Joël Bernat
Cheminant avec Freud
(Extrait de Le processus psychique et la théorie freudienne,
Paris, collection « Études psychanalytiques »,
L'Harmattan, 1996)
Par quel chemin ce qui surgit dans le champ du réel est-il perçu
puis accède à la conscience ? Quel est le processus psychique
qui admet ou refuse une perception à la conscience ? Question
qui intéresse et le fonctionnement de l'appareil psychique, et la situation
de la cure, et donc la formation du psychanalyste.
C'est, nous semble-t-il, ce qui très tôt questionne et intéresse
Freud, et lui fera découvrir ce que depuis nous nommons les formations
de l'inconscient : rêve, fantasme, lapsus, acte manqué,
symptôme.
De même, une des questions souvent posée quant à Freud
pourrait ainsi se formuler : par quelle opération de pensée
a-t-il muté les acquis de son auto-analyse en technique et théorie
psychanalytique ? Quelle était sa méthode de travail, de
pensée ? Et comment a-t-il élaboré cette méthode ?
Cela amène à considérer les crypto-mnésies de
Freud sous un autre angle que celui du simple oubli. Ce qui pose aussi la
question de notre mode de réception du texte freudien, de notre mode
de lecture, de notre transfert au texte.
Ces questions ne sont pas seulement, ou simplement théoriques ;
elles nous intéressent en ce que le trajet de Freud dont les textes
portent la trace, son mouvement interne donc, ce chemin, serait celui-là
même de la formation du psychanalyste.
Interrogations qui sont en fait des facettes différentes d'une seule
et même question : quels sont donc les processus psychiques qui
font qu'une perception devient ou non consciente. Ce qui concerne, par exemple,
ou ce qui est, le
schibboleth de la psychanalyse, soit la reconnaissance
de l'inconscient, dont Freud disait en 1923 :
"...la différence entre conscient et inconscient est en fin de
compte une affaire de perception, à laquelle il faut répondre par
oui ou par non, et l'acte de perception lui-même ne donne aucun
renseignement sur la raison pour laquelle quelque chose est perçu ou
n'est pas perçu. On n'a pas le droit de se plaindre de ce que le
dynamique ne trouve dans les phénomènes qu'une expression
équivoque." [1]
Or cette question, quant au système Perception-Conscience, court
dans toute l'œuvre, incessante et permanente, que ce soit dans
l'
Esquisse, ou dans
L'interprétation des rêves
[2], comme dans
L
'Abrégé de psychanalyse.
Ceci fut souvent
abordé, mais essentiellement du côté des contenus de la
pensée freudienne, de ses emprunts et ses concepts propres. Nous
souhaitons l'approcher sous l'angle des processus psychiques, dont Freud donne
de très nombreuses indications au fil de ses textes, voire dans
l'ordonnancement même de ceux-ci, en ne traitant directement cette
question qu'en de très rares occasions.
Car une lecture
diachronique révèle que le mode même de construction et
d'ordonnancement des textes freudiens obéit à ce processus
psychique (de l'accession d'une perception à la conscience) et son
déterminisme qui, dans l'après-coup des années vingt
recevra sa pleine théorisation (pourquoi 1920 ? et pourquoi
dès lors la levée des cryptomnésies ? Aurait-elle
à voir avec la seconde topique ?). Effet de "l'exigence interne de
l'objet inconscient" en Freud qui oriente l'évolution même de la
pensée, tel que l'énonce Jean Laplanche
[3] et celui
donc de l'effet de cryptomnésies en ce qu'elles sont
déterminantes, pas tant de contenus représentatifs, que de
processus de pensée et de perlaboration propre à un
"crypto-Freud" ; l'intérêt étant, pour nous, d'en
repérer le destin technique comme théorique : pourquoi, par
exemple, certains auteurs on "leur" Freud, celui d'une période
délimitée, voire, pourquoi parle-t-on encore "de" l'inconscient,
au singulier sinon avec majuscule, quand Freud rappelle dans son
Abrégé de psychanalyse l'existence de trois
inconscients ?
A ne point se saisir du mouvement du texte, mouvement
qui fait œuvre certes, mais qui est peut-être bien plus important que
le contenu du texte, l'on court le risque d'objectifier, de produire des objets
de savoir, des objets-écrans. Wladimir Granoff
[4], en son
séminaire
Filiations, rappelait, qu'avec la mort de Freud
disparaissait aussi et surtout la visée déterminant
l'œuvre ; dès lors le danger est qu'il ne reste qu'un objet,
fut-il
Werke, œuvre, s'offrant à la maîtrise dans la
séduction d'un savoir. Il s'agit de ne point perdre de vue cette
visée pour notre propre compte, pas plus que d'ignorer le "chemin"
qu'elle put emprunter. Deux dimensions donc, visée et chemin, intimement
mêlées, mais aux effets fort différents sur et pour celui
qui emboîte le pas du prédécesseur.
Si la dimension de
"visée" est assez connue, bien que chacun en aie sa lecture, ce qui
après tout est recommandable, celle du "chemin" est bien plus obscure
dès lors que l'on quitte le refuge de la biographie et de
l'événementiel : car il ne s'agit pas de s'instaurer lecteur
externe d'une vie, position qui n'est pas exempte de transferts, bien au
contraire, mais de tenter de suivre un fil, cet obscur guide intime du marcheur
qui, tel le fil rouge d'un fameux cordage marin
[5], donne
cohérence et consistance au "chemin" et donc au cheminement d'une
pensée. Chemin, visée : si nous insistons sur cette
dimension, c'est parce que nous avons la "conviction" qu'une telle
pérégrination, telle celles de Moïse ou de Vinci, figures
pérégrinantes par excellence, dans l'œuvre freudienne, et son
effet de migration interne, sont un des éléments fondamentaux de
la formation du psychanalyste comme de son acte.
Aussi n'est-ce point
étonnant si bien des penseurs, dont la longue existence leur permis de
faire œuvre, soulignent l'importance du chemin. Par exemple, aux derniers
temps de sa vie, alors que se dessinait la publication intégrale de son
œuvre, c'est en ces termes que Martin Heidegger trace un en-tête au
projet
[6]:
"
Wege - nicht Werke" : des chemins - pas des œuvres.
Et, moins encore :
Arbeit ! Mot d'ordre, donc,
figuré par le court texte "Un chemin de campagne"
[7]. En cela, le
philosophe est dans la lignée des plus anciens, qu'ils fussent sages du
Tao ("chemin", ou "Voie"
[8], mais en
tant qu'il ne dit pas son nom ni même ne peut et ne doit être
nommé) ou encore Platon (celui du
Timée
[9] et de la
"Cause errante"). Car, et nous le savons bien, c'est le cheminement, en tant que
pérégrination, qui est formateur. Mais en quoi ? Pour
l'instant, nous poserons qu'il n'y a pas de différence entre le chemin,
le parcours d'un penseur dans son œuvre, et celui de la perception vers la
conscience. La pérégrination de l'une est celle de l'autre.
A notre tour, nous souhaitons inscrire ce mot d'ordre, "des chemins", comme
guide d'un parcours des textes freudiens, ce qu'après tout Freud à
sa façon indique, par exemple lors du second avant-propos aux
Études
sur l'hystérie, en 1908 :
"Le meilleur conseil (...) suivre la
voie que j'ai moi-même parcourue." [10]
Il ne s'agit donc pas de recenser les emprunts ou les points d'appui que Freud
put faire à divers moments de ses élaborations, c'est-à-dire
des contenus, cela ayant été largement étudié. Notre
approche souhaite s'en différencier en tentant de saisir d'une part,
le crypto-processus psychique de et en l'homme Freud inventant l'analyse en
lui, et d'autre part, le trajet qui crée l'analyse et l'analyste.
Car si l'on opère une lecture diachronique du texte freudien, c'est-à-dire
attentive à son mouvement propre, historique, l'on peut être saisi
par la perception d'un fonctionnement : une crypto-méthode, ou mieux
encore un crypto-processus de pensée, qui parcours et organise ces textes.
Résultat d'une lecture qui relève donc, non pas d'une attention
à, ou d'une recension de contenus, d'objets-concepts, mais d'une écoute
du mouvement de cette pensée qui, en son trajet, dévoile une structure
que l'on pourrait décomposer en trois temps tel que Freud l'a élaboré
de plus en plus clairement à partir de 1925 :
- le surgissement et l'accueil de l' "idée spontanée" (
Einfall),
incidente, et sa conséquence : le rejet par négation, ou
la réception selon un jugement d'attribution. La question freudienne
étant ici celle de l'origine, du lieu de provenance de
l'Einfall,
et de ce qui surgit.
- puis un temps de perlaboration (
Durcharbeitung) selon une exposition
(
Darstellung) en une "mise en scène, en jeu ou en œuvre"
de l'idée attribuée et de l'épreuve de la réalité.
- enfin, l'opération du jugement d'existence qui mène, soit à
un renoncement, soit à une affirmation (
Bejahung) et la possibilité
de symbolisation et de théorisation.
L'effet, l'effectivité (
Wirklichkeit -
voir infra) de ce
processus global d'affirmation est le déplacement du sujet, de sa place
même (
Entstellung, au sens second indiqué dans le Moïse).
Or Freud n'a cessé d'indiquer, au fil de son texte, les éléments
et les élaborations successives de ce processus de pensée ;
jalons, dans une première période, cryptomnésiques, puis
de plus en plus différenciés, théorisés.
Nous soutenons que ce trajet/processus est celui de la formation du psychanalyste :
le trajet psychique de l'homme Freud est le trajet même de la formation
du psychanalyste, la technique étant l'effet déposé, le
précipité de ce mouvement. Celle-ci ne peut donc pas n'être
qu'un "outil" qu'il y aurait à acquérir, et qui répondrait
d'une "exigence externe" (
Forderung), mais bien l'effectivité
d'une perlaboration de "l'exigence interne" de l'objet inconscient et de sa
course.
De même, modèle du processus psychique ou/et scientifique :
en 1912 dans
Totem et Tabou [11],
puis l'année suivante dans "L'intérêt de la psychanalyse"
[12], Freud, sans doute inspiré
des écrits ethnologiques et anthropologiques qu'il a beaucoup parcouru
en cette période, insiste sur les trois systèmes de pensée
- ou conception du monde,
Weltanschauung - que l'humanité a produit :
une conception animiste ou mythologique, une conception religieuse, une conception
scientifique. Il ne s'agit pas là d'un simple constat historique, mais
bien de l'évolution de la pensée humaine qu'il va reprendre sur
un plan phylogénétique, avant de la rabattre sur le plan ontogénétique,
en tant que dépôt de cette phylogenèse portée par
la langue. Mais c'est aussi une indication quant à la clinique, comme
arrêt du processus psychique. Ces trois temps de la pensée sont
ceux même de la vie psychique (
voir le travail de deuil) et le
modèle de la cure type : passage des contenus animiques vers les
processus psychiques qui nous régissent, soit un "au-delà des
représentations" (expression que nous devons à J. B. Pontalis)
et ainsi la question du "transfert infini"
[13].
Mais c'est aussi la direction vers un "animisme scientifique". La psychopathologie
serait alors la résultante de modes d'arrêt, de fixation de ce
processus psychique.
Dans une première partie, nous nous intéressons à quelques
cryptomnésies chez Freud afin d'en repérer la pesée et
le destin dans ses modes de perception et de pensée, comme en ce qu'elles
peuvent déterminer la visée freudienne, ou du moins en indiquer
une certaine orientation. Ceci permettrait de saisir, d'entrevoir que l'ensemble
de l'œuvre est une perlaboration de certaines cryptomnésies vers
une affirmation ou un renoncement : ce qui fait du texte l'exemple même
du processus d'affirmation dans le système Perception-Conscience.
Puis, nous aborderons plus précisément ce processus d'affirmation,
celui de la
Bejahung, que Freud élabore très précisément
en 1925 en son texte sur "La négation" : cela pourrait paraître
paradoxal, mais en fait révèle indissociabilité de l'affirmation
d'avec le fantasme et ses formules de contradiction et de négations des
perceptions. Ce processus d'affirmation est ce qui mène soit à
un renoncement face à l'épreuve de la réalité, soit
à une affirmation en conscience, une reconnaissance : "là
où ça était, je est advenu", au sens de la connaissance
dans l'inconscient. Mais, au-delà de ce processus, une des conséquences
en est le déplacement même du sujet.
Enfin, nous tenterons d'appliquer cette compréhension de l'affirmation
à la question de la reconnaissance des trois inconscients, en en suivant
le mouvement perlaboratif de Freud, qui est le parcours que nous faisons ou
avons à faire. Cheminement qui nous enseigne aussi certaines choses quant
aux lieux mêmes de notre écoute, puisque la question du système
Perception-Conscience y joue à plein, tant du côté du patient
que de l'analyste. Ce parcours viendrait ainsi indiquer quelque chose quant
à nos "crypto-Freud" personnels, soit nos lieux de fixation à
un temps de l'œuvre et non à la globalité du trajet, ce qui
pourrait déterminer un type d'écoute, ou du moins le révéler.
Ceci s'illustrerait, par exemple, de l'emploi bien plus fréquent de la
première topique, plutôt que de la seconde.
Ainsi, lire Freud n'est pas tant affaire d'y faire retour comme spécificité
d'une psychanalyse "à la française", mais bien le lieu de la mise
en chantier, sans cesse, du travail de perlaboration et du processus d'affirmation,
en chaque lecteur, de ses perceptions, d'une épreuve de réalité,
et de la reconnaissance consciente de ce qui l'anime.
[1] Freud
S., "Le moi et le ça",
OCF-P., XVI, PUF 1991, p.
260.
[2]
Voir par exemple dans le chapitre VII la section II sur "la
régression",
Interprétation des rêves, p. 453
sq.
[3]
Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Les
empêcheurs de tourner en rond, 1993, p.
7.
[4]
Granoff W.,
Filiations, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p.
34.
[5]
Métaphore de Goethe, in
Les affinités
électives : à la manière des câbles de la
marine britannique, un fil rouge lui est intimement incorporé pour
signaler son appartenance à la Couronne, fil qu'on ne pourrait
détacher sans défaire l'unité et la solidité des
câbles.
[6]
Rapporté par Boutot A., in
Heidegger, coll. "Que sais-je?", Paris,
PUF 1989, p.
17.
[7]
Heidegger M., "Le chemin de campagne" (
Der Ferweld),
Questions III
& IV, collection Tel, Gallimard
1990.
[8]
Cf, par exemple, Lao T'seu,
Tao Te King, Paris, Gallimard
1967.
[9]
Platon,
Timée, ( 48-b ), Garnier-Flammarion, 1969;
voir
infra, le chapitre sur "La cause
errante".
[10]
Freud S., p. XII de l'avant - propos à la seconde édition des
Études sur l'hystérie, Paris, PUF
1971.
[11]
Freud S., Gallimard 1993, p.
191.
[12]
Résultats, idées, problèmes, I, PUF 1984, p.
209.
[13]
Pontalis J. B.,
La force d'attraction, Seuil 1990.