sans cesse reproduits est le transfert, lequel dans le cas d'un analyste dans la situation analytique est qualifié par euphémisme de « contre-transfert ». Le danger d'enlisement rapide dans cette voie du transfert constitue un des arguments en faveur de l'exigence qu'une partie au moins de tout contrôle soit effectuée par un analyste ou, mieux, par des analystes autres que l'analyste didacticien.
De ce point de vue on considère que la situation analytique résulte d'une interaction entre le transfert du patient et le contre-transfert de l'analyste, compliquée encore par les réactions libérées en chacun par le transfert que l'autre fait sur lui. S'il en est ainsi - et, en fait, tel est le cas - devons-nous en conclure que la méthode d'analyse « stérile » n'existe pas.? Que l'opinion formulée au début de cet article est fondée sur un idéal jamais atteint en pratique? Dans le passé, la foi en la validité absolue de l'attitude en miroir était si ancrée que le fait de la contester passait pour un signe de désertion. Et maintenant on met en doute, dans cet article aussi bien qu'ailleurs, qu'une telle attitude puisse même exister. Le fait que ces deux opinions aient pu être formulées toutes les deux sur la base d'une riche expérience clinique, explique que ce sujet puisse susciter tant de discussions et justifie cet article.
Seule l'expérience clinique peut amener une solution de cette controverse. La seconde opinion porterait à supposer que les différentes atmosphères analytiques créées par la personnalité de l'analyste exercent une influence décisive sur la situation de transfert et, par conséquent, sur les résultats thérapeutiques. Or, curieusement, cela ne semble pas être le cas. A de rares exceptions près, nos patients sont capables de s'adapter à la plupart de ces atmosphères individuelles et de développer leur propre transfert, sans se laisser troubler par le contre-transfert de l'analyste. Ceci implique que toutes ces techniques sont assez bonnes pour permettre aux patients présentant des troubles du type courant dans leur évolution affective de développer un transfert favorable au travail analytique. Si les partisans d'une technique ou d'une autre, et plus particulièrement ceux de certains modes d'interprétation spécifiques, soutiennent que toutes les méthodes autres que la leur sont moins efficaces, les résultats analytiques effectifs ne militent pas en faveur de cette prétention. Les statistiques des différents Instituts de Psychanalyse locaux présentent dans l'ensemble des pourcentages identiques de succès et d'insuccès dans les cures[4]; par ailleurs, quelles que soient les différences des variantes individuelles de la technique psychanalytique, celle-ci semble incapable de modifier la durée moyenne des traitements.
Il faut bien admettre que ces variantes individuelles de la technique n'ont pas beaucoup d'importance pour le patient névrosé moyen. A quoi bon alors ces discussions passionnées et cette intolérance relative en matière de technique? L'ardeur avec laquelle sont défendues les différentes méthodes est un exemple intéressant du phénomène social bien connu appelé « surestimation narcissique de différences minimes ». Comme nous l'avons vu, une des principales sources de la technique personnelle de l'analyste est le transfert d'émotions; en d'autres termes, notre technique, notre comportement analytique, possède également une importante valeur économique, car c'est un moyen bien adapté, bien rationalisé et sublimé de soulager les tensions, notamment celles qui se créent en nous pendant que nous traitons nos patients.
Bien entendu, nous n'avons pas oublié que notre technique doit d'abord satisfaire les exigences objectives de notre travail et que, naturellement, elle ne peut pas seulement servir d'issue aux émotions de l'analyste. Du point de vue de l'économie psychique de l'analyste, toutes les techniques doivent satisfaire à ces deux tâches différentes. La tâche objective exige que le patient, analysé selon n'importe quelle méthode individuelle, apprenne à connaître son propre inconscient et non celui de son analyste. La tâche subjective exige qu'analyser ne soit pas un fardeau trop lourd sur le plan affectif, que sa technique personnelle offre une issue suffisante aux émotions de l'analyste. Une technique bonne et adéquate doit donc être doublement individuelle.
Cela signifie que nous avons des motifs extrêmement personnels pour défendre avec ardeur nos méthodes d'analyse individuelles. Mais, ce faisant, nous ne défendons pas seulement notre confort psychique, mais aussi ce qui constitue, objectivement et subjectivement, la meilleure méthode. Pour en revenir à la métaphore de Freud, nous voyons que l'analyste doit vraiment devenir comme un miroir bien poli - mais non pas en se comportant passivement comme un objet inanimé, mais en reflétant sans le déformer tout ce qu'est son patient. Plus le patient peut se voir nettement dans ce reflet, meilleure est notre technique; si nous y parvenons, peu importe combien de sa personnalité l'analyste a pu révéler par son activité ou sa passivité, par sa sévérité ou son indulgence, ses modes d'interprétation, etc.
Il n'y a qu'une seule méthode de psychanalyse, celle établie par Freud; mais il y a différentes façons d'atteindre ce but. Une technique parfaite, que tous les analystes du monde pourraient adopter, cela n'existe pas. Mais d'un autre côté il faut exiger de l'analyste qu'il prenne conscience de toute gratification émotionnelle que sa technique individuelle lui procure, afin d'acquérir un meilleur contrôle sur son comportement - ainsi que sur ses convictions théoriques. Tout progrès de la psychanalyse se paie par un contrôle conscient accru de la vie émotionnelle de l'analyste. Nous pensons que notre technique peut être améliorée encore davantage si nous sommes à même d'acquérir encore plus de contrôle conscient sur notre comportement analytique quotidien.



[1] Première Publication dans Int. J. Psycho-Anal. (1939), 20, 223-230 ; trad. Française in Amour primaire et technique psychanalytique, Payot, 1972.
[2] Dans ses articles sur la technique.
[3] Pour d'autres détails, voir Ferenczi et Rank : EntwicklungsZiele der lljychoanalyse (Buts du développement de la psychanalyse); Strachey : « The Nature of' the Therapeutic Action of Psycho-Analysis » (La nature de l'action thérapeutique de la Psychanalyse), Int. J. Psycho-Anal. (1934); Anna Freud : Le Moi et les mécanismes de défense (1937), P.U.F.
[4] Zehn Jahre Berliner Psychoanalytisches Institut, 1930; Clinique de psychanalyse de Londres : Decennial Report, 1936; Institut de Psychanalyse de Chicago : Five-Year Report, 1937.

 

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