Joël Bernat
Freud et la religion
Quelques mécanismes psychiques du « besoin de croire » :
utopies et religions
(Conférence faite à l’Université Lumière
Lyon 2, le 5 mars 2004)
«
En
un mot, j’ai de la haine pour tous les dieux »
Eschyle
[1]
Introduction
Le merveilleux, la religion, l’utopie, la
croyance religieuse ou en un mythe du progrès humain, l’universel
ou l’omnipotence et l’omniscience : sont-ils autant de noms
pour la même chose ? Et leurs envers : mélancolie,
nostalgie, quête, Chute, détresse, ou encore le fragmentaire, l’inachevé,
etc.Ces termes que j’inscris en ligne, sur
deux faces symétriques, encadrent-ils vraiment la même et unique
chose ? Nous allons tenter d’y répondre.
1 - La mélancolie de Faust
Il existe une fort ancienne opposition entre science
et merveilleux, ou encore, entre une sorte d’urgence à « connaître » et
celle de « croire ». La plainte du docteur Faust représente
bien une telle opposition. En effet, le voici éprouvant une grande désillusion,
après avoir étudié philosophie, médecine, droit et
théologie, et ne se sentant guère plus éclairé dans
sa quête :
« Et je reste là, comme un sot
// Sans avoir avancé d’un mot. »Mais
il y a un espoir du côté de l’irrationnel :« J’ai
donc pensé que la magie // Et les esprits et leur pouvoir // Pourraient
me révéler quelque secret savoir // (...)
Me délivrer des mots et de leur vanité. » Une
première
remarque : Faust a donc espéré qu’un mot – ou
un savoir -, serait assez puissant, c’est-à-dire magique, pour éclairer
son existence. Et dès lors de constater qu’aucun mot ne peut donner
d’épaisseur ou de chair à son sentiment d’être
(voir le fameux : « Qui suis-je ? »), aucun savoir
ne vient transmuter sa mélancolie. Mais alors, quoi ?Plus
loin, Faust ouvre le Nouveau Testament, et s’arrête sur ceci :
« Il est écrit : Au
commencement était le verbe ! Ici,
je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ?
Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! Il faut
que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer.
Il est écrit : Au
commencement était l’esprit ! Réfléchissons
bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop !
Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait
y avoir : Au
commencement était la force ! Cependant,
tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce
sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration
descend sur moi, et j’écris, consolé : Au
commencement était l’action ! »Cette
désillusion, ce drame ou ce syndrome faustien, et son passage du rationnel
vers l’irrationnel – comme utopie anti-mélancolique -, est
un classique, et pas seulement littéraire. Donnons pour exemple Camille
Flammarion, fondateur de la Société Astronomique française
qui publie en 1900 deux livres qui n’ont plus rien à voir avec la
science : Forces
inconnues de la nature et Forces
psychiques inexplorées. Ou encore
Sir Arthur Conan Doyle, ce médecin rendu célèbre par son
personnage de Sherlock Holmes, prince de la science analytique, représentation
de la démarche scientifique poussée à son plus haut degré,
qui fait disparaître son héros en pleine gloire, pour se consacrer
aux phénomènes occultes, passant ainsi de son goût pour la
lumière à celui des ténèbres, pourrait-on dire...
Burton[3],
Jung, etc...
2 - Les Utopies comme antidépresseurs
Ainsi y a-t-il des savants déçus
par la science, déception qui ouvre la porte aux résurgences de
l’occulte, de la mystique ou de la métaphysique, c’est-à-dire
autant de formes de la toute-puissance magique de la pensée avec son cortège
de croyances et de merveilleux : cette déception indique qu’en
fait, sous couvert de quête scientifique, c’est tout autre chose
qui était, pour eux, à l’œuvre. Comme si avoir la
connaissance pouvait venir réparer quelque chose de l’être !
Quête de toute-puissance qui
s’entend aussi dans le désir même de la Science : tout
expliquer, maîtriser. Pour exemple, le chimiste et académicien Marcelin
Berthelot, alors Ministre de l’Instruction, lançait, en 1887 : « L’univers
est désormais sans mystères »...En
d’autres termes, la pensée, fut-elle scientifique, ne peut pas être
dissociée de la problématique personnelle du penseur. Et la désillusion,
l’échec de la recherche ne ferait que répéter autre
chose, sur la scène psychique de la science.
Déception de et par la Science qui s’offrit
comme pourvoyeuse de merveilleux au XIX siècle, en lieu et place du merveilleux
jusqu’ici promis par la religion.
Déception du chercheur qui se tourne vers
un autre champ du merveilleux, celui de la croyance, que ce soit sous la forme
d’un nouveau discours scientifique, l’utopie, ou sous la forme du
discours religieux.
Ceci tendrait à montrer que l’on
ne renonce jamais à rien, ce que Freud indiquait ainsi : «nous
ne pouvons renoncer à rien, nous ne faisons que remplacer une chose par
une autre ; ce qui paraît être un renoncement est en réalité une
formation substitutive ou un succédané».[4]Ce
déplacement est connu depuis longtemps, et fut, par exemple, montré par
Feuerbach : selon lui, le mépris de la nature dans la philosophie
moderne est un héritage de la théologie chrétienne – de
sa vision-du-monde – préconception
qui fait de cette philosophie moderne rien d’autre que de la ” théologie
dissoute et transformée en philosophie ”. Hegel est ainsi un ” travesti ” :
sa doctrine (la Réalité est posée par l’Idée)
n’est que l’expression rationnelle de la doctrine théologique
(la Nature est crée par Dieu) : c’est ainsi qu’échoue
toute philosophie spéculative. Notons le glissement de la croyance en
un Dieu vers celle en un mot ou concept. Pour éviter cela, il faut recourir
au ” tiers-état ”, les sens,
qui eux seuls donnent accès aux vérités philosophiques,
sans omettre que la confirmation doit en passer par autrui.
Y aurait-il donc quelque chose de puissant en
nous qui exige de trouver dans le monde extérieur une puissance qui serait
rassurante ? Et ce n’est pas le passage des siècles, avec son
accumulation de connaissances, qui vient y changer quoi que ce soit. Cela semble
bien être une question individuelle, que chaque être se pose ou qui
s’impose en chacun.
D’où cela vient-il ?
3 – Le cheminement de Freud
Du fait de sa double formation, en neurophysiologie
et en philosophie (avec Franz Brentano), Freud était ‘prévenu’ au
sujet des utopies et autres croyances, en se pliant, disons intellectuellement, à l’idéal
scientifique des Lumières
anglaises (Newton et Bacon) : en science,
aucun a priori n’est possible, la science se devant d’être
le plus neutre possible, dégagée de toute influence. Position renforcée
par son goût pour Kant et la Aufklärung dont
il respectait les principes, en tant que savant comme en tant que juif libéral
(selon un des buts du B’nai B’rith dont il fit toujours partie).
Puis, du fait de sa pratique clinique, et plus
précisément, les cures de patients présentant des névroses
obsessionnelles, Freud a pu pénétrer de plus en plus le mécanisme
de la croyance et celui de la constitution de l’idée religieuse
et de sa nécessité.[5]Mais
un autre courant est repérable dans la pensée de Freud, une adhésion
aux thèses phylogénétiques, celles qui s’appuient
sur Darwin, et surtout celles de Lamarck ; c’est ainsi que l’on
voit, vers 1910, apparaître la thèse des « trois phases »,
empruntées à l’anthropologie, puis peu à peu appliquées à la
clinique pour expliquer une évolution de l’humanité, qui,
selon la loi de Haeckel (loi dite de « biogénétique fondamentale »),
se rejoue chez tout individu : l’ontologie comme répétition
rapide de la phylogenèse.
Enfin, dans les années 1920-1930, sous
l’influence de la Première Guerre mondiale, la phylogenèse
laissera progressivement la place à des observations sur les masses et
la grégarité, telles que l’on peut les observer dans les
religions ou les armées.Afin de nous y retrouver, je propose de
résumer cette pensée de Freud selon deux axes principaux, celui
de l’ontologie et celui de la civilisation : façon de montrer
comment la détresse de l’individu tente de se résoudre aussi
bien de l’intérieur, que de l’extérieur en prenant
appui sur les héritages culturels.
I. Le « besoin de croire » comme conséquence
physiologique et ontologique ?
Cela peut sembler étonnant que d’annoncer
qu’il existerait une raison physiologique et ontologique au besoin de croire.
La thèse de Freud s’appuie sur le fait suivant :
1 – Inachèvement
physiologique biologique de l’être humainUne particularité fondamentale
du petit humain, comme beaucoup de mammifères, est de venir au monde : inachevé.
En effet, si nous le comparons avec un poussin, celui-ci est d’emblée
capable de marcher, trouver sa nourriture et la picorer, et peut différencier
de suite le vol d’un pigeon ou d’un faucon et se cacher, etc. Le
petit humain poursuit sa maturation pendant un long temps, en une sorte de
grossesse externe, non plus dans un utérus mais dans l’enveloppement
procuré par les soins vitaux.
Cet état produit une première phase
de dépendance,
que l’on pourrait qualifier de physiologique (besoins vitaux, protection,
etc.), dépendance qui a son envers lorsque les oins tardent ou manquent,
les états de détresse du nouveau-né (lié au fait
qu’il est totalement incapable de satisfaire à ses besoins).
En même temps, on observe la création
d’un nouvel état, psychique celui-ci, celui de la satisfaction hallucinatoire du désir : dans
l’attente du soin dont il a l’expérience, des représentations
peuvent venir en différer la réalisation, mais dans un état
particulier, une sorte d’hallucination. (Nous verrons plus loin le destin
de ce processus).
Ces états premiers de la vie de chaque
individu ont un destin, avec le développement d’un autre type de
nourriture (non plus physiologique mais psychique : affection, parole, jeu,
connaissances, etc.), ce qui produit, non plus une dépendance physique,
mais une dépendance
psychique, qui, dans un premier temps,
s’exprime dans la relation aux parents. Cette dépendance a un envers,
celui de la croyance en la toute-puissance des parents, qui seront plus tard
représentés comme des Géants (ils le furent physiquement),
des Grandes Déesses et des Dieux, ou, encore, des Magiciens (car l’ont
croit qu’ils savent tout et tout faire). Cette toute-puissance a aussi
son avantage, celui de se sentir protéger et aimer. Cette période
va perdurer, déposant dans nos psychés ce que nous nommons la croyance
en une toute-puissance (infantile) du geste et du mot,
dont nous avons vu une manifestation avec Faust : c’est dire qu’elle
ne nous lâche pas, et que d’ailleurs, nous y tenons.
Notons enfin que cette toute-puissance a pour
particularité d’agir au niveau des liens de causalité (nous
y reviendrons) : en effet, lorsqu’une causalité échappe à notre
entendement, ce sont des liens da causalité magiques qui viennent offrit
une explication.
2 - Sehnsucht ou le désir nostalgique
L’enfant ayant grandi, progressé dans
la conquête de son autonomie, nous observons une nouvelle période
de sa constitution psychique : avec la sortie de l’enfance et de la
dépendance, apparaît une sorte de nostalgie.
En effet, un envers de l’indépendance se constitue autour du souvenir
de ce temps premier fait d’amour et de soins, s’accompagnant du sentiment
de perte (telle une Chute), perte de l’enfance et de l’infantile,
chute hors du monde du merveilleux, des contes de fée, etc. Cela vient
tracer une ligne de partage, dans la psyché, entre le monde et sa réalité ainsi
que le désir d’être un individu autonome, et la nostalgie
d’un univers magique et merveilleux.
Ce partage se repère aisément dans des états psychiques,
tels que :
- la mélancolie (« l’enfance,
c’était le bon temps ! », mais on oublie les
cauchemars, les peurs, les vécus d’abandon, etc.) ;
- la culpabilité (« je suis nul, je me suis fait chuté,
incapable de créer mon monde ») ;
- le ressentiment (« le monde est moche, pourri, et de plus en plus ! Ils m’ont
fait perdre mes illusions ou mes idéaux, ils m’ont
jeté hors de la vie, etc. »).
Au
fil des séparations progressives d’avec l’univers de l’infantile,
une Sehnsucht se
constitue et s’exprime sur plusieurs registres :
- retrouver ce qui est pensé après-coup comme ayant été un
Eden ou Nirvâna, fait de bras et d’enveloppes protecteurs, sur un
plan physique ;
- au plan psychique,
retrouver le monde de l’infantile, celui des magiciens, des Géants
et des dieux, et donc la toute-puissance des gestes et des mots (la dissolution
de soi dans la jouissance, l’âme-sœur, le Un, la Vérité,
la Science ou le Concept, le système universel, la Parole Révélée,
le Dieu, etc.) ;
- retrouver une masse
ou une grégarité, un groupe (familial), une institution ou un État
(la « mère-patrie »...) fait de bras, d’enveloppes
(autos) et de liens (portables, net, etc.).
Soit
autant de formes qui offrent :
- un
sentiment retrouvé de protection, de satiété, illusoire
ou non, face à un environnement hostile (la nature et ses tempêtes,
les humains et leur violence, etc.) ;
- et de façon plus psychique, le sentiment que l’on veille sur nous
de façon protectrice (les Dieux, les astres, l’État, etc.).
Ainsi,
l’on ne ferait que quêter un Graal perdu, l’état de
dépendance bienheureuse de la première enfance, quête qui
nous fait investir des objets nouveaux toujours dans l’espoir d’une retrouvaille (en
une attente de satisfaction hallucinatoire). Dans le souhait de réaliser
cette Sehnsucht,
ce désir nostalgique des temps premiers, on ne fait que déplacer.
Mais ce qui est visé et espéré comme étant devant
soi est, en fait, notre passé, reprojeté.
3 - La croyance comme réparation ?
Nous voici donc tous, chacun à notre façon,
en quête d’utopies aussi diverses que variées... Utopies réparatrices
en ce qu’elles sont des tentatives de retrouvailles du Paradis Perdu, retrouvaille
soit dans la réalité du monde, soit dans la pensée aussi
bien scientifique qu’imaginaire. Ainsi que Brecht l’écrivit
assez justement[6], l’utopie
c’est croire pouvoir changer le monde, c’est-à-dire, en fait,
retrouver le sien. Mais il est remarquable que ce mouvement ou quête de
la retrouvaille suscite très souvent une sorte de nouveau mythe, une sorte
d’idée nécessaire, celle de la croyance en un Progrès
de l’Humain (invention du XVIIè),
qui donnerait du coup un sens à la vie, selon un cycle ou une vision-du-monde chrétienne :
Paradis à chute à Paradis.
La religion tire en effet sa force de sa promesse de retrouvaille, de retour à l’état
supposé heureux d’origine. De même, la promesse de Vie Éternelle
est celle d’une vie d’avant le temps, d’avant la séparation
de l’enfance, d’un temps sans temps sinon celui des cycles biologiques,
un temps où n’existait pas la conscience du temps. Retrouvaille
promise aussi de la Félicité, une nourrice parfaite : il n’y
a plus de manque (voir les mystiques). La croyance est une adhésion
hallucinatoire contre toute réalité et grâce au refoulement
de l’histoire. Ainsi, le besoin de croire serait :
- un désir nostalgique de retrouvaille du temps de la dépendance
(fantasme du ventre maternel, d’être
un dans le tout, la métaphysique,
etc.) Religion et utopies ont un point commun, la « nécessité du
Tout ou du Un », promettant la réparation ou une défense
contre la nostalgie / mélancolie de la fusion perdue ;
- grâce à l’illusion
de la toute-puissance magique de la parole et de l’acte (ce que le mercantile
exploite). Cela peut tenir tant qu’il ne se passe rien (exemple :
la coupure d’électricité,
la tempête, etc...)
Croire serait refuser la séparation pour une
massification ou une fusion maintenues dans l’illusion de la ré-union.
Mais il y a une ambivalence psychique fondamentale : le désir de
re-fusion et sa jouissance, a son envers, l’angoisse - qui s’y oppose
- d’auto-dissolution (du moi). De plus, à cette réunion s’oppose
radicalement éros, la pulsion de vie : car elle pousse à l’écart, à la
séparation, la différenciation - et c’est donc une source
d’angoisse. éros pousse vers le monde et vers l’individuation,
et c’est en cela qu’il est l’ennemi, le diable, pour toute
religion (d’où son refoulement dit « civilisateur »).Enfin,
une dernière remarque : croyances utopiques ou religieuses ne tiennent
que si il ne se passe rien. Pour illustration, un conte d’Ésope
(« La mer et le naufragé »)
nous semble indiqué :« Rejeté sur
la côte, un naufragé recru de fatigue s’était endormi.
Peu après, il revint à lui ; voyant la mer, il lui reprocha
d’enjôler les hommes par son air tranquille, pour se déchaîner
furieusement et les exterminer dès qu’elle les avait accueillis.
Alors la mer prit l’apparence d’une femme et lui fit cette réponse : « Homme,
ne t’en prends pas à moi, mais aux vents : car pour ma part,
je suis naturellement telle que tu me vois à présent ; ce
sont eux qui m’attaquent par surprise, m’agitent, et me rendent furieuse. »
De même, nous ne devons pas rendre responsable
d’un crime ses exécutants, lorsqu’ils ne sont que de simples
subordonnés, mais bien les chefs auxquels ils sont soumis. »
Hans Blumenberg[8] prolonge
la fable d’Ésope, prenant la défense des vents, puisque le
naufragé ne peut que tourner son accusation vers eux, la mer s’étant
mise sur un pied d’égalité avec la terre ferme en une argumentation
physique. Ils auraient pu dire :« La
mer n’est pas comme la terre. Quand nous nous jetons sur celle-ci, elle
ne bouge pas. Pour qu’elle bouge, il lui faut l’intervention du maître
des tremblements de terre. Si la mer ne se montrait pas docile avec nous, il
n’y aurait pas de vagues ni de naufrages. »
II. Les trois phases d’évolution de l’humanité
Nous allons maintenant aborder la question par
un autre bord, disons un peu rapidement, celui de l’héritage culturel
dans lequel nous baignons et qui offre et nous permet de construire des systèmes
de croyance.
«Parallèlement à la domination
progressive du monde par l’homme, a lieu une évolution de sa conception
du monde, qui s’écarte de plus en plus de sa croyance primitive
en la toute-puissance et s’élève de la phase
animiste à la phase
scientifique par l’intermédiaire
de la phase religieuse[9].»Affirmation
qui s’appuie bien évidemment sur les travaux anthropologiques de
l’époque[10] – qui
prolongeaient une pensée importante des Lumières – ainsi
que sur certains travaux philosophiques, (voir Franz Brentano ou Auguste Comte[11]),
l’ensemble restant au service des adhésions de Freud à Lamarck
et Haeckel : une évolution, un progrès de l’humanité qui
serait transmis phylogénétiquement. Jusqu’à un certain
moment.S’il y a une certaine insistance
de Freud dans le rappel, de 1905 à 1913, des trois phases d’évolution
de la pensée de l’humanité, cela tient peut-être au
fait que, peu à peu, il va les relier à trois formes cliniques.
Ainsi, par exemple : «on pourrait se risquer à dire qu’une
hystérie est une image distordue d’une création artistique,
une névrose obsessionnelle celle d’une religion, un délire
paranoïaque celle d’un système philosophique.»[12]Freud
s’explique, sur ce lien des trois phases avec la clinique, quelques années
plus tard : «L’hystérique est un indubitable poète,
bien qu’il présente ses fantaisies essentiellement sur un mode mimique
et sans prendre en considération la compréhension des autres[13] ;
le cérémonial et les interdits du névrosé de contrainte
nous obligent à juger qu’il s’est créé une religion
privée, et même les formations délirantes des paranoïaques
montrent une ressemblance externe et une parenté interne qu’on ne
souhaitait pas avec les systèmes de nos philosophes. On ne peut se défendre
de l’impression qu’ici les malades entreprennent pourtant, d’une
manière asociale, les mêmes tentatives pour résoudre leurs
conflits et apaiser leurs pressants besoins que celles qui s’appellent
poésie, religion et philosophie quand elles sont effectuées d’une
manière acceptable pour une majorité.»[14]Auparavant,
Freud avait inscrit ces constats cliniques dans une explication phylogénétique
lamarckienne, qui fut «poussée» à un certain terme dans
un texte de 1915 non publié, Vue
d’ensemble des névroses de transfert,
théorisant le lien entre le type de pathologie et une phase de l’humanité que
cette problématique répéterait (thèse encore plus
poussée par Ferenczi dans Thalassa).
La thèse freudienne, lamarckienne à cette époque,
est la suivante : l’histoire du développement de la libido
répète un développement phylogénétique. Le
lien pathologie – phase de l’humanité fut d’abord évident
pour Freud dans l’association névrose obsessionnelle – religion : «On
pourrait se risquer à concevoir la névrose obsessionnelle comme
constituant un pendant pathologique de la formation des religions, et à qualifier
la névrose de religiosité individuelle, la religion de névrose
obsessionnelle universelle[15] ». «Le
premier, j’avais essayé en 1910 d’aborder les problèmes
liés à la psychologie religieuse, en établissant une analogie
entre le cérémonial religieux et celui des névrosés.
(...) Le Dr Pfister (...) a tenté de rattacher la rêverie religieuse à l’érotisme
pervers[16]«.
En 1928, la religion est conçue comme répétition de la situation œdipienne[17],
prolongeant ainsi l’étude amorcée dans le Vinci.
Et l’adoption d’une religion, c’est-à-dire d’une
névrose de contrainte collective, dispense de la tâche de former
une névrose personnelle.[18]Ainsi, «Dans
la phase animiste, c’est à lui-même que l’homme attribue la
toute-puissance ; dans la phase religieuse,
il l’a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement,
car il s’est réservé le pouvoir d’influencer les dieux
de façon à les faire agir conformément à ses désirs.
Dans la conception scientifique du monde, il n’y a plus place pour la toute-puissance
de l’homme, qui a reconnu sa petitesse et s’est résigné à la
mort, comme il s’est soumis à toutes les nécessités
naturelles.»[19]Mais,
la référence aux trois phases, que Freud répète de
nombreuses fois, disparaît après les travaux sur la métapsychologie
en 1915.
Les phases animiste, religieuse et scientifique
révèlent, sous ces dénominations, un cours du processus
psychique - lorsqu’il n’est pas entravé ou fixé - cours
incessant en ce sens où il prend en charge chaque objet psychique et qu’ainsi,
selon nos objets psychiques, nous observons des degrés d’élaborations
fort différents. Ainsi, à côté de représentations
scientifiques, peuvent exister des croyances animistes ou religieuses. Ceci signifie
que ces trois phases du processus psychique ne concernent pas la psyché dans
sa globalité (comme si elle était «une»), et qu’il
ne s’agit pas de phases au sens d’une représentation génétique,
même si l’on observe des prédominances de l’une ou de
l’autre dans le développement de l’être humain. C’est
ce que nous allons voir en résumant brièvement ces trois étapes
du processus psychique.
1 - La phase animiste
Il est essentiel de s’attarder sur cette
première phase car elle est le fondement et la mécanique du fait
religieux, éclaire le besoin de croire de l’humain et les raisons
de cette demande.
Ce terme d’animisme fut
avancé par Edward B. Taylor (1832-1917) qui en fit l’élément
de base d’une théorisation du phénomène religieux, étude
prolongée par Frazer. Freud le reprendra pour l’introduire dans
la clinique psychanalytique (avec l’idée d’une équivalence
psychique entre névrosé et primitif).
L’animisme décrit la croyance aux âmes et
aux esprits, c’est-à-dire l’invisible[20],
ce qui constitue la première phase de la religion. L’invisible est
le signe interne de la projection endopsychique, tentative de figurer un processus
ou un état psychique. Cette croyance aux esprits se nourrit d’auto-observations
d’états et de phénomènes psychiques particuliers tels
que le sommeil et ses rêves, la maladie, l’extase et ses visions,
la mort : autant de phénomènes énigmatiques. Cet énigmatique
reçut pour «explication» l’existence d’une âme ;
et par extension, en ces temps sans science, tout fut doté d’une âme
ayant une existence autonome (ce que Socrate décrivit lors de son procès
avec son démon[21]). La
projection et figuration (matérialisation) des processus psychiques internes
sur des objets externes (qui anthropomorphise la nature), ne défait pas
la dimension énigmatique de ces processus psychiques. Alors, l’énigmatique
fut déplacé, remplacé (vertreten)
par la notion d’autonomie (l’autonomie du rêve par exemple,
puisqu’on ne peut le commander, devint par déplacement et projection
l’autonomie de l’esprit, ou par synecdoque, l’autonomie de
l’âme). Ainsi fut traité tout ce qui fut obscure autoperception
des processus psychiques inconscients.
Donc, les esprits furent pensés autonomes,
leur qualité énigmatique résistant à toute interprétation
(d’où le sentiment de leur extériorité). Dès
lors, ces esprits pouvaient faire retour en l’homme, retour suscitant et
expliquant les états de possession,
ou bien s’incarnaient en un objet qui devenait ainsi fétiche.
Le déplacement suivant produisit des espèces entières dotées
d’esprits : cela donne un mouvement qui part de l’arbre du village
et son esprit propre, à toute la forêt dont chaque élément
est doté d’un esprit particulier, et par projection de l’organisation
humaine du village, il fut pensé un chef, c’est-à-dire un
dieu-arbre pour la forêt. La multiplication des dieux pour chaque espèce
amena la nécessité d’un chef suprême, à l’image
de l’extension des groupes humains et de leur besoin d’un roi, et
ainsi apparut un Dieu, roi de tous les dieux des esprits du monde. L’on
remarquera le trajet élaboratif qui va du fragmentaire vers une totalisation,
un système, celui d’une synthèse du Tout
dans du Un.Notons au passage qu’il
fut imaginé toute une variété d’âmes dont nous
retrouvons toujours la trace de nos jours :-
L’âme-vie ou âme-corps, qui se sépare du corps à la
mort, ce qui permet le déni de la mort (base de toute religion :
la séparation du corps mortel et de l’âme immortelle) ;
- L’âme-libre ou ombre, image, qui
quitte le corps lors du sommeil, de la maladie ou de la transe (source de l’inquiétante étrangeté ou
de mysticisme, par exemple soufi ou tibétain) ; - L’âme
spirituelle qui a son origine dans la divinité (qui s’auto-engendre
comme émanation du néant, comme dans tous les mythes de création,
par exemple Gaïa) et préexiste à l’homme : cette âme
s’incarne en lui à la naissance (ce qui répète la
naissance du Dieu) et le quitte à sa mort pour retourner à sa source
surnaturelle (nous retrouvons ce mouvement dans toutes religions, mais aussi
dans certaines théorisations de la langue comme cosmos).
Ce sont aussi des théories qui « expliquent » et répètent
comment le psychique serait venu au corps au début de la vie.Il
est bien évident que c’est en ce temps mythique que le mot a pris
une valeur de toute-puissance magique, c’est lui et lui seul qui peut donner
l’illusion de recouvrir la chose, puis de la remplacer, la tuer. Le mot
recouvre l’énigme de la chose, la refoule, ce qui permet l’illusion
qu’en manipulant dès lors les mots écrans, on manipulerait
les choses, illusion renforcée en ce que le mot écran se présente
en lieu et place de la chose, comme
si c’était la chose. Ainsi,
la formule classique : «le mot est le meurtre de la chose» est à la
base de la parole magique, autorisant une toute-puissance narcissique du langage
(et toutes les opérations de réfutation).
Ainsi, comme Freud le rapporte, citant Frazer,
lorsque les Dayak vont à la chasse, ceux qui restent au village ne doivent
pas toucher à l’huile ou à l’eau, car cela rendrait
mous les doigts des chasseurs. «Les hommes prirent par erreur l’ordre
de leurs idées pour l’ordre de la nature, et c’est pourquoi
ils s’imaginèrent que le contrôle qu’ils exercent, ou
semblent exercer, sur leurs pensées, leur permettait d’exercer un
contrôle analogue sur les choses.[22]« L’animisme
permettrait de croire assimiler le milieu, vécu comme hostile puisque énigmatique,
en l’assimilant à des nominations écrans, c’est-à-dire
en le recouvrant : si je ne peux maîtriser la chose, je peux en maîtriser
sa nomination. Donc : toute-puissance de la nomination, assignation par
la seule pensée, de la réalité psychique. «On distingue
encore, ajoute Freud, un animatisme qui est la doctrine de la vivification de
la nature que nous trouvons inanimée et auquel se rattachent l’animalisme
et le monisme”, “conditions
préalables de toutes les religions”.
Il correspondrait au stade
narcissique, si l’on tient compte
de “la grande valeur (...) que le primitif et le névrosé attribuent
aux actions psychiques.[23]«L’animisme
est une production théorique, nous dit Freud, «poussée» par
l’élaboration secondaire du moi dans un triple «souci» :
unification, cohérence, intelligibilité[24].
Le résultat est alors l’appréhension, depuis un seul point,
de l’univers entier comme un seul ensemble. Ce qui est ici visé est
la maîtrise de l’objet (humains, animaux, objets, esprits ou noms),
par des techniques opératoires reposant sur la loi magique telle que Caillois[25] l’a
définie. Les choses qui ont été une fois en contact restent
unies, selon : - la magie de l’acte
(sorcellerie) par similitude d’action (imitation et mimétisme),
ou contact au sens figuré : association par ressemblance, qui fait
que le semblable produit le semblable. On retrouve le principe de la satisfaction
hallucinatoire des processus primaires : le geste qui fut source de plaisir
est répété, sa voie est frayée, dans l’espoir
de la répétition du plaisir ; ou encore le mécanisme
de l’identification hystérique ;
- la magie de la parole (les formules magiques,
etc.) par contiguïté, affinité, connexion spatiale, contact
au sens propre, comme dans la névrose obsessionnelle. L’exemple
le plus évident est celui des prières qui «se réduisent
aisément à la simple mention d’un nom divin ou démoniaque,
ou d’un mot religieux presque vide (...) Les noms eux-mêmes se décomposent ;
on les remplace par des lettres : le Trisagion par
sa lettre initiale (...) on en arrive ainsi aux énigmes que sont les Ephesia
grammata ou aux fausses formules algébriques,
auxquelles ont abouti les résumés d’opérations alchimiques.
(...) La magie a parlé sanscrit dans l’Inde des pracrits, égyptien
et hébreux dans le monde grec, grec dans le monde latin et latin chez
nous. Partout elle recherche l’archaïsme, les termes étranges,
incompréhensibles.»[26] Et
parfois, des termes allemands dans le discours analytique français...
La croyance en l’invisible a pour visée
première l’effacement de la réalité externe inconnue
pour une réalité interne et connue qui la remplace, et ne perdons
pas «de vue» que bien des concepts ont cette fonction de représentation
de remplacement.
«L’analyse des cas d’inquiétant
nous a ramenés à cette ancienne conception du monde qu’est
l’animisme, qui se caractérisait par le peuplement du monde avec
des esprits humains, par les surestimations narcissiques des processus animiques
propres, la toute-puissance des pensées et la technique de la magie fondée
sur elle, l’attribution à des personnes et à des choses étrangères
de forces d’enchantement aux gradations soigneusement établies (mana)
ainsi que par toutes les créations grâce auxquelles le narcissisme
illimité de cette période
de l’évolution se défendait contre
l’objection irrécusable de la réalité.
Il semble qu’au cours de notre développement individuel nous avons
tous traversé une phase correspondant à cet animisme des primitifs,
qu’elle ne se soit déroulée chez aucun d’entre nous
sans laisser de traces et des traces encore capables de s’exprimer, et
que tout ce qui nous paraît aujourd’hui «inquiétant» remplisse
la condition qui est de toucher à ces restes d’une activité d’âme
animique et de les inciter à s’exprimer.»[27] L’invisible
est le lieu externe où est projeté l’inquiétant interne – ou
encore l’énigmatique.Le penser
primitif est la projection de l’être interne sur le monde externe,
puis la considération des manifestations extérieures comme semblable
aux siennes. Ce que l’on retrouve chez l’enfant qui personnifie pour
comprendre et maîtriser[28].
Nous attribuons à l’autre nos propres conscience et constitution
par identification (identification
projective), ce qui est le présupposé de notre compréhension
et une source animiste ; de même, l’incompris en soi est jugé comme
s’il appartenait à une autre personne en soi, une seconde conscience
(un Autre, celui de l’altérité interne réfutée),
ce qui fait que l’on refuse la reconnaissance psychique mais on l’interprète
chez l’autre : c’est une inférence retournée.[29]
Le «stade animiste» est une phase première,
narcissique. Le langage en porte le témoignage avec des tropes (le trope
comme dépôt, témoin de cette opération et qui offre
la possibilité de répéter ce procédé) telle
la synecdoque ou encore la prosopée : mettre en scène les
absents, les morts et les êtres surnaturels ou inanimés, en les
faisant agir ou parler en s’efforçant de présenter comme énonciation
directe ce qui n’est que récit, ce qui installe l’absent dans
le présent.
Mais il ne faudrait pas réduire l’animisme à une
seule pensée dite «primitive» ou «infantile». La pensée
animiste peut recevoir des élaborations du moi cogitatif très poussées
au point de devenir des théories d’apparence scientifique ou des
systèmes : les métaphysiques en sont un bel exemple. Ces élaborations
animistes oscillent entre animisme pseudo scientifique et paranoïa. Jean
Beaufret, avec Heidegger, l’indiquait, comme bien d’autres : «C’est
donc bien en climat de magie, c’est-à-dire de désir de toute-puissance,
que se produit en Occident l’avènement de la science comme projet
mathématique de la nature. Même la science de Descartes ne cesse
de roder autour de la magie dont elle dénonce l’imposture, mais
non pas l’ambition, dans la mesure où son but est de faire de «l’homme
purement humain» le «maître et possesseur de la nature»[30]«.L’animisme
et la toute-puissance magique de la pensée, sert donc au moins deux intérêts :
- la suppression de l’écart moi -
monde, que ce soit dans une fusion ou une maîtrise (supprimant la différence,
l’altérité de l’autre), comme fin utopique des angoisses
et des énigmes du monde externe de la réalité ;
- le vœu de maîtrise du narcissisme
qui se manifeste par sa tendance à l’unification, à la synthèse.
2 - La phase religieuse
Du fait de la difficile maîtrise des motions
pulsionnelles et des affects, ceux-ci sont projetés dans le monde extérieur,
puis transformés en forces supraterrestres ou suprahumaines : c’est-à-dire
en entités invisibles, puisque ce sont des phénomènes psychiques.
La projection apporte un autre bénéfice : celui de réduire
l’éprouvé de l’origine interne des affects, voire d’en
extérioriser la source (par exemple, avec le principe de la tentation
qui est attribuée à un autre, à un diable ou à une épreuve
divine).
Le souci et le vœu de maîtrise des
pulsions n’étant pas - évidemment - réalisé,
une élaboration secondaire vient alors créer et renforcer un maître
de ces forces (pulsions et affects) : un Dieu (le texte même des prières
répète la visée de cette création d’un Dieu),
une puissance occulte, une Institution, etc., par reprojection de l’image
des parents de l’enfance, accordant ainsi la croyance en une maîtrise
toute-puissante à des figures des plus externes. Ceci entraîne la
répétition de la dépendance infantile, déplacée
de l’imago parentale vers celle de forces divines ou occultes : le
gain est l’illusion d’un dégagement de la dépendance
aux parents et de l’histoire œdipienne ; elles ne sont en fait
que déplacées et répétées (transférées)
telles quelles le plus souvent. L’œdipe est déplacé sur
une autre scène, dans l’illusion d’une extériorité ;
cette autre scène étant collective, cela renforce le déplacement,
le fixe, et vient banaliser la question œdipienne et en bloquer toute possibilité d’élaboration.
Car les religions monothéistes offrent une illusion de résolution :
renoncement à la mère ou la femme, pour un patriarcat sous couvert
de Loi du Père.
Le monde n’est plus que le miroir de la
psyché. Mais l’acte projectif reste inconscient, et c’est
pour cela que la croyance en des dieux est frappée d’un oubli, celui
qui fait que leur existence n’est qu’un phénomène psychique.
De même, mettre en question leur existence équivaut à mettre
en doute le narcissisme du croyant et surtout, sa tentative de maîtriser
ses pulsions et affects.
Alors, ces forces ainsi illusoirement maîtrisées
(par un Dieu) peuvent faire retour en soi par identification et introjection,
ce qui fait que le mortel participe à, devient une part de la divinité,
et croit donc recevoir ainsi un fragment de la maîtrise divine via cette
nouvelle éducation ou post-éducation que porte les textes dits
sacrés (ou encore les rites et les prières). Cette opération
psychique est défendue, protégée par un renversement en
son contraire : l’affirmation que c’est le Dieu qui crée
le mortel à son image réfute le fait (psychique) que c’est
bien le mortel qui a créé un Dieu à son image idéale.
C’est la fonction du sacré : interdit de toucher, de penser à ces
opérations psychiques. Nous retrouvons ici le signe de la constitution
d’un fantasme narcissique, cette phase du déni et du déplacement
causal propre à la fantasmatique paranoïaque : «ce n’est
pas moi, c’est lui».
Avec cette création d’un Dieu de
la maîtrise, le résultat est la constitution d’un idéal
religieux. Mais la domestication des pulsions réduit la possibilité de
jouissance individuelle, la remplace par une jouissance psychique collective : faire
un avec le tout (l’amour universel,
par exemple). C’est à la fois une promesse différée,
et réalisée hallucinatoirement dans l’idéal collectif,
qui se reflète dans le mythe religieux d’être récompensé (satiété et
jouissance), dans un au-delà, du renoncement aux plaisirs terrestres.
Les religions y prennent appui dans leur visée de renoncer au plaisir
sans pour autant y réussir, car il y a, par exemple, le péché :
lieu de la résistance de l’individu et du pulsionnel.
Alors, face aux démentis qu’impose
la réalité, il faut de nouvelles élaborations (des refoulements
secondaires). Le temps suivant consiste à «scientificiser» l’animisme,
ce qui crée un système et sa vision-du-monde.
Ce qui nous donne dogmes et doctrines religieuses, avec une protection :
l’impossibilité d’expliquer le phénomène (par
exemple, l’origine des dieux ou du mot même de religion[31])
doit être maintenue pour défendre la projection endopsychique d’origine.La
religion est ce que tout être doit traverser pour aller de l’enfance à la
maturité, et il en est de même pour la névrose.
L’homme a besoin de la religion quand il
ne parvient pas à dépasser la dépendance infantile ;
d’où son recours aux contes
de fées de la religion, selon l’expression
de Freud[32]. «Tout
cela est évidemment si infantile, si éloigné de la réalité que,
pour tout ami sincère de l’humanité, il devient douloureux
que jamais la grande majorité des mortels ne pourra s’élever
au-dessus de cette conception de l’existence[33].» «Tous
ceux qui attribuent la direction de ce qui arrive dans le monde à la Providence, à Dieu
ou à Dieu et la Nature, éveillent le soupçon qu’ils
se figurent toujours ces puissances extrêmes et lointaines comme des parents,
qu’ils les conçoivent mythologiquement et se croient liés à elles
par des liens libidinaux[34].»
Cette phase religieuse est donc le prolongement
de la première. Mais il y a quelques différences, notamment :
- la
toute-puissance est projetée (celle
de la pensée infantile, de l’auto-érotisme), ou
déplacée (celle attribuée
aux parents). Cette projection se fait sur une entité supranaturelle,
non humaine et invisible, renforcée par un clivage d’avec toute
dimension humaine (clivage résultant d’un rejet, d’un déni
ou d’un refoulement, ce qui produit trois modes de croyances) ;
- si l’animisme était essentiellement
constitué par le mécanisme inconscient de la projection, avec la
phase religieuse, cette projection est prolongée d’élaborations
secondaires (œdipiennes par exemple) et de rationalisations très
poussées. Cela fait de ces projections animistes un système,
promulguant une synthèse expliquant le tout du monde et représentant
un idéal du moi (c’est la systématisation d’un fantasme
narcissique, dont une des particularités est de proposer une voie de réunification
avec le tout ou le un, en fait la réunion des instances clivées,
c’est-à-dire de compenser le clivage d’origine, celui créé par
la projection, de même que le délire tente de réunifier ce
que le rejet a clivé) ;
- le but d’un tel système est, entre
autres, le remplacement de la toute-puissance infantile par la toute-puissance
divine, d’en déposséder l’individu, et de remplacer
son moi idéal par un idéal du moi collectif, et transmis surmoïquement
par les parents en un premier temps (ce qui est source, aussi, de réassurance
par massification au groupe social). C’est du fait de cette transmission
parentale que le déplacement des parents (via les figures du Père
Noël ou du gendarme) vers un Dieu est opéré, suscité et
préparé ;
- ce qui prédomine ne consiste plus essentiellement
en une magie de l’acte (d’imitation et de mimétisme) mais
en une magie
de la parole, parole peu à peu déposée
en des livres sacrés et intouchables. Ainsi, c’est le verbe qui
devint fondateur. Dès lors, prime un principe universel (Dieu ou théorie)
qui ne représente ni ne repose sur un perçu mais qui promeut de
l’invisible (métaphysique). La toute-puissance se trouve ainsi incarnée
(faite chair, visible) mais seulement par un fait de langage, dans un Dieu ou
une conception du monde, conception qui réclame, exige adhésion
en cette vérité écrite en un livre dès lors dit «sacré» (soit
un interdit d’y toucher), lieu de toutes les réponses a priori (soit
un interdit de penser, penser remplacé par la croyance qui est un pseudo
penser, un comme si) ;
- le souci n’est plus celui d’une
explication des mondes énigmatiques externe et interne, mais surtout celui
d’une maîtrise
par la pensée des forces externes
du monde créées par la projection des forces psychiques internes
inconscientes ;
- enfin, ce système est collectif et vise à l’universalité,
en étant imposé de force à l’individu, sous la forme
d’un système identitaire qui doit remplacer toute représentation
de lui-même (c’est donc une opération d’aliénation à la
masse). Cette universalisation du système le dote d’une qualité de
pseudo vérité de par la loi du plus grand nombre, l’effet
de masse, et se pose en comme
si c’était du réel.
Pour ce faire est-il assortit d’un interdit de penser et de le penser,
renforcer par l’interdit de la curiositas depuis
Augustin et Thomas d’Aquin.
Si, dans le mouvement animiste, une organisation était
nécessaire afin de se retrouver dans le foisonnement des esprits et des
dieux, par l’instauration d’un chef suprême à l’image
du roi des sociétés humaines (ou dans le foisonnement des connaissances
grâce à une théorie – système – universelle),
néanmoins ce dieu n’était pas entièrement tout-puissant
et omniscient, ni créateur de toute chose (il n’était pas
le Un absolu : Zeus en est un bel exemple). Nous avions à faire avec
un polythéisme, chaque dieu avait son indépendance et donc chaque
individu restait libre de choix.
Avec le monothéisme, les choses changent :
une sorte de synthèse et de centralisme s’installe avec la création
d’un Dieu unique, tout-puissant, omniscient et créateur. Mais là où dans
l’animisme, c’est moi qui créais le monde à mon image,
avec la phase religieuse, un renversement s’opère : c’est
le Dieu qui crée le monde à son image, à l’instar
des parents supposés m’avoir créé à leur image
(soit le vœu narcissique que mes parents pensaient à moi lorsqu’ils
me firent).
Mais la toute-puissance individuelle est néanmoins
préservée grâce à cette notion qui apparaît
ou qui est développée dans les religions : la culpabilité.
En effet, le péché, le «c’est ma faute», au-delà de
la souffrance morale qui est le plus souvent éprouvée en toute
conscience, préserve la toute-puissance : ce qui arrive ne tenait
qu’à moi, «si j’avais su», etc. C’est pour
cela que la culpabilité est si tenace : en fait, je la préserve
puisqu’elle est la gardienne masquée de ma pensée magique
de puissance. La culpabilité est une représentation qui remplace
(vertreten)
cette pensée magique.
Feuerbach avait énoncé que la religion
est de la pathologie qui s’ignore. Freud a précisé :
la religion est donc un délire de masse, une paranoïa collective ;
une formation de souhait vient remplacer (vertreten)
un aspect insupportable du monde, inscrivant ce délire dans la réalité du
fait d’être partagé par une communauté. Elle se met à la
place du «programme du principe de plaisir» et impose une voie unique à tous,
promettant bonheur et protection magiques contre la souffrance au prix de la
soumission à une névrose universelle,
- qui rabaisse la valeur de la vie du sujet (sa
vie devient La Vie) ;
- déforme l’image réelle du
monde de façon délirante, opérant un délire de masse ;
- par intimidation de l’intelligence et
fixation dans un infantilisme psychique.
«À ce prix, en fixant de force ses
adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire
collectif, la religion réussit à épargner à quantité d’êtres
humains une névrose individuelle, mais c’est à peu près
tout.» Chaque chrétien aime le Christ comme son idéal et est
lié aux autres par identification commune à cet idéal, ce
qui renforce le gain en grégarité.
La croyance est donc une pathologie narcissique,
née du narcissisme primaire, de cette nostalgie du temps de l’indifférenciation
moi - monde : nous ne faisions qu’un. Le religieux, le lien religieux,
n’est pas seulement celui d’une croyance en un Dieu, il peut tout
aussi bien être déplacé, transféré sur une
théorie, répété dans l’adhésion en une
croyance scientifique : la psychanalyse par exemple, ce qui se dévoile
dès lors qu’apparaissent dogmes, doctrines, fanatismes, etc.
3 - La phase scientifique
(Conceptions de Freud à partir des années
1930).
Comment réussir là où le
paranoïaque, faiseur de système, échoue ? Comment se
dégager des emprises narcissique et animiste, de leurs modes de penser ?
Freud y répond par l’accession à la
phase scientifique, qui notons-le, n’est pas un état acquis une
fois pour toute, mais un incessant processus. Elle ne peut conférer de
statut ou d’état particulier, puisque la phase scientifique n’est
plus un temps de toute-puissance mais de «petitesse», l’homme «se
soumettant avec résignation aux nécessités naturelles» et
aux processus constitutifs inconscients. Phase de renoncement au principe de
plaisir, d’adaptation à la réalité, de la recherche
de l’objet dans le monde extérieur. Et il n’existe pas d’ultime
vérité, mais seulement du fragmentaire. «La
science ne constitue-t-elle pas le plus parfait renoncement au principe de plaisir
dont notre travail psychique soit capable ?»[35]Le
jugement d’existence est constitutif du scientifique selon Freud, ne peut
donc :
- que dépendre du perçu, c’est-à-dire
de l’expérience comme première, ce qui exclut toute attente,
tout a priori ou toute préconception, fusse le savoir analytique lui-même
en séance qui s’oppose à la perception du transfert. De là découle
la méthode ;
- et les acquis ne peuvent donc être que
fragmentaires et en aucun cas amener une synthèse générale
ou globale qui ne serait qu’un système, c’est-à-dire
une représentation qui remplace (vertreten)
et réfute le perçu.
Cette méthode est typique des Lumières :
primat de la perception de l’expérience avec questionnement sur
le mode de perception, primauté d’un esprit non prévenu pour
une virginité de perception (c’est un idéal, bien sûr)
et suspension de tout jugement a priori. Or, c’est cette méthode
qui deviendra la technique analytique.
[1] Conférence faite à l’Université Lumière
Lyon 2, le 5 mars 2004.
[2] Prométhée,
v. 975.
[3] Voir l’Anatomy
of Melancholy de Robert Burton en 1621, ou l’Utopia de
Thomas More, utopies anti-mélancoliques que l’on retrouve aussi
dans des systèmes politiques comme ceux de Staline, Hitler, etc., où le
malheur était interdit : ce serait de l’opposition...
[4] Ainsi
que le soulignait Jean Gillibert, certains modernes, s’ils ont coupé les
liens d’avec Dieu, se sont reliés, en les transférant, à la
Terre, lui attribuant les mêmes pouvoirs : le démiurgique équivaut
au divin. «Leur tentative de «géologiser» l’homme
(les systèmes de production, les machines désirantes, les codes)
sont autant d’attributs manipulateurs du Dieu ancien (...) simple renversement
qu’ils appellent «matérialisme» (...)». Ainsi passons-nous
du principe théologique avéré à son déguisement
en concept abstrait : mais la métaphysique reste. Gillibert J., «À partir
de Freud et de Tausk», postface aux Œuvres
complètes de Victor Tausk, Payot 1976, p. 241.
[5] Par
exemple, en 1908 avec le cas de « l’homme aux rats ».
[6] (« L’Utopie
c’est savoir que le monde a besoin d’être changé et
sauvé. ».
[7] Ésope, Fables,
GF-Flammarion, 1995, p. 171.
[8] Hans
Blumenberg, Le souci traverse le fleuve,
L’Arche1990.
[9] Freud S., «L’intérêt
de la psychanalyse», (1913), Résultats,
idées, problèmes, tome I, PUF 1984 (p. 209) ; ou Totem
et tabou, (1913), Gallimard, 1993, p. 191.
[10] Par
exemple, le philosophe et anthropologue célèbre de l’époque,
Léo Frobenius écrivait
en 1897, dans La civilisation africaine,
Ed. du Rocher 1987 : «Le mythe est déjà dans l’essence
de l’émotion, mais il demeure muet dans la phase de l’action
cultuelle (danses, processions, cérémonies ou imageries), il ne
peut être exprimé qu’en une deuxième phase. Puis une
troisième où il est condensation dynamique des éléments
jadis muets ou invisibles du monde, et libère ses propres interprétations,
dit métaphysiquement ce qui couvait inconsciemment chez les auteurs du
mythe.»
[11] Le positivisme de
Comte, que Freud connût grâce à Franz Brentano, est une discipline
ayant pour objet la coordination des faits observés sans dépasser
les acquisitions de la science expérimentale. Cela exclut toute investigation
sur l’essence du réel. L’esprit humain ne peut atteindre le
fond des choses et doit se borner à la seule recherche des lois de la
nature conçues comme relations invariables de succession et de similitude.
Le positivisme repose sur la loi des trois états, en rapport au développement
spirituel de l’humanité, de la science comme de l’individu
qui passe donc par : a - un état théologique ou fictif où l’homme
explique les phénomènes du monde par l’action d’êtres
surnaturels, agents détenants une volonté (Zeus est la cause des
anomalies de la nature) : c’est un état animiste. b - un état
métaphysique ou abstrait équivalent à des théories,
qui sont des croyances masquées, où les êtres surnaturels
sont remplacés par des êtres abstraits, vides. Stade non productif
mais dissolvant, qui mène au suivant. c - un état scientifique
ou positif ; la recherche de la cause dernière est abandonnée pour
les faits établis : abandon du «pourquoi» pour le «comment».
Le fondement de la recherche est l’observation qui permet de connaître
les lois générales effectives gouvernant les phénomènes,
soit l’utile, le palpable et non le fictif et l’imaginaire. Est positif
ce qui est réel et utile, ce qui supprime la séparation théorie
- pratique, et vient à la place des prétentions métaphysiques.
A. Comte : Cours de philosophie positive (1830
- 1842), Discours sur l’esprit positif (1844), Système
de politique positive (1851 - 1854).
[12] Freud S.,
(1913) Totem et tabou, op. cit., p.
183 ; de même, «Les fantasmes hystériques et leur relation à la
bisexualité», texte de 1908, in Névrose,
psychose et perversion, PUF 1973, p. 149, ou encore dans Les
trois essais sur la théorie sexuelle, (1905), Gallimard 1987.
[13] C’est
en cela qu’il diffère du dramaturge : ce dernier possède
l’art d’éviter les résistances du spectateur et celui
de procurer un plaisir préliminaire tout en permettant de s’identifier
au conflit et à ses issues que présente le personnage. Voir «Personnages
psychopathiques à la scène», Résultats,
Idées, Problèmes, Tome I, P.U.F. 1984, et «Le créateur
littéraire et la fantaisie», in Inquiétante étrangeté,
Gallimard 1985.
[14] Freud S., «Avant-propos à Théodore
Reik, Problèmes de psychologie religieuse» (1919), OCF-P.
XV, PUF 1996, p. 213.
[15] Freud S., «Actes
obsédants et exercices religieux» (1907), in L’avenir
d’une illusion, PUF 1971, pp. 93-4.
[16] Freud S., «Contribution à l’histoire
du mouvement psychanalytique», in Cinq
leçons de psychanalyse, Payot 1984, p. 113.
[17] Freud S., «Un événement
de la vie religieuse» (1927), in Avenir
d’une illusion, op. cit.
[18] Freud S., Avenir
d’une illusion, op. cit., p. 185.
[19] Freud S., Totem
et tabou, op. cit., p. 104.
[20] Le
meta-physique...
[21] Platon, Apologie
de Socrate, Garnier-Flammarion.
[22] Frazer,
cité par Freud, in Totem et tabou, op.
cit., p. 200. Mais voir aussi Aristote quant aux catégories de
l’être, ou Hegel et sa théorie des planètes, ou encore
Spinoza qui posait que l’ordre des idées est celui des choses.
[23] Freud : «Le
retour infantile du totémisme», Totem
et tabou, op. cit.
[24] Notons
que c’est la définition du fétichique.
[25] Voir Caillois Roger, «Mimétisme
et psychasthénie légendaire» in Le
mythe et l’homme, Gallimard 1938.
[26] Marcel Mauss, Sociologie
et anthropologie, PUF 1950, pp. 49-51.
[27] Freud S., «L’inquiétant» (1915), OCF-P
XV, PUF 1996, pp. 174-5.
[28] Freud S., Avenir
d’une illusion, op. cit., p. 162.
[29] Freud S.,
(1915) «L’inconscient», OCF-P
XIII, P.U.F 1988, p. 208.
[30] Beaufret J., «Dialogue
avec Heidegger», Le chemin de Heidegger,
T. IV, Minuit 1985, p. 37.
[31] L’origine
du mot «religion» reste incertaine : soit religio,
attention scrupuleuse, ou relegere,
recueillir, ou encore religere, relier,
voire, pour certains, les trois.
[32] Freud S., «Formulations
sur les deux principes du cours des événements psychiques», op.
cit.
[33] Freud S., Malaise
dans la civilisation, op. cit.
[34] Freud S., «Le
problème économique du masochisme» (1924), OCF-P
XVII, PUF 1992.
[35] Freud S.,
(1910) «Un type particulier du choix d’objet chez l’homme»,
in La vie sexuelle, op. cit., p. 48.