Joël Bernat
Affirmation (Bejahung), négations et clivages
« Il y a dans la vie de tout
homme,
une "minute de trop",
qu'il cherche à racheter à la
réalité,
quelque soit le prix à
payer.
Et ainsi, ce "surplus" de
réel
se transforme en
cauchemar. »
Paul Valéry,
Analecta.
I. Le temps de l’affirmation (Bejahung ou Behauptung ?)
Andréa fut, pour la première fois, prise de passion pour le
serveur du bar où elle aime étudier. Le bar, dans la culture familiale,
est un lieu de dépravation et de perdition. Bien que cette relation amoureuse
soit restée imaginaire, peu après, une voix terrible se fait entendre,
lui reprochant sa conduite jugée comme celle d'une prostituée.
La voix rapidement l'envahit et ses études ne sont plus possibles, malgré
les traitements de plus en plus lourds et les séjours hospitaliers. Le
diagnostic de schizophrénie lui est même communiqué ...
Lors de notre
premier entretien, j'oriente sa parole sur la voix ; elle me parle de sa terreur
lorsqu'elle l'entend, et cette terreur se manifeste physiquement dans le temps
même du récit qu'elle en fait. Elle m'énonce les insultes
qu'elle reçoit et l'obéissance absolue qui est la sienne aux
injonctions qui l'obligent à d'étranges comportements punitifs.
"Mais je sais que c'est idiot !" ajoute-t-elle. Elle a tenté
d'expliquer l'origine de la voix par une influence télépathique ou
une source divine, mais cela heurte sa rationalité. Lui demandant alors
pourquoi de telles explications, elle me dit que c'est la seule solution pour
expliquer
l'extériorité de la voix (
la voix, et non
sa voix). C'est cela qui la trouble le plus, bien que le contenu de cette
voix la terrorise. Sur cette extériorité, Andréa est
divisée :
on lui parle depuis dehors, mais
elle sait que
c'est idiot
[1].
Une autre division est suscitée par l'ébauche d'un délire
qui tente de concilier et d'effacer cette division par une théorisation
supranaturelle, élaboration qui la choque. Divisions et inscriptions en
des lieux différents séparent et font coexister le perçu et
sa récusation.
Tandis qu'elle me parlait de cette voix, mes
associations vont vers sa ville (à quelques trois cents kilomètres
d'ici). Je suis frappé de l'éloignement, de cette
extériorité, puis par le fait que cette ville m'est proche
d'être le lieu de ma naissance. Tout ceci me semblait
fort loin
dans le temps. Quelle perception avait éveillé ces traces
mnésiques ? Ce ne pouvait être de simples associations personnelles
suscitées par le seul nom de cette ville, et il me fallait exercer un
jugement d'attribution d'une perception transférée en moi et
indiquée par cette formulation répétitive :
fort loin
dans le temps. Insistance qui indique, à l'insu de la patiente, une
voie d'accès à sa problématique. Je reconnais ce "fort loin
dans le temps" comme élément transféré, sur lequel
j'opère un jugement d'existence : cette formulation n'est pas la mienne,
elle est indiquée par Andréa comme qualité de la voix dont
elle me parle. Les scènes psychiques (la sienne et la mienne) sont de
nouveau séparées, et je peux lui communiquer une construction
auxiliaire : "si vous avez le sentiment d'une extériorité de la
voix, c'est que cela fut vrai dans le passé, c'est un souvenir, et ce
n'est pas du tout actuel."
Ma construction visait à ce qu'elle
puisse opérer une attribution, celle concernant
la voix afin
qu'elle redevienne
sa voix,
son souvenir dans
son histoire,
en lieu et place du rejet qui l'extériorise. Cela eut pour effet de
susciter le retour de souvenirs : son père sermonnant sa sœur
aînée, lui reprochant ses frasques amoureuses. Elle saisit que la
voix actuelle lui tenait le même discours alors que dans la
réalité, son père ne lui a jamais parlé ainsi.
L'extériorité est le reliquat hallucinatoire de cette
scène, témoignant de l'origine réelle et externe de la voix
dans son histoire.
L'autre élément indicateur est celui
d'
influence, terme que l'on trouve au centre des tentatives d'explication
de l'origine de la voix : divine ou télépathique. La
qualité "influence" indique la jalousie et le souhait d'Andréa,
dans cette scène où le père sermonnait et
influençait la sœur aînée, d'être à la
place de cette sœur pour être, elle aussi, dans une telle relation au
père, selon le modèle du fantasme "on bat un enfant". Le souhait
et le fantasme ont été récusés et remplacés
par les représentations "Dieu" et "télépathie". C'est cet
ensemble que vient, hallucinatoirement, condenser et réaliser la
scène actuelle de l'amour pour le barman.
A son attribution (de la
scène du sermon) fait suite une élaboration fantasmatique qui
intériorise la voix jadis externe, puis la rejette en la désignant
comme extérieure au sujet. Le sentiment d'extériorité est
un "noyau de vérité", reliquat historique témoignant de la
source externe de la voix – le père qui sermonne/bat la sœur
– qui fait retour sous forme d'une satisfaction
hallucinatoire.
Semmering, été 1925 : profitant de ses
vacances, Freud écrivit quelques "petits articles" pour lesquels, ainsi
qu'il en informe Karl Abraham, il lui faudra "
le temps de s'y
reconnaître"
[2].
Il lui en communique les titres : "La négation", "Inhibition,
symptôme" et "Quelques conséquences psychiques de la
différence anatomique des sexes" ...
Au-delà du simple
constat d'un "moment fécond" et en regardant de plus près cette
trilogie, il apparaît qu'elle correspond à une nouvelle mise en
forme d'acquis récents. On peut y suivre le fil conducteur que le texte
sur "La négation" met au jour : le trajet psychique de la perception
à la conscience. Perception,
par les sens, de
l'extériorité du monde réel, de l'altérité,
dont on connaît le paradigme freudien dûment
répété : la perception de la différence anatomique
des sexes, altérité sexuelle d'une extériorité
radicale. Perception à l'origine de la problématique de la
castration, mais aussi d'inhibitions, de symptômes et d'angoisses -
conséquences psychiques (majeures) de cette perception – en rapport
avec ces
événements ou
actes psychiques que
constituent la négation et la réfutation de la perception. Ces
événements
psychiques
[3],
définis en 1911, ont pour visée de réduire les excitations
issues de la perception de la réalité, et traitent de la
même façon les excitations internes – motions pulsionnelles
– déplaisantes
comme si elles étaient
externes.
Le texte sur "La négation" est un jalon important
des travaux menés par Freud sur cette question du trajet
perception-conscience ; depuis l'enseignement de Franz Brentano, son professeur
de philosophie à l'Université, en passant par l'
Esquisse,
le schéma du chapitre VII de
l'Interprétation des
rêves,
L'Inquiétante étrangeté,
Note
sur le bloc-magique,
Un souvenir sur l’Acropole, pour n'en
citer que quelques-uns. Freud s'intéresse à l'élaboration
de la perception en représentation tout autant qu'aux réfutations
qu'elle subit.
Freud dégage peu à peu trois mécanismes
principaux de négation de la perception ou de la représentation :
refoulement, déni, rejet (les trois
Ver- :
Verdrängung (refoulement),
Verleugnung (déni),
Verwerfung (rejet), ayant chacun des effets cliniques
différents : névrose, perversion et
psychose
[4]. On
peut repérer les différents temps dans le texte freudien :
-
le rejet apparaît dès 1894 dans
Les psychonévroses de
défense ;
- le déni est présent dès
les
Études sur l'hystérie de 1895 ;
- en 1905,
refoulement et rejet sont identiques, différenciés par une seule
question d’intensité (le rejet est un "refoulement réussi"
puisqu'il concerne et la perception ou la représentation, et
l'affect) ;
- en 1917, le refoulement est différencié du
déni et du rejet, ces derniers étant équivalents jusque en
1924 ;
- en 1925, Freud définit une quatrième
Ver-,
Verneinung, la dénégation ou négation, en même
temps qu'apparaît le terme de
Bejahung, affirmation ;
-
enfin, c'est en 1927, qu'il isole le déni comme spécifique de la
perversion, le rejet étant, lui, réservé à la
psychose.
Ce repérage
[5] doit être
tempéré pour ne pas être pris dans une illusion structuraliste,
puisqu'il existe, par exemple, des dénis ou des rejets dans la névrose
(bouffées délirantes, épisodes hallucinatoires, etc.)
[6].
I.a. Admission
de la Bejahung en psychanalyse
Le point remarquable du texte n'est pas l’élément clinique
: celui de la dénégation du patient en séance. Deux nouveaux
termes font leur apparition :
Verneinung, et
Bejahung,
ce dernier venant remplacer celui que Freud utilisait jusqu’alors,
Behauptung.
L'un et l'autre sont rendus indifféremment, dans les traductions françaises,
par
affirmation, atténuant l'apport de ce texte qui tient précisément
à l'introduction du mot
Bejahung. Une des raisons de l'effacement
qu'opère la traduction française par "affirmation" procède
de ce que Freud théorise avec des concepts philosophiques, dont la particularité
est d'être issus de la langue ordinaire, à l'inverse du français,
dont le vocabulaire philosophique est plus souvent tiré de la langue
"savante".
La
Bejahung est, à l'origine, une notion philosophique
spécifique aux anti-métaphysiciens, et donc un des axes essentiels
de l’enseignement de Brentano, le maître
es philosophie de
Freud. Franz Brentano, "personnalité géniale", "homme diablement
intelligent"
[7],
enseigna jusqu'en 1895 à Vienne, et fut une source très influente
pour la philosophie du XX
e siècle et la psychologie moderne. A
titre d'exemple, parmi d'autres, Husserl, le fondateur de la
Phénoménologie, reconnaît lui devoir son choix de la
philosophie. Freud fréquente le séminaire de Brentano, trois fois
par semaine, de 1874 à 1876, et lui rend quelques visites à son
domicile. Ainsi a-t-il suivit les séminaires sur "La philosophie
d’Aristote"
[8]
qui sera très présente dans
Les études sur
l’aphasie, tout comme celui de "Lectures d’écrits
philosophiques" et les
Cours de logique et de
métaphysique.
Brentano passe pour le fondateur de la
psychologie moderne comme science destinée à servir de base
à toute discipline et à résoudre les problèmes
philosophiques. Pour ce faire, cette psychologie se devait d'être, non
plus "génétique" mais "descriptive". Il en pose les fondements en
1874 avec sa
Psychologie du point de vue empirique dont la
thèse centrale est que le phénomène psychique est une
représentation construite à partir d'
actes psychiques plus
complexes, tels que les jugements, les désirs et les affects.
L’acte psychique porte en lui-même l’intention vers
l’objet auquel il se réfère. Parcourir les écrits de
Brentano, permet de repérer sur quoi Freud appuie sa théorisation,
notamment pour ce qui concerne le passage du trajet de la perception à la
conscience. Par exemple :
- L’affirmation de Brentano selon
laquelle rien ne peut être jugé qui ne soit au préalable
représenté dans l’esprit ; ainsi, toute perception
interne résulte d'un jugement, et tout jugement est soit affirmation,
soit déni.
- Le rapport de la perception et de la
représentation à partir des jugements d’attribution et
d’existence, avec pour centre la distinction perception interne /
perception externe.
- Il en résulte que toute réalité
n’est qu’individuelle (soit la réalité psychique de
Freud).
- Enfin, amour et haine constituent la base de ces jugements
mentaux, selon le principe d’une “ force
originelle ” plaisir / déplaisir (l’on retrouve, sur ce
point, le moi-plaisir et Empédocle d’Agrigente).
Freud
rejoint, à propos de la
Bejahung, un élément clef
présent également chez Nietzsche,
l'affirmation de la vie,
LebensBejahung, et place celle-ci du côté
d'
Éros et de sa tendance à l'unification, en opposition
à
Thanatos dont dépendent les formules de réfutation
et de négation, c'est-à-dire l'expulsion et la
destruction
[9].
En
1925, cette notion, jusqu'ici réservée à la philosophie ou
à la psychologie, est admise dans le vocabulaire technique et
théorique de la psychanalyse, et vient préciser le terme
précédemment employé de
Behauptung. Ce terme
signifie également
affirmation, mais avec une nuance de contrainte
exercée sur l'autre, celle de "prendre le pas sur l'autre". En
complétant ainsi son vocabulaire, Freud clarifie sa position et se
dégage aussi bien de la
Behauptungstrieb d'Adler, pulsion
d'affirmation de l'individu subordonnant le comportement sexuel aux motifs
égoïstes, l'emblématique "volonté de puissance", que
de la
Selbstbehauptung, l'affirmation de soi de Trotter. Le processus de
la
Bejahung est celui du trajet complet qui va de la perception par les
sens vers la conscience et le jugement de réalité, et la
Behauptung devient une dénégation de la
réalité, au service de Thanatos.
Freud reprend les deux temps
successifs composant le processus global de la
Bejahung[10]
:
les jugements d'attribution et d'existence. C'est l'ensemble de cette
opération que Freud situe du côté d'Éros en
opposition à la dénégation qui, elle, est du
côté de Thanatos.
I.b.
Le système perception-conscience (Pc-Cs)
C'est ainsi que Freud rebaptise, dans ses textes de
métapsychologie de 1915, l'ancien système ω de
l'
Esquisse. Résumons les acquis de
Freud
[11]
:
- l'accès à la conscience est avant tout lié aux
perceptions que nos organes sensoriels reçoivent du monde
extérieur, et il n'y a de représentation possible que de ce qui
fut perception.
- le moi-plaisir/déplaisir traite cette perception,
se l'approprie ou l'expulse par les processus primaires. Ce temps est celui du
jugement d'attribution. La perception n'a à cet instant
aucune qualité de conscience. L'activité psychique se retire de ce
qui suscite le déplaisir. Le refusé produit un reliquat
inconscient, tel un reste diurne, susceptibles de retours dans le rêve ou
l'hallucination...
Selon les différentes étapes de ce trajet
de la perception vers la conscience, l'expulsion peut être produite selon
différentes modalités :
- Le
rejet,
Verwerfung, que Freud connaît depuis les séminaires de
philosophie de Brentano. C'est le rejet d'emblée de la perception
à "l'extérieur" (dans une extériorité psychique),
qui fait retour dans l'hallucination par exemple, ou dans la construction
délirante. Pour Freud, ce rejet n'est pas une forclusion (au sens
lacanien du terme), parce que il reste lié à une acceptation du
perçu, donc installé dans la psyché (le rejet est une
opération mentale), produisant un
clivage
[12]
entre le rejeté et sa trace, qui coexistent sous forme de deux courants,
en deux lieux
différents
[13].
-
Le
déni,
Verleugnung, qui reçoit sa
définition terminale en 1927 dans l'étude conclusive sur le
fétichisme. Il porte sur la négation
après-coup de
la réalité de la perception, comme si elle n'avait jamais
existé : c'est une annulation rétroactive, et comme telle, elle
vient aussi nier l'affect suscité par la perception (Freud l'illustre
avec l'histoire du roi
Boabdil
[14]).
Avant 1924, ce processus était tenu pour responsable de la
psychose
[15].
Un des modes de retour du dénié est celui du fétiche, comme
témoin et reliquat. Mais à côté de ce qui est
dénié, existe aussi une forme d'attribution – ne peut
être dénié que ce qui fut perçu - avec pour
conséquence, un clivage dans le moi.
Lorsque l'attribution a lieu,
elle met en contact la perception avec le système des traces
mnésiques, produisant une représentation par liaison avec les
restes
verbaux
[16]
inscrits, eux, dans le système préconscient. Cette liaison, et
elle seule, donne la qualité de conscience. Pour l'instant, cette
représentation n'est que préconsciente (le préconscient
appartient au
conscient
[17]),
mais a la capacité de devenir consciente, et de s'inscrire en un autre
lieu.
A ce moment du trajet de l'admission, peuvent intervenir
d'autres modes d'exclusion qui vont opérer sur la représentation
de la perception.
- le
refoulement,
Verdrängung,
produit un jugement de condamnation,
Urteilverwerfung[18],
qui interdit le devenir conscient et porte sur la représentation. Une
représentation supplante l'autre mais pourra faire retour sur les modes
que nous connaissons :, les formations de l'inconscient, mais aussi dans le
déjà-vu ou déjà-raconté, la fausse
reconnaissance
[19],
l'Inquiétante
étrangeté
[20].
-
la
dénégation,
Verneinung, qui admet la
représentation dans la conscience, mais sans l'affect, afin d'affaiblir
la représentation, ne produisant qu'une reconnaissance
intellectuelle.
Lorsque ces négations sont levées ou
n'interviennent pas, se produit un
jugement d'existence : la
représentation reproduisant la perception, est retrouvée, soit
dans la réalité extérieure et la chose
représentée existe donc réellement (ce que Freud illustre
avec
Un souvenir sur l'Acropole), soit dans l'inconscient s'il s'agissait
de la perception d'une motion pulsionnelle : elle devient alors "juste au sens
de l'inconscient" et "je peux m'y reconnaître". Si ce n'est pas le cas,
intervient le
renoncement : la représentation est
abandonnée, infirmée par l'expérience. Ceci relève
du
principe de réalité et contribue à une
représentation réelle du monde, agréable ou
non.
Soulignons deux points : toute forme de négation remplace une perception
par une autre, ou une représentation par une autre. Ces opérations
de négation sont des
actes psychiques. Qui plus est, ces événements
produisent chaque fois un clivage. Ainsi trouvons-nous toujours deux courants
de pensée en deux lieux différents dans la psyché ; par
exemple, la coexistence de l'attribution et de sa réfutation, ou encore
la coexistence du moi-plaisir et celui du moi-réalité relevant
du jugement d'existence selon l'épreuve de la réalité
[21].
Mais il y a, de toutes façons,
clivage du moi selon l'étude
que Freud ébauche en 1938 : si une réfutation est maintenue, elle
coexiste toujours, dans la psyché, avec son attribution, en un autre
lieu. L'interprétation doit tenir compte de cette double inscription
et viser les deux lieux. Dans le cas d'Andréa, ma construction associait
:
- la conscience de la voix, et son extériorité
- l'inconscience du souvenir de l'origine de cette voix, et son
intériorité ;
double inscription dont doit tenir compte l'interprétation, ainsi
que Freud l'indique pour l'interprétation du symptôme ou celle
du fantasme hystérique (dans sa dimension et masculine, et féminine).
I.c. Conséquences quant à la cure
Elles peuvent être envisagées selon chacun des protagonistes.
Du côté du patient, à l'
Einfall, l'idée incidente
illustrée par la vignette clinique du texte de Freud, la dénégation
oppose un refus du jugement d'existence. L’intervention de l’analyste
propose un jugement d'existence soumis à l'épreuve de réalité
par le patient conduisant à la reconnaissance ou au renoncement.
Il ne s'agit pas, face
à "ma mère, ce n'est pas elle", de dénoncer la
dénégation comme résistance du patient. Celle-ci indique,
pour Freud, le surgissement d'une représentation inconsciente. La
formulation négative est le moyen d'accès à la motion
inconsciente. Mais son admission dans la réalité (jugement
d'existence) est niée par (et pour) la seule reconnaissance
intellectuelle. L'admission de la représentation sans l'affect, ainsi
maintenu refoulé, réduit l'effet de la représentation
consciente.
Si l'analyste devine et communique cette représentation
inconsciente au patient, cela ne change rien, voire, contraint le patient
à répéter la
récusation
[22].
Qui plus est, ajoute Freud, le patient dispose alors de deux
représentations différentes en deux lieux différents,
répétant et renforçant le clivage et l'écart entre
l'
avoir-vécu et l'
avoir-entendu. L'analyste n'a produit que
du savoir
sur l'inconscient et son interprétation n'est pas
entrée en contact avec les traces mnésiques du
patient.
L'interprétation de l'analyste, si elle tient compte de ces
deux lieux, suscite ce jugement d'existence ou l'opère en lieu et place
du patient afin que se lève le refoulement de l'affect, qui peut advenir
à la conscience. Dans la dénégation du patient, existe un
noyau de vérité : une perception doit être
ramenée à l'existence, à "exister au sens de
l'inconscient"
[23]
selon l'expression de Freud. "Je n'avais jamais pensé à cela !"
dit le patient, à quoi l'analyste pourrait répondre : "Vous avez
touché juste
l'inconscient"
[24].
Mais pour avoir quelques chances d'aboutir, l'interprétation doit
d'être aussi tenir compte du fait que la dénégation est la
répétition d'un refoulement ancien. Il ne suffit pas de forcer
l'existence de la représentation par un "si, c'est votre mère", il
faut encore y inclure l'acte psychique du refoulement lié à une
nécessité de l'histoire du sujet.
Pour l'analyste, une
autre conséquence concerne l'
écoute. Celle-ci est
également affaire de perception, et s'inscrit tout autant dans le
système Perception-Conscience. L'année précédant le
texte sur "La négation", Freud livrait une métaphore de
l'écoute avec la "Note sur le bloc-magique" : à l'instar du
dormeur se défaisant de toutes ses prothèses, l'analyste doit
renoncer aussi à la plupart de ses acquisitions
psychiques
[25],
c'est-à-dire se défaire autant que possible des restes verbaux du
système Préconscient - Inconscient. On ne dort pas si l'on est
excité, on ne perçoit pas non plus parole et pensée de
l'autre. L'attention liée, par exemple, à un souci clinique ou
thérapeutique, ou encore une prise de notes, va à l'encontre de
l'impression des sens. L'attente
passive
[26] et
l'écoute flottante tendent à rétablir la plus grande
disponibilité du système Pc-Cs. L'admission de la perception
sensorielle, toujours inconsciente, n'est possible que si le système
n'est pas (pré)occupé : "perception et mémoire s'excluent
mutuellement"
[27].
Ce serait une des facettes les plus intimes de la règle d'abstinence.
Ainsi pour l'analyste, pas de notes en séance, mais se fier à sa
mémoire inconsciente : "l'ics de l'analyste doit se comporter à
l'égard de l'ics émergeant du malade comme le récepteur
téléphonique à l'égard du volet
d'appel."
[28]Dans
le cas où une attribution admet une perception en l'analyste, le percept
est traité d'abord comme étant propre à l'analyste,
éveillant ou résonnant avec les élaborations et
représentations de celui-ci. Il lui faut opérer un jugement
d'existence pour repérer l'extériorité de cette perception,
sa qualité
de transfert. Seul, percevoir son
altérité permet de l'insérer dans l'histoire et la
problématique du patient.
Dans le cas contraire, l'analyste se
trouve aux prises avec des effets de retour tels que l'
Inquiétante
étrangeté ou encore
l'explication
télépathique, ses fantasmes ou théories sexuelles, son
idéologie. Il y aura alors collusion des scènes psychiques du
patient et de l'analyste. Les contenus de ses propres couches mnésiques
viennent remplacer l'élément méconnu : "cette perception
est transférée". Il y aura alors collusion des scènes
psychiques du patient et de l'analyste. Il est ainsi amené à
dénier en convoquant un savoir intellectuel, théorique ou
clinique, plaqué sur la représentation évoquée (il
exerce une
Behauptung et son effet de contrainte). Ce qui maintient
refoulé l'affect : c'est, à notre sens, le risque d'un abord
purement technicien de la dénégation..
Cette opposition entre
Bejahung et
Behauptung se retrouve également
à propos de la
construction de l'analyste[29]
: Freud a différencié l'interprétation comme portant sur
un élément isolé et de son contenu de représentation,
de la construction, toujours temporaire et auxiliaire, visant à susciter
un nouveau matériel, et à lever une réfutation. Il s'agit
bien de forcer à l'existence quelque chose d'attribué mais à
la condition que la construction ne soit pas une spéculation remplaçant
ce qui est omis, et ne vienne pas répéter le principe même
de la récusation : une représentation pour une autre.
I.d.
Quelques conséquences psychiques de la Bejahung
Freud fut plus qu'insistant à se réclamer du mouvement des
Lumières, tant pour l'idéal que pour la méthode. Une
des particularités de ce mode de pensée et d'être, tenait
à la réfutation radicale de toute métaphysique, telles
celles de Descartes, Spinoza ou, plus tard, de Hegel. Les
anti-métaphysiciens sont très précisément
cités par Freud, notamment Goethe, Feuerbach, Kierkegaard, Nietzsche, et,
de façon voilée, Franz Brentano et son enseignement centré,
sur l'étude du trajet de la perception par les sens vers l'accession
à la conscience. Ce pourrait être la tâche que Freud assigne
à la psychanalyse. C'est bien à l'expérience et à
une discipline de la
Bejahung que Freud invite tout candidat à
l'exercice de la psychanalyse : que chacun retrouve dans l'expérience ce
qui est indiqué dans la théorie afin que celle-ci soit
marquée par un jugement d'existence pour lui-même. Il s'agit
d'éviter que sa pratique ne soit qu'une simple technique
appliquée, qu'il ne soit qu'un récitant. "Le meilleur conseil
(...) suivre la voie que j'ai moi-même
parcourue"
[30].
Dans
les années soixante-dix, en France, un remarquable engouement s'empare de
ce texte, se manifestant par un record de traductions (une vingtaine) et autant
de commentaires et lectures interprétatives. De cet ensemble, nous
pouvons relever deux positions extrêmes.
- Une lecture strictement
technicienne ou clinicienne, réduisant le texte et son
intérêt à la seule première page, ne retenant que le
mécanisme de la dénégation. Les mises en garde de Freud
quant à ce genre de pratique sont niées : "les psychiatres et les
neurologues se servent souvent de la psychanalyse comme d'une méthode
thérapeutique, mais ils montrent en règle générale
peu d'intérêts pour ses problèmes scientifiques et sa
significativité culturelle (...) ils se créent un
méli-mélo de psychanalyse et d'autres éléments et
donnent cette démarche pour preuve de leur largeur d'esprit, alors
qu'elle prouve seulement leur
manque de
jugement"
[31].
Une telle lecture opère donc un déni sur le reste du texte,
conduisant même certains à le qualifier de "spéculation
philosophique"... A les suivre, on en reste à une pratique de
l'interprétation comme
Behauptung, suscitant la
répétition des réfutations, versées au compte de la
résistance du patient.
- L'autre position, initiée par Lacan
et Hyppolyte, tire le texte vers des spéculations philosophiques,
notamment hégéliennes. Cette position n'échappe pas, elle
non plus, au déni. Que signifie d'interpréter avec et par Hegel un
auteur aussi nettement anti-hégélien ? Notons l'insistance de
Freud sur ce point : pas de métaphysique, celle-ci n'est que religieux ou
fantasmatique narcissique. Hegel était la cible
préférée des anti-métaphysiciens dans la mesure
où il supposait la précession du langage sur la perception,
déplacement du discours théologique : "Au commencement
était le Verbe". L'enjeu est celui de la primauté du langage ou de
la perception. Avec Hegel et Lacan, le rejet devient forclusion, favorise le
déni du sensoriel et des actes psychiques et instaure moins le primat du
langage que la toute-puissance de la pensée, retour du religieux.. La
position de Freud nous paraît inverse. Elle pose dès les
Études sur l'hystérie que la sensation suggère
l'idée, et que s'ouvre ici le conflit entre ces deux modalités du
psychique. Selon que l'on adopte la position hégélienne ou celle
que nous semble prendre Freud – la perception est première –
des conséquences en découlent pour la cure, notamment par rapport
au transfert et à l'existence ou pas d'une
névrose de
transfert. Il faudrait ici un long développement. Contentons-nous de
suggérer le caractère décisif des enjeux attachés
à ce concept de
Bejahung.
Toute cure
relève des multiples temps de la
Bejahung, voire même,
l’ensemble de la cure est une
Bejahung. Son processus sert de
modèle à la cure : selon l'expression de Freud, l'affirmation
d'Éros dans la réalité. Ceci vaut tout autant pour
l'analyste. La dénégation peut-être à l'œuvre
dans une saisie intellectuelle du refoulé, produisant un savoir
sur l'inconscient qui épargnerait l'analyste, et non un savoir qui
existerait lui aussi "au sens de l'inconscient". Le risque, pour l'analyste, est
d'occuper une position de gourou, prophète ou post-éducateur. II
n’userait que
Behauptung imposant sa vérité,
déviation illustrée par l’ego-psychology ou le
jungisme.
Au-delà des conséquences théoriques et cliniques, ce principe
de la
Bejahung est aussi un des deux "garde-fous" contre la métaphysique
ou la paranoïa, l'autre étant la récusation, par Freud, de
toute vision-du-monde issue de la psychanalyse. Il nous invite à suivre
Freud qui se donnait, "
le temps de s'y reconnaître", lorsqu'il
venait d'écrire un texte, notamment celui de "La négation", le
temps d'une perlaboration et de la confrontation à l'expérience
de la cure, avant d'en admettre ou pas le "noyau de vérité" dans
sa théorie.
Quelques
conséquences psychiques du clivage
II.a.
L'incurable effroi de Sergueï Pankeïev
Freud n'a pas publié son texte sur "Le clivage du moi"
[32].
La première phrase de cet article en donnait peut-être une raison,
selon une vieille méthode : face à du nouveau et du déconcertant,
laisser le temps et l'expérience faire son œuvre de perlaboration.
Mais deux faits sont remarquables. D'une part,
le contenu de ce court article se retrouve intégré dans
l'
Abrégé de psychanalyse, écrit la même
année
[33].
Et d'autre part, le contenu clinique du texte mérite d'être
qualifié, selon les termes de Freud, de "connu depuis longtemps". En
effet, le cas clinique nous est bien familier puisqu'il s'agit - encore et
toujours - de Sergueï Pankeïev, l'Homme aux
Loups
[34].
Cette constante présence de Sergueï Pankeïev est
d'ailleurs remarquable dans les écrits de Freud, qu'il s'agisse de
questions techniques, de névrose obsessionnelle, de traits de perversion,
d'hallucinations et épisodes psychotiques, ou enfin, de
télépathie
[35].
Que ce patient puisse, à lui tout seul, présenter autant de
manifestations diverses, amène plusieurs
considérations :
- la clinique de Freud n'est pas aussi rigide
qu'une certaine clinique actuelle,
structuraliste
[36] ;
Sergueï souffre, outre sa névrose obsessionnelle, des
conséquences de mécanismes psychiques de négation aussi
différents - mais coexistants - que refoulements, dénis et
rejets.
- Sergueï est un exemple fort parlant de toutes les
conséquences psychiques de
l'effroi de castration. Hanté
par ses visions, il a hanté les divans, notamment deux fois celui de
Freud, et hante les textes psychanalytiques. Et s'il fut "incurable", il reste
néanmoins une source unique pour la connaissance du fonctionnement de la
psyché.
Cette notion d'
effroi, qui insiste dans le
texte sur "le clivage du moi", mérite d'être définie, du
moins, de rappeler sa place, pour Freud, dans sa dernière conception de
l'angoisse, à partir de 1920 :
-
L'effroi
[37]
(
Schreck) est la réaction de détresse psychique du moi face
à une situation de danger à laquelle
il n'était pas
préparé, car c'est un état de surprise débordant
le pare-excitations que le moi vit
passivement et traumatiquement, sans
défenses. Freud a relié cet état à celui de la
période d'immaturité du moi, c'est-à-dire, le temps de la
détresse psychique que l'effroi répète.
- La peur
(
Furcht) est une première élaboration psychique de l'effroi
car elle attribue un objet défini au danger, le figurant ou le
représentant : l'effroi est ainsi mis à distance.
L'éprouvé est celui du danger lié cet objet et sa
proximité, ou bien du danger de la perte de cet objet et de sa protection
(ce qui est une élaboration plus tardive). Avec la peur, le moi est ainsi
préparé à la situation de danger. Freud a
relié la peur à la phase de dépendance (à l'objet)
de la première année, puis à la phase phallique lorsque cet
objet est le pénis (et c'est alors le danger de castration). L'objet
"pénis" de même que l'objet "loup" sont des exemples d'un objet qui
a la particularité de regrouper toutes les angoisses et menaces, en une
forme de synthèse : le gain est qu'il n'y a plus qu'une seule
menace.
La situation de peur est ainsi une situation où la
détresse et le danger sont reconnus, remémorés ou attendus
mais sans déborder le moi puisque contenus dans, ou cadrés par, un
objet.
- L'angoisse (
Angst) est une nouvelle élaboration qui
concerne la peur et donc la préparation au danger : le moi est ici
dans une position active, c'est lui qui a la fonction de provoquer l'affect
d'angoisse qui est ainsi une alerte et une anticipation du danger, une
prévention de la menace. À ce niveau d'élaboration, la
situation de détresse psychique est évitée, ainsi que la
menace de perte de l'objet, même si l'affect d'angoisse en porte la trace
mnésique. De plus, cette détresse originaire est ici reproduite
activement par le moi : il n'est plus débordé et
traumatisé (disons, en passant, que l'angoisse n'est pas un
mal,
une maladie ainsi qu'une tendance actuelle l'impose).
Rappelons avec Freud
que la première condition introduite par le moi pour déterminer
l'angoisse est
le danger de la perte de la perception de
l'objet (observable dans l'angoisse dite du huitième mois) :
c'est cette dimension, pour le garçon, qui opère dans la
perception de la différence des sexes : il ne retrouve pas la perception
de
son pénis (comme objet protecteur et rassemblant toutes les
menaces) : c'est alors la condition de l'effroi. Cette perte de la
perception sera par la suite assimilée à la perte de l'objet ou sa
peur (perte du pénis sous l'effet de la menace de castration) ;
l'angoisse est, quant à elle, la réaction au danger que
comporterait cette perte, puis à la perte même de l'objet. Avec ces
trois affects (effroi, peur, angoisse), nous avons une illustration du travail
d'élaboration de la psyché en organisations successives du
système de défense du moi, mettant de plus en plus à
distance le danger, le premier pas étant la création de l'objet,
entre moi et monde, dans une fonction de frontière, et le second
pas étant le déplacement du danger vers la menace.
Chez
Sergueï, l'effroi de la castration est le résultat du lien entre,
d'une part la menace d'une castration énoncée par sa nurse
anglaise, menace dont elle inscrit l'acte du côté du père,
et d'autre part, la perception de la différence des sexes, d'abord chez
sa sœur puis chez la bonne. Mais c'est la menace qui vient,
après-coup, produire l'effroi lié à ces perceptions de
l'autre sexe. Avant cela, ces perceptions n'étaient que source
d'excitations et de satisfactions.
La première réaction
psychique de Sergueï à la menace de castration fut le
rejet
de la menace : mais la perception (de la différence des sexes
évoquée par la menace) rejetée fera retour sur le mode
hallucinatoire (l'hallucination de son doigt coupé dans une scène
où il est avec sa nurse, scène qui reproduit l'effroi et
l'immaturité du moi : le sujet est sidéré,
pétrifié, sans défenses, face à la menace agie
hallucinatoirement.)
La seconde réaction psychique est celle du
déni : négation portant après-coup sur la
perception (celle d'une différence des sexes) comme si cette perception
n'avait jamais existée ; le déni porte donc sur la
réalité externe, ce qui permet de maintenir l'affirmation que la
femme a, elle aussi, un pénis (ce qui est une autre hallucination qui
rend la menace de castration non crédible). Le déni est
renforcé par la création d'un objet, le fétiche, par
déplacement, transfert de la perception : celle-ci n'est plus
centrée sur les organes génitaux féminins (source
d’effroi) mais sur la perception précédente : par
exemple, les fesses proéminentes de la bonne, perception surinvestie qui
commande la régression à une période anale (et donc une
conception anale du coït). Cette fétichisation permet
d'échapper à la peur de la castration puisqu'il n'y a plus de
différence des sexes.
Mais ce qui est dénié fait aussi
retour dans une élaboration de forme orale par régression :
alors le père n'est plus un agent potentiel de la castration promise par
la nurse si l'enfant continue à satisfaire ses pulsions, il redevient le
dévorateur : Sergueï retrouve son ancienne angoisse
d'être dévoré par le père (qui fut
élaborée et représentée par le loup au moyen d'un
conte,
Le loup et les sept chevreaux, et un rêve). Cela produit un
symptôme qui reconnaît le danger : être dévoré
(castré, coïté) par le père. Un autre symptôme
reconnaît aussi la menace : l'hypersensibilité des
petits orteils, sur la base des
petits bouts de corps
détachables (selles, pénis, etc.).
Enfin, pour se
protéger de ces menaces, et grâce à l'identification au
précepteur allemand qui remplaça, dans la réalité,
la nurse anglaise, Sergueï développa une position masculine
renforcée qui trouva ses objets dans le militaire (uniformes, armes,
etc.). Ici, la source de la masculinité est une position active de
protestation masculine narcissique, par le surinvestissement de l'objet
pénis, surinvestissement basé sur la seule opposition
fantasmatique : actif et masculin - passif et féminin, opposition
symétrique résultant d'un clivage. Cet ensemble
d'opérations psychiques a produit trois courants psychiques coexistants
par rapport à la castration :
- l'un, le plus ancien,
rejette la castration (le rejeté fera donc retour dans
l'hallucination du doigt coupé) et n'en veut rien savoir, il n'y a pas de
jugement de réalité et Sergueï en reste ainsi à une
représentation anale du coït. Avec ce courant, il n'y a pas
d'admission de la perception de la castration et de la différence des
sexes, et ce courant restera le plus profond, inconscient, et déterminera
sa position homosexuelle. Ce courant produit un clivage, mais entre le moi et le
ça.
Les deux autres courants existent suite au
clivage du moi
et sont plus tardifs :
- l'un fait que la castration est reconnue comme
fait ; s'il se rebelle en un premier temps, il y cède et cela
l'amènera à se consoler avec une fantasmatique masculine de la
féminité comme substitut, inscrite par exemple en ses intestins,
ou dans le fait d'être touché, équivalent selon une
régression sadique anale à être châtié, puni,
battu sur le pénis, ceci étant fantasmé comme but
féminin.
- l'autre, coexistant par clivage avec le
précédent, n'a opéré aucun jugement sur l'existence
de la castration : donc,
comme si elle n'existait pas.
Que le clivage du moi puisse paraître connu depuis longtemps
pour Freud est exact, du moins quant au mécanisme. Si nous reprenons
quelques écrits antérieurs, par exemple, "Les
Psychonévroses de défense" de 1894, Freud remarquait
déjà que "Le clivage du contenu de conscience était la
conséquence d'un acte de volonté du malade, c'est-à-dire
introduit par un effort de volonté dont on peut indiquer le motif". Et
plus loin : "chez les patients que j'ai analysés, la santé
psychique s'était maintenue jusqu'au moment où se produisit un cas
d'inconciliabilité dans leur vie représentative". Ainsi, jusqu'en
1938, Freud considérait la névrose comme signe que le moi n'avait
pas réussi une synthèse et perdu son
unité
[38].
Puis,
autre exemple, dans l'article sur "Le fétichisme" de 1927, où nous
lisons ceci : "Le clivage, dans un de mes deux cas, était la base
d'une névrose obsessionnelle moyennement sévère ; dans
toutes les situations, le sujet oscillait entre deux hypothèses l'une
selon laquelle son père vivait encore et empêchait son
activité et l'autre, au contraire, selon laquelle son père
étant mort, il pouvait à juste titre se considérer comme
son successeur". Ce qui convoque un autre obsessionnel, "l'Homme aux Rats"
(1908) et "l'impression qu'il faisait d'être scindé en trois
personnalités : une personnalité inconsciente et deux
personnalités préconscientes, entre lesquelles oscille son
conscient. Son inconscient englobait des tendances précocement
refoulées, qu'on pourrait appeler ses passions et ses mauvais
penchants ; à l'état normal, il était bon, aimait la
vie, était intelligent, fin et cultivé ; mais, dans une
troisième organisation psychique, il se révélait
superstitieux et ascétique, de sorte qu'il pouvait avoir deux opinions
sur le même sujet et deux conceptions de la vie différente. Cette
dernière personnalité préconsciente contenant en majeure
partie des formations réactionnelles à ses désirs
inconscients, et il était facile de prévoir que, si sa maladie
avait duré plus longtemps, cette personnalité là aurait
absorbé la personnalité normale".
Donc, face à
la menace de castration, selon Freud, trois réactions sont
possibles : le renoncement (soumission à la menace et renoncement
à la satisfaction des pulsions), la rébellion (satisfaction
pulsionnelle avec, ou non, déni de la réalité) ou le
clivage par déni. Strachey, à propos du fétichisme, faisait
la remarque suivante : "En fait dans l'
Abrégé de
psychanalyse, Freud fait une différence entre l'usage de deux
termes : le refoulement s'applique à la défense contre les
demandes internes pulsionnelles. Le déni s'applique à la
défense contre les demandes de la réalité
extérieure."
La défense par le clivage produit deux courants
psychiques différents dans le moi (un troisième restant dans
l'inconscient) et coexistants en une sorte de compromis qui, comme le
symptôme, va répondre à l'exigence de la
réalité externe et à l'exigence interne de la revendication
pulsionnelle, en mettant fin à leur conflit :
- l'un tient
compte de la réalité externe et soumet le sujet à cette
exigence sous la menace, entraînant le refoulement des exigences internes
de satisfaction.
- l'autre détache le moi de cette
réalité externe pénible en refusant la perception de la
différence des sexes par le déni, toujours après-coup, et
cette perception est alors inscrite en un autre lieu.
Si le mécanisme du clivage est donc connu depuis longtemps, la nouveauté
de cet article, outre la définition du mécanisme de défense,
réside en un autre point : jusqu'alors, Freud tenait pour certaine
la fonction de synthèse du moi. Mais en 1938, il est amené à
énoncer ceci : "Nous considérons la synthèse des processus
du moi comme allant de soi. Mais là, nous avons manifestement tort".
Ce que Freud avance avec prudence tient en ce que le clivage semble général
et non pas exclusif des pathologies connues : il ne faudrait plus le réserver
aux seuls psychotiques ou pervers. Dans l'
Abrégé, le clivage
du moi est généralisé aux névroses, définitivement
puisque jusqu'ici, il n'était reconnu que pour l'Homme aux Loups et l'Homme
aux Rats. La différence clinique est que tantôt il existe un clivage
du moi avec création d'un objet fétiche, et tantôt clivage
sans fétiche.
II.b. Face au clivage : Narcissisme et croire au Un de la synthèse
Face au clivage du moi, il y a des recours pour rétablir l'unité
du moi clivé, du moins un semblant d'unité. Une des possibilités
est liée au
narcissisme et sa tendance, sinon son vœu,
à produire du
Un. Et c'est cela qui est connu depuis bien longtemps
par Freud, depuis 1914 et son écrit "Pour introduire le narcissisme".
Texte où Freud place, à côté d'une sexualité
auto-érotique non-liée et partielle, un Éros dont la
tendance est à l'unification, à la synthèse dans et par
un objet d'amour. Et le premier objet d'amour, ainsi que Jean Laplanche le
fait remarquer
[39], c'est le moi
lui-même, instance qui a ainsi en charge l'unification des pulsions
sexuelles.
Il y a des formations psychiques qui suscitent des représentations
qui s'opposent au clivage du moi en promulguant des unités de remplacement
qui viennent recouvrir l'effet clivant du déni. Ces formations sont,
entre autres, des formations narcissiques, et ce, sous un double aspect :
les représentations du
moi idéal et celles de
l'idéal
du moi. Leur point commun est qu'elles énoncent du
Un contre
le
deux du clivage dans le moi. Nous verrons qu'il y a aussi une pathologie
qui le montre clairement, celle de la mélancolie. Mais, de façon
plus "fine", c'est-à-dire plus masquée, il y a toute une clinique
du "un contre le deux" du clivage, plus fine dans le sens où elle n'est
pas manifestement pathologique selon les critères psychopathologiques
habituels, mais qui est pourtant une manifestation pathologique qui se manifeste
dans les "modes de penser".
Moi idéal et Idéal
du moi
Du fait de la longue prématuration de l'être humain, une dépendance
compose sa préhistoire. Dépendance dont un des aspects est l'instauration
de la fonction maternelle comme moi auxiliaire, c'est-à-dire comme
appareil à penser, contenir et élaborer les détresses
du bébé, comme celles de la mère. Le bébé
intériorise peu à peu ces expériences de la fonction
maternelle jusqu'à la différenciation de son moi. Mais elles
ont composé son sol psychique. Avant cette différenciation moi
/ non-moi, la psyché du bébé est sans limites par rapport
au monde (elle est « océanique »), et c'est peu
à peu qu'elle se sépare d'une partie qui constituera le monde
extérieur, de même qu'elle se sépare d'une autre partie
qui, elle, constituera le ça. Notons cette première constitution
narcissique, l’état de fusion avec et dans le maternel :
et le moi idéal aura pour tendance la nostalgie, et la quête
ou la retrouvaille d’un tel état de fusion.
Avant cela, du côté du bébé comme du côté
maternel, chacun est dans l'illusion nécessaire d'une unité
mère - nourrisson. Avec la différenciation, s'inscrit donc dans
la psyché une double direction[40] :
- une nostalgie (Sehnsucht) et sa tendance à retrouver, re-fusionner
avec une Mère-Univers comme illusion d'Unité moi-monde, moi-objet,
et corporelle (tendance avivée par exemple avec la souffrance, ou hallucinée
comme réalisée dans la jouissance) : cet état est
pensé comme idéal, Nirvana ;
- et dans le même temps, maintenir l'altérité, la différence
moi – mère-monde-objet, et ceci aidé par l’angoisse
- signal, par exemple dans ses représentations négatives, celles
d’engloutissement, de fin du monde ou de l'effondrement de soi, de dissolution
(dans la mort, les drogues, etc.) : car c’est bien ce qui se réaliserait
avec le retour de l’indifférenciation moi – monde :
ce sont des angoisses au service du maintien d'un moi différencié
de l’objet (remarquons que la sexualité met en jeu ce mouvement
de fusion - défusion du moi).
D'où un "jeu" de représentations :
- la mère imaginaire de l'union érotique ou théorique
(la mère du savoir), mystique (Grande Déesse ou âme-sœur,
Anima) ; la Mère Univers est un désir de non-désir
(Nirvana), opératrice de fading ou d'aphanisis, c'est-à-dire
la dissolution du sujet et des frontières moi / monde-objet ;
mais c’est aussi une figure de séduction, d’aimantation
par la promesse imaginaire de retrouvaille de la fusion ;
- la mère mortifère qui pousse à la séparation
donc à l'individuation, qui peut être vécue comme perte
corporelle et identitaire, mais qui en fait maintient l’individuation :
imaginairement, c’est la sorcière qui renvoie à la solitude
d’être, certes, mais qui garantit l’individuation et donc
le désir.
C'est le moi idéal qui représente cette condition du
moi inorganisé d'avant sa différenciation ; cette différenciation
produit des frontières mais aussi une séparation, une perte,
et nous laissons derrière nous cet état idéal narcissique,
tout en aspirant à le retrouver ou y retourner, ce que servent certaines
pathologies névrotiques, perverses et psychotiques. Le moi idéal
est le lieu supposé du sentiment de toute-puissance et des pouvoirs
magiques, en lien avec le ça (le moi est érotisé en tant
qu'objet du ça, d'où son éprouvé de toute-puissance
et de magie), et représente le narcissisme primaire. Il est la source
de fantasmes comme le "retour dans le ventre maternel", "Etre-Un-dans-le-Tout",
qui figurent une réalisation hallucinée de cet état antérieur
et perdu, cet état de Un de la fusion mère - enfant : une
figuration de paradis.
L'idéal du moi : si le moi se soumet et obéit au
surmoi par peur de la punition, le moi se soumet à l'idéal du
moi par amour. Le sujet renonce à une satisfaction pulsionnelle par
peur de perdre l'objet aimé et cet objet est absorbé dans le
moi et investi de libido, devenant une partie du moi. Le sujet s'y attache
et se soumet à ses exigences, qu’il va tenter de réaliser.
Le narcissisme de cet idéal est un narcissisme secondaire[41],
essentiellement verbal[42]. "La
satisfaction que l'Idéal offre aux participants à la culture
est donc de nature narcissique, elle repose sur la fierté d'une réalisation
déjà réussie[43]".
Avant la reconnaissance du surmoi par Freud (en 1923), les conflits du moi
et de l'idéal étaient considérés comme reflétant
l'opposition entre l'extérieur et l'intérieur, entre le réel
et le psychique. Cet Idéal du moi "transite" par le complexe paternel
et devient le substitut du désir pour le père. Ce qui est le
germe de toute religion d'une part, et l'origine d'une conscience de culpabilité
d'autre part, en ce qu'il y a une tension, un conflit entre les exigences
de la conscience et les performances du moi.
L'idéal n'est pas (du) refoulé, nous sommes sur deux registres
radicalement différents : si le refoulé s'inscrit dans
le conflit et le clivage entre le moi et le ça pour ce qui est des
motions internes, l'idéal est sur une ligne directe idéal du
moi - surmoi. L'idéal est pré-censuré, ne relève
pas d'une élaboration du sujet, il est étranger à sa
vie psychique : il tombe sur le moi et oriente son existence. Ce qui
convoque, par exemple, la mélancolie.
II.c :
Le Un de la mélancolie
Dans le manuscrit G du 7 janvier 1895, "La mélancolie", Freud remarque
que "L'affect qui correspond à la mélancolie est celui du deuil,
c'est-à-dire le regret de l'objet perdu. Il pourrait donc s'agir, dans
la mélancolie, d'une perte dans le domaine des besoins pulsionnels".
Bien des années après, dans "Deuil et mélancolie", Freud
a constaté "que les reproches impitoyables, dont les mélancoliques
s'accablent eux-mêmes, s'appliquent en réalité à
une autre personne, à l'objet sexuel qu'ils ont perdu ou qui, par sa
propre faute, est tombé dans leur estime. Nous avons pu en conclure que
si le mélancolique a retiré de l'objet sa libido, cet objet se
trouve reporté dans le moi, comme projeté sur lui, à la
suite d'un processus auquel on peut donner le nom d'identification narcissique.
Le moi est alors traité comme l'objet abandonné, et il supporte
toutes les agressions et manifestations de vengeance qu'il attribue à
l'objet".
L'objet perdu de la mélancolie est un objet premier
auquel le mélancolique s'unit et se réunit par la
culpabilité (« c'est ma faute »), culpabilité
qui répète et masque la toute-puissance et hallucination du Un
ainsi reconstitué. Le mélancolique hallucine la présence de
cet objet, en maintient la perception contre la perte, jusqu'à la mort ou
le suicide posé comme re-fusion.
À la mélancolie
psychotique, nous pouvons associer des théorisations
anti-mélancoliques comme défenses, produisant des utopies,
c'est-à-dire recréant ou visant à recréer cette
unité perdue.
II.d.
Les Minutes : Freud et Adolf Häutler
À lire les
Minutes de la Société Psychanalytique
de Vienne, l'on remarque bien vite la traque permanente de Freud quant à
ce qui produirait du Un : que ce soient des théories monistes du
fait de ne reposer que sur un seul principe, que ce soient les dérives
mystiques, métaphysiques, les visions-du-monde ou l'émergence
de principes universels ou de primats.
Pour Freud et
certains de ses disciples, il ne pouvait y avoir, dans ces cas, que dissidence
par rapport à la démarche psychanalytique (Reitler, par exemple,
rappelle que les recherches de Freud n'ont rien à voir avec la
métaphysique et qu'Adler développe une conception mystique) et non
plus de simples écarts de conceptions théoriques, ce que Freud
acceptait ; ses diagnostics étaient, dans ces cas, assez
tranchés : problématique narcissique évoluant en
paranoïa ou épisodes paranoïaques (Adler, Jung, Rank, etc.).
L'on retrouve cette position freudienne face au "sentiment océanique" de
Romain Roland, ou face au sentiment religieux, comme résultats de
manifestations du moi idéal ou d'idéal du moi dans les conceptions
de ces auteurs, selon la toute-puissance de la pensée magique
créant du Un.
En 1909, dans le débat qui suit un
exposé de Tausk, celui-ci pointe l'erreur de bien des philosophes, celle
d'être dans une logique
harmonieuse (il y aurait du
Un) ; pur produit de la pensée, cette logique vient nier
l'ambivalence fondamentale des êtres vivants, leurs états de
conflits. Et Freud de rappeler que cela a son origine dans les tentatives de
l'enfant d'établir des liens de causalité dans ce qu'il vit, ce
qui est la source des théories sexuelles infantiles, du coup
unifiantes
[44].
De même, la remarque est faite que les fantasmes paranoïaques ont la
particularité de tendre vers une unification, ce qui n'est pas le cas des
fantasmes hystériques.
C'est ainsi que le délire est un
système (unifiant) comme les grands systèmes philosophiques
proposant un principe universel. Et c'est pour cela que la science ne peut
qu'être fragmentaire et renoncer à toute synthèse. Mais
précisons : ce qui est ici dénoncé est la philosophie
métaphysique, qui construit des
systèmes, en opposition
à la philosophie anti-métaphysique à laquelle Freud se
réfère, qui défend un
esprit systématique
acceptant le
fragmentaire contre
l’esprit de système
unifiant des métaphysiciens.
Freud, au sujet de Möbius,
remarque que ce dernier décide que ce qui vient en premier c'est
l'idée et non la matière, ce qui répond à
l'exigence, en Möbius, d'une logique visant la totalité. Alors le
monde est un cosmos formé selon un plan intelligible, c'est de
l'anthropomorphisme, une
Weltanschauung
(vision-du-monde)
[45].
La métaphysique est une projection des perceptions endopsychiques, qui
donne l'illusion de tout expliquer selon un principe unique.
Dans sa
conférence, Adolf
Häutler
[46]
définit les éléments composants du mysticisme,
c'est-à-dire des systèmes créateurs de Un :
-
une
tendance à former une unité (monisme, Un, etc.) par
refus d'admettre une réalité multiple et variée,
fragmentaire. L'unification s'établit par une représentation
visuelle (
Anschauung) comme dans le rêve et la névrose, ce
qui donne un sentiment d'unité, représentation qui est ensuite
projetée sur le monde. Le principe "Tout est Un", qui est toujours dans
la science européenne, n'a pas été découvert
empiriquement ni prouvé par la logique mais hérité de la
prédilection grecque pour le logos qui a toujours des influences
désastreuses sur la science : par la parole, les Grecs
harmonisaient, anthropomorphisaient le monde nature.
-
le concept
d'infini est un sentiment religieux du sublime : dieu n'a pas de limites. De
là l'essor du mysticisme impliquant un élargissement de la
conscience. C'est une vie émotionnelle intensifiée
entraînant l'essor de l'intelligence comme symptôme pathologique
(Jung, par exemple).
- quand le mystique s'éveille de sa
béatitude et revient à la sobre réalité, il est
contraint, par un
sentiment des contraires (l'éprouvé de la
fusion et celui de la réalité), à construire, par la
cogitation, le monde sur deux sensations opposées, par exemple le chaud
et le froid : puis ce principe est théorisé,
systématisé, projeté de la vie émotionnelle sur le
monde. À cela s'oppose
le concept d'harmonie qui vise l'abolition
de tous les contraires.
-
le concept de causalité vient des
compulsions religieuses, des rites : toute faute entraîne une
conséquence, selon un principe non empirique mais analogique,
appliqué au monde.
Nous avons là les ingrédients qui
sont la source de conceptions mystiques ou de croyances religieuses, de
visions-du-monde, c'est-à-dire de systèmes créant du Un
contre le clivage du moi ; mais ce sont les mêmes ingrédients
qui composent les délires paranoïaques, ce qui fera dire à
Freud qu'il y a un fond commun entre paranoïa et métaphysique,
c'est-à-dire les systèmes philosophiques spéculatifs. Un
autre aspect est celui de la pensée comme symptôme qui peut,
exactement comme un fétiche, créer du Un contre le clivage, et se
développer en système, s'embellir sans cesse et refuser toute mise
en question de même que tout effet de la réalité. Nous
sommes dans le champ des pathologies narcissiques, de l'exigence narcissique
d'unité alliée au souhait de synthèse du moi. Ce mode de
penser recourt à l'animisme, la toute-puissance magique de la
pensée.
II.e.
Quelques conséquences du clivage dans certaines théorisations
de la psychanalyse
Le fantasme du Un, est un fantasme narcissique qui vise à un impossible,
en s'opposant au clivage du moi et à tout jugement d'existence de l'altérité
ou de la différence. Ce n'est pas un hasard si, avec la dérive
jungienne dans ce fantasme à partir de 1912, Freud écrit en 1914
"Pour introduire le narcissisme", et sa suite un an après, "Pulsions
et destins des pulsions" où il montre l'arrimage narcissique de ce fantasme
du Un ; fantasme qui fit retour avec le "sentiment océanique" de
son ami Romain Roland, ce qui entraîna une nouvelle suite élaborative
dans les premiers paragraphes du
Malaise dans la civilisation.
L'élaboration secondaire du fantasme, produit peu à peu une
théorie (qui promeut du Un ou du Tout) et donc une vision-du-monde,
un principe universel ou une métaphysique. Ainsi ce qui fut le fantasme
narcissique d'une personne peut devenir un idéal collectif, imposant
sa forme aux participants de cet idéal. Les idéaux sont des
valeurs magnifiées par investissements narcissiques imaginaires, par
identification narcissique : on est dans l'allégeance, la soumission.
Cette allégeance s'assortit d'une identité de pensée,
source de fanatismes.
[47]
Présence de ce fantasme, et donc du déni qui l'initie, dans
certaines théorisations psychanalytiques "prises" dans les formes de
pensée qui amènent des primats, qu'ils soient clairement énoncés
ou cryptomnésiques ; ainsi rencontre-t-on des "
tout est"
au sens où ce
Tout produit du
Un : sens, langage,
sexuel, fantasme, etc. Ces formes défendent la croyance en un primat,
l'existence du Un comme principe universel, qui réaliserait un idéal
narcissique ou la nostalgie de la fusion : un mot, qui aurait pouvoir
de refouler la composition polymorphe de notre psyché et son clivage.
Par exemple
[48] :
-
Tout est fantasme, base théorique et technique de Ernest Jones
et Mélanie Klein ; l'on voit bien qu'une telle préconception,
au-delà d'un déni de l'altérité, dénie
les autres formations inscrites dans le système Perception-Conscience
[49].
-
Tout est langage, affirmation de Dolto et Lacan, vient dénier
l'acte perceptif inconscient, les voies d'élaboration de l'imaginaire
comme porteuses de l'élément rejeté, le jugement d'attribution
et la dimension d'
acte psychique, de perception ou de négation.
Le dénié fait retour en théorie sous des formes telles
que celle de l'objet a. comme reste énigmatique.
-
Tout est sexuel dénie les formules de négation de Thanatos
et l'on peut relire la lettre de Freud à Claparède quant à
cet énoncé qu'il accorde à Jung. La libido devient une
force universelle, et disparaissent les formules de négation du fantasme,
négation qui fait retour sous la forme d'une désexualisation
progressive de la libido.
-
Le monisme de certaines théories prônant ainsi qu'il
y a du Un, un principe premier et de base, en opposition, justement, au dualisme
freudien Éros-Thanatos, aux fondements physiologiques. Pensons au Un
de la psyché sous les formes d'un primat, par exemple celui du moi
dans l'egopsychology ou du ça dans la théorie de Groddeck, du
traumatisme de la naissance pour Rank ou l'infériorité d'organe
pour Adler, autant d'hypothèses a priori qui commanderait le tout.
Freud n'a cessé de dénoncer cela comme étant incompatible
avec la démarche analytique, et pour en donner encore un exemple, nous
reprenons la mise en garde qu'il inscrit dans "Pour introduire le Narcissisme"
(mais est-ce là un hasard ?) : "une théorie spéculative
des relations en cause se proposerait avant tout de se fonder sur un concept
défini avec vigueur. Pourtant voilà précisément,
à mon avis, la différence entre une théorie spéculative
et une science bâtie sur l'interprétation de l'empirie. La dernière
n'enviera pas à la spéculation le privilège d'un fondement
tiré au cordeau, logiquement irréprochable, mais se contentera
volontiers de conceptions fondamentales nébuleuses, évanescentes,
à peine représentables, qu'elle espère pouvoir saisir
plus clairement au cours de son développement, et qu'elle est prête
aussi à échanger éventuellement contre d'autres. C'est
que ces idées ne sont pas le fondement de la science, sur lequel tout
repose : ce fondement, au contraire, c'est l'observation seule. Ces idées
ne constituent pas les fondations mais le faîte de tout l'édifice,
et elles peuvent sans dommage être remplacées et enlevées
[50]."
L'animisme et la toute-puissance magique de la pensée, sert donc au
moins deux intérêts :
- la nostalgie du narcissisme primaire représentée par le moi
idéal, ou bien les idéaux du moi qui en sont une forme plus
élaborée, en supprimant l'écart moi - monde, pour une
fusion comme fin utopique des angoisses et des énigmes du monde externe
de la réalité.
- le vœu de maîtrise par la synthèse du moi qui se manifeste
par la tendance à l'unification (supprimant la différence, l'altérité
radicale de l'autre), échappant ainsi à tout éprouvé
de castration et de clivage internes.
Mais la réalisation - toujours hallucinatoire - de ces vœux équivaudrait
en même temps, de façon ambivalente, à une dissolution
du moi, ce à quoi il résiste : d'où les éprouvés
d'angoisse et d'inquiétante étrangeté par exemple.
Le clivage du moi (qui s'ajoute au clivage entre moi et ça) inflige
une blessure au Narcissisme que celui-ci ne cesse de tenter de combler, entre
autre, avec le fantasme du Un, du retour dans le ventre maternel : être
un dans le regard (de Dieu ou de l'autre), au sein de la vérité,
de la théorie, etc. Un autre destin de cela, ainsi que Freud l'indique,
est la religion, qui promet la réalisation de ce fantasme, et la métaphysique :
s'élever à un principe universel et invisible. Faire Un permet
de croire éviter la fameuse blessure narcissique, celle qu'après
Copernic et Darwin, la psychanalyse inflige à l'être humain :
il n'est pas Un, il n'y a pas de Un.
[1] Voir
Joël Bernat, “Intuition et conviction”, in
Le mouvement
psychanalytique, IV, 1, 2002,
L’Harmattan.
[2]
Correspondance Freud-Abraham, lettre du 27 juillet 1925
, Gallimard
1969.
[3]
Freud S., (1911) "Principes du cours des événements psychiques",
in
Résultats, Idées, Problèmes, tome I, P.U.F 1984,
p. 136, n. 2. Notons que le
comme si est l'indicateur de cette
opération. L'on peut tout aussi bien se référer au texte de
1915, "Pulsions et destins des pulsions", où Freud pose que la perception
d'une motion pulsionnelle repose sur le même principe, sur la même
extériorité, l'inconscient étant situé entre le
monde externe ou le pulsionnel, et la
conscience.
[4]
Voir Joël Bernat,
Processus psychique et théorie freudienne,
collection “Études psychanalytiques”, Harmattan
1996.
[5]
Notons que Freud emploie aussi le terme de
Negation qui spécifie,
non pas un processus, mais un résultat : le moi a posé une
négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n'y a
pas de négation possible, dans l'inconscient, de la perception
sensorielle, toujours
inconsciente.
[6]
Voir "Constructions en analyse" (1937), in
Résultats, Idées,
Problèmes, tome II, P.U.F 1985. C'est le cas avec l'Homme aux Loups
et l'hallucination du doigt
coupé.
[7]
Voir la lettre de Freud à Eduard Silberstein, du 05. III. 1875, in
Lettres de jeunesse, Gallimard
1990.
[8]
Par exemple, Brentano Franz,
De la diversité de l’être
d’après Aristote, Vrin
1992.
[9]
Voir "La négation" in
Résultats, Idées,
Problèmes, tome II, op. cit., p.
170.
[10]
Reprenant précisément des énoncés de "Formulations
sur les deux principes du cours des événements psychiques",
op.
cit., pp. 135 à
137.
[11]
Voir pour plus de détails, Joël Bernat,
Transfert et
pensée (la transmission de pensée en psychanalyse),
L’esprit du Temps,
2001.
[12]
Voir L'
Abrégé de psychanalyse, P.U.F, p.
82.
[13]
Voir "L'inconscient" in
OCF-P XIII, P.U.F 1988, pp. 212
sq.
[14]
"Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l'Acropole", in
OCF-P. XIX, P.U.F 1995, p. 336 sq. Boabdil fit couper la tête du
messager lui portant la mauvaise nouvelle de la chute de
Grenade.
[15]
Voir "La perte de la réalité dans la névrose et la
psychose" in
Névrose, psychose et perversion, P.U.F
1973.
[16]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., p.
38.
[17]
"L'inconscient",
op.
cit.[18]
Voir "Le trouble psychogène de la vision", texte de 1910,
in
Névrose, psychose et perversion,
op. cit., p.
169.
[19]
Voir l'article du même nom in
La technique psychanalytique, P.U.F
1972.
[20]
Freud S.,
L'inquiétante étrangeté et autres essais,
Gallimard 1985, p.
217.
[21]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., pp.
138-9.
[22]
"L'inconscient",
op. cit., pp 212 sq. Un autre illustration est extraite
de la cure de l'Homme aux Loups et développée dans "De la fausse
reconnaissance (déjà raconté) dans le traitement
psychanalytique" (1913) in
La technique psychanalytique, P.U.F
1953.
[23]
Voir, par exemple, "Le moi et le Ça",
OCF-P XVI, P.U.F
1991.
[24]
"Constructions dans l'analyse" (1937),
Résultats, Idées,
Problèmes II,
op. cit., p. 275
sq.
[25]
"Complément métapsychologique à la théorie du
rêve", in
Métapsychologie, Gallimard 1968, pp.
125-6.
[26]
"Formulations sur les deux principes du cours des événements
psychiques",
op. cit., pp. 135 à
137.
[27]
"Note sur le "Bloc magique"", (1924),
OCF-P XVII, P.U.F
1992.
[28]
"Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique" (1912), in
La technique psychanalytique",
op. cit., p.
66.
[29]
"Constructions dans l'analyse" (1937),
op. cit., p.
273.
[30]
Freud S., p. XII de l'avant-propos à la seconde édition des
Études sur l'hystérie, Paris, PUF
1971.
[31]
Freud S., "Préface à la Medical Review of Reviews",
OCF-P
XVIII, PUF 1994, pp.
337-8.
[32]
Freud S., (1938) "Le clivage du moi dans les processus de défense",
Résultats, Idées, Problèmes, Tome II, P.U.F.
1985.
[33]
Pages 78 à 82 de l'
Abrégé de psychanalyse, P.U.F.
1967.
[34]
Voir l'analyse de Henri Rey-Flaud, in
Comment Freud inventa le
fétichisme... et réinventa la psychanalyse, Payot 1994, pp.
336-338.
[35]
Voir, entre autres textes de Freud, (1913) "De la fausse reconnaissance
("déjà-raconté") pendant le travail analytique",
La
technique psychanalytique, P.U.F. 1972 ; (1914)
, "Extrait de
l'histoire d'une névrose infantile : l'homme aux loups",
L'Homme
aux Loups, P.U.F. Quadrige, 1990 ; (1927) "Le fétichisme" in
La vie sexuelle, P.U.F. 1969, 133-138 ; pour la
télépathie et le cas Forsyth, voir Maria Torok in
"L'occulté de l'occultisme. Entre Sigmund Freud et Sergueï
Pankeïev-Wolfman",
Confrontation,
Télépathie,
n° 10, Aubier 1983, et le texte de Freud, (1932) "Le rêve et
l'occultisme", in
Nouvelles conférences d'introduction à la
psychanalyse, Gallimard
1984.
[36]
Clinique qui, après avoir clivé névrose, psychose et
perversion, s'est vue forcée, pour pouvoir toujours penser, de "trouver"
de nouvelles formes : psychose hystérique, phobo-obsessions,
états-limites, etc.
[37]
Voir "Au-delà du principe de plaisir", in
Essais de psychanalyse,
Payot 1981, p. 50, et
Inhibition, symptôme et angoisse, P.U.F.
1971.
[38]
Freud S., "Dostoïevski et le parricide" (1925) pp 163
sq.
[39]
Laplanche Jean,
Entre séduction et inspiration : l'homme,
P.U.F.
1999.
[40]
Voir Lou Andreas-Salomé, "La double direction du narcissisme" in
L'amour du narcissisme, Gallimard
1988.
[41]
Voir Herman Nunberg,
Principes de psychanalyse, P.U.F 1957, pp. 135 &
155.
[42]
Maud Mannoni, en son temps, en parlait en termes de “discours du
père”.
[43]
Freud S., "Avenir d'une illusion",
op. cit., p.
153.
[44]
Les premiers psychanalystes, T. II, Gallimard 1978, séance du 24.
XI. 1909, pp.
323-332.
[45]
Voir Joël Bernat, “ Une notion
« boussole » : Weltanschauung (La
vision-du-monde)” in
Le mouvement psychanalytique, IV, 2, 2002,
L’Harmattan.
[46]
"Mysticisme et connaissance de la nature", séance du 20.III.1907, in
Minutes de la société psychanalytique de Vienne, tome I,
Gallimard 1976, p. 166
sq.
[47]
Voir Margueritat D., "Le phallus a-t-il un sexe ?",
Le fait de l'analyse
n°2, Moi, Ed. Autrement
1997.
[48]
Voir Jean Laplanche,
Problématiques V, P.U.F. 1987. Indiquons
aussi le dernier ouvrage de Rosolato Guy,
Les cinq axes de la
psychanalyse, P.U.F 1999, et notre travail :
Transfert et
pensée, L’Esprit du Temps,
2001.
[49]
Pour une critique de cette pratique, voir Herbert Rosenfeld,
Impasse et
interprétation, P.U.F.
1987.
[50]
Freud S., (1914) "Pour introduire le narcissisme", in
La vie sexuelle,
Paris, PUF 1972, p. 84 sq.