Joël Bernat
Le
temps de
l’affirmation[*]
Agrégée et thésarde en philosophie,
Andréa est soudain et pour la première fois prise de passion pour
le barman du bistrot où elle aime à travailler. Le bar, dans la
culture familiale, est un lieu de dépravation et de perdition. Bien que
cette relation amoureuse soit restée imaginaire, peu après, une
voix terrible se fait entendre, lui reprochant sa conduite jugée comme
celle d'une prostituée. La voix rapidement l'envahit et ses études
ne sont plus possibles, malgré les traitements de plus en plus lourds et
les séjours hospitaliers. Le diagnostic de schizophrénie lui est
communiqué.
Lors de notre premier entretien, j'oriente sa parole sur
la voix ; elle me parle de sa terreur lorsqu'elle l'entend, et cette terreur
se
manifeste physiquement dans le temps même du récit qu'elle en fait.
Elle m'énonce les insultes qu'elle reçoit et l'obéissance
absolue qui est la sienne aux injonctions qui l'obligent à
d'étranges comportements punitifs.
"Mais je sais que c'est idiot !" ajoute-t-elle.
Elle a tenté d'expliquer l'origine de la voix par
une influence télépathique ou une source divine, mais cela heurte
sa rationalité. Lui demandant alors pourquoi de telles explications, elle
me dit que c'est la seule solution pour expliquer
l'extériorité
de la voix (
la voix, et non
sa voix). C'est cela qui la
trouble le plus, bien que le contenu de cette voix la terrorise. Sur cette
extériorité, Andréa est divisée :
on lui
parle depuis dehors, mais
elle sait que c'est idiot. Une autre division
est suscitée par l'ébauche d'un délire qui tente de
concilier et d'effacer cette division par une théorisation
supranaturelle, élaboration qui la choque. Divisions et inscriptions en
des lieux différents séparent et font coexister le perçu
et
sa récusation.
Tandis qu'elle me parlait de cette voix, mes
associations vont vers sa ville (à quelques trois cents kilomètres
d'ici). Je suis frappé de l'éloignement, de cette
extériorité, puis par le fait que cette ville m'est proche
d'être le lieu de ma naissance. Tout ceci me semblait
fort loin
dans le temps. Quelle perception avait éveillé ces traces
mnésiques ? Ce ne pouvait être de simples associations personnelles
suscitées par le seul nom de cette ville, et il me fallait exercer un
jugement d'attribution d'une perception transférée en moi et
indiquée par cette formulation répétitive :
fort loin
dans le temps. Insistance qui indique, à l'insu de la patiente, une
voie d'accès à sa problématique. Je reconnais ce "fort loin
dans le temps" comme élément transféré, sur lequel
j'opère un jugement d'existence : cette formulation n'est pas la mienne,
elle est indiquée par Andréa comme qualité de la voix dont
elle me parle. Les scènes psychiques (la sienne et la mienne) sont de
nouveau séparées, et je peux lui communiquer une construction
auxiliaire : "si vous avez le sentiment d'une extériorité de la
voix, c'est que cela fut vrai dans le passé, c'est un souvenir, et ce
n'est pas du tout actuel."
Ma construction visait à ce qu'elle
puisse opérer une attribution, celle concernant
la voix afin
qu'elle redevienne
sa voix,
son souvenir dans
son histoire,
en lieu et place du rejet qui l'extériorise. Cela eut pour effet de
susciter le retour de souvenirs : son père sermonnant sa sœur
aînée, lui reprochant ses frasques amoureuses. Elle saisit que la
voix actuelle lui tenait le même discours alors que dans la
réalité, son père ne lui a jamais parlé ainsi.
L'extériorité est le reliquat hallucinatoire de cette
scène, témoignant de l'origine réelle et externe de la voix
dans son histoire.
L'autre élément indicateur est celui
d'
influence, terme que l'on trouve au centre des tentatives d'explication
de l'origine de la voix : divine ou télépathique. La
qualité "influence" indique la jalousie et le souhait d'Andréa,
dans cette scène où le père sermonnait et
influençait la sœur aînée, d'être à la
place de cette sœur pour être, elle aussi, dans une telle relation au
père, selon le modèle du fantasme "on bat un enfant". Le souhait
et le fantasme ont été récusés et remplacés
par les représentations "Dieu" et "télépathie". C'est cet
ensemble que vient, hallucinatoirement, condenser et réaliser la
scène actuelle de l'amour pour le barman.
A son attribution (de la
scène du sermon) fait suite une élaboration fantasmatique qui
intériorise la voix jadis externe, puis la rejette en la désignant
comme extérieure au sujet. Le sentiment d'extériorité est
un "noyau de vérité", reliquat historique témoignant de la
source externe de la voix – le père qui sermonne/bat la sœur
– qui fait retour sous forme d'une satisfaction
hallucinatoire.
Semmering, été 1925 : profitant de ses
vacances, Freud écrivit quelques "petits articles" pour lesquels, ainsi
qu'il en informe Karl Abraham, il lui faudra "
le temps de s'y
reconnaître"
[1].
Il lui en communique les titres : "La négation", "Inhibition,
symptôme" et "Quelques conséquences psychiques de la
différence anatomique des sexes" ...
Au-delà du simple
constat d'un "moment fécond" et en regardant de plus près cette
trilogie, il apparaît qu'elle correspond à une nouvelle mise en
forme d'acquis récents. On peut y suivre le fil conducteur que le texte
sur "La négation" met au jour : le trajet psychique de la perception
à la conscience. Perception,
par les sens, de
l'extériorité du monde réel, de l'altérité,
dont on connaît le paradigme freudien dûment
répété : la perception de la différence anatomique
des sexes, altérité sexuelle d'une extériorité
radicale. Perception à l'origine de la problématique de la
castration, mais aussi d'inhibitions, de symptômes et d'angoisses -
conséquences psychiques (majeures) de cette perception – en rapport
avec ces
événements ou
actes psychiques que
constituent la négation et la réfutation de la perception. Ces
événements
psychiques
[2],
définis en 1911, ont pour visée de réduire les excitations
issues de la perception de la réalité, et traitent de la
même façon les excitations internes – motions pulsionnelles
– déplaisantes
comme si elles étaient
externes.
Le texte sur "La négation" est un jalon important
des travaux menés par Freud sur cette question du trajet
perception-conscience ; depuis l'enseignement de Franz Brentano, son professeur
de philosophie à l'Université, en passant par l'
Esquisse,
le schéma du chapitre VII de
l'Interprétation des
rêves,
L'Inquiétante étrangeté,
Note
sur le bloc-magique,
Un souvenir sur l’Acropole, pour n'en
citer que quelques-uns. Freud s'intéresse à l'élaboration
de la perception en représentation tout autant qu'aux réfutations
qu'elle subit.
Freud dégage peu à peu trois mécanismes
principaux de négation de la perception ou de la
représentation : refoulement, déni, rejet (les trois
Ver- :
Verdrängung (refoulement),
Verleugnung
(déni),
Verwerfung (rejet), ayant chacun des effets cliniques
différents : névrose, perversion et psychose. On peut
repérer les différents temps dans le texte freudien :
- le
rejet apparaît dès 1894 dans
Les psychonévroses de
défense.- le déni est présent dès les
Études sur l'hystérie de 1895.
- en 1905, refoulement
et rejet sont identiques, différenciés par une seule question
d’intensité (le rejet est un "refoulement réussi" puisqu'il
concerne et la perception ou la représentation, et l'affect).
- en
1917, le refoulement est différencié du déni et du rejet,
ces derniers étant équivalents jusque en 1924.
- en 1925,
Freud définit une quatrième
Ver-, Verneinung, la
dénégation ou négation, en même temps
qu'apparaît le terme de
Bejahung, affirmation.
- enfin, c'est
en 1927, qu'il isole le déni comme spécifique de la perversion, le
rejet étant, lui, réservé à la psychose.
Ce
repérage
[3]
doit être tempéré pour ne pas être pris dans une
illusion structuraliste, puisqu'il existe, par exemple, des dénis ou des
rejets dans la névrose (bouffées délirantes,
épisodes hallucinatoires,
etc.)
[4].
Admission de la Bejahung en psychanalyse
Le point remarquable du texte n'est pas l’élément
clinique : celui de la dénégation du patient en séance.
Deux nouveaux termes font leur apparition :
Verneinung, et
Bejahung, ce dernier venant remplacer celui que Freud utilisait
jusqu’alors,
Behauptung. L'un et l'autre sont rendus
indifféremment, dans les traductions françaises, par
affirmation, atténuant l'apport de ce texte qui tient
précisément à l'introduction du mot
Bejahung. Une
des raisons de l'effacement qu'opère la traduction française par
"affirmation" procède de ce que Freud théorise avec des concepts
philosophiques, dont la particularité est d'être issus de la langue
ordinaire, à l'inverse du français, dont le vocabulaire
philosophique est plus souvent tiré de la langue "savante".
La
Bejahung est, à l'origine, une notion philosophique
spécifique aux anti-métaphysiciens, et donc un des axes essentiels
de l’enseignement de Brentano, le maître
es philosophie de
Freud. Franz Brentano, "personnalité géniale", "homme diablement
intelligent"
[5],
enseigna jusqu'en 1895 à Vienne, et fut une source très influente
pour la philosophie du XX
e siècle et la psychologie moderne. A
titre d'exemple, parmi d'autres, Husserl, le fondateur de la
Phénoménologie, reconnaît lui devoir son choix de la
philosophie. Freud fréquente le séminaire de Brentano, trois fois
par semaine, de 1874 à 1876, et lui rend quelques visites à son
domicile. Ainsi a-t-il suivit les séminaires sur "La philosophie
d’Aristote"
[6]
qui sera très présente dans
Les études sur
l’aphasie, tout comme celui de "Lectures d’écrits
philosophiques" et les
Cours de logique et de
métaphysique.
Brentano passe pour le fondateur de la
psychologie moderne comme science destinée à servir de base
à toute discipline et à résoudre les problèmes
philosophiques. Pour ce faire, cette psychologie se devait d'être, non
plus "génétique" mais "descriptive". Il en pose les fondements en
1874 avec sa
Psychologie du point de vue empirique dont la
thèse centrale est que le phénomène psychique est une
représentation construite à partir d'
actes psychiques plus
complexes, tels que les jugements, les désirs et les affects.
L’acte psychique porte en lui-même l’intention vers
l’objet auquel il se réfère. Parcourir les écrits de
Brentano, permet de repérer sur quoi Freud appuie sa théorisation,
notamment pour ce qui concerne le passage du trajet de la perception à la
conscience. Par exemple :
- L’affirmation de Brentano selon laquelle rien ne peut être
jugé qui ne soit au préalable représenté dans
l’esprit ; ainsi, toute perception interne résulte d'un
jugement, et tout jugement est soit affirmation, soit déni.
- Le rapport de la perception et de la représentation à
partir des jugements d’attribution et d’existence, avec pour centre
la distinction perception interne / perception externe.
- Il en résulte que toute réalité n’est
qu’individuelle (soit la réalité psychique de
Freud).
- Enfin, amour et haine constituent la base de ces jugements mentaux, selon
le principe d’une “ force originelle ” plaisir /
déplaisir (l’on retrouve, sur ce point, le moi-plaisir et
Empédocle d’Agrigente).
Freud rejoint, à propos de la
Bejahung, un élément clef présent également
chez Nietzsche,
l'affirmation de la vie,
LebensBejahung, et place
celle-ci du côté d'
Éros et de sa tendance à
l'unification, en opposition à
Thanatos dont dépendent les
formules de réfutation et de négation, c'est-à-dire
l'expulsion et la
destruction
[7].
En
1925, cette notion, jusqu'ici réservée à la philosophie ou
à la psychologie, est admise dans le vocabulaire technique et
théorique de la psychanalyse, et vient préciser le terme
précédemment employé de
Behauptung. Ce terme
signifie également
affirmation, mais avec une nuance de contrainte
exercée sur l'autre, celle de "prendre le pas sur l'autre". En
complétant ainsi son vocabulaire, Freud clarifie sa position et se
dégage aussi bien de la
Behauptungstrieb d'Adler, pulsion
d'affirmation de l'individu subordonnant le comportement sexuel aux motifs
égoïstes, l'emblématique "volonté de puissance", que
de la
Selbstbehauptung, l'affirmation de soi de Trotter. Le processus de
la
Bejahung est celui du trajet complet qui va de la perception par les
sens vers la conscience et le jugement de réalité, et la
Behauptung devient une dénégation de la
réalité, au service de Thanatos.
Freud reprend les deux temps
successifs composant le processus global de la
Bejahung[8]
:
les jugements d'attribution et d'existence. C'est l'ensemble de cette
opération que Freud situe du côté d'Éros en
opposition à la dénégation qui, elle, est du
côté de Thanatos.
Le système perception-conscience (Pc-Cs)
C'est ainsi que Freud rebaptise, dans ses textes de
métapsychologie de 1915, l'ancien système ω de
l'
Esquisse. Résumons les acquis de Freud :
- l'accès
à la conscience est avant tout lié aux perceptions que nos organes
sensoriels reçoivent du monde extérieur, et il n'y a de
représentation possible que de ce qui fut perception.
- le
moi-plaisir/déplaisir traite cette perception, se l'approprie ou
l'expulse par les processus primaires. Ce temps est celui du
jugement
d'attribution. La perception n'a à cet instant aucune
qualité de conscience. L'activité psychique se retire de ce qui
suscite le déplaisir. Le refusé produit un reliquat inconscient,
tel un reste diurne, susceptibles de retours dans le rêve ou
l'hallucination...
Selon les différentes étapes de ce trajet
de la perception vers la conscience, l'expulsion peut être produite selon
différentes modalités :
- Le
rejet,
Verwerfung, que Freud connaît depuis les séminaires de
philosophie de Brentano. C'est le rejet d'emblée de la perception
à "l'extérieur" (dans une extériorité psychique),
qui fait retour dans l'hallucination par exemple, ou dans la construction
délirante. Pour Freud, ce rejet n'est pas une forclusion (au sens
lacanien du terme), parce que il reste lié à une acceptation du
perçu, donc installé dans la psyché (le rejet est une
opération mentale), produisant un
clivage
[9]
entre le rejeté et sa trace, qui coexistent sous forme de deux courants,
en deux lieux
différents
[10].
-
Le
déni,
Verleugnung, qui reçoit sa
définition terminale en 1927 dans l'étude conclusive sur le
fétichisme. Il porte sur la négation
après-coup de
la réalité de la perception, comme si elle n'avait jamais
existé : c'est une annulation rétroactive, et comme telle, elle
vient aussi nier l'affect suscité par la perception (Freud l'illustre
avec l'histoire du roi
Boabdil
[11]).
Avant 1924, ce processus était tenu pour responsable de la
psychose
[12].
Un des modes de retour du dénié est celui du fétiche, comme
témoin et reliquat. Mais à côté de ce qui est
dénié, existe aussi une forme d'attribution – ne peut
être dénié que ce qui fut perçu - avec pour
conséquence, un clivage dans le moi.
Lorsque l'attribution a lieu,
elle met en contact la perception avec le système des traces
mnésiques, produisant une représentation par liaison avec les
restes
verbaux
[13]
inscrits, eux, dans le système préconscient. Cette liaison, et
elle seule, donne la qualité de conscience. Pour l'instant, cette
représentation n'est que préconsciente (le préconscient
appartient au
conscient
[14]),
mais a la capacité de devenir consciente, et de s'inscrire en un autre
lieu.
A ce moment du trajet de l'admission, peuvent intervenir
d'autres modes d'exclusion qui vont opérer sur la représentation
de la perception.
- le
refoulement,
Verdrängung,
produit un jugement de condamnation,
Urteilverwerfung[15],
qui interdit le devenir conscient et porte sur la représentation. Une
représentation supplante l'autre mais pourra faire retour sur les modes
que nous connaissons :, les formations de l'inconscient, mais aussi dans le
déjà-vu ou déjà-raconté, la fausse
reconnaissance
[16],
l'Inquiétante
étrangeté
[17].
-
la
dénégation,
Verneinung, qui admet la
représentation dans la conscience, mais sans l'affect, afin d'affaiblir
la représentation, ne produisant qu'une reconnaissance
intellectuelle.
Lorsque ces négations sont levées ou n'interviennent
pas, se produit un
jugement d'existence : la représentation
reproduisant la perception, est retrouvée, soit dans la
réalité extérieure et la chose représentée
existe donc réellement (ce que Freud illustre avec
Un souvenir sur
l'Acropole), soit dans l'inconscient s'il s'agissait de la perception d'une
motion pulsionnelle : elle devient alors "juste au sens de l'inconscient" et "je
peux m'y reconnaître". Si ce n'est pas le cas, intervient le
renoncement : la représentation est abandonnée,
infirmée par l'expérience. Ceci relève du
principe de
réalité et contribue à une représentation
réelle du monde, agréable ou non.
Soulignons deux
points : toute forme de négation remplace une perception par une autre,
ou une représentation par une autre. Ces opérations de
négation sont des
actes psychiques. Qui plus est, ces
événements produisent chaque fois un clivage. Ainsi trouvons-nous
toujours deux courants de pensée en deux lieux différents dans la
psyché ; par exemple, la coexistence de l'attribution et de sa
réfutation, ou encore la coexistence du moi-plaisir et celui du
moi-réalité relevant du jugement d'existence selon
l'épreuve de la
réalité
[18].
Mais il y a, de toutes façons,
clivage du moi selon l'étude
que Freud ébauche en 1938 : si une réfutation est maintenue, elle
coexiste toujours, dans la psyché, avec son attribution, en un autre
lieu. L'interprétation doit tenir compte de cette double inscription et
viser les deux lieux. Dans le cas d'Andréa, ma construction associait
:
- la conscience de la voix, et son extériorité
- l'inconscience du souvenir de l'origine de cette voix, et son
intériorité ;
double inscription dont doit tenir
compte l'interprétation, ainsi que Freud l'indique pour
l'interprétation du symptôme ou celle du fantasme hystérique
(dans sa dimension et masculine, et féminine).
Conséquences quant à la cure
Elles peuvent être envisagées selon chacun des
protagonistes. Du côté du patient, à l'
Einfall,
l'idée incidente illustrée par la vignette clinique du texte de
Freud, la dénégation oppose un refus du jugement d'existence.
L’intervention de l’analyste propose un jugement d'existence soumis
à l'épreuve de réalité par le patient conduisant
à la reconnaissance ou au renoncement.
Il ne s'agit pas, face
à "ma mère, ce n'est pas elle", de dénoncer la
dénégation comme résistance du patient. Celle-ci indique,
pour Freud, le surgissement d'une représentation inconsciente. La
formulation négative est le moyen d'accès à la motion
inconsciente. Mais son admission dans la réalité (jugement
d'existence) est niée par (et pour) la seule reconnaissance
intellectuelle. L'admission de la représentation sans l'affect, ainsi
maintenu refoulé, réduit l'effet de la représentation
consciente.
Si l'analyste devine et communique cette représentation
inconsciente au patient, cela ne change rien, voire, contraint le patient
à répéter la
récusation
[19].
Qui plus est, ajoute Freud, le patient dispose alors de deux
représentations différentes en deux lieux différents,
répétant et renforçant le clivage et l'écart entre
l'
avoir-vécu et l'
avoir-entendu. L'analyste n'a produit que
du savoir
sur l'inconscient et son interprétation n'est pas
entrée en contact avec les traces mnésiques du
patient.
L'interprétation de l'analyste, si elle tient compte de ces
deux lieux, suscite ce jugement d'existence ou l'opère en lieu et place
du patient afin que se lève le refoulement de l'affect, qui peut advenir
à la conscience. Dans la dénégation du patient, existe un
noyau de vérité : une perception doit être
ramenée à l'existence, à "exister au sens de
l'inconscient"
[20]
selon l'expression de Freud. "Je n'avais jamais pensé à cela !"
dit le patient, à quoi l'analyste pourrait répondre : "Vous avez
touché juste
l'inconscient"
[21].
Mais pour avoir quelques chances d'aboutir, l'interprétation doit
d'être aussi tenir compte du fait que la dénégation est la
répétition d'un refoulement ancien. Il ne suffit pas de forcer
l'existence de la représentation par un "si, c'est votre mère", il
faut encore y inclure l'acte psychique du refoulement lié à une
nécessité de l'histoire du sujet.
Pour l'analyste, une
autre conséquence concerne l'
écoute. Celle-ci est
également affaire de perception, et s'inscrit tout autant dans le
système Perception-Conscience. L'année précédant le
texte sur "La négation", Freud livrait une métaphore de
l'écoute avec la "Note sur le bloc-magique" : à l'instar du
dormeur se défaisant de toutes ses prothèses, l'analyste doit
renoncer aussi à la plupart de ses acquisitions
psychiques
[22],
c'est-à-dire se défaire autant que possible des restes verbaux du
système Préconscient - Inconscient. On ne dort pas si l'on est
excité, on ne perçoit pas non plus parole et pensée de
l'autre. L'attention liée, par exemple, à un souci clinique ou
thérapeutique, ou encore une prise de notes, va à l'encontre de
l'impression des sens. L'attente
passive
[23] et
l'écoute flottante tendent à rétablir la plus grande
disponibilité du système Pc-Cs. L'admission de la perception
sensorielle, toujours inconsciente, n'est possible que si le système
n'est pas (pré)occupé : "perception et mémoire s'excluent
mutuellement"
[24].
Ce serait une des facettes les plus intimes de la règle d'abstinence.
Ainsi pour l'analyste, pas de notes en séance, mais se fier à sa
mémoire inconsciente : "l'ics de l'analyste doit se comporter à
l'égard de l'ics émergeant du malade comme le récepteur
téléphonique à l'égard du volet
d'appel."
[25]Dans
le cas où une attribution admet une perception en l'analyste, le percept
est traité d'abord comme étant propre à l'analyste,
éveillant ou résonnant avec les élaborations et
représentations de celui-ci. Il lui faut opérer un jugement
d'existence pour repérer l'extériorité de cette perception,
sa qualité
de transfert. Seul, percevoir son
altérité permet de l'insérer dans l'histoire et la
problématique du patient.
Dans le cas contraire, l'analyste se
trouve aux prises avec des effets de retour tels que l'
Inquiétante
étrangeté ou encore
l'explication
télépathique, ses fantasmes ou théories sexuelles, son
idéologie. Il y aura alors collusion des scènes psychiques du
patient et de l'analyste. Les contenus de ses propres couches mnésiques
viennent remplacer l'élément méconnu : "cette perception
est transférée". Il y aura alors collusion des scènes
psychiques du patient et de l'analyste. Il est ainsi amené à
dénier en convoquant un savoir intellectuel, théorique ou
clinique, plaqué sur la représentation évoquée (il
exerce une
Behauptung et son effet de contrainte). Ce qui maintient
refoulé l'affect : c'est, à notre sens, le risque d'un abord
purement technicien de la dénégation..
Cette opposition entre
Bejahung et
Behauptung se retrouve également à
propos de la
construction de
l'analyste[26]
: Freud a différencié l'interprétation comme portant sur un
élément isolé et de son contenu de représentation,
de la construction, toujours temporaire et auxiliaire, visant à susciter
un nouveau matériel, et à lever une réfutation. Il s'agit
bien de forcer à l'existence quelque chose d'attribué mais
à la condition que la construction ne soit pas une spéculation
remplaçant ce qui est omis, et ne vienne pas répéter le
principe même de la récusation : une représentation pour une
autre.
Quelques conséquences psychiques de la Bejahung
Freud fut plus qu'insistant à se réclamer du mouvement des
Lumières, tant pour l'idéal que pour la méthode. Une
des particularités de ce mode de pensée et d'être, tenait
à la réfutation radicale de toute métaphysique, telles
celles de Descartes, Spinoza ou, plus tard, de Hegel. Les
anti-métaphysiciens sont très précisément
cités par Freud, notamment Goethe, Feuerbach, Kierkegaard, Nietzsche, et,
de façon voilée, Franz Brentano et son enseignement centré,
sur l'étude du trajet de la perception par les sens vers l'accession
à la conscience. Ce pourrait être la tâche que Freud assigne
à la psychanalyse. C'est bien à l'expérience et à
une discipline de la
Bejahung que Freud invite tout candidat à
l'exercice de la psychanalyse : que chacun retrouve dans l'expérience ce
qui est indiqué dans la théorie afin que celle-ci soit
marquée par un jugement d'existence pour lui-même. Il s'agit
d'éviter que sa pratique ne soit qu'une simple technique
appliquée, qu'il ne soit qu'un récitant. "Le meilleur conseil
(...) suivre la voie que j'ai moi-même
parcourue"
[27].
Dans
les années soixante-dix, en France, un remarquable engouement s'empare de
ce texte, se manifestant par un record de traductions (une vingtaine) et autant
de commentaires et lectures interprétatives. De cet ensemble, nous
pouvons relever deux positions extrêmes.
- Une lecture strictement
technicienne ou clinicienne, réduisant le texte et son
intérêt à la seule première page, ne retenant que le
mécanisme de la dénégation. Les mises en garde de Freud
quant à ce genre de pratique sont niées : "les psychiatres et les
neurologues se servent souvent de la psychanalyse comme d'une méthode
thérapeutique, mais ils montrent en règle générale
peu d'intérêts pour ses problèmes scientifiques et sa
significativité culturelle (...) ils se créent un
méli-mélo de psychanalyse et d'autres éléments et
donnent cette démarche pour preuve de leur largeur d'esprit, alors
qu'elle prouve seulement leur
manque de
jugement"
[28].
Une telle lecture opère donc un déni sur le reste du texte,
conduisant même certains à le qualifier de "spéculation
philosophique"... A les suivre, on en reste à une pratique de
l'interprétation comme
Behauptung, suscitant la
répétition des réfutations, versées au compte de la
résistance du patient.
- L'autre position, initiée par Lacan
et Hyppolyte, tire le texte vers des spéculations philosophiques,
notamment hégéliennes. Cette position n'échappe pas, elle
non plus, au déni. Que signifie d'interpréter avec et par Hegel un
auteur aussi nettement anti-hégélien ? Notons l'insistance de
Freud sur ce point : pas de métaphysique, celle-ci n'est que religieux ou
fantasmatique narcissique. Hegel était la cible
préférée des anti-métaphysiciens dans la mesure
où il supposait la précession du langage sur la perception,
déplacement du discours théologique : "Au commencement
était le Verbe". L'enjeu est celui de la primauté du langage ou de
la perception. Avec Hegel et Lacan, le rejet devient forclusion, favorise le
déni du sensoriel et des actes psychiques et instaure moins le primat du
langage que la toute-puissance de la pensée, retour du religieux.. La
position de Freud nous paraît inverse. Elle pose dès les
Études sur l'hystérie que la sensation suggère
l'idée, et que s'ouvre ici le conflit entre ces deux modalités du
psychique. Selon que l'on adopte la position hégélienne ou celle
que nous semble prendre Freud – la perception est première –
des conséquences en découlent pour la cure, notamment par rapport
au transfert et à l'existence ou pas d'une
névrose de
transfert. Il faudrait ici un long développement. Contentons-nous de
suggérer le caractère décisif des enjeux attachés
à ce concept de
Bejahung.
Toute cure
relève des multiples temps de la
Bejahung, voire même,
l’ensemble de la cure est une
Bejahung. Son processus sert de
modèle à la cure : selon l'expression de Freud, l'affirmation
d'Éros dans la réalité. Ceci vaut tout autant pour
l'analyste. La dénégation peut-être à l'œuvre
dans une saisie intellectuelle du refoulé, produisant un savoir
sur l'inconscient qui épargnerait l'analyste, et non un savoir qui
existerait lui aussi "au sens de l'inconscient". Le risque, pour l'analyste, est
d'occuper une position de gourou, prophète ou post-éducateur. II
n’userait que
Behauptung imposant sa vérité,
déviation illustrée par l’ego-psychology ou le
jungisme.
Au-delà des conséquences théoriques et
cliniques, ce principe de la
Bejahung est aussi un des deux "garde-fous"
contre la métaphysique ou la paranoïa, l'autre étant la
récusation, par Freud, de toute vision-du-monde issue de la psychanalyse.
Il nous invite à suivre Freud qui se donnait, "
le temps de s'y
reconnaître", lorsqu'il venait d'écrire un texte, notamment
celui de "La négation", le temps d'une perlaboration et de la
confrontation à l'expérience de la cure, avant d'en admettre ou
pas le "noyau de vérité" dans sa
théorie.
[*] Version
remaniée d’un article paru dans
Libres cahiers pour la
psychanalyse, n° 2, 2000, In
Press.
[1]
Correspondance Freud-Abraham, lettre du 27 juillet 1925
, Gallimard
1969.
[2]
Freud S., (1911) "Principes du cours des événements psychiques",
in
Résultats, Idées, Problèmes, tome I, P.U.F 1984,
p. 136, n. 2. Notons que le
comme si est l'indicateur de cette
opération. L'on peut tout aussi bien se référer au texte de
1915, "Pulsions et destins des pulsions", où Freud pose que la perception
d'une motion pulsionnelle repose sur le même principe, sur la même
extériorité, l'inconscient étant situé entre le
monde externe ou le pulsionnel, et la
conscience.
[3]
Notons que Freud emploie aussi le terme de
Negation qui spécifie,
non pas un processus, mais un résultat : le moi a posé une
négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n'y a
pas de négation possible, dans l'inconscient, de la perception
sensorielle, toujours
inconsciente.
[4]
Voir "Constructions en analyse" (1937), in
Résultats, Idées,
Problèmes, tome II, P.U.F 1985. C'est le cas avec l'Homme aux Loups
et l'hallucination du doigt
coupé.
[5]
Voir la lettre de Freud à Eduard Silberstein, du 05. III. 1875, in
Lettres de jeunesse, Gallimard
1990.
[6]
Par exemple, Brentano Franz,
De la diversité de l’être
d’après Aristote, Vrin
1992.
[7]
Voir "La négation" in
Résultats, Idées,
Problèmes, tome II, op. cit., p.
170.
[8]
Reprenant précisément des énoncés de "Formulations
sur les deux principes du cours des événements psychiques",
op.
cit., pp. 135 à
137.
[9]
Voir L'
Abrégé de psychanalyse, P.U.F, p.
82.
[10]
Voir "L'inconscient" in
OCF-P XIII, P.U.F 1988, pp. 212
sq.
[11]
"Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l'Acropole", in
OCF-P. XIX, P.U.F 1995, p. 336 sq. Boabdil fit couper la tête du
messager lui portant la mauvaise nouvelle de la chute de
Grenade.
[12]
Voir "La perte de la réalité dans la névrose et la
psychose" in
Névrose, psychose et perversion, P.U.F
1973.
[13]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., p.
38.
[14]
"L'inconscient",
op.
cit.[15]
Voir "Le trouble psychogène de la vision", texte de 1910,
in
Névrose, psychose et perversion,
op. cit., p.
169.
[16]
Voir l'article du même nom in
La technique psychanalytique, P.U.F
1972.
[17]
Freud S.,
L'inquiétante étrangeté et autres essais,
Gallimard 1985, p.
217.
[18]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., pp.
138-9.
[19]
"L'inconscient",
op. cit., pp 212 sq. Un autre illustration est extraite
de la cure de l'Homme aux Loups et développée dans "De la fausse
reconnaissance (déjà raconté) dans le traitement
psychanalytique" (1913) in
La technique psychanalytique, P.U.F
1953.
[20]
Voir, par exemple, "Le moi et le Ça",
OCF-P XVI, P.U.F
1991.
[21]
"Constructions dans l'analyse" (1937),
Résultats, Idées,
Problèmes II,
op. cit., p. 275
sq.
[22]
"Complément métapsychologique à la théorie du
rêve", in
Métapsychologie, Gallimard 1968, pp.
125-6.
[23]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., pp. 135 à
137.
[24]
"Note sur le "Bloc magique"", (1924),
OCF-P XVII, P.U.F
1992.
[25]
"Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique" (1912), in
La technique psychanalytique",
op. cit., p.
66.
[26]
"Constructions dans l'analyse" (1937),
op. cit., p.
273.
[27]
Freud S., p. XII de l'avant-propos à la seconde édition des
Études sur l'hystérie, Paris, PUF
1971.
[28]
Freud S., "Préface à la Medical Review of Reviews",
OCF-P
XVIII, PUF 1994, pp. 337-8.