Joël Bernat
Deux éléments épistémologiques
de l’expérience psychanalytique : intuition
et conviction[1]
Nous savons combien Freud aimait se réclamer des
Lumières et donc de sa méthode, dont il ne cessât de
répéter un des axiomes de base : la science (psychanalytique)
“ affirme qu’il n’y a pas d’autre source de
connaissance du monde que l’élaboration intellectuelle
d’observations soigneusement vérifiées (...) sans
qu’il y ait par ailleurs de connaissance par révélation,
intuition ou
divination ”
[2]. Axiome
souvent illustré dans ses écrits, lorsqu’il demande à
d’autres de confirmer ou d’infirmer ses propres observations, ou
lorsqu’il laisse reposer un texte au fond d’un tiroir pendant
quelques mois ou années (le temps de perlaborer), ou encore, lorsque la
pratique l’impose, renoncer et détruire les
précédentes théorisations. La
conviction
scientifique ne serait qu’à ce prix ; cette
définition de 1932 exclut radicalement l’
intuition de la
pratique de l’analyste et la reverse du côté du patient et de
la clinique.
Souvenons-nous que ce ne fut pas toujours le cas, ainsi que
Freud le rappellera maintes fois : “ Tout d'abord, le
médecin analyste ne pouvait viser rien d'autre qu'à
deviner
[3] l'inconscient qui
est caché au malade, en rassembler les éléments et les
communiquer au moment opportun. La psychanalyse était avant tout un art
d'interprétation
[4] ”,
d’intuition et de révélation. Mais les échecs
thérapeutiques, c'est-à-dire des observations cliniques,
obligèrent Freud à élaborer plus avant la technique,
élaborations devenues quasi finales dans ses
Nouvelles
Conférences d’introduction à la psychanalyse de 1932.
Dès lors, la tâche thérapeutique change de but : non
plus “ l'abréaction de l'affect fourvoyé sur des
fausses routes, mais la mise au jour des refoulements et leur remplacement par
des actes de jugements, qui pouvaient aboutir à
l'acceptation ou au rejet de ce qui avait été jadis
repoussé. ”
[5]Ces
actes de jugements sont ceux que Freud étudia dans son texte de 1924,
“ La négation ”, jugements se décomposant en
jugement d’attribution et jugement d’existence, actes psychiques que
Freud inscrit aux deux extrémités de son système perception
- conscience. Afin de saisir le sens freudien des termes d’intuition et de
conviction, il nous faut rapidement se souvenir de ce système PC-CS, dont
Freud pose les éléments de
L’Esquisse de 1895
à l’
Abrégé de 1938.
Le système perception - conscience
1 - quelque chose de la réalité externe ou de la
réalité de l'inconscient (vécu
comme externe par
rapport au moi perceptif), est perçu par les sens, perception par les
sens qui est toujours inconsciente.
2 - puis vient le temps du
jugement d'attribution ;
2a - soit cette perception est
rejetée par le mécanisme de la
Verwerfung (rejet) et dans
ce cas elle n'entre pas dans le processus de représentation, mais sera
inscrite en un autre lieu psychique, dans une
extériorité
psychique, d'où elle fera retour par exemple sous forme
d'hallucination : celle-ci re-présente le perçu
rejeté, qui n'est donc pas forclos, et renseignera sur un
“ noyau de vérité ”. Mais il se produit une
autre inscription qui porte la marque du rejet. Donc une double inscription qui
est la source d'un clivage dans le moi, et la coexistence de deux courants
psychiques : l'un qui continue à rejeter, l'autre qui
reconnaît la perception refusée.
2b - ou, autre cas,
cette perception peut être jugée après-coup inadmissible, et
intervient le mécanisme du déni (
Verleugnung) qui efface la
perception
comme si elle n'avait jamais eu lieu. Mais là aussi est
produit un clivage dans le moi : d'un côté, la perception est
reconnue, de l'autre déniée et remplacée
(
vertreten), déplacée et symbolisée par exemple avec
le fétiche (qui a toujours une haute valeur symbolique, qui vient
renforcer le déni).
2c - ou bien, la perception est admise
selon le
jugement d'attribution et alors entre en contact avec les traces
mnésiques visuelles, cœnesthésiques, affectives et
verbales ; cette liaison, et elle seule, permet une
représentation.
3 - le temps du représenter :
vertreten ou
vorstellen ?
3a - dans
“ le meilleur des cas ”, la perception est liée
à des traces mnésiques selon l'identité de perception, ce
qui constitue une re-présentation, que Freud indique très
précisément du terme de
Vorstellung, représentation
qui ne déforme ni ne réfute cette perception.
3b - ou
bien, cette première représentation est remplacée par des
traces mnésiques particulières, des formations
représentatives substitutives qui vont réfuter le perçu ou
le déformer. Cette représentation qui remplace,
vertreten,
est donc au service de la censure, et se présente
comme si
c'était la perception, d'où sa force d'illusion. Cette
représentation de remplacement va subir des élaborations
secondaires, soit celles du fantasme ou de la phobie par exemple, soit celles du
moi cogitatif qui produira ou reproduira des systèmes. Toutes ces
opérations sont des processus inconscients.
4 - vers la
conscience : une représentation est constituée, alliant un
perçu et un affect porté par les traces mnésiques ;
que cette représentation soit vraie ou fausse, c'est elle qui va pouvoir
accéder à la conscience.
4a - à ce niveau, cet
accès peut être barré par le refoulement
(
Verdrängung, qui porte soit sur l'affect, soit sur la
représentation), et la représentation redevient inconsciente mais
fera retour selon le registre des formations de l'inconscient (rêve,
lapsus, acte manqué, symptôme, etc.).
4b - la
représentation peut accéder à la conscience mais son affect
seul est refusé par le mécanisme de la dénégation
(
Verneinung), affect qui restera donc refoulé ; il n'y aura
qu'une reconnaissance intellectuelle.
5 - principe de
réalité et jugement d'existence ;
la
représentation consciente va subir l'épreuve de la
réalité afin que soit posé un
jugement d'existence
qui décidera si cette représentation peut être
affirmée (
Bejahung) ou devra subir un renoncement : cette
représentation peut-elle être retrouvée dans la
réalité externe ou dans la réalité de l'inconscient
- ou non ? Si elle est retrouvée, alors elle existe au sens de la
réalité - externe ou inconsciente. Les représentations qui
remplacent (
vertreten) ne passent pas l'épreuve de
réalité et le jugement d'existence, sont
réfutées : elles n’étaient que des
représentants de la réalité psychique.
C’est en s’appuyant sur ce système que Freud put
définir le fonctionnement psychique de l’analyste : le
système Perception doit toujours rester vierge pour percevoir car
conscience et mémoire
s'excluent
[6]. A l'instar du
dormeur se défaisant de toutes ses prothèses, il doit renoncer
aussi à la plupart de ses acquisitions
psychiques
[7] : on ne dort pas si
l'on est excité, on ne perçoit pas non plus parole et
pensée de l'autre ; l'écoute flottante est une façon
de virginité du système Perception. Ainsi pour l'analyste, pas de
notes en séance, mais se fier à sa mémoire
inconsciente : “ l'ics de l'analyste doit se comporter à
l'égard de l'ics émergeant du malade comme le récepteur
téléphonique à l'égard du volet
d'appel. ”
[8] L'attention,
par exemple, va à l'encontre des impressions des sens, ce qui n'est pas
le cas avec l'attente passive
[9].
Ainsi l'analyste ne peut ni ne doit être pré-excité de
quelque façon que ce soit afin de préserver sa capacité de
réception, et de passage d'une attitude psychique à une autre,
évitant ainsi toute rumination mentale.
Ceci étant
posé, abordons la question de l’intuition afin de comprendre en
quoi elle ne peut - ou ne doit - être du côté de
l’analyste.
L’intuition
Ce terme traduit deux mots allemands :
Intuition et
Anschauung. Bien que d’origines différentes (latine et
germanique), leurs racines indiquent la même action : l’un
vient de
in/tueri, “ voir dans ”, que l’on
retrouve avec l’anglais
Insight. Littré définit
l’intuition comme connaissance soudaine, spontanée, indubitable, et
par conséquent, indépendante de toute
démonstration.
[10]L’autre
terme (
Anschauen) appartient au vocabulaire philosophique classique
(souvent traduit par :
vision
[11]), et vient composer, par
exemple, la notion de
vision du monde (
Weltanschauung), notion qui
sera toujours à la base des accusations de dissidence (Adler, Jung, Rank,
Reich, etc.). Car l'
Anschauung se définie comme expérience
vécue (
Erlebnis) et visuelle des choses, la saisie
immédiate de ce qui se présente comme ayant un contenu et un sens
(c’est son aspect de
révélation). Donc une saisie
empirique, non conceptuelle, et non rationnelle, de la réalité.
C'est aussi la saisie immédiate, et non liée à une
transmission par les sens de significations ou d'idées. Elle
s’oppose donc à l’observation (et ses vérifications
minutieuses).
Ce qui fait intuition vient traduire en fait plusieurs
choses : soit l’irruption d’une pensée sous la forme
d’une image ou non, soit l’émergence d’un fantasme,
soit, enfin, l’accession à la conscience d’une
représentation. À ce point, rien ne peut renseigner sur le
degré de réalité (réelle ou psychique) de ce qui
vient à la conscience.
Si l’intuition offre une
représentation visuelle (dimension qui saisit le sujet,
comme si
c’était une perception externe), pour être admise, elle doit
passer l’épreuve de réalité et le jugement
d’existence. C'est-à-dire : cette représentation
re-présente-t-elle une perception du monde externe ou de
l’inconscient), ou bien, est-ce une représentation de remplacement
qui réfute une perception ? C’est dire que tout un travail est
requis pour affirmer ou réfuter ce qui vient comme intuition. Le lien
avec la conviction vient à ce point : conviction liée
à l’effet visuel ou l’effet de saisie, ou bien à un
jugement d’existence ?
Peut-on alors soutenir que de
l’intuition serait pensable du côté de
l’analyste ? Hélène
Deutsch
[12], par exemple, a
avancé la notion d'
empathie intuitive pour expliquer la
capacité de s'identifier au patient, d'éprouver l'objet, sur la
base suivante : la topique de l'analyste - qu'elle suppose achevée
ou plus avancée - est un produit des voies de développement
identiques à celles du patient (c'est un raisonnement
génétique), permettant l'identité des mots de l'infantile
entre patient et analyste. Ce dernier les perçoit, ce qui ainsi
rafraîchit ses traces mnésiques. Le patient réanime ces
traces par transfert, l'analyste les réanime par identité,
d'où une relation inconsciente qui est, selon l'expression de Deutsch, un
contre-transfert inconscient (qui ne se limite donc pas à un jeu
d'affects) : alors, il reste à l'analyste tout un travail
d'élaboration à faire, celui du jugement d'existence :
c'est-à-dire reconnaître que sa représentation est
initiée par la perception d'une représentation actuelle que le
patient a transférée. Mais, dans ce cas, il serait
préférable de penser la situation sur le mode du
“ temps d’avance ” de l’analyste, du fait de
son analyse personnelle, par rapport au patient, bien plus que
d’intuition.
De l’intuition aux systèmes paranoïaques
Freud va étudier cette notion d’intuition dans la clinique,
aussi bien celle de la névrose obsessionnelle avec
“ L’homme aux rats ”, que celle de la paranoïa,
avec Schreber, Fließ, Jung,
etc.
[13] En 1904, il décrit
le phénomène de la conception mythologique du monde (formée
d’intuitions successives élaborées, théorisées
peu à peu) comme psychologie projetée sur le monde externe :
“ L'obscure connaissance (la perception pour ainsi dire endopsychique
– qui ne présente en rien le caractère d'une connaissance
vraie) de l'existence de facteurs et de faits psychiques propres à
l'inconscient se reflète (...) dans la construction d'une
réalité suprasensible, que la science a pour but de retransformer
en psychologie de l'inconscient (...) à transformer la
métaphysique en métapsychologie ”. Sinon l'analyste est
comme l'homme superstitieux et animiste, il pense anthropomorphiquement le monde
(et en cela, il est proche de la paranoïa, précise Freud). Rappelons
que la croyance, qui accompagne l’intuition, est définie comme
projection inconsciente de pensées, de désirs et d'angoisses sur
le monde extérieur, en lien avec la magie animiste et la toute-puissance
des pensées, soit un niveau mental pré-scientifique pour Freud.
Projections évidemment inconscientes, qui font retour sur le mode de
l’intuition, de la révélation ou de la
divination.
C’est cette saisie (au sens passif d’être
saisi) qui fait effet de conviction, mais ici, conviction pathologique, qui ne
s’alimente que de l’adéquation entre ce qui est interne et ce
qui est tenu pour extérieur à la psyché, soit la
réalité psychique, sans aucune épreuve de
réalité.
Ce qui est par exemple particulier à la
paranoïa tient en ceci : la tendance à l’unification des
fantasmes, unification qui produit dans certains cas, des
systèmes, c'est-à-dire des théories
spéculatives que l’on retrouve, selon Freud, dans la
métaphysique ou la mystique. Ces systèmes ne reposent pas sur des
observations soigneusement vérifiées mais sur des intuitions
successives et cumulées, et ceci explique pourquoi Freud tirait à
boulets rouges sur la métaphysique, et, tête de liste, celle de
Hegel
[14].
Freud a souvent
indiqué que l’intuition associe des pensées inconscientes
avec une image, des restes visuels, une représentation qui sera tenue
pour vraie : “ on pourrait se risquer à dire qu'une
hystérie est une image distordue d'une création artistique, une
névrose de compulsion celle d'une religion, un délire
paranoïaque celle d'un système
philosophique. ”
[15] Ce
qui fait distorsion tient au fait que quelque chose est intuitionné mais
ne connaît aucune perlaboration (pas d’acte de jugement ni
épreuve de la réalité).
La conviction (Überzeugung)
Afin de revenir à la question de la conviction, l’on peut donc
inscrire deux types de conviction en deux points de l’axe du
système Perception - Conscience :
- l’une est liée
à l’effet d’une représentation de remplacement, qui
porte les intérêts d’une source infantile ou d’un
désir ; ainsi, par exemple, la conviction paranoïaque est due
à la source infantile réelle qui resurgit en lieu et place de la
réalité actuelle. Ou encore, quand une représentation de
souhait surgit au premier plan et supprime le rapport à la
réalité effective. Freud donnera souvent l’exemple de la
religion pour illustrer ce phénomène de la conviction croyante (ce
qui est affirmé comme existant à l’extérieur
n’est que projection d’une image déformée à
l’intérieur ; mais la projection reste inconsciente
jusqu’au moment de sa saisie sous diverses formes dont l’une est
l’intuition ) ; donc, ici, une conviction qui n’est que celle
de la réalité psychique et des processus primaires, mais qui est
puissante puisqu’elle est tenue pour s’appuyer sur quelque chose
d’externe et de perçu ;
- on entrevoit que la conviction
scientifique, celle qui ne peut que s’appuyer sur
“ l’élaboration intellectuelle d’observations
soigneusement vérifiées ”, réclame une
opération particulière afin d’écarter toute emprise
de l’infantile, du fantasme ou autres formations de l’inconscient.
Cette épreuve, Freud lui a donné le nom
d’“ épreuve de réalité ” :
une représentation reproduisant la perception, est retrouvée, soit
dans la réalité extérieure et la chose
représentée existe donc réellement (ce que Freud illustre
avec
Un trouble de mémoire sur l'Acropole), soit dans
l'inconscient s'il s'agissait de la perception d'une motion pulsionnelle : elle
devient alors “ juste au sens de l'inconscient ” et
“ je peux m'y reconnaître ”. Si ce n'est pas le cas,
intervient le
renoncement : la représentation est
abandonnée, infirmée par l'expérience. Ceci relève
du
principe de réalité et contribue à une
représentation réelle du monde, agréable ou non, mais en
tous cas scientifique.
On pourrait, pour résumer, jouer avec
la construction du mot allemand : pour qu’il y ait
Überzeugung, conviction, il faut que ce qui a été
engendré (
zeugen) par la perception, ait reçu le
témoignage (
Zeugung) de l’épreuve de
réalité et d’un jugement
d’existence
[16].
Tout
cela est illustré par
Un trouble de mémoire sur
l'Acropole, qui rend compte d’un événement de 1904 qui
ne reçut son éclaircissement qu’en 1936, soit aussi le temps
de l’élaboration du système Perception - Conscience :
“ L'après-midi de notre arrivée, quand je me trouvai
sur l'Acropole et que j'embrassai le paysage du regard, il me vint subitement
cette étrange idée : Ainsi tout cela existe
réellement comme nous l'avons appris à l’école !
(...) la personne qui manifestait son sentiment se distinguait beaucoup
plus nettement qu'il n'apparaît d'ordinaire d'une autre personne qui,
elle, enregistrait la manifestation, et toutes deux étaient
étonnées, encore que ce ne fût pas de la même chose.
La première faisait comme si, sous cette impression indubitable, il lui
fallait croire à quelque chose dont, jusque-là, la
réalité lui avait paru incertaine. (...) Mais l'autre personne
s'étonnait à bon droit parce qu'elle ignorait que l'existence
réelle d'Athènes, de l'Acropole et de ce paysage eût jamais
été un objet de doute. Elle eût été
plutôt préparée à une expression d'exaltation et de
ravissement
[17]. ”
La
direction de la cure consisterait alors à mener, par les
interprétations et constructions auxiliaires de l’analyste, le
patient vers cette épreuve de réalité afin qu’il
renonce, peu à peu, aux éléments de sa
réalité psychique
[18],
ce qu’illustre la vignette clinique de “ La
négation ”. En 1923, Freud ajoutait cette note au récit
de la cure de Dora : “ Une autre forme très curieuse et
tout à fait certaine de confirmation par l'inconscient, forme que je ne
connaissais pas encore, se traduit par une exclamation du malade:
“ Je n'ai pas pensé cela ”, ou bien :
“ Je n'y ai pas pensé ”. Ce qui veut dire :
“ Oui, cela m'était
inconscient ”
[19] ”.
L'absence de jugement quant à l'existence fait que “ on n'y
avait pas cru dans l'inconscient ”, selon la formulation de
Freud.
Remarques sur l’acte de conviction
Il y a une suite, chez Freud : les deux modes de convictions ont deux
registres d’opération différents :
- si une
intuition passe l’épreuve de réalité, la conviction
qu’elle opère chez le sujet aura un effet d’affirmation que,
à partir de 1924, Freud nomme :
Bejahung[20].
- ce
terme vient remplacer celui jusqu'ici utilisé de
Behauptung : s'il
a aussi le sens d'affirmation, c'est avec la connotation de prétendre,
d'assurer, et ce sur le dire d'un autre, d'affirmer un état ou un
contenu, affirmation qui est du côté du moi : soit
l’affirmation d’une réalité psychique, d’une
conviction qui n’a pas été jugée selon
l’épreuve de réalité. En changeant de terme, Freud
indique un déplacement et un dégagement, notamment d'Alfred Adler
quant à sa
Behauptungstrieb, pulsion d'affirmation de l'individu
subordonnant le comportement sexuel aux motifs égoïstes selon une
“ volonté de puissance ”, désir du moi
d'affirmer selon sa qualité
d'organe
[21]. Dégagement
aussi par rapport à Trotter et sa
Selbstbehauptung, affirmation de
soi
[22].
Le couple
intuition – conviction figure ainsi deux limites de la
pensée : d’un côté, la réalité
psychique et la
pensée magique (et donc, la question clinique), de
l’autre, celle que Freud nomme
pensée scientifique (et donc,
la question technique).
[1]
Article paru dans
Le Mouvement Psychanalytique, vol. IV, n° I, 2002,
L‘Harmattan.
[2]
Freud S. (1932),
Nouvelles conférences d’introduction à
la psychanalyse, conférence “ Sur la
Weltanschauung ”, Gallimard,
1984.
[3]
Deviner :
erraten ou
raten, mais le premier indique plus le
processus ; il y a aussi
ahnen, qui est deviner par intuition. Freud
parle ici de l’action intellectuelle de deviner,
erraten.
[4]
Freud S., “ Au-delà du principe de plaisir ”
(1920),
Essais de psychanalyse, Payot, 1981, pp.
57-58.
[5]
Ibid.
[6]
Voir la lettre 52 du 06.XII.1896 de Freud à Fließ,
Naissance de
la psychanalyse, P.U.F.
1969.
[7]
Freud S., “ Complément métapsychologique à la
théorie du rêve ”, (1915) in
Métapsychologie, Gallimard 1968, pp.
125-6.
[8]
Freud S., “ Conseils aux médecins sur le traitement
analytique ” (1912), in
La technique psychanalytique, P.U.F
1972, p.
66.
[9]
Freud S., “ Formulations sur les deux principes du cours des
événements psychiques ”,
Résultats,
Idées, Problèmes I, P.U.F., 1985, pp. 135 à
137.
[10]
Dans le système de Kant, c’est une représentation
particulière d'un objet, formée dans l'esprit par la sensation, et
s’opposant au concept. Intuition intellectuelle, terme traduit de
l'allemand Anschauung, dans le système de Schelling, qui signifie un acte
transcendant, indéfinissable, au moyen duquel l'intelligence saisit
l'absolu dans son identité, c'est-à-dire tel qu'il est en
lui-même, au-dessus de toute distinction et de toute différence, et
réunissant dans sa nature absolument simple toutes les oppositions et
tous les
contraires.
[11]
Heidegger (Cité par J. Wahl, “ Leçon XI : la
conception de 'vision-du-monde' ”, in Introduction à la
pensée de Heidegger, cours de 1946 en Sorbonne, sur celui de Heidegger
à Fribourg en 1928-29, Biblio/Essais, 1998, pp. 129-142) expliquait que
la vision, Anschauung, n'est pas connaissance ou contemplation
(théôria) ni intuition esthétique, mais une image
liée à une conviction, qui n'est en rien un
savoir.
[12]
Deutsch Hélène, “ Processus occultes en cours
d'analyse ”, 1926,
Cahiers Confrontation,
Télépathie, n° 10, Aubier
1983
.[13]
Freud S.,
Psychopathologie de la vie quotidienne, Gallimard 1997, pp.
411-412, mais aussi “ L'homme aux rats ”, ou
Résultats, idées, problèmes, ou les lettres à
Fließ : par exemple celle du 12.II.1896, et celle du 12.XII.1897 sur
la perception endopsychique reprojetée qui compose en partie la vision ou
conception de monde
(
Weltanschauung).
[14]
Or, il faut remarquer, et s’étonner, que Freud
anti-hégélien notoire, fut relu et traduit en France à
travers Hegel, opération de détournement déniée par
son titre de “ retour à Freud ”... Il est
intéressant de relever tous les éléments de la
pensée de Freud, dont certains centraux (comme le système
perception-conscience) qui disparurent dans ce
“ retour ”.
[15]
Freud S., (1913)
Totem et tabou, Gallimard, 1993, p. 183 ; de
même, “ Les fantasmes hystériques et leur relation
à la bisexualité ”, texte de 1908, in
Névrose, psychose et perversion, PUF 1973, p. 149, ou encore dans
Les trois essais sur la théorie sexuelle, (1905), Gallimard
1987.
[16]
Le terme français de conviction, dans son origine latine, diffère
beaucoup de l’allemande ;
convictio vient en effet de convaincre,
ce qui indique un rapport de force. Le terme allemand doit beaucoup,
évidemment, à la question de la procréation et de la
reconnaissance de
l’enfant.
[17]
“ Un trouble de mémoire sur l'Acropole. Lettre à Romain
Rolland ”,
OCF-P. XIX, P.U.F.
1995.
[18]
Voir “ Constructions dans l'analyse ”,
Résultats, Idées, Problèmes, II (1937), P.U.F. 1985,
p.
271.
[19]
Cinq psychanalyses, PUF 1971, p.
41.
[20]
Nietzsche en fit un élément clef, l'affirmation de la vie :
LebensBejahung.
[21]
Cf. la critique de Freud in “ A partir de l'histoire d'une
névrose infantile ” in
OCF-P XIII, pp 20 & 51, ou
Inhibition, symptôme, angoisse, PUF 1971, p.
77.
[22]
Cf. in “ Psychologie des masses et analyse du moi ” in
OCF-P. XVI.