
Pour peu que l’on «
reprenne ses
esprits », tout cela semble bien curieux : il y aurait donc
un état très particulier où notre
je quitte
l’abris de son
moi, sortie qui s’accompagne
d’
échauffements à l’image d’une navette
spatiale entrant dans l’atmosphère... Il y aurait donc une sorte de
porte par où le
je s’échappe...
pour entrer
dans un autre univers, celui de la rage
...
Pour
d’autres, le
je serait la porte elle-même, au point de
dire : «
Il est sorti de ses
gonds ! »
Là aussi, si l’on y pense, cette
assertion tendrait à dire que le
je qui ainsi
s’échauffe dans l’atmosphère extérieure au
moi, est d’habitude bien tenu ou arrimé par quelques gonds.
Quelle drôle de créature que ce
je qui, n’étant
plus tenu en laisse par le
moi, n’en ferait qu’à sa
tête – qu’il n’a d’ailleurs pas ou plus !
Ainsi que le dirait le
moi, par exemple celui d’Arthur Rimbaud
,
vraiment, « Je est un autre ! »
Voici donc des
représentations spatiales ou géographiques d’une sorte
d’ex-stase.
Mais, en quittant notre
moi, la dite sagesse
populaire indique que l’
on perd l’esprit. Voyage qui
dès lors ne peut se faire qu’en ayant forcément
perdu la
tête, ce qui indiquerait que le
je est en lui-même sans
tête et sans esprit, ceux-ci étant dès lors
propriétés du
moi. Pauvre
je ! Mais cela
sous-entend aussi que le
moi est un lieu froid ou de refroidissement, et
s’il garde bien le
je, du coup on «
garde la
tête froide » et ainsi ses esprits. Mais cela sous-entend
aussi qu’au-dedans il y a du froid, et que cela est bien, par opposition
à l’extérieur où il y aurait du chaud. Cette
frontière entre chaud et froid est bien connue, c’est aussi celle
qui sépare le Corps de l’Esprit. Et seul le
je pourrait la
traverser.
Remarquez, cela se dit pour tous les affects, selon
l’inépuisable antienne qui veut que la tête n’abrite
que de l’esprit, certainement pas des affects attribués, eux,
à quelque autre basse partie du corps (basse en ce qu’elle est sous
la tête) : cœur, nerfs, humeur ou bile, ou encore tension et
fatigue, voire attribués à des influences externes : le
stress, notion confortable accueillant dans son giron tous les maux, les autres
– un enfer paraît-il – ou l’alcool, le boulot,
etc.
Humeur ou bile, rouge ou plutôt noire, bien sûr,
étant imaginées comme influx ou liquides, il va dès lors de
soi, dans une pure logique langagière, de dire :
«
Ça déborde ! », phase qui suit
celle où «
ça gonfle ! ». Sans
ça, tout irait si bien... De telles expressions, si l’on
reste dans cette logique populaire, seraient donc des paroles du
moi
constatant qu’il y a trop de corps massé à sa
frontière, qui ainsi menace ruine, ou bien, qu’il en redoute
l’invasion.
Mais ici, nous sommes dans des représentations
disons « marines » qui font de la colère une houle en
formation, qui se lève, bouillonne («
je
bous ») et
gonfle, avant la
tempête (voir
l’ancien verbe
tempêter) avec laquelle, en effet, ça
déborde les digues de l’esprit et du
moi. Et la
tempête, outre les digues, de faire aussi «
péter les
plombs », sans doute un équivalent des gonds
précédents, emportant au loin notre pauvre
je sans plus de
défenses que fétu de paille. Et lorsque les flots du tumulte
s’apaiseront, et qu’ainsi sans doute le
je
réintégrera enfin son
moi, ses esprits ou sa tête,
toute cette aventure se résumera en un :
«
j’étais dans un état second ».
Bien sûr, c’est encore le
moi qui sans aucun doute fait faire
ce constat, signifiant par-là qu’il n’y avait plus
d’esprit et seulement du corps, ce lieu où, logiquement, il
n’y a pas d’esprit puisqu’il n’est pas la
tête...
Voici d’étranges découpes ou de
frontières bâties sur l’idée d’un esprit froid
et d’un corps tendant à l’échauffement, faisant de
l’esprit ou du
moi une sorte de digue, d’écluse ou de
bassin de refroidissement. Gardons la tête froide face à
l’échauffement des sangs. Ou face à l’autre qui
«
me chauffe ou
m’échauffe ».
Laissons maintenant ces
quelques exemples d’expressions langagières : elles nous
montrent avec insistance que la colère est en tous cas sans liens avec le
bon esprit, celui qui ne s’échauffe pas, qui reste froid, mais
qu’elle aurait tout à voir avec le corps, ce sans esprit, voire la
tripe, le bas étage. Quant à ses sources, ce sera soit ce
qu’il y a de plus
nature chez l’humain (humeur, hormone ou
bile, nerfs), c’est-à-dire des causes que l’esprit ne peut
atteindre, soit des causes plus externes comme le stress, la lune ou les vers,
ou encore des mouches qui piquent, ce qui est assez curieux : une mouche
– inconnue –
me pique, et voilà que
je pique
une colère !
Il devient ainsi compréhensible que la
civilisation et ses visées éducatives s’opposent à la
colère, l’endiguent – de même pour tout autre affect.
Et cela dès le plus jeune âge, car à peine nourrisson, le
petit humain ne se prive pas de colères bien rouges et
sonores.
Mais quelle en est l’origine, la source ? On ne
peut se contenter de réponses du style « reste
d’animalité en nous ». Ou encore, une question de
« constitution congénitale » qui, telle une
fée, ferait que dès la naissance, des êtres sont placides ou
flegmatiques là où d’autres sont colériques, sanguins
et « soupe au lait »... Nous trouvons aussi des explications
qui nous disent que le niveau d’esprit, c'est-à-dire de culture, ou
le degré de civilisation, en seraient la cause : plus on est rustre
ou frustre, plus on est brute, c'est-à-dire plus près de
l’animalité et donc de la colère. D’autres
explications, se voulant plus psychologiques, font de la colère une
simple réaction à la frustration. Voilà un schéma
bien mécanique où le terme de frustration ne fait que remplacer la
mouche qui pique.
Avant de poursuivre plus avant, une fable
d’Ésope (« La mer et le naufragé »)
pourrait ici nous servir.
« Rejeté sur la côte, un
naufragé recru de fatigue s’était endormi. Peu après,
il revint à lui ; voyant la mer, il lui reprocha
d’enjôler les hommes par son air tranquille, pour se
déchaîner furieusement et les exterminer dès qu’elle
les avait accueillis. Alors la mer prit l’apparence d’une femme et
lui fit cette réponse : « Homme, ne t’en prends pas
à moi, mais aux vents : car pour ma part, je suis naturellement
telle que tu me vois à présent ; ce sont eux qui
m’attaquent par surprise, m’agitent, et me rendent
furieuse. »
La morale d’Ésope indique ceci :
« De même, nous ne devons pas rendre responsable d’un
crime ses exécutants, lorsqu’ils ne sont que de simples
subordonnés, mais bien les chefs auxquels ils sont
soumis. »
L’esprit serait donc à l’image de la
mer, une surface de nature calme, que quelques vents malsains viendraient
agiter. Reste à comprendre leurs intentions.
Hans Blumenberg a
prolongé la fable d’Ésope, prenant la défense des
vents, puisque le naufragé ne peut que tourner son accusation vers eux,
la mer s’étant mise sur un pied d’égalité avec
la terre ferme en une argumentation physique. Les vents auraient pu
dire :
« La mer n’est pas comme la terre. Quand nous
nous jetons sur celle-ci, elle ne bouge pas. Pour qu’elle bouge, il lui
faut l’intervention du maître des tremblements de terre. Si la mer
ne se montrait pas docile avec nous, il n’y aurait pas de vagues ni de
naufrages. »
Mais alors, qu’est-ce qui peut rendre si
docile la mer ? Qu’est-ce qui peut rendre l’esprit – ou
le
moi – si docile à l’influence des
vents ?
Renversons un peu les choses, pour voir où cela
nous mène, en se demandant : «
Et si la colère
était, ou avait, une fonction psychique ? »,
espérant par-là qu’une telle question puisse surprendre.
C’est-à-dire que la colère ne serait pas
étrangère à l’esprit, non pas une manifestation du
corps contre le
moi, mais serait bel et bien une production de
l’esprit...
D’emblée, un contre-argument
s’impose : la colère s’éprouve physiquement, les
muscles se tendent, le pouls s’accélère et les sangs
s’échauffent, le regard s’absente ou brûle, le pourpre
vient aux joues et la sueur au front : rien de plus physique que cela,
comme tous les affects d’ailleurs. Certes, la manifestation engage le
corps. Mais cette réaction, car cela en est bien une – à ne
pas confondre avec la source -, répond à quelle action ? Quel
vent ?
Prenons un exemple quotidien : si je demande
« où as-tu mis mes chaussettes », il me sera
répondu, au pire, « à leur place ». Ce qui
peut m’agacer si, déjà, j’accumule en moi un certain
taux d’irritations envers mon interlocuteur.
Mais plus efficace
encore, et cela tient à un petit mot : « où as-tu
encore mis mes chaussettes ? » Et de
m’étonner de la rage subite de mon interlocuteur qui m’envoie
promener,
moi, mon
je, et mes chaussettes... En parfait cynique,
je peux attiser un peu plus les braises avec des « je ne vois pas
pourquoi tu te mets dans cet état », masquant que c’est
moi qui mets dans cet état, pire un : « de toutes
façons, on ne peut jamais rien te dire »...
Cet
intéressant exemple de communication humaine nous indique ceci : si
la réaction de colère est bien une manifestation physique et
motrice, elle est avant tout une fonction psychique qui clame un
« non ! ». Un « non » qui vient
protéger d’une attaque, défendre telle une muraille un
espace interne quand un autre fait l’intrus, et vise ainsi à
l’expulser, parfois
manu militari. La colère repousserait
donc un intrus, en une sorte de réaction réflexe, première,
contre une menace à laquelle il n’est pas question de se soumettre
ou de s’aliéner.
C’est bien un
«
non », dont la force est proportionnelle à
la menace.
Et il est remarquable qu’un des tous premiers mots chez le
petit humain est « non ! »
Or, ce
non ! est une affirmation, celle de mon existence, de mes limites ou
frontières, affirmation qui est celle qui compose cette fameuse
« confiance en soi » ou « la force de
caractère » qui devient une quête presque impossible,
comme le Graal, si je ne dis jamais « non ». Et nous
connaissons tous cette difficulté de le dire, ce mot simple, et nous
voici accumulant en nous irritations et contrariétés, qui,
atteignant un certain seuil, nous font exploser : la petite goutte qui fait
déborder, les éclusent (du
moi) cèdent sous la
pression et un raz de marée emporte le
je. Ensuite, calme plat,
à l’instar d’une décharge orgastique.
La
colère serait ici une mesure de sécurité, un moyen de
décharger les tensions (dites nerveuses) selon le modèle de la
soupape de sécurité des autocuiseurs. Sauf qu’ici, au lieu
de laisser progressivement échapper les
vapeurs, la soupape est
bouchée, ce qui mène à des explosions
cycliques.
Que faire ?
Observons plus avant. La
colère a aussi un autre destin possible, s’exprimant sous une autre
forme que celle de la crise et possédant une fonction importante,
à l’unique condition qu’elle soit : sublimée. Je
dois faire impasse sur le trajet et les mécanismes de cette sublimation
pour me contenter d’en décrire un résultat observable, parmi
d’autres.
Elle devient un moteur de la pensée, ce qui semble
paradoxal au vu de ce qui précède. Combien d’auteurs ont
écrit leurs plus belles pages, les plus inspirées, en
réaction contre un autre ? Einstein aurait-il eu les mêmes
pensées si Planck ne s’y opposait ? Et vice versa, bien
sûr. Sans les Sophistes, Platon aurait-il été si
inspiré ? De même, la force du mouvement des Lumières
européennes, et l’essor des sciences, doit beaucoup à son
opposition farouche aux dogmes chrétiens. Etc. Ce ne sont que des
spéculations, mais elles méritent réflexions.
La
colère ainsi sublimée serait un moteur de la pensée (une
crise suscitant un dégagement, une désaliénation –
voir le «
Sapere Aude ! » de Kant - ), une
énergie nécessaire à la pensée, venant ainsi
rejoindre l’énergie d’Éros comme source du penser
ainsi que Platon nous l’a montré, et à quoi faudrait-il
ajouter encore l’angoisse, qui, elle aussi, fait penser et créer.
Comme quoi les affects ne sont pas forcément ce qu’on en dit... ni
à supprimer, selon un certain discours médical.
Si
éducation et civilisation nous interdisent l’expression de la
colère, et l’on en voit les conséquences psychiques –
mais je ne défends pas son état, on peut dire
non
très doucement mais de façon affirmée – la
société nous offre des voix de décharges de nos stocks de
colère refoulée. Car la colère de groupe n’est pas
interdite, elle est seulement canalisée dans des rituels de
débordements : le stade, les manifestations, le racisme national
(envers toutes formes d’étranger) et surtout la guerre. Cette
colère de masse nous montre en passant qu’éducation et
civilisation n’ont rien endigué.
Alors, la colère
contre l’ennemi désigné devient normale. Il est normal de
perdre tête et esprit tous ensemble et ceci, ce qui est étonnant,
pour le bien du corps (de la Nation).
Parfois, lorsque les
je sont
en guerre, il leur arrive un peu d’esprit ou de
moi. Si Rimbaud
avait écrit son fameux «
Je est un autre »
lorsqu’il était poète en France, on oublie trop facilement
que, devenu trafiquant en Éthiopie, il écrivit :
« Qu’est-ce que
je fais
là ? »