Joël Bernat
Drogues : et nous serons comme des dieux ![1]
La fonction psychique du stupéfiant[2]
(Conférence faite à la journée du CERCI sur les drogues,
au Centre International des Langues de Nantes, le 24 Mars 2007)
« Je comparerai ces
deux moyens artificiels,
par lesquels
l’homme exaspérant sa personnalité crée,
pour ainsi dire, en lui une sorte de
divinité. »
Charles
Baudelaire
[3]
« De
nouveau vous nous approchez formes
vacillantes
Qui
naguère vous êtes précocement offertes à ces regards
encore
troubles
Tenterai-je cette
fois encore de vous saisir et de vous
fixer ? »
Goethe,
Dédicace du
Faust
1ère partie :
Il y a des thèmes de
la vie humaine bien difficiles à aborder : car,
immédiatement, nous sommes aux prises avec les
prédéterminations et le parasitage des discours culturels et
l’ordre moral. Si l’on veut néanmoins comprendre quelque
chose dans ces cas-là, c’est au prix d’un effort, celui de
tenir à distance cette morale et de tenter de s’exiler de notre
culture, afin de préserver une approche, sinon
« scientifique », pour le moins
« neutre », c’est-à-dire le plus vierge
possible d’a priori.
La
« drogue » – terme moderne -, ou
l’expérience hallucinogène, ainsi que la sexualité,
sont de beaux exemples de ces thèmes toujours
« tabous ». Alors, comment se défaire du
pré-pensé moral sur ces questions ?
Un outil me semble ici bien efficace, celui
de la « conscience historique », car, ce
qu’aujourd’hui nous nommons « drogue » a de tous
temps existé et dans toutes les cultures. Alors, je vais rapidement vous
rappeler quelques petits éléments pour notre
réflexion[4].
Apports de la Science Historique
L’usage de
« drogues » existe en effet depuis la nuit des temps, aussi
bien dans le monde humain que dans le monde
animal[5]. Les traces écrites
nous enseignent que dès la plus haute antiquité, l’opium
était utilisé en Egypte comme en Chine, et le haschich en
Mésopotamie.
1 – Mais c’est dans l’Antiquité grecque que deux substances vont
prédominer : l’opium et le vin. Et ce que nous pouvons
déjà relever est la séquence suivante :
- les drogues sont d’abord le secret
des dieux, supposés tirer leurs puissances de quelques
mystérieuses préparations :
l’ambroisie[6], qui
remplaçait la nourriture solide, et le nectar qui
remplaçait le vin, deux substances imaginées comme source de
l’éternité des
dieux ;
- jusqu’à ce que
les humains s’emparent de ces principes d’abord à des fins
religieuses, puis médicales, et enfin personnelles.
Cette séquence se retrouvera
systématiquement tout au long de l’histoire. Ce qu’il faut
retenir est la quête universelle et millénaire d’une
substance qui serait panacée[7],
c’est-à-dire remède universel ou pilule du
bonheur.
Par exemple, contre le
choléra, il fut un temps où la réponse grecque était
celle du sacrifice, dans un premier temps celui d’un jeune homme, puis,
par la suite d’un bouc que les grecs nommaient : pharmakos,
dont le rôle d’émissaire était comparable à
celui des hébreux. Ce sacrifice du pharmakos était bien
sûr un rite religieux, sensé opérer une katharsis – ici au sens de purification – qui devait apaiser la colère
divine et suspendre l’épidémie pensée comme punition
envoyée par les dieux : le sacrifice d’un pur afin de purifier
la Cité impure[8].
Avec la découverte du pavot et donc
de l’opium, la médecine apporta une révolution dans les
mœurs dans la mesure où, pour contrer la colère des dieux,
l’opium suffisait par lui-même et permit le passage du pharmakos au pharmakon[9], ce dernier
opérant, lui aussi, une katharsis, mais ici au deuxième
sens du terme, celui de
purgation[10]. Transformation qui
est aussi le passage, très classique, du sacré au profane, du
religieux au médical, ou du divin à
l’humain[11].
Hippocrate
prescrivait donc l’opium aussi bien contre le choléra que
l’hystérie, et passe d’ailleurs pour le créateur du
terme opium : opei mekonos, ce qui signifie « jus de
pavot »[12].
Héraclite de Tarente, médecin de Philippe de Macédoine,
prescrivait ce jus contre toutes les douleurs. Quant aux célèbres
médecins du Temple d’Esculape, ils servaient une boisson
particulière au malade puis lui demandaient, le lendemain matin, de
raconter son rêve : et de l’interprétation du rêve
découlait le diagnostic et le traitement de la
maladie.
Pour le peuple, toujours plus
religieux que les médecins de cette époque, le pavot était
associé à Déméter, déesse de la
fécondité : ainsi les femmes sans enfants portaient des
broches de fleurs de pavot dans l’espoir de devenir
fécondes[13].
D’autres
substances étaient employées notamment dans les
cérémonies religieuses, telles que l’ergot du
seigle[14], l’orgê qui produisait des transes qui, selon les
Mystères pratiqués, menait aux orgies et s’achevaient en
orgie d’orgasmes ; ou bien menait à la
révélation
(apokalupto[15]) par exemple
lors des Mystères d’Éleusis ; c’était
aussi la substance qui inspirait la Pythie, jeune fille toujours vierge, elle,
afin de prouver que sa parole est pure, soufflée, inspirée par les
dieux.
Souvenons-nous qu’il y avait
alors deux types de médecine à cette
époque :
- l’une, qui
était reliée à Hermès et qui se pratiquait dans les
temples, comme par exemple à Épidaure, utilisaient les drogues
dans le but d’entendre une parole divine ainsi délivrée par
la bouche du consultant et révélatrice de la nature du
mal ;
- l’autre, qui était
reliée à Apollon et dont le représentant le plus connu est
Hippocrate, utilisaient les drogues comme pharmakon, et c’est le
médecin qui révélait la nature du mal. Cet homme fut un des
premiers à différencier le mal physique du mal moral,
c’est-à-dire à dissocier le divin (comme source de
tous les maux) de l’humain (comme lieu de tous les
maux).[17]
Et puis, il y avait le vin, cadeau vengeur de
Dionysos – Bacchus, que célébraient les
Dionysies[18] après les
vendanges : on y buvait du vin bien sûr, mais aussi une bière
mélangée à des baies de lierre qui sont toxiques, mais
hallucinogène à faible
doses[19] (de même que
l’amanite tue-mouche[20]). Ces
boissons produisaient donc, chez les participants, une mania,
c’est-à-dire une folie délirante individuelle
(d’où le nom de mainades ou ménades, futures bacchantes romaines[21]),
puis une panique, c’est-à-dire une folie collective qui
amenait à la dissolution des lois de la
Cité.
Eschyle, dit-on, était
ivre en permanence et Homère stimulait son inspiration avec ce jus
fermenté. Quant à Aristote, il reconnaissait au breuvage un
pouvoir essentiel, celui de produire une aphobia,
c’est-à-dire la suspension de la peur de penser, condition
essentielle du génie[22]. (Il
nous fit remarquer en passant que tous les grands dialogues de Platon se
tenaient à la sortie d’un
banquet...)
Il y a, en fait, une
opposition ou séparation entre les drogues et le vin, et ce dernier
gardera toujours un régime légal à part et ne sera
pratiquement jamais, comme les autres drogues, une prescription de la
médecine officielle (mais une auto-prescription surtout chez le
pauvre[23]). Il porte, à sa
façon, la trace de son origine dionysiaque en tant que source de
dissolution des lois sociales (la panique), donc de
violences.
2 – Avec les
Romains, priment toujours le pavot et la vigne. Et d’ailleurs, depuis la Lex Cornelia, toutes les substances sont autorisées sauf si elles
tuent. Ainsi Marc Aurèle prenait tous les matins une grosse noix
d’opium dans du vin chaud. C’est l’Etat qui contrôlait
le prix de l’opium et en l’an 312, 793 boutiques étaient
officiellement reconnues à Rome, ce qui, soit dit en passant, rapportait
15% des recettes fiscales de l’Etat.
En
revanche, l’alcool était critiqué dans la mesure où
il était une source de violences et fut donc sujet à
répression ainsi que le culte de Bacchus qui y est lié. Par
exemple, le Consul Spurius Portumus, pour l’année 186 av. J.C.,
avait dénombré 7 000 morts liées à l’usage du
vin. Ce qui vient accentuer l’opposition entre drogues et vin (et peut
être aussi le fait de la non classification du vin dans le registre des
drogues).
3 – Si chez les
Grecs et les Romains, certaines substances avaient un pouvoir de
révélation, le Christianisme va inverser plusieurs choses :
- la révélation ne peut plus
être une expérience individuelle mais se doit d’être
une révélation collective selon une parole écrite et
énoncée par un
dieu[24] :
révélation à admettre, et non plus à
découvrir ;
- le Christ inverse
les signes de par l’effet même de la symbolisation : plus
d’orgies mais l’abstinence, plus de banquets mais le jeûne, et
Bacchus deviendra la représentation du diable (qui pousse aux orgies et
aux festins, c’est-à-dire au péché) alors que son jus
deviendra pur et sera symbole de sang sacrificiel et
salvateur ;
- le pharmakon devient hostie ou agneau pascal : c’est-à-dire qu’il
garde ses qualités de sacrifice et de purgation ou
rédemption ;
- quant aux
prières, le jeûne ou la foi mystique, ils remplaceront les
substances de la révélation, et la transe mystique
perpétuera l’expérience individuelle de
révélation, sauf que celle-ci est
pré-codée ;
- la
souffrance morale et celle de la chair opèrent des katharsis au
sens de la purification en lieu et place de celle par l’opium, dont
Charlemagne fera une œuvre de Satan.
Le
discours actuel est en partie l’héritier de ces
renversements.
Poursuivons. Très
vite nous aurons une chaîne d’association autour de ces plantes
hallucinogènes ou révélatrices, comme on veut, qui en tout
cas seront démédicalisées : les drogues sont des
figures de l’impur : luxure, sorcellerie, satanisme, etc.,
associées aux divinités pré-chrétiennes. Et bien
sûr, se forme, en opposition, une résistance, celle par exemple des
sabbats qui maintient l’usage des plantes et la glorification des chairs
contre la mortification. Et ce qui est à relever est que le savoir
antique a transité via les sorcières (qui étaient au
Moyen-Âge des médeciennes[25])
à la médecine. Bref, les signes furent inversés : les
drogues révèlent l’impur et non plus la quête de la
pureté. Exception, quand même remarquable, pour le vin, simple
péché.
Relevons en
passant que, autour du premier millénaire, le haschich fut utilisé
pour produire de supers soldats, par exemple les Haschichins (nom dont
dérive le terme d’ « assassins »), processus
qui ne cessera de se répéter dans les
armées.
C’est Paracelse qui
inventera le Laudanum[26],
qui sera le médicament quotidien de Richelieu, Louis XIV, Ronsard,
Goethe, Novalis, Coleridge, Byron, Shelley, Goya, Nietzsche,
etc.
Quant aux ivrognes, ils sont toujours
aussi mal vus, d’ailleurs, ils ne sont guères inspirés,
c’est la drogue du peuple ou de l’idiot : peut-être que
ce qui serait dangereux serait l’usage de drogues qui rendent
intelligents ? Donc, le vin est
permis...
4a – C’est
au XIXè siècle que quelque chose change radicalement, avec le
développement moderne de l’alchimie en chimie. Très vite, la
chimie du XIXè va elle aussi chercher la panacée,
c’est-à-dire la substance parfaite contre tous les maux. Dans ce
désir de science qui habitait le siècle, la conviction est
liée au fait que grâce à la chimie, on allait passer de
l’usage de plantes et donc de l’usage populaire de la Nature,
à une production bien plus élevée, scientifique et pure,
par l’isolation des principes actifs, c’est-à-dire en se
débarrassant de la gangue de la plante comme de sa gangue populaire ou
mystique (gangues qui feront retour dans les sixties), et ceci à
l’image du processus de civilisation pensé comme processus de
raffinage (l’homme civilisé est
« raffiné »...). Car jusqu’à cette
époque, les drogues sont des « produits naturels de la
Nature ».
Le principe de la
révélation quittait donc le religieux, et habitait
désormais la
Science[27].
C’est
ainsi qu’apparut en premier la morphine, dérivée de
l’opium. Elle fut très vite utilisée comme pharmakon,
aussi bien pour les soldats des guerres de Sécession ou
franco-prussienne, que par des individus comme Bismarck ou Wagner.
Ensuite apparut
l’héroïne, plus énergisante : en 1898, elle
était en vente libre et utilisée par exemple pour aider les
opiomanes à guérir de leur addiction... – comme plus tard
les héroïnomanes seront traités par la méthadone, qui
elle-même crée une addiction qui sera traitée plus tard par
quoi ? À suivre... -.
La cocaïne était apparue vers 1860, présentée
comme panacée qui allait vider les hospices de tous les
alcooliques : d’où la création de boissons comme le Vin Mariani ou le vin de coca.
Enfin, le vin est le véritable opium
du peuple, les autres substances ayant été toujours
réservées aux riches et autres élites artistiques,
politiques, etc., ce qui se perpétue. De plus, il garde le statut de
produit de la Nature.
4b - Outre
la chimie, le XIXè voit aussi naître la psychiatrie et donc la
libre découverte de la psyché et de ses mystères (libre,
par rapport aux interdits religieux de penser). Moreau de
Tours[28] partit du simple constat
que le haschich permettait de connaître le fonctionnement de
l’esprit (c’est-à-dire que l’on retrouve ici la
position grecque de la substance qui produit la révélation
interne) pour en faire un procédé d’investigation
scientifique[29] : c’est
ainsi qu’il créa le Club des
Haschichins[30] composé,
entre autres de Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Delacroix, Nerval,
Verlaine, Rimbaud, Hugo, Balzac,
etc.[31], en complément, si
j’ose dire, de l’absinthe et bien d’autres substances, autant
de variantes modernes de l’ambroisie et du nectar, et autant de nouvelles
muses ; ces groupes furent qualifiés
d’hédonistes.
Ces
expériences hallucinogènes inspireront bien des œuvres ou des
personnages : pour exemple, l’expérience de la cocaïne
servira à l’invention du Sherlock Holmes de Arthur Conan Doyle, et
au fameux Dr Jekyll et Mr Hyde de Robert Louis
Stevenson.
Expérience qui sera reprise
au XXè par un autre psychiatre, Henri Michaux, mais qui se poursuivra
dans le monde artistique – entre autres – avec le LSD et autres
champignons mexicains ; expérience dont témoigne certains
poètes tels que Gottfried Benn ou Georg Trakl, avec des destins
divers[32].
Nous
avons donc ici une tentative de faire révolution, au sens exact du terme,
c’est-à-dire de défaire le renversement opéré
par le christianisme : ainsi retrouve-t-on la drogue comme outil de
révélation et de religion personnelle contre la
révélation collective, imposée et
impersonnelle.
C’est au XXè que
se produit une autre mutation : en opposition aux pratiques de certains
individus, la notion de drogue va prendre un sens légal et moral,
où il n’y a plus trace de pharmakon ou de panacée
– sauf l’utilisation dans des phases terminales de maladies graves,
et ce, depuis peu. C’est-à-dire que la position religieuse est
reprise par les législateurs et les médecins, dans le cadre
d’une morale bourgeoise dominante.
1920
voit d’ailleurs paraître Phantastica[33], premier
ouvrage sérieux sur la question des drogues, écrit par un des
fondateurs de la pharmacologie moderne, le Dr Louis Lewin : ce n’est
que justice, après tout, puisqu’il s’agit de pharmakon. Mais la lecture de ce passionnant ouvrage nous instruit sur la
prodigalité de la Nature quant à la multiplicité de
substances psychotropes, c’est-à-dire panacées à
visée stupéfiante ou
hallucinogène.
Enfin, pour clore ce
parcours rapide de l’histoire, un dernier élément, afin
d’entrouvrir une autre porte. C’est dans les années quarante
que sera mis au point le LSD.25 par le chimiste suisse Albert
Hofmann[34], toujours selon le
même principe chimique : isoler la substance naturelle (ici celle de
l’ergot de seigle) de sa gangue. L’histoire du LSD reste une
illustration exemplaire du mythe de la « pilule – ou substance -
du bonheur ».
Mais ce qui est
remarquable est un des destins de l’invention : l’Us Army
Chemical avait pour but de produire des armes nouvelles, psycho-chimiques,
afin de frapper l’ennemi d’incapacité et d’effondrement
psychique passager. Les mêmes recherches furent faites en France sous la
rubrique « armes spéciales » comme en témoigne
une série d’articles du colonel Nardi dans les années
soixante[35]. Ce qui n’a rien
de nouveau. Par exemple, le Japon avait favorisé la consommation
d’opium par les Chinois en espérant pouvoir ainsi les dominer. Cela
se passait entre 1907 et 1937. Le Japon avait inondé
systématiquement les élites chinoises de morphine et de pochettes
d’héroïne à dix
sous.
Comme on le voit, l’usage
des drogues comme révélation « initiatique » a
longtemps été socialement bien intégré, non
seulement dans le cadre des
religions[36], du chamanisme ou des
sectes, au point même que certains anthropologues, comme Claude
Lévi-Strauss[37],
considèrent qu’elles ont occupé un rôle social central
et, nous ajouterons, pas seulement sous la forme de rites initiatiques ou rites
de passage (ce qui se perpétue aujourd’hui à
l’adolescence, mais sans cadre
symbolique).
Position des Sciences Humaines
Ce rapide survol
historique avait donc pour but de prendre conscience du champ de la question et
de se dégager des pensées toutes faites, quelles soient morales ou
culturelles, voire « scientifiques », afin de tenter une
approche la moins influencée
possible.
Il est temps d’aborder la
question « psy ». Et de se demander ce qu’un psy peut
faire de cette question, non pas en théorie, mais dans sa pratique. Mais
avant de commencer, il y a à se défaire de classifications
implicites et affirmer que le champ des substances dites
« drogues » est bien plus étendu qu’on ne le
pense spontanément : en effet, on retrouve là une sorte de
réflexe culturel qui donne à croire que ce qui est drogue est
toujours ce qui vient de l’étranger et non de notre culture (le vin
en est un bel exemple, n’étant jamais cité dans la liste des
drogues chez nous, comme le haschich chez d’autres) ou bien provenant de
substances artificielles.
D’autre part,
on va se retrouver assez vite empêtré avec la question de
l’addiction : est-elle liée aux substances mêmes ?
Si oui, les addictions au café, à l’aspirine ou aux
carottes, ferait de ces produits des drogues (ce qui est vrai pour certains).
Alors, la palette devient immense ! Dans le même sac : alcool,
tabac, thé, café, cacao, muscade, banane, tilleul, amanite
tue-mouche, opium, bétel, etc. Pour reprendre un constat de Louis
Pauwels[38], la drogue est la
seconde nature d’un quart du monde ! Je le cite : « Du
livre remarquablement documenté de Jean-Louis Brau, Histoire de la
drogue, paru chez Tchou Éditeur (1969), il ressort qu’un homme
sur quatre, dans notre monde, demande à la toxicomanie un remède
à la faim, à l’angoisse, une possibilité
d’évasion, un palliatif à la difficulté
d’être. Sans compter, dit Brau, les intoxiqués mineurs qui
demandent au tabac, au café, au thé une légère
excitation. On dénombre plus de 30 millions d’alcooliques
chroniques – je suis certain que ce chiffre a augmenté depuis
–, 300 millions de mâcheurs de noix de kola, de coca, de qât,
de bétel et de poivre. 300 millions aussi de fumeurs de cannabis (chanvre
indien, hachisch, kif), alors que près de 400 millions d’hommes
attendent l’euphorie de l’opium traditionnel et de ses
dérivés. »
À
ce constat s’oppose radicalement le portrait officiel du drogué,
portrait officiel et « scientifique » puisque statistique.
Un véritable portrait de pharmakos ! En effet, en 2003 et en France, le profil
standard de l’usager de drogue tel qu’on nous le donne est celui,
à 80 %, d’un homme, âgé en moyenne d’une
trentaine d’années, sans emploi et dont le niveau
d’études est inférieur au Baccalauréat. Il a une consommation
importante de tabac, de cannabis et
d’alcool, parfois d’opiacés (68%) et / ou de stimulants (60%). Son état de
santé est médiocre avec souvent des manifestations morbides
(dépression, perte de poids,
problèmes de peau, problèmes de dents,
etc.)[39]. Vous voyez que ce profil
est assez moralement orienté, donnant à croire que le toxicomane
n’est qu’un pauvre individu... et occultant totalement l’usage
de stupéfiants dans les
élites.
Tendance qui est
renforcée avec l’arrivée de la « nouvelle
psychiatrie » (américaine), avec laquelle la mode est à
la recherche d’un traumatisme, c’est-à-dire d’un
événement, ou encore d’un mauvais environnement familial
(comme traumatisme répétitif) : autant de causes externes qui
orienteraient vers l’usage de drogues. On trouvera toujours des exemples
pour soutenir cette thèse, bien que si un tel événement
semble déterminant dans un cas, il ne l’est pas pour cent autres.
Et les études épidémiologiques ne font que rarement des
recherches comparatives.
Cette orientation
est en fait un retour aux thèses religieuses : ce n’est plus
un sujet qui se cherche, mais c’est le diable qui détermine, prend
possession d’un individu ; bien sûr, aujourd’hui on ne
parle plus du diable de façon aussi directe, mais si son nom a
changé, le modus operandi est le même. Ce sera par exemple
le nom de « traumatisme » dont je vous donne
l’extraordinaire définition de la société
américaine de psychiatrie, en 1970 : c’est
l’événement en lui-même qui traumatise, quelque soit
le sujet. Voici donc le retour de la psychiatrie du XIXè
siècle.
Le sujet psychiatrique ne peut
donc que subir un événement, dont il tente de se soigner par un
mauvais pharmakon, dénommé drogue ; alors, la
médecine va lui en proposer un bien meilleur pour oublier son
traumatisme.
Sinon, la voie est celle
de la psychothérapie, mais c’est une voie bien
longue.
D’ailleurs, avec la
découverte du LSD[40] et son
application dans les psychothérapies des années 40 à 60,
l’on a cru avoir trouvé une substance qui pouvait enfin lever
très rapidement l’amnésie produite par les refoulements, en
introduisant donc l’expérience psychédélique dans la
cure. Cette période fut marquée par de nombreuses études
scientifiques.
Et il y eut des
témoignages, et bien sûr ceux de gens célèbres. Par
exemple celui de Cary Grant qui reconnaît, en 1959, qu’après
s’être cherché dans le yoga, l’hypnose et le
mysticisme, c’est en faisant une analyse sous LSD qu’il put trouver
rapidement la paix intérieure et la connaissance de soi. Ou encore, John
F. Kennedy selon Mary Pinclot, une de ses
maîtresses.
Une présentatrice de
la télévision américaine, fort célèbre
à cette même époque, avoua qu’après des
années de galère, elle put guérir fort rapidement de sa
frigidité grâce au même traitement.
Enfin, Aldous Huxley affirma qu’en une
prise, le bénéfice était équivalent à six ans
d’analyse[41].
Et
dans quelle ambiance ! Entendez
Michaux[42] :
« J’ai vu des milliers de dieux (...) Je vois
l’innommable. Immense monde. Transe érotique. Orgasme
métaphysique ... brisements, jouissances précipitielles en
avalanche ... cataclysmes de délectation, extase démoniaque
... »
La pilule miracle existait
donc et très vite se propagea, gagna les universités puisque les
portes de la connaissance avaient enfin trouvées leur
clef.
Mais il y eut deux séries, au
moins, de problèmes.
Le premier,
c’est que tout cela ne fonctionnait bien qu’avec des gens
« normaux »[43],
fort moyennement avec les névrosés, et pas du tout avec les
psychotiques ou les alcooliques.
Le second
problème fut que l’expérience psychédélique,
en quittant le champ cadré du médical, fut
récupérée politiquement comme outil et symbole d’un
mouvement s’élevant contre le système quel qu’il soit,
l’establishment, mouvement qui se dénommât
« contre-culture » et qui s’appuyait sur les textes
d’Herbert Marcuse[44] et
connût Thimothy Leary (psychologue) et Alan Watts (théologien)
comme leaders. C’est ce phénomène de société,
politique, qui amenât l’interdiction du LSD et sa classification,
non plus comme médicament (donc en vente libre et fabriquée par
les laboratoires Sandoz distribué sous le nom de Délysid),
mais comme drogue, à un moment où, selon les estimations, dix
millions d’américains la
consommait.
Et je relèverai un
troisième problème, qui lui est bien plus individuel. Passant dans
la consommation libre et générale, ce qui disparaît
d’un coup, c’est le cadre, le contexte bordant et contenant
l’expérience, comme dans le cas des Mystères d’Eleusis
ou des expériences de laboratoires menées par Hofmann. Cet aspect
du cadre est
important[45].
D’une
part, nous pouvons observer que si le contexte est riche,
l’expérience le sera plus facilement, mais si ce contexte est
sordide, le résultat sera encore plus
sordide.
D’autre part, la substance ne
fait que révéler un fond, celui d’une personne, elle ne
produit pas une révélation unique, universelle, et ce n’est
pas la substance qui est en elle-même porteuse de
révélation. Si le fond est dépressif, la
révélation sera catastrophique (voir Klaus Mann), et si le fond
est créateur, la révélation sera artistique, etc., mais
précisons : si, dans ce cas, il y a une sorte de fertilisation de la
création artistique, ce n’est pas cela qui produira
l’œuvre d’art.
Avec la
diffusion et l’expansion de ce pharmakon, par exemple dans les
années soixante où cela devient une drogue pour tous et pour tout
et non plus celle d’une élite (aristocrates, gouvernants, nantis,
etc.), se sont donc perdu :
- le cadre, son effet, et sa fonction de contenant,
qu’elle soit sous la forme de rite, de symbolisme religieux ou
médical (avec pour visée les deux types de katharsis) ; l’absence de cadre et donc de guide est souvent
source de révélation catastrophique ;
- et donc se perd une bonne part de la
révélation.
Mais les
humains, s’ils ont du renoncer au LSD, n’ont pas renoncé au
principe de la panacée, la pilule du bonheur, sous la forme de
médicament, dont l’un des plus célèbres,
annoncé récemment comme tel, est le Prozac, anti-dépresseur
miracle dont on commence à percevoir les méfaits,
évidemment, ou la Ritaline pour calmer les enfants, ou encore le
Viagra[46] : des millions
d’humains sont sous leurs effets, jusqu’au prochain miracle.
L’histoire continue donc.
Car les
anxiolytiques et autres anti-dépresseurs sont des drogues. On interdit
les unes pour le bénéfice des autres (en fait, on interdit bien
souvent ce qui n’est pas sous le contrôle des états et des
trusts
pharmacologiques).
À
suivre, 2ème partie : Une
interprétation psychanalytique ?
[1] Titre
déformé et emprunté à un ouvrage sans rapport avec
notre sujet, il me semble, de Ève de Castro,
Et nous serons comme des
Dieux, Albin Michel, 1996.
[2] Substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet
analgésique, narcotique ou euphorisant dont l’usage
répété entraîne une accoutumance et une
dépendance. Qui provoque l’engourdissement,
l’hébétude, ou un étonnement extrême, une
grande surprise.
[3] Du
vin et du haschisch (1851).
[4] J’emprunte pour ce faire à : Louis Lewin,
Phantastica,
Payot, 1970 ; Antonio Escohotado,
Ivresses dans l’histoire,
L’esprit frappeur, 1990, ainsi que son
Histoire
élémentaire des drogues, Éditions du Lézard,
1995.
[5] En
effet, l’usage chez les animaux de substances qui leurs sont
« stupéfiantes » est fort bien connu
aujourd’hui (voir, par exemple, la note 18).
[6] Le
terme vient du grec
ambrósiós, qui signifie :
immortel, divin, qui appartient aux dieux. Ce principe de
l’immortalité des dieux liée à une substance
hallucinogène se retrouve à peu près partout : par
exemple, le
somah des Hindous (voir le
Ring Veda) ou le
Haoma des Mazdéens (voir le livre de Zoroastre,
l’
Avesta).
[7] Panacée, du
grec
pan, « tout », et
akos, « remède ». Remède donc
universel, que l’on croit pouvoir agir sur toutes les maladies. Soit la
perpétuation du vieux mythe grec, puisque le nectar des dieux
était sensé tout guérir.
[8] En
fait, pas tout à fait pur dans la mesure où, avant l’usage
du bouc, c’était un être inférieur
(c’est-à-dire pas citoyen), laid et gueux (puant comme un
bouc ?), représentant la face inversement symétrique du
divin, c’est-à-dire l’impur (voir les études de J.P.
Vernant) et qui était parfois précipité du haut d’une
falaise, au cri de : « sois mes
fèces ! ».
[9] Terme
qui désigne aussi bien le remède, que le poison ou la potion
magique. Le terme même de « drogue » en porte la trace
puisque
drug, en anglais, signifie avant tout :
médicament.
[10] C’est-à-dire une purification du corps, non
religieuse.
[11] Approche en partie étudiée par René Girard,
La violence
et le sacré, Champs Flammarion.
[12] Mekonos étant le nom de la ville de Mekone d’où
venait cette plante, ville qui sera rebaptisée Sicion.
[13] Ce
qui n’est pas du tout absurde : en effet, la substance amplifie les
sensations corporelles, exacerbant ainsi désirs et fantasmes, dissolvant
les résistances et interdits, etc., ce qui favorise les accouplements.
Idem avec le Haschich. Mais cela reste une question de
doses...
[14] L’ergot du seigle est l’hallucinogène de base du
LSD.
[15] Avant sa destruction par Alaric, roi des Goths, à la fin du IVè
siècle à des fins de christianisation, le temple d’Eleusis
était un lieu d’initiation, mais réservés à
des sujets strictement sélectionnés. Par exemple : Sophocle,
Platon, Pausanias, Pindare, Cicéron, Marc Aurèle, etc. Tous les
mois de septembre, les sujets sélectionnés étaient
soigneusement préparés et restaient toute le nuit dans le
télésterion, salle réservée à
l’initiation, dont ils ne sortaient que le lendemain, transformés
par la vision (
epoptéia) de leur révélation (le
« connais-toi toi-même ») des choses sacrées
(
ta hiéra). Les révélations sacrées
d’Eleusis étaient
arrheta, indicibles, et
aporrheta : telles qu’on ne devait pas en parler (par
opposition au
parrhesia, le franc-parler). La vision était
produite grâce au breuvage sacré de l’extase, le
kykéôn dont la composition n’est pas celle
qu’Homère, dans son hymne à Déméter propose
(un mélange d’orge,
alphi, de menthe,
glechon, et
d’eau), mais en fait une boisson tirée d’une plante, la
« mauvaise ivraie », que les latins baptisèrent
lolium temulentum, mais que les Grecs nommaient
Zizánion,
la fameuse zizanie ou mauvaise herbe (l’ivraie) de la Bible. Cette
variété d’herbe est très souvent atteinte de
l’ergot, champignon parasite (
Claviceps purpurea) aux combinaisons
chimiques voisines du LSD (voir Albert Hofmann, R. Gordon Wasson, C.A.P.
Ruch :
The road to Eleusis : Unveilling the secret of the
Mysteries, Harcourt Brace Jovanovich, New York, 1978).
Il y avait tout un vocabulaire de la
révélation :
Apokalupto : je découvre, je
dévoile, je relève la chose qui ne se montre ni ne se dit.
Dénuder ou donner à voir. Apocalypse est contemplation et
inspiration.
À cela répond le Thambos (numinosum, awe) la terreur sacrée face à une
personne ou un objet chargé d’une force surnaturelle en
hiérophanie (cf. la beauté d’Aphrodite et
l’energès) : effet-Méduse de l’effroi
émerveillé, fulgurance qui opère une ek-stase :
être hors de soi, n’être plus que désir de/pour
l’autre.
L’Arrhèton, caractère
sacré de l’indicible, interdit ; l’orgiasme dionysien,
l’accouplement "bestial" est la clef de voûte de
l’arrhèton. Le rapport sexuel est la fusion des deux
principes pour une androgynie première : transfiguration,
transcendance, naissance, prélude à l’extase qui
donne : l’Epopteia, la vision sacrée de l’objet
désiré ; c’est la vision sacrée dans les
mystères orphiques, la révélation par l’image du
sacrifice ; expérience cathartique.16
Le Dokeïn au sens anteplatonicien,
"être" le plus profond surgissant à la surface la plus subtilement
affirmée du visible.
Mais qui peut amener le Poimandres, le
démon des visionnaires, Esprit de l’Intelligence Absolue,
révélateur des Vérités, but de la
Gnose.
« La présentation du tragique
repose principalement sur ceci que l’insoutenable, comment le dieu et
homme s’accouple, et comment, toute limite abolie, la puissance panique de
la nature et le tréfonds de l’homme deviennent UN dans la fureur,
se conçoit par ceci que le devenir un illimité se purifie par une
séparation illimitée. » (Hölderlin, OC, La
Pléiade, p.957).
Dionysos est epi/apo/phanique, il
déambule, surgit et disparaît ; il est partout et nulle part,
à la tête de son cortège et apporte transe et
épidémie, voire la mania, parousie, à qui ne lui rend pas
culte. Il est toujours masqué.
[17] Mais la révélation change de lieu : dans le premier cas
(Hermès), c’est le malade qui la détient à son insu,
inconsciemment, dans le second (Hippocrate), c’est le savant qui sait.
Nous avons ici, en germe, la ligne de séparation des Sciences Humaines,
entre ce qui deviendra les Sciences de l’Esprit et la
philosophie,
et les Sciences de la Nature ou
physiologie ; ou, en d’autres
termes, plus actuels, par exemple la psychanalyse et la médecine. Ligne
de séparation ou de démarcation qui reste une ligne de tension, de
clivage, toujours actuelle.
[18] Dionysos est célébré au cours de quatre fêtes
annuelles : les dionysies rustiques, se déroulant fin décembre -
début janvier, où les cortèges défilent avec des
offrandes au dieu et des symboles phalliques ; les Lénées,
fin janvier ; les anthestéries, fin février - début mars ;
et les grandes dionysies, fin mars - début avril.
[19] Les
baies de lierre contiennent de l’hédérine, qui est un
sédatif. Les bourdons ou certains oiseaux en consomment et deviennent
engourdis et enivrés.
[20] Voir le rituel indien du
soma, rituel initiatique
très construit et répétant la naissance des ondes. Le
soma est une liqueur obtenue par le pressurage de l'amanite tue-mouche,
Amanita muscaria (voir R. G. Wasson,
Soma: Divine Mushroom of
Immortality, Harcourt, Brace and Jovanovich, New York, 1967). Le principe
actif de l'amanite tue-mouche est le muscimol, qui bloque la communication entre
les synapses et provoque des hallucinations.
Le sacrifice de soma est effectué au
printemps. Substance d'offrande par excellence, âme du sacrifice (Ring
Veda IX, 2,10), boisson d'immortalité, sève cosmique :
« Emmène-moi, Soma, que je devienne un Immortel »
(Ring Veda IX, 133, 7). Toute la partie IX du Ring Veda y est
consacrée.
[21] Voir
Les Bacchantes d’Euripide, ou les
Idylles (26) de
Théocrite. Les Ménades, nourrices de Dionysos, étaient son
double féminin, l’accompagnaient au son du
thiase et du
cri : Evoé ! Elles brandissent le thyrse, long bâton
surmonté d’une pomme de pin, de feuilles de vigne et de lierre. On
les dit douées d’une force surhumaine. Leur frénésie
et l’état extatique dans lequel elles sont plongées les
feraient poursuivre et lacérer des animaux pour les
dévorer.
Les Bacchantes sont souvent confondues avec les
Ménades. Celles-ci ont en fait, contrairement aux premières, une
origine divine. Dans certains récits, ce sont des Nymphes qui auraient
élevé Dionysos et qui font couler le lait, le vin et le miel des
arbres. Les Bacchantes sont la plupart du temps des mortelles, femmes
mariées de préférence, que Dionysos oblige à tout
abandonner pour venir vivre à ses côtés.
[22] Voir le « Problème XXX », texte supposé
d’Aristote, in :
L’homme de génie et la
mélancolie, Rivages, 1988.
[23] Voir les vins chauds et autres grogs.
[24] Mais le rite chrétien ressemble beaucoup aux Mystères
d’Éleusis : il y a toujours le vin, et l’hostie remplace
l’ergot de seigle. La parole révélée deviendra
médicale, au XIXè siècle.
[25] C’est-à-dire des femmes qui détenaient le savoir des plantes
hérité des cultures celtes (druidiques) et juives.
[26] C’est un médicament à base d’opium qui doit son nom
à sa qualité de remède miracle, digne de
« louange ». Rousseau en fera une version personnelle, en
faisant fermenter du miel, de l’opium et de la levure de bière.
Relevons que dans le Larousse de 1926, le laudanum est indiqué comme
médicament avec la seule précision d’être dangereux
pour les enfants.
[27] Par
exemple, pensons au mot du chimiste et académicien Marcellin Berthelot en
1887, alors Ministre de l’Instruction : « L’univers
est désormais sans mystères », reprenant en fait Lord
Francis Bacon.
[28] Jacques-Joseph Moreau (de Tours),
Du Hachisch et de l’aliénation
mentale, Éditions Fortin, Masson et Cie, Paris, 1845.
[29] La
thèse est que l’expérience hallucinogène crée
un désordre psychiatrique transitoire, donc artificiel : c’est
quasiment une situation de laboratoire et
d’expérimentation.
[30] Club de mangeurs de
Dawamesk, ou
dawa-mesk, kawa-mesk (drogue
musquée), qui est la principale de ces préparations, est de
l’extrait gras auquel on ajouté du sucre, des pistaches, des
amandes, des aromates, parmi lesquels le musc doit figurer, d’après
son étymologie. Pour le rendre aphrodisiaque, ils y ajoutent, dit-on,
quelque fois de la cantharide. On prétend y avoir trouvé aussi de
la noix vomique. Le
dawamesk est en consistance
d’électuaire, brunâtre, d’odeur et de saveur
agréables. On le prend à la dose de 20 à 30,0, soit sous
forme de bols, soit délayé dans du café à
l’eau. Les effets se manifestent au bout de ½ heure à 1 heure,
et quelquefois d’un laps de temps beaucoup plus long, selon les
tempéraments. Les Arabes nomment
Kief, Kif ou
fantasia cette sorte de stupeur voluptueuse, produite par le haschich, qui n’a
aucun rapport avec l’ivresse causée par le vin, et laisse loin en
arrière celle que cause l’opium. Le haschich doit être pris
à jeun. A la longue, son emploi peut mener jusqu’à la
folie.
[31] Voir, entre autres, tous les textes de Charles Baudelaire regroupés dans
Les Paradis
artificiels,
Garnier-Flammarion, 1966 ; Théophile
Gautier
Le club des Haschischins. Suivi de :
La pipe
d’opium, L’Esprit frappeur, 1997 ; Honoré de Balzac,
Traité des excitants modernes, Babel 1994 ; et bien
sûr, Thomas de Quincey,
Le mangeur d’opium, Mille et une
nuits ;
Confessions d’un opiomane anglais (1821).
[32] Pensons au témoignage de Klauss Mann dans son
Journal, ou encore
aux expériences (de quête de l’ivresse créatrice,
Rausch) de Walter Benjamin, rapportées dans son essai :
Sur le Haschich, Christian Bourgois, 1993.
[33] Louis Lewin,
Phantastica, Payot, 1970. Cet ouvrage est en fait la reprise
et le prolongement de celui de Ernest von Bibra,
Les narcotiques et
l’homme, Nuremberg, 1855.
[34] Voir son interview in : Gnoli et Volpi,
Le LSD et les années
psychédéliques, Rivages Poche, 2006, où il rapporte
aussi ses expériences avec Ernst Jünger
(voir
Approches,
drogues et ivresse), Aldous Huxley, Allen Ginsberg et William
Burrough.
[35] Voir la revue
Armée en 1963, révélait
l’intérêt des états-majors français pour
l’utilisation guerrière des drogues telles que : peyotl,
cohoba, yagé, ayahuasca, psilocybe, muscarine, LSD.25, pavot, chanvre.
« La production de ces drogues pourrait être
intensifiée », écrivait le Colonel Nardi qui,
énumérant les avantages de telles armes (efficacité,
économie, variété de choix, emploi facile, pas de
destruction du matériel) ajoutait : « L’arme
psycho-chimique présente la caractéristique supplémentaire
de faire figure d’arme
humanitaire, d’arme morale,
puisqu’elle ne procure, en fait, aucune souffrance au combattant
qu’elle ne rend indisponible au combat que pour un temps limité.
[...] L’aspect séduisant d’une telle sorte de guerre sur le
plan politique ne saurait échapper. »
[36] Voir par exemple : Mircea Eliade :
Le chamanisme et les techniques
archaïques de l’extase (1951), Payot, 1968 ;
Essai sur le
symbolisme magico-religieux, Gallimard, 1952 ;
Images et symboles.
Le sacré et le profane, Gallimard, 1965.
[37] Claude Lévi-Strauss : « Les champignons dans la
culture », in
Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973,
pp. 263-279.
[38] Louis Pauwels, « Les enfants du Mandala »,
Le Nouveau
Planète, nº 12, novembre 1969.
[40] Le
diéthylamide-25 de l’acide lysergique (LSD 25) est un
alcaloïde de l’ergot du seigle. Ce champignon,
Claviceps purpurea
tulasne, est un parasite des végétaux, responsable des
épidémies d’ergotisme qui, au Moyen-âge, ravageaient
sporadiquement l’Europe. L’ergotisme était appelé
« Mal des Ardents », ou « Feu Saint
Antoine » du nom d’un ordre religieux, fondé dans le sud
de la France au XIè siècle pour soigner ceux qui étaient
victimes de ce fléau.
[41] Aldous Huxley,
Les portes de la perception, Edition du Rocher, 1954,
où il rapporte aussi ses expériences avec la
mescaline.
[42] Henri Michaux,
L’infini turbulent, Mercure de France :
expérimenta la mescaline et le LSD. Voir aussi :
Misérable
Miracle (1956),
L’Infini turbulent (1957),
Connaissance par les gouffres (1961).
[43] Ceux qui ont une topique bien constituée ou achevée.
[44] Voir Herbert Marcuse,
Eros et civilisation, Edition de Minuit,
1955 ;
L’homme unidimensionnel, Editions de Minuit,
1968.
[45] Lorsque le cadre est celui d’une
cérémonie, c'est-à-dire d’un rituel, il est
constitué d’un rite, de chants incantatoires, d’invocations,
de rythmes répétitifs, autant d’éléments qui
produisent un état hypnotique et de transe, avant même toute
absorption du produit hallucinogène. Il a été
d’ailleurs souvent observé que le rituel suffit en lui-même
pour produite l’expérience psychédélique, comme si
l’hallucinatoire avait été déplacé de la
substance vers le rite. C’est ce que l’on retrouve dans certaines
cérémonies religieuses, où il ne reste plus que le rite,
mais qui produit toujours son effet de transe. De même fut-il souvent
observé qu’en changeant le nom de la substance, cela modifiait ses
effets alors que la substance restait la même. Nous serions
peut-être ici face à une production fétichique : Le
pouvoir de la plante est transféré au nom du dieu – et de
son pouvoir -, c'est-à-dire que le dieu serait un reste fétichique
de la plante, qui en des temps antérieurs, permettait la vision du dieu.
Feuerbach l’avait remarqué, déjà :
« La plante est à l’origine du
dieu. »
[46] Voir l’article « épatant... » de Yves Eudes
dans
Le Monde du 07 Décembre 2006 : « Qui vivra
Viagra
».