Joël Bernat
« Conserver un esprit non prévenu ... »[*]
Interprétation et transmission de pensées : quel intérêt,
pour l'analyse, peut-on attendre d'une telle approche ? Certainement pas celui
de satisfaire à quelque goût pour l'occulte, ce qui serait réduire
la question à celle de l'animisme. Quel en est l'arrière plan,
et que recouvre ce terme de transmission ? Il semble être un "mot valise"
et n'indiquer qu'un résultat. Ainsi, l'expression "transmission de
pensées" serait-elle une expression par défaut correspondant
à l'évocation d'un élément tiers sis entre deux
inconscients, expression qui viendrait dans un temps premier d'élaboration
et principalement dans les termes de la première topique : mais en
lieu et place de quoi vient-elle ?
Sur cette question, Freud a suivi, entre 1910 et 1938, de nombreuses pistes
selon son expérience, dont la plus souvent retenue fut conceptualisée
en termes de phylogenèse, associée à l'étude des
fantasmes originaires. Mais d'autres pistes apparaissent que nous allons tenter
de reprendre et qui concernent la technique même de l'analyse - bien
plus que la métapsychologie, sinon la visée de l'analyste dans
la cure : disons, pour l'instant, ce qui entre individuation et massification
ouvre le champ de la différence des scènes psychiques dans la
cure.
L'hypothèse qui me guide est donc qu'il y a bien un parcours de Freud,
et très insistant, concernant cette question : comment contenir,
réduire le transfert de l'analyste en tant que ce transfert est source
de transmission de pensées et cause des résistances du patient
? Et ce parcours semble nous mener vers le problème posé
par le processus de la transmission bien plus que vers celui des contenus
de représentation.
α Les 30 & 31 Mars 1910 se tient, à
Nuremberg, le second congrès privé de psychanalyse. Congrès
plus connu pour ses conséquences sur l'histoire du mouvement psychanalytique[1]
que pour l'effet d'une communication qui produisit sur Freud "une impression
profonde"[2],
un "moment mémorable". L'auteur de cet effet était Johan Jacob
Honegger[3],
élève de Jung, et son exposé sur "La formation paranoïde
du délire" montrait comment :
"(...) les formations fantasmatiques de certains malades mentaux (dementia
praecox) s'accordaient de manière extrêmement frappante avec
les cosmogonies mythologiques de peuples anciens sur lesquels il était
impossible que les malades dépourvus d'instruction aient eu une information
scientifique. (...) l'accent était aussi très fortement mis sur
l'importance que revêtait le parallélisme entre évolution
ontogénétique et évolution phylogénétique
également pour la vie psychique."[4]
Ainsi l'explication phylogénétique fut une première voie
d'approche passant par l'étude de la littérature, du folklore et
des contes de fées. Mais il y en eut une seconde parcourue par Freud avec
Ferenczi, plus "discrète" car elle apparaît essentiellement dans
leur correspondance. Ils étudient la transmission de pensées
à travers la position des médiums en situation ; si cette
étude ne conclut pas vraiment sur la question, elle aboutit, et peu de
temps après Nuremberg, à un constat capital quant à la
condition de la transmission de pensée et à son processus,
à partir de la scène de voyance :"Le récepteur [écrit Ferenczi à Freud] doit être
d'humeur calme, gaie, mais pas trop agitée. S'il est en état
d'excitation, il sera plutôt meilleur pour émettre le rayonnement
psychique. L'impatience
perturbe."[5]
Ainsi, celui qui est excité transmet, et celui qui reçoit,
perçoit, doit être calme, non excité. Serait-ce une
première définition de l'écoute flottante ? Quand
bien même cette définition s'énonce en termes
économiques, elle repose sur la liaison établie, grâce au
détour par l'étude des médiums, entre l'excitation et la
transmission de pensées, cette dernière s'opposant à la
perception, qu'il s'agisse de celle du patient ou de celle de
l'interprète.[6]
Freud reprendra très souvent cette définition, par exemple
dans "Psychanalyse et télépathie" en
1921[7]: il y a
réception d'un transfert de pensées dans un état de
distraction de ses propres forces psychiques (définition qui pourrait
s'appliquer à la neutralité bienveillante, incluant aussi
la suspension de tout jugement). Mais pour l'instant, la suite immédiate
de ces observations quant à la scène de voyance, en 1912, prend la
forme qu'elle revêt dans les "Conseils aux médecins sur le
traitement analytique" où Freud déconseille de procéder
à l'élaboration scientifique d'un cas pendant la cure : cet
état d'excitation scientifique et de souci de synthèse entraverait
le traitement et n'est donc possible que lorsque cette cure est achevée ;
ceci d'autant que les meilleurs résultats "s'obtiennent lorsque
l'analyste procède sans s'être préalablement tracé de
plan, se laisse surprendre, a une attitude détachée, et
évite toute idée préconçue" : c'est-à-dire
lorsqu'il s'applique à lui-même la règle
fondamentale.
Ainsi l'analyste ne peut ni ne doit être excité de quelque façon
que ce soit afin de préserver sa capacité de passer d'une attitude
psychique à une autre, évitant ainsi toute rumination mentale ;
mais le plus dangereux reste bien ceci (indiqué dans les Conseils
aux médecins, je cite)
"(...) la tendance affective la plus dangereuse, celle qui menace l'analyste,
c'est l'orgueil thérapeutique qui l'incite à entreprendre (...)
quelque chose qui puisse convaincre autrui. (...) il s'expose en même
temps, sans défense, à certaines résistances du patient."[8]
Ces deux énoncés semblent correspondre à une définition
possible de l'analyste excité. Si on rapproche les remarques portant sur
le dispositif de voyance de celles-ci portant sur la cure (de 1910 à
1912), on est mené à faire l'hypothèse que ce qui excite la
psyché de l'analyste est non seulement source et procédé de
transmission de pensées, mais est aussi facteur et source des
résistances du patient, résistances face auxquelles l'analyste
restera sans défense. Freud sera désormais très insistant
sur cet aspect des choses et les indications sont multiples dans ses textes. Par
exemple quant au souci théorique qui peut occuper l'analyste en
séance, Freud écrit à Ferenczi :"j'estime que l'on ne doit pas faire de théories - elles doivent
tomber à l'improviste dans notre maison, comme des hôtes qu'on
avait pas invités, alors qu'on est occupé à l'examen de
détails."[9]
C'est-à-dire que ce qui vaut pour le lien entre l'analyste et le patient décrit en
termes d'écoute flottante et règle fondamentale, vaut tout autant
pour l'analyste quant au rapport qu'il entretient avec son inconscient. Ce que
Freud soulignait déjà avec
Itzig[10],
en 1898, lorsqu'il écrivait à Fliess : "mon travail m'a été entièrement dicté par
l'ics suivant la célèbre phrase d'Itzig, le cavalier du dimanche :
"Où vas-tu donc, Itzig ?" - "Moi, je n'en sais rien. Interroge mon cheval
!"[11]
Hors de ce rapport, l'analyste est prophète ou gourou, séducteur et
transmetteur, ce que d'une autre manière Ferenczi écrit à
Freud (en 1912) : "il est évident que Jung n'a jamais voulu (ni pu) se laisser
démolir par un patient. Il n'a donc jamais analysé, mais il est
resté, pour ses patients, le sauveur qui se laisse baigner par les rayons
de sa ressemblance à Dieu!"[12]
Et comment ne pas penser aux rayons du rayonnement psychique et à leur
transmissions, comment ne pas penser à Schreber ? Nous y reviendrons.
Mais un autre aspect me paraît devoir être souligné
concernant l'excitation, aspect qui permet de comprendre les indications de
Freud au sujet de la disposition de l'analyste, et qui intervient
également dans la situation de voyance : le système Perception
doit toujours rester vierge pour
percevoir[13],
car conscience et mémoire
s'excluent[14].
Freud ne cessera d'insister sur ce point à propos du fonctionnement
psychique de l'analyste : à l'instar du dormeur se défaisant de
toutes ses prothèses, il doit renoncer aussi à la plupart de ses
acquisitions
psychiques[15]:
on ne dort pas si l'on est excité, on ne perçoit pas non plus
parole et pensée de l'autre ; ce que sait le médium.
L'écoute flottante est une façon de virginité du
système Perception. On pourrait lire en ce sens la "Note sur le "Bloc
magique""[16],
telle une métaphorisation du fonctionnement et de la disposition
psychique de l'analyste en séance : ce qui l'occupe ou le
préoccupe est à l'égal d'une trace mnésique, d'une
excitation, qui s'oppose à la virginité du système
Perception et donc empêche la réception qui se produit sur le
papier ciré représentant le système perception-conscience.
Pour ce qui en est de la mémoire, l'analyste doit s'en remettre à
son inconscient ou, tel Itzig, à son cheval, c'est-à-dire
à la couche de cire qui représente l'inconscient et sa
mémoire. Ainsi pour l'analyste, pas de notes en séance, mais se
fier à sa mémoire inconsciente : "L'ics de l'analyste doit se comporter à l'égard de l'ics émergeant
du malade comme le récepteur téléphonique à l'égard
du volet d'appel."[17]
Ce qui serait ainsi en question, quant au fameux désir de l'analyste,
serait par conséquent, non le désir de guérir en tant que
tel, en tant que contenu de représentation, mais bien son excitation,
qui peut prendre la forme du souci éducatif ou de l'orgueil thérapeutique,
d'une transmission ou d'un pare stimuli. Et si Freud le répète,
c'est sans doute pour l'avoir vécu et tout particulièrement dans
la période de 1905-1910, où lui et ses premiers disciples sont
tout à l'excitation de la découverte analytique et si soucieux
de répandre la "peste". Comment dès lors ne pas tomber, du fait
de cette excitation de la découverte, dans la Forderung : terme
que l'on peut traduire par revendication - au sens de la revendication syndicale,
qui désigne, sous la forme de la Realforderung, l'exigence externe[18].
De cette extrême difficulté témoignent l'insistance interprétative
de Freud envers Dora, ou celle de Max Graf envers son fils Herbert-Hans.
Faisons un pas de plus, justement avec Hans en
écoutant autrement ce cas, ce qui ne remet pas en cause les
précédentes écoutes. L'affaire se déroule sur un
fond général de transmission culturelle familiale : Gustav Mahler
est le parrain de Hans, et a du se convertir en 1896 au catholicisme afin
d'accéder à la direction de l'Opéra de Vienne. Pour Max
Graf, cette conversion soulève la question de ce qui serait bon pour
son
fils, se demandant s'il ne devrait pas le soustraire à la haine
antisémite régnante pour l'élever dans la foi
chrétienne, question sur laquelle Freud a une position très ferme,
articulant la lutte, la rébellion et les sources d'énergie :
"si vous ne laissez pas votre fils être élevé comme un
juif, vous le priverez de ces sources d'énergie qui ne peuvent
être remplacées par rien d'autre. Il aura à se battre en
tant que juif et vous devriez développer en lui toute
l'énergie dont il aura besoin dans cette lutte. Ne le privez pas
de cet
avantage."[19]
C'est donc sur ce sol de l'ambivalence paternelle et dans ce contexte, que s'installe
l'autre scène faite de multiples composants : celui de la quête
et de l'élaboration scientifique (Hans est observé depuis sa petite
enfance par son père qui transmet ses rapports à Freud) ; celui
du souci éducatif du père ; puis le souci thérapeutique
des deux hommes.
Ainsi se crée une situation d'exigence et de contrainte qui organise
la relation de Freud à Graf et de Graf à Hans, contrainte
liée à l'excitation paternelle tant éducative, scientifique
que thérapeutique. On peut penser que cette excitation paternelle
imprègne ses interprétations et qu'ainsi elles transmettent ses
propres théories sexuelles infantiles ou adultes à l'enfant, et
que celles-ci s'opposent à celles de son fils. Cette excitation
paternelle barre dès lors toute possibilité de percevoir la parole
du fils - qui le lui dit.
Freud comme Max Graf se posent en adultes
détenteurs d'un savoir dont l'écran serait la
scientificité, occupant dès lors une place de figures
idéales et d'éducateurs, de conducteurs (Führer),
fonctionnant, du moins pour ce qui est du père, en séducteur
(Verführer). Cela provoque une confusion, une massification ou une
masse à deux en un lien homosexuel du fait de la transmission des
théories masculines (et l'on peut observer l'évolution du fantasme
incestueux de Hans vers une fantasmatique homosexuelle). L'excitation montre ici
un autre effet, outre ceux de transmission et de non perception, celui de
massification contre laquelle la phobie se pose comme
résistance.
Car, face à cette Forderung, cette
revendication, cette exigence des adultes, Hans résiste. C'est un
"rebelle", notera Freud. Sa résistance s'organise donc sur le mode
phobique (dont un des noyaux serait le couple observer/être
observé) afin de s'opposer à la demande contraignante de savoir
des adultes. Ils veulent savoir ce que sait Hans, et Hans de répondre :
"tu sais tout, je ne sais rien", tout en déniant toute valeur aux
réponses de l'enfant : "ce n'est pas vrai", "tu as attrapé la
bêtise". Un refus d'entendre Hans dont le résultat, comme l'a
montré Nicole
Oury[20], est
l'amplification des phobies : c'est ainsi que Hans défend sa parole
propre et ses élaborations contre le savoir écran des adultes,
"éducateurs" soucieux de vérifications théoriques. En voici
quelques jalons.
Pour les trois ans de Hans, Freud offre un cheval
à bascule " qu'il a lui-même porté en haut de l'escalier
qui conduisait à la maison", détail qui impressionnât
beaucoup le père, comme signe de l'amabilité de Freud ... le
charivari du cheval et ses bascules, la bouche mund , Sieg-mund,
G-mund-en, etc., sont autant d'élaborations par Hans du cadeau et
de la satisfaction du père
[21].
Hans
est exclu de la chambre des parents à la naissance de sa soeur. Le
père nie son propre intérêt pour l'analité (et donc
ses propres théories sexuelles infantiles), intérêt qu'il
met en acte dans sa relation avec Hans (clystères, recettes pour les
selles, fessées qu'il pratique et dénie). Il promeut la
cigogne alors que Hans assiste aux premières douleurs
d'accouchement... et nie que l'enfant a pu "épier" les rapports des
parents alors qu'il "dort" avec eux jusqu'à 4 ans. Ainsi entrent en
opposition la curiosité anale du père et la négation de
cette curiosité chez son fils : elle n'est plus que bêtise.
De la même manière, le dit de la cigogne s'oppose au
vu de Hans et le nie. Ce dit fonctionne comme un mécanisme
d'aliénation : ou je crois cette fable que l'on me transmet, ou je crois
ce que je vois, et donc ce que j'en pense. C'est une situation dite de double
contrainte où est en jeu, en tension, l'élaboration d'un "je" qui
ne peut se constituer que par un "il/elle me trompe", pensée motrice de
l'autonomie de
penser[22] :
or, celui qui donne la cigogne sait qu'il trompe l'enfant.
Autre jalon,
celui de la transmission de l'interdit masturbatoire maternel : elle refuse d'y
mettre le "doigt" lors d'une toilette, élément que Freud
relève et qui l'intrigue mais qu'il ne développe pas. Ne s'agit-il
pas là de la transmission à Hans d'une autre Forderung,
celle du lien oedipien de la mère à sa propre mère au
travers de l'interdit de la
masturbation[23]
? Ce qui est ici transféré est quelque chose qui fut reçu
par la mère de sa propre mère, qui ne fut ni
élaboré, ni abréagi, puis transmis à nouveau
à l'enfant qui tente de l'élaborer. Ici c'est le statut même
de l'éducation qui est sur la sellette, l'éducation comme
transmissions d'interdits correspondants à des idéaux et non
nécessairement à des refoulements. Dans les Nouvelles
conférences, Freud rappelait que l'institution du Surmoi se faisait
par identification avec l'instance parentale : son édification ne se fait
pas "en fait d'après le modèle des parents mais d'après le
Surmoi parental : il se remplit du même contenu, il devient porteur de la
tradition."[24]
Est-ce que le docteur parle à Dieu ?, demandera Hans ...
La
contrainte de savoir exercée par les aînés engendre donc le
développement de la névrose d'angoisse de Hans, ainsi que
l'augmentation de la production des expressions phobiques que le
"déguisement" par les processus primaires rend résistantes face
aux adultes excités ; Hans ne dit rien de lui, il parle de ses phobies,
c'est-à-dire de ces pensées transférées qu'il
travaille et qui le travaillent. C'est par ce biais qu'il défend sa
propre théorie sexuelle, luttant contre les interprétations des
adultes qui sont reçues comme autant d'interdits de savoir et de voir :
par exemple, la fable de la cigogne est imposée contre les perceptions de
Hans, fable en tant qu'ensemble de représentations
interprétatives, transmission de l'hérité oedipien
parental, allant contre les perceptions même de l'enfant : "tu crois ce
que je te dis, non ce que tu vois". Freud et le père promulguent un
savoir écran, refoulant la quête de Hans, par leurs propres
théories sexuelles. Chaque fois que le père énonce un
savoir, il s'oppose au mouvement élaboratif des théories sexuelles
infantiles de Hans, et l'expression phobique qui, elle, échappe à
l'emprise des adultes, s'accroît sur un mode analogue à celui de la
réaction thérapeutique négative. Hans résiste, c'est
un "rebelle". Plus tard, en 1914, Freud saisira avec L'homme aux loups que
lorsque le nouveau est récusé, il est remplacé par une
phobie.[25]
Enfin,
c'est bien lorsque Freud restitue à Hans le droit de penser sa propre
théorie (le 01. 05. 1908) que l'expression phobique se réduit ; il
n'intervient pas sur le fait-pipi, ni la différence des sexes, ni
l'angoisse de castration : il donne le droit à Hans de posséder sa
propre théorie sexuelle infantile, et donc son pénis comme
représentation imaginaire de cela. Et Freud notera plus tard :
"quand les expériences vécues ne se plient pas aux
schèmes héréditaires [transmis], se développe la
fantaisie, mais le plus souvent le schème l'emporte sur
l'expérience individuelle [en cure, le savoir sur l'ics joue comme un
schème héréditaire contre l'expérience vécue
du patient]. Les contradictions [au sens de protestations] apportées au
schème par l'expérience semblent fournir ample matière aux
conflits infantiles.
"[26] [et en
cure, la perlaboration s'oppose au schème].
Ce développement à propos de Hans semble pouvoir illustrer un des
modes possibles de résistance du patient à l'excitation de
l'interprète : la phobie serait une forme de réaction
thérapeutique négative, de rébellion dans le sens où
la scène phobique est un lieu où, comme dans l'espace
transitionnel interne, sont mises en jeu, afin qu'elles puissent être
élaborées, les pensées propres d'un sujet et celles qui lui
ont été transmises sous forme de schémas
héréditaires non élaborés par un autre excité
: ainsi la phobie serait le lieu de l'élaboration de l'autre en soi,
articulé à la différence je-autre, et non simple mal
à éradiquer. En quoi nous sommes en accord avec ce qu'écrit
Annie Biraux :
"La structure phobique est ce qui de l'intérieur vient
témoigner de la représentation du sujet à la violence de
l'objet ou à sa potentialité aliénante ; la finalité
du processus phobique est de maintenir une représentation du sujet, son
activité psychique, une ipséité
minimale."[27]
Pour l'instant, cette première voie nous montre ce que la scène
de voyance a enseigné au sujet de la situation analytique : celle-ci
est constituée de deux protagonistes fonctionnant selon des modalités
économiques opposées, et elle opère et répète
quelque chose qui est organisé sur le mode de la confusion des langues
(aidée en cela par le fait que la cure instaure par la dissymétrie
de la situation une différence générationnelle). Situation
organisée par conséquent sur le même mode que le fantasme
de séduction : ici c'est l'excitation de l'un, l'adulte, que perçoit
l'autre, l'enfant, et qu'il tente d'élaborer, et de même dans la
cure, le patient tente d'élaborer ce qui a excité son analyste,
ou bien s'y oppose de différentes façons. Nous reviendrons sur
cela à propos des phobies transitoires en cure.
Mais ces observations
mettent au jour le lien intime entre séduction, excitation et
transmission. Dans la cure, l'excitation est l'opérateur du transfert et
donc de la transmission de pensées, en une scène structurée
par le fantasme de séduction et l'effet de rayonnement psychique de
celui-ci : ainsi le transfert serait l'autre face de la transmission de
pensées, sa face cachée, son opérateur, et aussi le
révélateur de ce qu'il y a eu transmission et contrainte
(Forderung) dans l'histoire du patient. L'interprétation, dans ce
contexte, apparaît comme une intention de séduction, provoquant la
répétition des soumissions et des rébellions.
Cette
première voie en rejoint une seconde également empruntée
par Freud.
β
C'est en 1909, devant
la statue de la Liberté, que Freud aurait énoncé la
célèbre sentence : "Ils ne savent pas que nous leur apportons
la peste." C'est, en tous cas, ce que rapporte
Lacan[28] de
ce que lui aurait transmis
Jung[29] qui
l'aurait entendu de Freud... La peste, celle évidement liée
à l'interprétation sexuelle des troubles névrotiques, telle
que les Trois essais sur la théorie sexuelle de 1905 la promeut
en
un texte polémique et
intempestif[30]
pour l'époque. Mais pas seulement sous cette forme : l'autre versant de
la peste se résumerait d'un mot, celui d'individuation, sous la forme
du
dégagement de l'individu de la gangue de ses croyances religieuses et
sociales transmises par l'éducation et la civilisation, en somme une
"dé-massification" de l'individu, sa des-aliénation.
Cet
aspect de la peste vient aussi reprendre toute une décade de
travaux[31],
qui amena à la certitude que le noyau de la névrose est le
résultat de ce que les représentations des adultes transmises par
l'acte d'interprétation et données comme réponses, blessent
la pulsion d'investigation de l'enfant (ou du patient), et inhibe la tentative
d'un penser indépendant (Freud 1907)
:
"... si l'intention de l'éducateur [ou de l'analyste] est
d'étouffer le plutôt possible toute tentative de l'enfant de penser
indépendamment, au profit de "l'honnêteté" si prisée,
rien ne l'y aidera mieux que de l'égarer sur le plan sexuel et de
l'intimider dans le domaine religieux . Les natures les plus fortes
résistent bien sûr à ces influences ; elles deviennent
rebelles à l'autorité des parents et plus tard à toute
autorité."[32]
La "leçon" de Hans a été retenue... En effet, Freud ne
cessera de rappeler, entre 1908 et 1910, que cette situation de conflit (le
penser de l'enfant contre les représentations des adultes, ou les représentations
de l'analyste) peut devenir le complexe nucléaire de la névrose.
Il nous paraît donc important de rappeler ces trois destins de la "pulsion
d'investigation" que définit Freud dans le Vinci sans perdre
de vue le rapport entre le patient et l'analyste dans la cure, et la revendication
que ce dernier peut y manifester :
- soit la pensée rencontre un interdit de penser
(Denkverbot), une impasse, ce qui engendre le doute et aboutit à
la rumination ; et l'avidité de savoir partage alors le destin de la
sexualité : elle est inhibée et produit la névrose. Ce qui
peut se répéter par exemple sous le "feu" des
interprétations et du savoir contraignants de l'analyste qui fait plus
qu'être "supposé savoir".
- soit le développement
intellectuel est vigoureux et résiste au refoulement ; seule
disparaît l'investigation sexuelle ; mais l'investigation intellectuelle
devient alors une activité sexuelle, elle répète sans cesse
le caractère inachevé de la quête première, "se perd
dans le sable", et "l'impression produite par cet insuccès (...) semble
être persistante et profondément
déprimante".[33]
"Cette rumination et ce doute deviennent le prototype de tout travail
ultérieur de la pensée appliquée à tous les
problèmes et le premier échec exerce toujours une action
paralysante."[34]
Et cette répétition n'est-elle pas à l'origine d'analyses
interminables ? Ou bien de cures où le sexuel disparaît de
l'interprétation au profit de considérations existentielles ou
philosophiques, culturelles, ou de préoccupations sociopolitiques qui
déplacent la contrainte interne sur l'externe et l'y fixe.
- soit
enfin, le cas suivant plus rare et plus parfait : la libido se soustrait au
destin du refoulement en se sublimant dès le début en
avidité de savoir, et en s'associant à la puissante pulsion
d'investigation. L'investigation devient alors une quête secrète,
le meilleur des cas étant donc la rébellion, seule
préservant le penser propre face à la revendication
éducatrice ou thérapeutique : il s'agit alors d'éviter la
rencontre avec toute exigence externe (Forderung) qui aurait un effet
quasi hypnotique. Ainsi, le "non" à la fable de la cigogne est un acte
d'incrédulité qui date l'autonomie d'esprit, et, avec celui-ci,
l'enfant ne pardonne pas aux adultes de l'avoir trompé sur la
vérité.
Freud s'inscrit sans doute lui-même dans ce
dernier destin, en tous cas comme adulte soutenant sa propre pensée. Les
marques de cette place de "rebelle" sont nombreuses et une des indications les
plus nettes, dans son Auto-présentation, se rapporte à
Nietzsche, dont :"les pressentiments et les aperçus coïncident de la
manière la plus étonnante avec les résultats les plus
laborieux de la psychanalyse, je l'ai longtemps évité pour cette
raison. C'est que la primauté m'importait moins que de conserver un
esprit non prévenu.[35]"
"Le psychanalyste qui veut être original ne devrait pas avoir lu Nietzsche."
Ce que Freud a très souvent indiqué à ses disciples dans
ses correspondances, par exemple à Richard Sterba : "(...) ne
le faites que si vous en sentez intérieurement la nécessité (Anspruch)-
n'obéissez qu'à une contrainte de cet ordre et surtout pas à
une pression extérieure (Forderung)."[36]
Où l'on voit bien en quoi Forderung s'oppose à Anspruch,
l'exigence, revendication interne, en tant que ce qui est du, dictée
par l'objet inconscient, ou exigence pulsionnelle, Trieb-anspruch,
ou encore, comme effet du déterminisme psychique, ce qui est figuré
par Itzig.
Ainsi conserver un esprit
non prévenu est la règle fondamentale pour le psychanalyste
comme pour le patient : ceci s'accordant avec le fait que Freud
déconseille à ses patients la lecture d'ouvrages psychanalytiques
durant le traitement : "j'exige d'eux qu'ils s'instruisent par expérience
personnelle"[37].
Sinon le scénario transférentiel de la cure est amené
à répéter la scène constitutive du noyau de la
névrose.
L'analyste, afin d'éviter toute transmission ayant
effet de séduction et de contrainte sur le patient, se doit de faire le
deuil d'une certaine position de toute puissance de sa pensée et de son
savoir : le renoncement à toute revendication, fut-elle scientifique, en
faisant partie. Et Freud fut très insistant à ce sujet,
jusqu'à la fin de sa vie : par exemple en 1933, avec le terme de
Weltanschauung [38],
terme dit intraduisible qui rend compte, non pas d'une quelconque
méditation philosophique, mais d'une position technique et éthique
de l'analyste, en ce que la psychanalyse ne peut ni ne doit créer une
Weltanschauung[39]
car, non seulement, elle n'en a pas besoin, mais surtout elle ne
prétend pas à une telle systématisation ni à une
telle synthèse (on retrouve les "Conseils aux médecins) qui a des
traits négatifs de soumission à la vérité. Pour
celui qui le regretterait, et bien, il n'a rien à faire avec l'analyse,
ce que Freud n'hésite pas à souligner en 1919 à propos de
Putnam :il "nous pardonnera de ne pas partager son opinion, lorsqu'il
prétend que la psychanalyse doit se mettre au service d'une conception
philosophique particulière de l'univers qui obligerait le patient
à s'élever moralement. (...) sorte de tyrannie voilée
par la noblesse du but à atteindre."[40]
Pourquoi cette opinion ne peut être partagée par Freud ? Si l'analyste
a une Weltanschauung, c'est-à-dire une théorie sexuelle
infantile adulte scientifique, celle-ci fonctionne dans la cure de façon
aveugle et tyrannique ; elle excite, séduit et se transmet, elle contraint
et entrave la réception : l'analyste est prophète.
Et
n'oublions pas que dans la XXXVè conférence où
Freud discute de la Weltanschauung, la question d'une "vision du monde"
est associée à l'interdit de penser auquel elle soumet l'autre.
Ainsi toute parole de l'analyste, pour peu qu'elle porte quelques
représentations et convictions, vient répéter une telle
situation de contrainte, et dans ce cas permet au patient ou bien de
transférer sa propre contrainte interne sur la personne de l'analyste, ou
bien de répéter, de réactiver, la scène du
Denkverbot, le noyau même de la névrose. Ce que Lacan
reprendra avec la question de la débilité comme aliénation
au discours d'un autre.
Freud conceptualise les indications qu'il a
déjà données dans de nombreuses occasions comme par exemple
aux soirées de la Société
viennoise[41],
ou bien dans Totem et tabou, L'avenir d'une illusion, Malaise dans la
civilisation, textes où il définit une éthique du
psychanalyste quant à l'exercice de son "savoir" dans la
cure[42].
(Il écrit dans "les voies nouvelles de la thérapie
analytique) "Nous ne cherchons ni à édifier [le sort du patient], ni
à lui inculquer nos idéaux, ni à le modeler à notre
image avec l'orgueil d'un Créateur. (...) [mais à] le pousser
à libérer et à perfectionner sa propre
personnalité."[43]
Les effets de la Forderung de l'analyste, de ce qu'il cherche à
obtenir de son action s'exerçant comme influence étrangère,
reçurent en 1914 un autre développement avec l'Homme aux Loups. Ce
cas, selon les mots même de Freud, permit de montrer comment "le processus
qui assure la mutation d'un moi pris dans la récusation
hystérique en névrose de contrainte, n'est pas le prolongement
d'un développement interne, mais l'effet d'une influence
étrangère venue de
l'extérieur."[44]
Cette
influence se présente pour l'homme aux loups sous la forme d'une autre
sorte de fable, celle de la bible, cigogne transmise par le transfert maternel
comme une Weltanschauung. C'est cette transmission forcée qui
produit la résistance et la mutation des symptômes d'angoisse en
symptômes obsessionnels, résistance du sujet à la
transmission et donc à la soumission demandée à une
vérité. Freud écrit : "il tombe malade d'un refusement
narcissique". Ce que Freud pointe également à propos d'une
patiente : "chaque fois que je parlais du récit fait par sa mère,
la jeune fille réagissait par un accès d'hystérie, ou
d'oubli, ou d'imbécillité, ou une amnésie
totale"[45].
Pour ce qui est de l'homme aux loups : "le processus avait conduit à
une victoire de la foi et de la piété sur la révolte faites
de recherches
critiques."[46].
L'interprétation ultérieurement proposée par Freud,
au-delà de son texte même, de ses contenus de
représentations, ne vaut-elle pas alors comme acte, un agir qui
répète la scène de transmission par contrainte et qui
reconstitue une masse à deux, réactivant le noyau de la
névrose au lieu d'en permettre la déliaison : ce à quoi
Sergueï résiste obsessionnellement. De la même manière,
si un courant s'était soumis à l'interprétation biblique
transmise par la mère, un autre courant s'y était opposé,
car cette soumission "en coûterait le pénis".
Ce refusement
narcissique face à la contrainte qu'exerce la transmission est une forme
de réaction thérapeutique négative, adressée ici
à la mère, à ses soucis éducatif et
thérapeutique, réaction qui se répète ensuite en
séances avec Freud, ce qu'il note à chacune de ses
interprétations[47]
: "après chaque solution tranchante, il tentait pour un bref laps de
temps d'en nier l'effet par une aggravation du symptôme résolu." La
réaction thérapeutique négative apparaît ici comme
une résistance, ayant également valeur de tentative de maintenir
séparées les scènes psychiques et de préserver
l'indépendance de penser lorsque les interprétations de l'analyste
répètent le temps constitutif du noyau de la névrose. Car,
peu importent les représentations en jeu : ce qui se répète
là dans le transfert est le processus lui-même. Nous pouvons
différencier ainsi d'une part l'Agieren comme acte psychique
d'interprétation et ses effets en tant qu'acte, et, d'autre part, le
contenu de représentations transmis par l'interprétation (Bible,
tradition juive, philosophique ou discours psychanalytique) et ses effets
propres.
L'hypothèse que je fais donc est que la scène
où se réalise le transfert de pensées de l'analyste et par
conséquent la transmission, est la scène même de la
confusion des langues répétée en une scène de
séduction, et structurée sur le mode de ce fantasme, produisant
une contrainte qui répète le temps constitutif du noyau de la
névrose du patient.
L'interprétation excitée,
excite et transfère cette excitation au patient, excitation liée
à la séduction. Le contenu est énigmatique pour lui, et cet
énigmatique l'occupe, exactement comme la parole du patient vient
à l'inverse exciter et occuper la psyché de l'analyste. Cela
produit un effet de contrainte externe qui n'est que répétition ou
scénarisation de l'interne. Le patient recevant l'interprétation
excitée de l'analyste est dans un état de suspension du jugement,
sidéré, comme l'enfant dans la scène de séduction
où sa sexualité est structurée par quelque chose qui lui
vient de l'extérieur et qu'il reçoit passivement dans le sens
où il ne peut évoquer de représentations, et ce
jusqu'à la production d'un effroi sexuel.
Au-delà des
contenus de représentation en jeu, ceci ne relève pas de la
phylogenèse mais d'une répétition historique mise en
scène par la névrose de transfert ; nous sommes bien dans un
processus ontogénétique où il y va de l'assomption du
sujet. L'enjeu est l'appropriation de schèmes héréditaires
par leur perlaboration et leur abréaction en séance, tout à
fait dans le sens du "là où ça était, je dois
advenir". D'ailleurs, c'est aussi en ce sens, qu'au sujet de la transmission de
pensées, Freud fit un rappel, en 1914, concernant la valeur du facteur
héréditaire et de l'acquis par phylogenèse :
"on n'a été que trop enclin à leur accorder une place
dans l'évaluation psychanalytique. Elles n'apparaissent admissibles que
si l'analyse, en respectant la séquence d'instance correcte,
débouche enfin sur les traces de l'hérité après
être passée par toutes les strates de l'acquis
individuel."[48]
Car l'explication phylogénétique risque de masquer le fait que
ce qui se présente hic et nunc en séance est la question
de la transmission de pensées, c'est-à-dire celle de l'enlisement
de l'autonomie du sujet et de sa pensée.
L'analyste transmet sa fable,
son mode de réfutation propre et sa théorie sexuelle
séductrice face à la castration contre la perception que le
patient provoque, éveille en lui. L'interprétation occulte mais
n'a rien d'occulte en elle-même sinon de l'occulté, du non
abréagi. C'est du contre-transfert, à moins que l'analyste soit
alors dans la conviction et ce serait alors son transfert, celui-là
même qui a un effet de contrainte sur le patient.
Si nous allons jusqu'au bout de cette hypothèse, nous pourrions avancer
que dans la cure, l'analyste est à la place de l'enfant dans la scène
de séduction, il est saisi, recevant ce qu'un patient excité lui
donne à entendre et à voir, et il ne peut s'en défendre
qu'en inversant la scène : le patient, dans le second temps, est
alors l'enfant et l'analyste l'adulte séducteur qui résiste avec
quelque interprétation qui dès lors fonctionne comme une Forderung
pour le patient. De ce point de vue, la transmission s'inscrit rigoureusement
dans le transfert en tant que répétition d'un quelque chose
a eu lieu sans trouver de lieu pour s'inscrire, mais qui se répète
dans ce transfert pour être élaboré.
A cette
répétition fondamentale, soit d'un contenu de
représentation spécifique, soit de l'acte même de
l'interprétation comme intrusion, le patient réagit,
résiste selon ses modes historiques propres ; en ce sens, on peut
entendre différemment les manifestations cliniques transitoires dans la
cure que sont, par exemple :
- des réactions
thérapeutiques négatives qui font suite à certaines
interprétations, ou à des points aveugles de
l'analyste[49]
...
- ou bien, des phobies apparaissant dans les mêmes conditions,
afin d'élaborer le conflit entre le transmis et la pensée
propre
- ou bien, l'irruption d'un fantasme ou d'un symptôme
nouveau, voire d'une hallucination négative comme scène, ou figure
en attente
- ou bien encore, certains délires : après tout,
Schreber tente de se dégager de l'extraordinaire excitation
éducative de son père en l'élaborant sous une forme
délirante certes mais en première personne : ainsi les esprits de
la nuit viennent tirer les petits cheveux de la nuque, là où le
père Schreber fixait les pinces de son appareil de maintien et de
contention nocturnes ; c'est le délire contre le discours du père
(dont le nom même fait un hapax dans ses
mémoires).
Ces modes indiquent les recours dont usa le
patient dans la situation de contrainte éducative et de séduction
originaires. Mais ici, répétons-le, nous pouvons distinguer une
ligne de fracture quant à la question de la transmission, et
différencier deux modes :
- d'une part, un transfert de
pensées s'effectuant à l'insu des protagonistes, transfert en
acte, agieren psychique dont témoigne l'excitation. Autrement dit,
la transmission est transmission de processus plus que de contenus de
représentations ou bien de points aveugles qui sont soustraits à
l'analyse et qui font retour dans l'analyse, en attente de perlaboration, retour
qui a lieu quoique fasse l'analyste.
- d'autre part, une transmission de
pensées sur le mode d'une Weltanschauung, de la fable de la
cigogne, celle des traditions biblique ou juive, ou même psychanalytique ;
nous serions du côté de l'influence, voire de la
post-éducation. Mais avec la différence importante que,
dans la fable le transmetteur sait qu'il ment, alors que dans la
Weltanschauung, il est dans la conviction.
A cela nous ajouterons
cet autre mode de transmission, celui de l'opsis, à savoir la
structure même des énoncés, leur mise en forme et
l'agencement propre des pensées d'un sujet, dont le mode de liaison
transmet quelque chose ; cela aussi répète un
élément historique, élément d'importance qui
éclaire la question soulevée par Honegger, que nous mentionnions
au début de l'exposé, et qui rencontre ce que Tausk rapporte d'une
soirée au cercle de Vienne :
"Freud souligna que la croyance de l'enfant que les autres connaissent ses
pensées prend source dans l'apprentissage de la parole. Car l'enfant,
avec le langage, reçoit les pensées des autres, et sa croyance
que les autres connaissent ses pensées apparaît fondée sur
les faits tout comme le sentiment que les autres lui ont "fait" la parole et
avec elle les
pensées."[50]
χ
Il
y a des patients qui nous préviennent immédiatement : " Je vous
préviens, si je fais une analyse, pas question que je sois un cas de
manuel ou que je le devienne !" Ce sont les premières paroles d'un
patient lors de sa première séance. Bien sûr, il y a un
effet d'annonce et une dénégation là-dedans, mais pas
seulement. Alors, me voici bien prévenu, mais de quoi ? [En tous cas,
cela m'arrache un sourire car me reviennent mes premières paroles
à mon analyste : "Je vous préviens, il n'est pas question que je
m'identifie à vous pour me retrouver fumant la pipe et parlant doucement
... comme d'autres."] Ainsi les analystes sont parfois prévenus, et ce
terme fait écho à ceux de Freud à propos de Nietzsche :
garder un esprit non prévenu... ou rebelle, tel Hans, mot que Freud
emploie dans le Vinci pour spécifier la seule issue quant à
la préservation de la pensée propre... Prévenu :
autrement dit, pas d'influence de votre pensée sur la mienne ; pas de
ce
transfert là, car j'y suis déjà aux prises.
Mon
patient continue après un long silence : "A chaque
génération, il y a un fou ou une folle, qui se pend ou fini
à l'asile. Alors moi, je me pose des questions ..." Que cherche-t-il
à nommer sinon le poids surmoïque et
transgénérationnel que je serais mené à relier avec
cette résistance au transfert qui s'installera au fil des
séances, et non pas résistance du transfert. Car la
situation même de la cure répète cette dépendance
historique dont le Surmoi porte la trace (éveillée d'emblée
par la règle fondamentale). Elle conditionne la réception
surmoïque de l'interprétation ; ainsi des patients d'entrée
de jeu refusent toute dépendance, résistent au transfert,
ce que notait Winnicott :
"Il se peut, par exemple, qu'un patient ait diverses phobies et une
organisation complexe pour y faire face, de sorte que la dépendance
n'entre pas rapidement dans le transfert. A la longue, la dépendance
deviendra un trait capital et c'est alors que les erreurs de l'analyste
deviendront des causes directes de phobies localisées, et ainsi
l'irruption de la crainte de
l'effondrement."[51]
Effondrement
de quoi ? Peut-être bien celui de l'opsis du patient comme
résultat de la collision des cadres inconscients de l'analyste et du
patient, leurs opsis personnelles comme traces oedipiennes transmises par
les parents, dans l'excitation et la confusion des langues.
Enfin, entendre certaines réactions du patient, non plus seulement comme
résistance, mais comme mise en jeu et en scène hic et nunc
de l'élaboration de la différence entre je et autre, élaboration
indissociable de la transmission de pensées, de la présence de
l'autre en soi, présence "intemporelle". Lou Andreas-Salomé questionnait
Freud sur ce sujet et notait, à regrets, dans son journal : "Freud continue
à prétendre que pour lui, intemporel signifie "pas abréagi"
et rien d'autre." [52]
δ Mais, peut-il y
avoir interprétation sans effet de transmission, de séduction,
de
massification, de contrainte, c'est-à-dire sans répéter
le
refoulement de la curiosité intellectuelle et sexuelle ?
En 1916,
dans ses Leçons d'introduction à la psychanalyse, Freud
rappelait que l'hypnose risquait d'abolir l'indépendance du patient et
qu'il était tout aussi facile de le transformer en partisan des
théories et erreurs de l'analyste. Mais ce faisant, on aura influé
sur son intelligence et à mesure que se succèdent les suggestions,
nous aurons à lutter en retour contre des résistances qui se
transforment en transfert
négatif.[53]
Il
a pu être pensé, afin d'éviter la suggestion, que le silence
de l'analyste, fut-il justifié d'une théorie du desêtre, ou
bien qu'un énoncé sans énonciation seraient des issues
possibles ; mais, d'une part, cela risque de laisser entier le
problème de la perlaboration des séductions, Forderung et
dépendance infantile premières ainsi répétées
dans la cure, et d'autre part, ce serait oublier que le patient lui aussi
interprète aussi bien le silence que le moindre bruit, allant ainsi,
pourquoi pas, jusqu'à reproduire pour lui-même et par
lui-même la fable de la cigogne : le noyau de la névrose resterait
intact.
Ce que notait Freud en 1938 dans son Abrégé :
avec le transfert aussi bien maternel que paternel, le patient transfère
le pouvoir que son surmoi exerce sur son moi et répète la
dépendance infantile. Ce nouveau surmoi (figuré par l'analyste)
peut opérer une post-éducation et rectifier des erreurs
parentales. Mais il y a le danger d'un mésusage : celui de devenir
modèle et idéal (führer) et de façonner le
patient, autrement dire de répéter l'erreur parentale qui
étouffa l'indépendance de l'enfant, et de remplacer ainsi
l'ancienne suggestion par une nouvelle, là où la situation
transférentielle déroule un fragment d'histoire, agi devant
nous.[54]
C'est
pour cela que Freud n'a cessé de répéter que
l'interprétation, afin qu'elle ne soit pas suggestion, ne pouvait
être donnée qu'à un moment particulier : celui où le
patient en aurait lui-même l'idée, ce qui supprime l'effet
d'annonce ou d'oracle, face auquel le patient soit se soumet et
répète ainsi dans la cure l'enlisement et le refoulement de sa
pensée, soit se rebelle et résiste au transfert ou
développe un transfert négatif. Il y a donc à attendre le
moment propice pour interpréter, sinon résistance,
récusations, indignations du moi empêchent ce moi de s'emparer du
refoulé[55]:
"ce n'est que lorsque le patient est sur le point de découvrir de
lui-même la solution que l'on peut
interpréter"[56]
car les interprétations seront ainsi reçues comme écho de
la pensée même du
patient[57],
coïncidant avec sa réalité, et sans effet de suggestion. L'on
pourrait ici parler de co-interprétation, comme pendant de la
co-pensée de Daniel
Widlöcher[58]
: co-pensée et co-interprétation résultant de l'attention
portée non plus aux seuls contenus mais aux liens associatifs et aux
noeuds sémantiques dans le réseau épistémique du
patient, ce que Freud indique en sa conférence "Rêve et
occultisme".
De là l'importance, pensons-nous, que l'analyste, outre
le dégagement de ses liens identificatoires à son propre analyste,
opère une appropriation de la théorie freudienne afin de n'en
être pas le récitant, porteur du dire d'un autre, ce qui
réalise et perpétue un Denkverbot, une transmission et
crée une Weltanschauung psychanalytique qui entrave le mouvement
de la cure.
Quel que soit son contenu, l'interprétation comme acte
psychique de l'analyste ne devrait pas perdre de vue que, en tant que processus,
elle vise à maintenir la différenciation des scènes
psychiques, pour restituer le penser propre du patient : ce qui exclut toute
séduction massifiante, aliénante et confusante : de ce point de
vue, l'interprétation peut et se doit d'être un acte de
déliaison au sens de des-aliénation. C'est peut-être en ce
sens que l'on peut saisir la réponse à Max Graf ainsi que la
fréquence avec laquelle Freud citait ce vers de Goethe :
" Ce que tes aïeux t'ont laissé en héritage, / si tu le
veux posséder,
gagne-le."[59]
ε Conclusion : La peste, ce
serait la cure du côté de l'individuation par opposition à
la massification par la Forderung, pire, par clonage, lorsque
l'interprétation agit contre le penser propre, ce qui
répète l'enlisement et le refoulement de la pensée et donc
de l'individu et de sa sexualité comme individuante. La peste est du
côté du rebelle : pour ce faire, il y a à délivrer
le
patient de ses cigognes sans lui donner les nôtres (ta mère contre
la mienne) et ainsi l'analyste ne peut être ni Führer ni
Verführer. Ce que Freud rappelait encore à la fin de sa vie
dans son Abrégé :"Le désir de posséder un moi fort non inhibé, semble
naturel, mais (...) cette aspiration est essentiellement contraire à la
civilisation. Or les exigences de celles-ci se traduisent par l'éducation
familiale ; n'oublions pas d'insérer ce caractère biologique de
l'espèce humaine -sa dépendance infantile de longue durée-
dans l'étiologie des
névroses."[60]
Où est la peste dans l'analyse aujourd'hui ? Je pense au texte de Jean
Cournut[61]
sur le clonage analytique ou encore à ce que Conrad Stein racontait un
jour : le jeu assez facile de deviner qui était l'analyste du candidat
à l'admission... Il y a donc à défendre, sans cesse,
l'analyse comme processus d'individuation, une maïeutique pour un penser
et
une parole propres à cet être qui est le patient, où
l'interprétation vise à maintenir, instaurer ou réinstaurer
la différence des scènes psychiques, faire que l'autre
existe.
Pour terminer, je laisse la parole à Victor Smirnoff, en
1970 :
""Il est impossible de prendre la parole et de la garder sans
une prise de
pouvoir. Vouloir se dire, c'est s'engager à faire l'histoire." Mais que
cette parole se propose de vouloir faire tomber le discours creux d'une
société, le discours hypocrite d'une "bonne conscience", pour
permettre l'accession à un langage différent, voilà
qui nous paraît être le fond de tout fait révolutionnaire.
Il fut un temps où la psychanalyse s'en réclamait encore."[62]
[*] Conférence dite pléinière,
donnée aux XIIIè Journées Occitanes de Psychanalyse,
à Montpellier, sur "Transmission de pensées et interprétation",
et publiée telle quelle in : BARBIER A. et DECOURT P. (Dir.) - Transmission,
transfert de pensée, interprétation. 13èmes journées
Occitanes de Psychanalyse, Montpellier, 1997 Une version écrite fut
publiée sous le titre : “Interprétation et transmission
de pensée” in : LE FAIT DE L'ANALYSE, n°4, Paris, Éditions
du Monde Interne , 1998, pp. 73-93.
[1] Election de Karl Gustav Jung
à la présidence de l'Association, création de trois groupes
locaux et nomination de leurs présidents (Karl Abraham pour Berlin,
Alfred Adler à Vienne et Jung à Zurich) et fondation de la Zentralblatt
für psychoanalyse dirigée par Adler et Steckel. Cf.
"Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique", in Cinq
leçons de psychanalyse, Payot 1984, pp. 120-124.
[2] "Contribution à l'histoire
du mouvement psychanalytique", op. cit., p. 111 : "Je me rappelle l'impression
profonde que ressentirent les membres d'un congrès psychanalytique
en entendant un élève de Jung faire ressortir les analogies
qui existent entre les formations imaginaires des schizophrènes et
les cosmogonies des peuples et des époques primitifs."
[3] Il se suicide un an plus tard,
le 28. III. 1911., s'empoisonnant à la morphine à la clinique
Reinan. Cf. la lettre du 2. IV. 1911. de Freud à Ferenczi :"Honegger,
en qui j'avais mis beaucoup d'espoir (...)", in Correspondance Freud-Ferenczi,
Calmann-Lévy 1992, p. 279.
[4] Introduction à l'"Horreur
de l'inceste", citée dans Totem et Tabou, Gallimard 1993, p.
325, note 1. Honegger avait rédigé un compte-rendu de sa communication
pour le Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathlogische Forschungen
(1910, vol. II, part. I, rapporté dans Unebévue, 6, EPEL
1995, p. 152-153.) : dans le délire d'une démence paranoïde
d'un patient d'éducation scolaire simple, on trouve donc de nouvelles
créations de très anciennes représentations mythologiques
et philosophiques. De plus, " Nous pouvons constater essentiellement deux
formes de pensée : 1. une forme symboliquement mythologique, le mode
de pensée du rêve, 2. une forme dialectique, qu'il faut concevoir
comme un exercice de pensée venant en compensation d'un mode symbolique
de pensée. La renaissance autochtone des mythes antiques, des représentations
philosophiques et des conceptions du monde, se présente comme une négation
qui ne remonte pas seulement jusqu'à l'enfance de l'individu, mais
également jusqu'à celle de la race entière. On peut la
comparer, dans le domaine anatomique, à des déformations qui
présentent un atavisme ontogénétique à des stades
primaires de la phylogenèse."
[5] Lettre de Ferenczi du 19.XII.1910,
p. 254, Correspondance Freud- Ferenczi, Calman-Levy 1992, tome I.
[6] Notons l'écho de ceci
chez Winnicott D. W., avec la notion de mère calme ou excitée,
in "La position dépressive dans le développement affectif
normal", De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, pp.
159 sq ; ou encore les "humères", "mot" de J. B. Pontalis, in La
force d'attraction, Seuil, 1990.
[7] "Psychanalyse et télépathie",
in OCF-P XVI, PUF 1991, p. 108.
[8] "Conseils aux médecins
sur le traitement analytique" (1912), in La technique psychanalytique,
PUF 1972, pp. 65-66. (je souligne).
[9] Grubrich-Simitis I., in Freud
S., Vue d'ensemble des névroses de transfert, Gallimard, 1986,
p. 113.
[10] Itzig est le nom qui
désigne familièrement le Juif en allemand, der Itzig,
déformation de l'hébreu Yizhaq.
[11] Lettre à Fliess du
7-VII-1898, in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF 1969, p.
229.
[12] Correspondance Freud-Ferenczi,
lettre 331 du 25.X.1912, op. cit.
[13] Telles les prophètesses
!
[14] Cf. la lettre 52 du
06. 12. 1896 à Fliess, Naissance de la psychanalyse, op. cit.
[15] "Complèment métapsychologique
à la théorie du rêve", in Métapsychologie,
Gallimard 1968, pp. 125-6.
[16] "Note sur le "Bloc magique"",
(1924), OCF-P XVII, PUF 1992.
[17] "Conseils ...", op. cit.,
p. 66.
[18] Par exemple en tant que celle
du réel, Realforderung, ou de la réalité, Realitätforderung.
Terme que Lacan traduit curieusement par demande et non revendication. Cf.
le séminaire "inédit" sur les formations de l'inconscient
[19] Reminiscences of Professor
Sigmund Freud, Psychoanalytic Quaterly, 1942 II (4) p.456-476; trad. de
Gregory Zilborg, supplément à l'Unbévue, EPEL 1993. Je
souligne.
[20] Oury Nicole, "Hans le découvreur",
Psychanalyse à l'université, PUF 1994, T. XIX, n°
74.
[21] Bergeret Jean, Le petit
Hans et la réalité, Payot 1987.
[22] Aulagnier Pierra, La violence
de l'interprétation, PUF 1975, et Les destins du plaisir,
PUF 1979.
[23] Torok Maria, "Histoire de
peur. Le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme
?", Etudes freudiennes n° 9-10, Denoël 1975. Le "fantôme"
de Freud est omniprésent.
[24] Nouvelles conférences,
Gallimard 1984, pp. 87 & 93.
[25] L'homme aux loups,
Quadrige PUF 1990, p. 107.
[26] Ibid., p. 117. Nos
crochets.
[27] Biraux Annie, Eloge de
la phobie, PUF 1994, pp. 68-9.
[28] Lacan Jacques, "La chose
freudienne", in Ecrits, Seuil 1966, p. 403.
[29] Des pestiférés
?
[30] Cf. la préface
de Michel Gribinski aux Trois essais sur la théorie sexuelle de
Sigmund Freud, Gallimard 1987.
[31] Trois essais sur la théorie
sexuelle (cf.: "les recherches sexuelles infantiles") en 1905,
"Les explications données aux enfants" en 1907, "Les théories
sexuelles infantiles" en 1908, "Analyse de la phobie d'un garçon de
cinq ans" en 1909 et "Léonard de Vinci" en 1910.
[32] "Les explications sexuelles
données aux enfants", in La vie sexuelle, PUF 1972, p. 11. (je
souligne)
[33] Un souvenir d'enfance
de Léonard de Vinci, Gallimard 1987.
[34] Cf. "Les théories
sexuelles infantiles", in La vie sexuelle, op. cit.
[35] Autoprésentation,
OCF-P XVII, Paris, PUF 1992, p. 107.
[36] Cf. Sterba R., Réminiscences
d'un psychanalyste viennois, Privat 1986, p. 105.
[37] "Conseils ...", op. cit.,
p. 71.
[38] Weltanschauung : rendrait
compte d'une construction intellectuelle qui résout, de façon
homogène, tous les problèmes de notre existence à partir
d'une hypothèse qui commande le tout, où, par conséquent,
aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce que à quoi
nous nous intéressons trouve sa place déterminée. L'Anschauung
est une expérience vécue (Erlebnis) et visuelle des choses,
puis, toute expérience vécue ou intériorisation immédiate
de ce qui se présente comme un contenu de chose rattaché à
une forme, et ce qui plus généralement présente un sens.
Une des définitions en philosophie de ce terme-concept est celle qui
en fait la saisie empirique, non conceptuelle et non rationnelle de la réalité.
Mais à l'inverse, c'est aussi la saisie immédiate, et non liée
à une transmission par les sens de significations, d'idées.
[39] "Sur une Weltanschauung",
in Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse,
op. cit. , p. 243.
[40] "Les voies nouvelles de la
thérapie psychanalytique" (1919), in La technique psychanalytique,
op. cit., pp. 138-9. Je souligne.
[41] Cf; Sterba, op.
cit.
[42] Position dont on peut penser
qu'elle dérive du positivisme de Comte que Freud connût grâce
à Brentano (cf. Assoun et Kofman S) et dont il fit une des bases
de sa méthodologie. Le positivisme est une discipline ayant pour objet
la coordination des faits observés sans dépasser les acquisitions
de la science expérimentale. Cela exclut toute investigation sur l'essence
du réel. L'esprit humain ne peut atteindre le fond des choses et doit
se borner à la seule recherche des lois de la nature conçues
comme relations invariables de succession et de similitude. Le positivisme
repose sur la loi des trois états, en rapport au développement
spirituel de l'humanité, de la science comme de l'individu qui passe
donc par :
a - un état théologique ou fictif où l'homme explique
les phénomènes du monde par l'action d'êtres surnaturels,
agents détenants une volonté (Zeus est la cause des anomalies
de la nature) : c'est un état animiste.
b - un état métaphysique ou abstrait équivalent à
des théories, qui sont des croyances masquées, où les
êtres surnaturels sont remplacés par des êtres abstraits,
vides. Stade non productif mais dissolvant, qui mène au suivant.
c - un état scientifique ou positif ; la recherche de la cause dernière
est abandonnée pour les faits établis : abandon du "pourquoi"
pour le "comment". Le fondement de la recherche est l'observation qui permet
de connaître les lois générales effectives gouvernant
les phénomènes, soit l'utile, le palpable et non le fictif et
l'imaginaire. Est positif ce qui est réel et utile, ce qui supprime
la séparation théorie - pratique, et vient à la place
des prétentions métaphysiques. A. Comte : Cours de philosophie
positive (1830 - 1842), Discours sur l'esprit positif (1844), Système
de politique positive (1851 - 1854).
[43] "Les voies nouvelles de la
thérapie psychanalytique", op. cit., pp. 138-9.
[44] L'Homme aux Loups,
op. cit., p. 111 (je souligne).
[45] "Le début du traitement",
(1913), in La technique psychanalytique, op. cit., p. 102.
[46] L'Homme aux Loups,
op. cit., p.69.
[47] Ibid., p. 67. Nota
: tout ceci figuré par les intestins, lieu ambivalent de la contrainte
exercée, du plaisir des soins éprouvé, de la rébellion-résistance
à l'analyse par exemple.
[48] Ibid., p. 118-9.
[49] L'Agieren de l'analyste
transfère des contenus soustrait à l'analyse qui font toujours
retour quoi que fasse l'analyste, alors sans défenses sinon à
élaborer ses résistances. La résistance à l'agir
de l'analyste est liée à la perlaboration et la vérité
historique du patient.
[50] Tausk Victor, "De la génèse
de "l'appareil à influencer" au cours de la schizophrènie",
(1919), in Oeuvres psychanalytiques, Payot 1976, p. 195 en note. Je
souligne.
[51] Winnicott D. W., "La crainte
de l'effondrement", Nouvelle revue de psychanalyse, Les figures du vide,
n° 11, 1975, Gallimard, p. 36.
[52] Rapporté par Lou Andreas-Salomé,
"Journal d'une année", in Correspondance Freud-Salomé,
Gallimard 1970, p. 401sq.
[53] "La thérapie psychanalytique",
XXVIIIè conférence des Leçons d'introduction
à la psychanalyse, Payot, pp. 427-431.
[54] Abrégé,
PUF 1973, pp. 43-44.
[55] La question de l'analyse
profane, (1926), OCF-P XVIII, p. 45.
[56] "Le début du traitement",
op. cit., pp. 100-2.
[57] Ibid., p. 100 :"...
ce n'est que lorsque le patient est sur le point de découvrir lui-même
la solution que l'on peut lui interpréter un symptôme ou lui
expliquer un désir."
[58] Widlöcher Daniel, "L'analyse
cognitive du silence en psychanalyse", Revue internationale de psychopathologie,
n° 12, PUF 1993, pp. 508-528. Cf. aussi Edgar Allan Poe, Double
assassinat de la rue Morgue pour l'exposé de la méthode
analytique du chevalier Dupin, reprise par la suite par Sir Arthur Conan Doyle
pour son personnage de Sherlock Holmes. Poe soutenait qu'il fallait enseigner
à l'humanité l'art de la voyance contre la perception ordinaire
...
[59] Totem et tabou (1912-13),
Pour introduire le narcissisme (1913 ), Abrégé de
psychanalyse (1938) p. 86. Goethe: "Was Du erebt von Deinen Vätern
hast, / Erwirb es, um es zu besitzen", Faust I & II, Paris
Flammarion 1984: vers 682-3 de "La nuit"; aussi traduit: "L'héritage
qui t'est venu de ton ancêtre,/ Il te faut l'acquérir pour le
mieux posséder." Ou encore, "Ce que tu as hérité de tes
pères, / Acquierts-le afin de le posséder".
[60] Abrégé,
op. cit., p. 56.
[61] Cournut Jean, "La béance
des dervis", in L'ordinaire de la passion, PUF 1991, pp. 309-315.
[62] Smirnoff Victor, "La transaction
fétichique", Nouvelle revue de psychanalyse, n° 2, Gallimard
1970, p. 62, n. 1.