Il y a des auteurs que l’on dit
« tombés dans l’oubli ». Certains du fait que
leur œuvre fut vraiment secondaire, d’autres parce qu’ils ont
été parfaitement refoulés tant leur propos ne pouvaient que
déranger. Alors, jusqu’à leur nom est effacé. Dulaure
fait partie de ces derniers, et ce n’est pas par coquetterie que nous en
disons un mot, car il nous semble important de maintenir en tension certaines
idées sans cesse refoulées par les
majorités.

Il y a
deux cents ans se produisit quelque chose de bien remarquable. En effet, en 1802
René de Chateaubriand publiait le
Génie du Christianisme,
suivi, en 1805, d’une forme de réponse, celle que fit
Jacques-Antoine Dulaure avec ses
Divinités
Génératrices. De cette opposition qui n’ouvrit aucun
dialogue, Chateaubriand l’a emporté et Dulaure passa aux
oubliettes. Son texte néanmoins se maintient discrètement en
survie, tantôt publié sous la bannière de
l’ésotérisme, tantôt sous celle de
l’érotisme...
Malgré quelques rééditions
fort discrètes, ce qui est maintenu effacé est la portée
philosophique et la démarche de cet auteur tout à fait dans
l’esprit des Lumières. Car les
Divinités
Génératrices sont une façon anthropologique de
démonter l’idée religieuse, de dénoncer
l’animisme des humains dans une démarche révolutionnaire
(l’on a trop souvent oublier que la Révolution française ne
fut pas qu’une histoire de barricades mais aussi une tentative de
révolution de la pensée).
Donc, Chateaubriand publie le
Génie du christianisme en 1802. Ce texte, qui deviendra un livre
culte du Romantisme, s’adressait à une France qui
« sortait du chaos révolutionnaire », et qui, pour
lutter contre ce chaos, cet effondrement d’un monde, « avait
alors un besoin de foi », tant elle était dans « une
avidité de consolation religieuse ». Il s’agit donc de
reconstruire l’Église abattue par la Révolution.
Mais
cette apologie du christianisme vise aussi un autre registre, celui de la
pensée en général, et des Lumières en particulier.
Chateaubriand l'écrira dans ses
Mémoires d'outre-tombe, il
cherche à « détruire l'influence de Voltaire »
et des philosophes du XVIII
e siècle. Et, en lieu et place de
cette errance de la pensée, il s’agit donc de réinstaurer
dans les mentalités collectives les souvenirs séculaires qu'y a
déposés le christianisme que la Révolution n'a pu effacer.
Chateaubriand magnifie et encourage l'adhésion aux formes du sublime
chrétien que recèlent aussi bien la doctrine, le culte, la
sensibilité nouvelle à la nature et aux arts que développe
le christianisme. C'est donc la « beauté de Dieu »
qui définit l'homme comme un être de manque et de désir,
divisé entre l'inquiétude, cette impossibilité du repos
qu'alimente l'insatisfaction devant ce qui est fini, et la mélancolie,
nostalgie d'un absolu perçu comme évident et pourtant
inaccessible.
Et puis Dulaure « répond », trois
ans plus tard (1805) avec son
HISTOIRE ABREGEE DE DIFFéRENS CULTES
en deux volumes (voir la préface d’Henri J. Marteau et surtout
celles de Dulaure
infra).
Nous savons peu de choses sur cet homme et il est fort difficile de trouver
quelques éléments de biographie.
Jacques-Antoine Dulaure est
né à Clermont-Ferrand, le 3 septembre 1755. Fils d'un
commerçant, il entra en 1779 dans l'atelier de l'architecte du
Panthéon, Rondelet, où il inventa le pantographe, instrument
destiné à faciliter la levée des plans, puis publia des
ouvrages sur l'architecture.
Enthousiasmé par les idées
nouvelles, franc-maçon (loge Osiris de Sèvres), il fonda un
journal, le Thermomètre du jour qui le fit connaître puis
élire député du Puy-de-Dôme à la Convention.
Dans une Réclamation d’un citoyen contre la nouvelle enceinte de
Paris, il condamna l’octroi par ce vers : « Le mur
murant Paris rend Paris murmurant ». Siégeant à la
Plaine, il soutint les Girondins dans son journal et fut attaqué par
Hébert dans son Père Duchesne. Lors du procès de
Louis XVI, il vota la mort du roi. Décrété d'arrestation
à la suite du rapport d'Amar pour avoir soutenu dans le
Thermomètre les députés proscrits, il parvint
à se cacher en Suisse et ne revint qu'après Thermidor occuper son
siège à la Convention (8 décembre 1794).
Envoyé en mission à Bergerac et à Tulle, il se montra
très modéré, faisant libérer les
contre-révolutionnaires et les prêtres, qui, fort peu
reconnaissants, menèrent ensuite une insurrection : son indulgence
lui fut bien sûr reprochée. Réélu au Conseil des
Cinq-Cents, il réclama un enseignement obligatoire et national. Le 18
brumaire ayant brisé sa carrière, il se retira et se consacra
à des travaux historiques et archéologiques, créant
l'Académie celtique, devenue aujourd'hui la
Société des antiquaires de France. Il fut donc
ingénieur-géographe, publiciste, secrétaire de la
Société des Droits de l'homme (1790), archéologue,
homme politique, etc... Il meurt à Paris le 18 août 1835.
Son
oeuvre d'historien est fort importante et comprend entre autres une histoire des
cultes et une, célèbre, de la ville de Paris. J.A. Dulaure
reflète fort bien l'esprit de la Révolution française et le
présent ouvrage en est sans doute l'illustration la plus frappante. Ici,
la philosophie des Lumières y éclate presque à toutes les
pages.
Ceci pour les événements et les faits, mais qui
n’indiquent rien du contenu et de la démarche.
Il nous faut la diviser en deux parts, deux visages.
I :