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Joël Bernat

Le temps de l’affirmation[*]


Agrégée et thésarde en philosophie, Andréa est soudain et pour la première fois prise de passion pour le barman du bistrot où elle aime à travailler. Le bar, dans la culture familiale, est un lieu de dépravation et de perdition. Bien que cette relation amoureuse soit restée imaginaire, peu après, une voix terrible se fait entendre, lui reprochant sa conduite jugée comme celle d'une prostituée. La voix rapidement l'envahit et ses études ne sont plus possibles, malgré les traitements de plus en plus lourds et les séjours hospitaliers. Le diagnostic de schizophrénie lui est communiqué.
Lors de notre premier entretien, j'oriente sa parole sur la voix ; elle me parle de sa terreur lorsqu'elle l'entend, et cette terreur se manifeste physiquement dans le temps même du récit qu'elle en fait. Elle m'énonce les insultes qu'elle reçoit et l'obéissance absolue qui est la sienne aux injonctions qui l'obligent à d'étranges comportements punitifs. "Mais je sais que c'est idiot !" ajoute-t-elle. Elle a tenté d'expliquer l'origine de la voix par une influence télépathique ou une source divine, mais cela heurte sa rationalité. Lui demandant alors pourquoi de telles explications, elle me dit que c'est la seule solution pour expliquer l'extériorité de la voix (la voix, et non sa voix). C'est cela qui la trouble le plus, bien que le contenu de cette voix la terrorise. Sur cette extériorité, Andréa est divisée : on lui parle depuis dehors, mais elle sait que c'est idiot. Une autre division est suscitée par l'ébauche d'un délire qui tente de concilier et d'effacer cette division par une théorisation supranaturelle, élaboration qui la choque. Divisions et inscriptions en des lieux différents séparent et font coexister le perçu et sa récusation.
Tandis qu'elle me parlait de cette voix, mes associations vont vers sa ville (à quelques trois cents kilomètres d'ici). Je suis frappé de l'éloignement, de cette extériorité, puis par le fait que cette ville m'est proche d'être le lieu de ma naissance. Tout ceci me semblait fort loin dans le temps. Quelle perception avait éveillé ces traces mnésiques ? Ce ne pouvait être de simples associations personnelles suscitées par le seul nom de cette ville, et il me fallait exercer un jugement d'attribution d'une perception transférée en moi et indiquée par cette formulation répétitive : fort loin dans le temps. Insistance qui indique, à l'insu de la patiente, une voie d'accès à sa problématique. Je reconnais ce "fort loin dans le temps" comme élément transféré, sur lequel j'opère un jugement d'existence : cette formulation n'est pas la mienne, elle est indiquée par Andréa comme qualité de la voix dont elle me parle. Les scènes psychiques (la sienne et la mienne) sont de nouveau séparées, et je peux lui communiquer une construction auxiliaire : "si vous avez le sentiment d'une extériorité de la voix, c'est que cela fut vrai dans le passé, c'est un souvenir, et ce n'est pas du tout actuel."

Ma construction visait à ce qu'elle puisse opérer une attribution, celle concernant la voix afin qu'elle redevienne sa voix, son souvenir dans son histoire, en lieu et place du rejet qui l'extériorise. Cela eut pour effet de susciter le retour de souvenirs : son père sermonnant sa sœur aînée, lui reprochant ses frasques amoureuses. Elle saisit que la voix actuelle lui tenait le même discours alors que dans la réalité, son père ne lui a jamais parlé ainsi. L'extériorité est le reliquat hallucinatoire de cette scène, témoignant de l'origine réelle et externe de la voix dans son histoire.
L'autre élément indicateur est celui d'influence, terme que l'on trouve au centre des tentatives d'explication de l'origine de la voix : divine ou télépathique. La qualité "influence" indique la jalousie et le souhait d'Andréa, dans cette scène où le père sermonnait et influençait la sœur aînée, d'être à la place de cette sœur pour être, elle aussi, dans une telle relation au père, selon le modèle du fantasme "on bat un enfant". Le souhait et le fantasme ont été récusés et remplacés par les représentations "Dieu" et "télépathie". C'est cet ensemble que vient, hallucinatoirement, condenser et réaliser la scène actuelle de l'amour pour le barman.
A son attribution (de la scène du sermon) fait suite une élaboration fantasmatique qui intériorise la voix jadis externe, puis la rejette en la désignant comme extérieure au sujet. Le sentiment d'extériorité est un "noyau de vérité", reliquat historique témoignant de la source externe de la voix – le père qui sermonne/bat la sœur – qui fait retour sous forme d'une satisfaction hallucinatoire.

Semmering, été 1925 : profitant de ses vacances, Freud écrivit quelques "petits articles" pour lesquels, ainsi qu'il en informe Karl Abraham, il lui faudra "le temps de s'y reconnaître"[1]. Il lui en communique les titres : "La négation", "Inhibition, symptôme" et "Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes" ...
Au-delà du simple constat d'un "moment fécond" et en regardant de plus près cette trilogie, il apparaît qu'elle correspond à une nouvelle mise en forme d'acquis récents. On peut y suivre le fil conducteur que le texte sur "La négation" met au jour : le trajet psychique de la perception à la conscience. Perception, par les sens, de l'extériorité du monde réel, de l'altérité, dont on connaît le paradigme freudien dûment répété : la perception de la différence anatomique des sexes, altérité sexuelle d'une extériorité radicale. Perception à l'origine de la problématique de la castration, mais aussi d'inhibitions, de symptômes et d'angoisses - conséquences psychiques (majeures) de cette perception – en rapport avec ces événements ou actes psychiques que constituent la négation et la réfutation de la perception. Ces événements psychiques[2], définis en 1911, ont pour visée de réduire les excitations issues de la perception de la réalité, et traitent de la même façon les excitations internes – motions pulsionnelles – déplaisantes comme si elles étaient externes.

Le texte sur "La négation" est un jalon important des travaux menés par Freud sur cette question du trajet perception-conscience ; depuis l'enseignement de Franz Brentano, son professeur de philosophie à l'Université, en passant par l'Esquisse, le schéma du chapitre VII de l'Interprétation des rêves, L'Inquiétante étrangeté, Note sur le bloc-magique, Un souvenir sur l’Acropole, pour n'en citer que quelques-uns. Freud s'intéresse à l'élaboration de la perception en représentation tout autant qu'aux réfutations qu'elle subit.
Freud dégage peu à peu trois mécanismes principaux de négation de la perception ou de la représentation : refoulement, déni, rejet (les trois Ver- : Verdrängung (refoulement), Verleugnung (déni), Verwerfung (rejet), ayant chacun des effets cliniques différents : névrose, perversion et psychose. On peut repérer les différents temps dans le texte freudien :
- le rejet apparaît dès 1894 dans Les psychonévroses de défense.
- le déni est présent dès les Études sur l'hystérie de 1895.
- en 1905, refoulement et rejet sont identiques, différenciés par une seule question d’intensité (le rejet est un "refoulement réussi" puisqu'il concerne et la perception ou la représentation, et l'affect).
- en 1917, le refoulement est différencié du déni et du rejet, ces derniers étant équivalents jusque en 1924.
- en 1925, Freud définit une quatrième Ver-, Verneinung, la dénégation ou négation, en même temps qu'apparaît le terme de Bejahung, affirmation.
- enfin, c'est en 1927, qu'il isole le déni comme spécifique de la perversion, le rejet étant, lui, réservé à la psychose.
Ce repérage[3] doit être tempéré pour ne pas être pris dans une illusion structuraliste, puisqu'il existe, par exemple, des dénis ou des rejets dans la névrose (bouffées délirantes, épisodes hallucinatoires, etc.)[4].

Admission de la Bejahung en psychanalyse

Le point remarquable du texte n'est pas l’élément clinique : celui de la dénégation du patient en séance. Deux nouveaux termes font leur apparition : Verneinung, et Bejahung, ce dernier venant remplacer celui que Freud utilisait jusqu’alors, Behauptung. L'un et l'autre sont rendus indifféremment, dans les traductions françaises, par affirmation, atténuant l'apport de ce texte qui tient précisément à l'introduction du mot Bejahung. Une des raisons de l'effacement qu'opère la traduction française par "affirmation" procède de ce que Freud théorise avec des concepts philosophiques, dont la particularité est d'être issus de la langue ordinaire, à l'inverse du français, dont le vocabulaire philosophique est plus souvent tiré de la langue "savante".
La Bejahung est, à l'origine, une notion philosophique spécifique aux anti-métaphysiciens, et donc un des axes essentiels de l’enseignement de Brentano, le maître es philosophie de Freud. Franz Brentano, "personnalité géniale", "homme diablement intelligent"[5], enseigna jusqu'en 1895 à Vienne, et fut une source très influente pour la philosophie du XXe siècle et la psychologie moderne. A titre d'exemple, parmi d'autres, Husserl, le fondateur de la Phénoménologie, reconnaît lui devoir son choix de la philosophie. Freud fréquente le séminaire de Brentano, trois fois par semaine, de 1874 à 1876, et lui rend quelques visites à son domicile. Ainsi a-t-il suivit les séminaires sur "La philosophie d’Aristote"[6] qui sera très présente dans Les études sur l’aphasie, tout comme celui de "Lectures d’écrits philosophiques" et les Cours de logique et de métaphysique.

Brentano passe pour le fondateur de la psychologie moderne comme science destinée à servir de base à toute discipline et à résoudre les problèmes philosophiques. Pour ce faire, cette psychologie se devait d'être, non plus "génétique" mais "descriptive". Il en pose les fondements en 1874 avec sa Psychologie du point de vue empirique dont la thèse centrale est que le phénomène psychique est une représentation construite à partir d'actes psychiques plus complexes, tels que les jugements, les désirs et les affects. L’acte psychique porte en lui-même l’intention vers l’objet auquel il se réfère. Parcourir les écrits de Brentano, permet de repérer sur quoi Freud appuie sa théorisation, notamment pour ce qui concerne le passage du trajet de la perception à la conscience. Par exemple :
- L’affirmation de Brentano selon laquelle rien ne peut être jugé qui ne soit au préalable représenté dans l’esprit ; ainsi, toute perception interne résulte d'un jugement, et tout jugement est soit affirmation, soit déni.
- Le rapport de la perception et de la représentation à partir des jugements d’attribution et d’existence, avec pour centre la distinction perception interne / perception externe.
- Il en résulte que toute réalité n’est qu’individuelle (soit la réalité psychique de Freud).
- Enfin, amour et haine constituent la base de ces jugements mentaux, selon le principe d’une “ force originelle ” plaisir / déplaisir (l’on retrouve, sur ce point, le moi-plaisir et Empédocle d’Agrigente).
Freud rejoint, à propos de la Bejahung, un élément clef présent également chez Nietzsche, l'affirmation de la vie, LebensBejahung, et place celle-ci du côté d'Éros et de sa tendance à l'unification, en opposition à Thanatos dont dépendent les formules de réfutation et de négation, c'est-à-dire l'expulsion et la destruction[7].
En 1925, cette notion, jusqu'ici réservée à la philosophie ou à la psychologie, est admise dans le vocabulaire technique et théorique de la psychanalyse, et vient préciser le terme précédemment employé de Behauptung. Ce terme signifie également affirmation, mais avec une nuance de contrainte exercée sur l'autre, celle de "prendre le pas sur l'autre". En complétant ainsi son vocabulaire, Freud clarifie sa position et se dégage aussi bien de la Behauptungstrieb d'Adler, pulsion d'affirmation de l'individu subordonnant le comportement sexuel aux motifs égoïstes, l'emblématique "volonté de puissance", que de la Selbstbehauptung, l'affirmation de soi de Trotter. Le processus de la Bejahung est celui du trajet complet qui va de la perception par les sens vers la conscience et le jugement de réalité, et la Behauptung devient une dénégation de la réalité, au service de Thanatos.
Freud reprend les deux temps successifs composant le processus global de la Bejahung[8] : les jugements d'attribution et d'existence. C'est l'ensemble de cette opération que Freud situe du côté d'Éros en opposition à la dénégation qui, elle, est du côté de Thanatos.

Le système perception-conscience (Pc-Cs)

C'est ainsi que Freud rebaptise, dans ses textes de métapsychologie de 1915, l'ancien système ω de l'Esquisse. Résumons les acquis de Freud :
- l'accès à la conscience est avant tout lié aux perceptions que nos organes sensoriels reçoivent du monde extérieur, et il n'y a de représentation possible que de ce qui fut perception.
- le moi-plaisir/déplaisir traite cette perception, se l'approprie ou l'expulse par les processus primaires. Ce temps est celui du jugement d'attribution. La perception n'a à cet instant aucune qualité de conscience. L'activité psychique se retire de ce qui suscite le déplaisir. Le refusé produit un reliquat inconscient, tel un reste diurne, susceptibles de retours dans le rêve ou l'hallucination...
Selon les différentes étapes de ce trajet de la perception vers la conscience, l'expulsion peut être produite selon différentes modalités :
- Le rejet, Verwerfung, que Freud connaît depuis les séminaires de philosophie de Brentano. C'est le rejet d'emblée de la perception à "l'extérieur" (dans une extériorité psychique), qui fait retour dans l'hallucination par exemple, ou dans la construction délirante. Pour Freud, ce rejet n'est pas une forclusion (au sens lacanien du terme), parce que il reste lié à une acceptation du perçu, donc installé dans la psyché (le rejet est une opération mentale), produisant un clivage[9] entre le rejeté et sa trace, qui coexistent sous forme de deux courants, en deux lieux différents[10].
- Le déni, Verleugnung, qui reçoit sa définition terminale en 1927 dans l'étude conclusive sur le fétichisme. Il porte sur la négation après-coup de la réalité de la perception, comme si elle n'avait jamais existé : c'est une annulation rétroactive, et comme telle, elle vient aussi nier l'affect suscité par la perception (Freud l'illustre avec l'histoire du roi Boabdil[11]). Avant 1924, ce processus était tenu pour responsable de la psychose[12]. Un des modes de retour du dénié est celui du fétiche, comme témoin et reliquat. Mais à côté de ce qui est dénié, existe aussi une forme d'attribution – ne peut être dénié que ce qui fut perçu - avec pour conséquence, un clivage dans le moi.
Lorsque l'attribution a lieu, elle met en contact la perception avec le système des traces mnésiques, produisant une représentation par liaison avec les restes verbaux[13] inscrits, eux, dans le système préconscient. Cette liaison, et elle seule, donne la qualité de conscience. Pour l'instant, cette représentation n'est que préconsciente (le préconscient appartient au conscient[14]), mais a la capacité de devenir consciente, et de s'inscrire en un autre lieu.

A ce moment du trajet de l'admission, peuvent intervenir d'autres modes d'exclusion qui vont opérer sur la représentation de la perception.
- le refoulement, Verdrängung, produit un jugement de condamnation, Urteilverwerfung[15], qui interdit le devenir conscient et porte sur la représentation. Une représentation supplante l'autre mais pourra faire retour sur les modes que nous connaissons :, les formations de l'inconscient, mais aussi dans le déjà-vu ou déjà-raconté, la fausse reconnaissance[16], l'Inquiétante étrangeté[17].
- la dénégation, Verneinung, qui admet la représentation dans la conscience, mais sans l'affect, afin d'affaiblir la représentation, ne produisant qu'une reconnaissance intellectuelle.

Lorsque ces négations sont levées ou n'interviennent pas, se produit un jugement d'existence : la représentation reproduisant la perception, est retrouvée, soit dans la réalité extérieure et la chose représentée existe donc réellement (ce que Freud illustre avec Un souvenir sur l'Acropole), soit dans l'inconscient s'il s'agissait de la perception d'une motion pulsionnelle : elle devient alors "juste au sens de l'inconscient" et "je peux m'y reconnaître". Si ce n'est pas le cas, intervient le renoncement : la représentation est abandonnée, infirmée par l'expérience. Ceci relève du principe de réalité et contribue à une représentation réelle du monde, agréable ou non.

Soulignons deux points : toute forme de négation remplace une perception par une autre, ou une représentation par une autre. Ces opérations de négation sont des actes psychiques. Qui plus est, ces événements produisent chaque fois un clivage. Ainsi trouvons-nous toujours deux courants de pensée en deux lieux différents dans la psyché ; par exemple, la coexistence de l'attribution et de sa réfutation, ou encore la coexistence du moi-plaisir et celui du moi-réalité relevant du jugement d'existence selon l'épreuve de la réalité[18]. Mais il y a, de toutes façons, clivage du moi selon l'étude que Freud ébauche en 1938 : si une réfutation est maintenue, elle coexiste toujours, dans la psyché, avec son attribution, en un autre lieu. L'interprétation doit tenir compte de cette double inscription et viser les deux lieux. Dans le cas d'Andréa, ma construction associait :
double inscription dont doit tenir compte l'interprétation, ainsi que Freud l'indique pour l'interprétation du symptôme ou celle du fantasme hystérique (dans sa dimension et masculine, et féminine).

Conséquences quant à la cure

Elles peuvent être envisagées selon chacun des protagonistes. Du côté du patient, à l'Einfall, l'idée incidente illustrée par la vignette clinique du texte de Freud, la dénégation oppose un refus du jugement d'existence. L’intervention de l’analyste propose un jugement d'existence soumis à l'épreuve de réalité par le patient conduisant à la reconnaissance ou au renoncement.
Il ne s'agit pas, face à "ma mère, ce n'est pas elle", de dénoncer la dénégation comme résistance du patient. Celle-ci indique, pour Freud, le surgissement d'une représentation inconsciente. La formulation négative est le moyen d'accès à la motion inconsciente. Mais son admission dans la réalité (jugement d'existence) est niée par (et pour) la seule reconnaissance intellectuelle. L'admission de la représentation sans l'affect, ainsi maintenu refoulé, réduit l'effet de la représentation consciente.
Si l'analyste devine et communique cette représentation inconsciente au patient, cela ne change rien, voire, contraint le patient à répéter la récusation[19]. Qui plus est, ajoute Freud, le patient dispose alors de deux représentations différentes en deux lieux différents, répétant et renforçant le clivage et l'écart entre l'avoir-vécu et l'avoir-entendu. L'analyste n'a produit que du savoir sur l'inconscient et son interprétation n'est pas entrée en contact avec les traces mnésiques du patient.
L'interprétation de l'analyste, si elle tient compte de ces deux lieux, suscite ce jugement d'existence ou l'opère en lieu et place du patient afin que se lève le refoulement de l'affect, qui peut advenir à la conscience. Dans la dénégation du patient, existe un noyau de vérité : une perception doit être ramenée à l'existence, à "exister au sens de l'inconscient"[20] selon l'expression de Freud. "Je n'avais jamais pensé à cela !" dit le patient, à quoi l'analyste pourrait répondre : "Vous avez touché juste l'inconscient"[21]. Mais pour avoir quelques chances d'aboutir, l'interprétation doit d'être aussi tenir compte du fait que la dénégation est la répétition d'un refoulement ancien. Il ne suffit pas de forcer l'existence de la représentation par un "si, c'est votre mère", il faut encore y inclure l'acte psychique du refoulement lié à une nécessité de l'histoire du sujet.

Pour l'analyste, une autre conséquence concerne l'écoute. Celle-ci est également affaire de perception, et s'inscrit tout autant dans le système Perception-Conscience. L'année précédant le texte sur "La négation", Freud livrait une métaphore de l'écoute avec la "Note sur le bloc-magique" : à l'instar du dormeur se défaisant de toutes ses prothèses, l'analyste doit renoncer aussi à la plupart de ses acquisitions psychiques[22], c'est-à-dire se défaire autant que possible des restes verbaux du système Préconscient - Inconscient. On ne dort pas si l'on est excité, on ne perçoit pas non plus parole et pensée de l'autre. L'attention liée, par exemple, à un souci clinique ou thérapeutique, ou encore une prise de notes, va à l'encontre de l'impression des sens. L'attente passive[23] et l'écoute flottante tendent à rétablir la plus grande disponibilité du système Pc-Cs. L'admission de la perception sensorielle, toujours inconsciente, n'est possible que si le système n'est pas (pré)occupé : "perception et mémoire s'excluent mutuellement"[24]. Ce serait une des facettes les plus intimes de la règle d'abstinence. Ainsi pour l'analyste, pas de notes en séance, mais se fier à sa mémoire inconsciente : "l'ics de l'analyste doit se comporter à l'égard de l'ics émergeant du malade comme le récepteur téléphonique à l'égard du volet d'appel."[25]
Dans le cas où une attribution admet une perception en l'analyste, le percept est traité d'abord comme étant propre à l'analyste, éveillant ou résonnant avec les élaborations et représentations de celui-ci. Il lui faut opérer un jugement d'existence pour repérer l'extériorité de cette perception, sa qualité de transfert. Seul, percevoir son altérité permet de l'insérer dans l'histoire et la problématique du patient.
Dans le cas contraire, l'analyste se trouve aux prises avec des effets de retour tels que l'Inquiétante étrangeté ou encore l'explication télépathique, ses fantasmes ou théories sexuelles, son idéologie. Il y aura alors collusion des scènes psychiques du patient et de l'analyste. Les contenus de ses propres couches mnésiques viennent remplacer l'élément méconnu : "cette perception est transférée". Il y aura alors collusion des scènes psychiques du patient et de l'analyste. Il est ainsi amené à dénier en convoquant un savoir intellectuel, théorique ou clinique, plaqué sur la représentation évoquée (il exerce une Behauptung et son effet de contrainte). Ce qui maintient refoulé l'affect : c'est, à notre sens, le risque d'un abord purement technicien de la dénégation..
Cette opposition entre Bejahung et Behauptung se retrouve également à propos de la construction de l'analyste[26] : Freud a différencié l'interprétation comme portant sur un élément isolé et de son contenu de représentation, de la construction, toujours temporaire et auxiliaire, visant à susciter un nouveau matériel, et à lever une réfutation. Il s'agit bien de forcer à l'existence quelque chose d'attribué mais à la condition que la construction ne soit pas une spéculation remplaçant ce qui est omis, et ne vienne pas répéter le principe même de la récusation : une représentation pour une autre.

Quelques conséquences psychiques de la Bejahung

Freud fut plus qu'insistant à se réclamer du mouvement des Lumières, tant pour l'idéal que pour la méthode. Une des particularités de ce mode de pensée et d'être, tenait à la réfutation radicale de toute métaphysique, telles celles de Descartes, Spinoza ou, plus tard, de Hegel. Les anti-métaphysiciens sont très précisément cités par Freud, notamment Goethe, Feuerbach, Kierkegaard, Nietzsche, et, de façon voilée, Franz Brentano et son enseignement centré, sur l'étude du trajet de la perception par les sens vers l'accession à la conscience. Ce pourrait être la tâche que Freud assigne à la psychanalyse. C'est bien à l'expérience et à une discipline de la Bejahung que Freud invite tout candidat à l'exercice de la psychanalyse : que chacun retrouve dans l'expérience ce qui est indiqué dans la théorie afin que celle-ci soit marquée par un jugement d'existence pour lui-même. Il s'agit d'éviter que sa pratique ne soit qu'une simple technique appliquée, qu'il ne soit qu'un récitant. "Le meilleur conseil (...) suivre la voie que j'ai moi-même parcourue"[27].

Dans les années soixante-dix, en France, un remarquable engouement s'empare de ce texte, se manifestant par un record de traductions (une vingtaine) et autant de commentaires et lectures interprétatives. De cet ensemble, nous pouvons relever deux positions extrêmes.
- Une lecture strictement technicienne ou clinicienne, réduisant le texte et son intérêt à la seule première page, ne retenant que le mécanisme de la dénégation. Les mises en garde de Freud quant à ce genre de pratique sont niées : "les psychiatres et les neurologues se servent souvent de la psychanalyse comme d'une méthode thérapeutique, mais ils montrent en règle générale peu d'intérêts pour ses problèmes scientifiques et sa significativité culturelle (...) ils se créent un méli-mélo de psychanalyse et d'autres éléments et donnent cette démarche pour preuve de leur largeur d'esprit, alors qu'elle prouve seulement leur manque de jugement"[28]. Une telle lecture opère donc un déni sur le reste du texte, conduisant même certains à le qualifier de "spéculation philosophique"... A les suivre, on en reste à une pratique de l'interprétation comme Behauptung, suscitant la répétition des réfutations, versées au compte de la résistance du patient.
- L'autre position, initiée par Lacan et Hyppolyte, tire le texte vers des spéculations philosophiques, notamment hégéliennes. Cette position n'échappe pas, elle non plus, au déni. Que signifie d'interpréter avec et par Hegel un auteur aussi nettement anti-hégélien ? Notons l'insistance de Freud sur ce point : pas de métaphysique, celle-ci n'est que religieux ou fantasmatique narcissique. Hegel était la cible préférée des anti-métaphysiciens dans la mesure où il supposait la précession du langage sur la perception, déplacement du discours théologique : "Au commencement était le Verbe". L'enjeu est celui de la primauté du langage ou de la perception. Avec Hegel et Lacan, le rejet devient forclusion, favorise le déni du sensoriel et des actes psychiques et instaure moins le primat du langage que la toute-puissance de la pensée, retour du religieux.. La position de Freud nous paraît inverse. Elle pose dès les Études sur l'hystérie que la sensation suggère l'idée, et que s'ouvre ici le conflit entre ces deux modalités du psychique. Selon que l'on adopte la position hégélienne ou celle que nous semble prendre Freud – la perception est première – des conséquences en découlent pour la cure, notamment par rapport au transfert et à l'existence ou pas d'une névrose de transfert. Il faudrait ici un long développement. Contentons-nous de suggérer le caractère décisif des enjeux attachés à ce concept de Bejahung.


Toute cure relève des multiples temps de la Bejahung, voire même, l’ensemble de la cure est une Bejahung. Son processus sert de modèle à la cure : selon l'expression de Freud, l'affirmation d'Éros dans la réalité. Ceci vaut tout autant pour l'analyste. La dénégation peut-être à l'œuvre dans une saisie intellectuelle du refoulé, produisant un savoir sur l'inconscient qui épargnerait l'analyste, et non un savoir qui existerait lui aussi "au sens de l'inconscient". Le risque, pour l'analyste, est d'occuper une position de gourou, prophète ou post-éducateur. II n’userait que Behauptung imposant sa vérité, déviation illustrée par l’ego-psychology ou le jungisme.
Au-delà des conséquences théoriques et cliniques, ce principe de la Bejahung est aussi un des deux "garde-fous" contre la métaphysique ou la paranoïa, l'autre étant la récusation, par Freud, de toute vision-du-monde issue de la psychanalyse. Il nous invite à suivre Freud qui se donnait, "le temps de s'y reconnaître", lorsqu'il venait d'écrire un texte, notamment celui de "La négation", le temps d'une perlaboration et de la confrontation à l'expérience de la cure, avant d'en admettre ou pas le "noyau de vérité" dans sa théorie.



[*] Version remaniée d’un article paru dans Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 2, 2000, In Press.
[1] Correspondance Freud-Abraham, lettre du 27 juillet 1925, Gallimard 1969.
[2] Freud S., (1911) "Principes du cours des événements psychiques", in Résultats, Idées, Problèmes, tome I, P.U.F 1984, p. 136, n. 2. Notons que le comme si est l'indicateur de cette opération. L'on peut tout aussi bien se référer au texte de 1915, "Pulsions et destins des pulsions", où Freud pose que la perception d'une motion pulsionnelle repose sur le même principe, sur la même extériorité, l'inconscient étant situé entre le monde externe ou le pulsionnel, et la conscience.
[3] Notons que Freud emploie aussi le terme de Negation qui spécifie, non pas un processus, mais un résultat : le moi a posé une négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n'y a pas de négation possible, dans l'inconscient, de la perception sensorielle, toujours inconsciente.
[4] Voir "Constructions en analyse" (1937), in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, P.U.F 1985. C'est le cas avec l'Homme aux Loups et l'hallucination du doigt coupé.
[5] Voir la lettre de Freud à Eduard Silberstein, du 05. III. 1875, in Lettres de jeunesse, Gallimard 1990.
[6] Par exemple, Brentano Franz, De la diversité de l’être d’après Aristote, Vrin 1992.
[7] Voir "La négation" in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, op. cit., p. 170.
[8] Reprenant précisément des énoncés de "Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques", op. cit., pp. 135 à 137.
[9] Voir L'Abrégé de psychanalyse, P.U.F, p. 82.
[10] Voir "L'inconscient" in OCF-P XIII, P.U.F 1988, pp. 212 sq.
[11] "Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l'Acropole", in OCF-P. XIX, P.U.F 1995, p. 336 sq. Boabdil fit couper la tête du messager lui portant la mauvaise nouvelle de la chute de Grenade.
[12] Voir "La perte de la réalité dans la névrose et la psychose" in Névrose, psychose et perversion, P.U.F 1973.
[13] "Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques", op. cit., p. 38.
[14] "L'inconscient", op. cit.
[15] Voir "Le trouble psychogène de la vision", texte de 1910, in Névrose, psychose et perversion, op. cit., p. 169.
[16] Voir l'article du même nom in La technique psychanalytique, P.U.F 1972.
[17] Freud S., L'inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard 1985, p. 217.
[18] "Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques", op. cit., pp. 138-9.
[19] "L'inconscient", op. cit., pp 212 sq. Un autre illustration est extraite de la cure de l'Homme aux Loups et développée dans "De la fausse reconnaissance (déjà raconté) dans le traitement psychanalytique" (1913) in La technique psychanalytique, P.U.F 1953.
[20] Voir, par exemple, "Le moi et le Ça", OCF-P XVI, P.U.F 1991.
[21] "Constructions dans l'analyse" (1937), Résultats, Idées, Problèmes II, op. cit., p. 275 sq.
[22] "Complément métapsychologique à la théorie du rêve", in Métapsychologie, Gallimard 1968, pp. 125-6.
[23] "Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques", op. cit., pp. 135 à 137.
[24] "Note sur le "Bloc magique"", (1924), OCF-P XVII, P.U.F 1992.
[25] "Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique" (1912), in La technique psychanalytique", op. cit., p. 66.
[26] "Constructions dans l'analyse" (1937), op. cit., p. 273.
[27] Freud S., p. XII de l'avant-propos à la seconde édition des Études sur l'hystérie, Paris, PUF 1971.
[28] Freud S., "Préface à la Medical Review of Reviews", OCF-P XVIII, PUF 1994, pp. 337-8.

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