Joël Bernat [1]
« Rue du Bac, Paris - J.-B.
Pontalis »
« Les petits faits
inexpliqués
contiennent toujours de quoi
renverser toutes les explications
des grands faits. »
[2]
Bien évidemment, s’il s’agit bien ici de J-.B.
Pontalis, il ne peut être que le
« mien », ce que j’en ai perçu,
ce que j’en ai fait et eut besoin d’en faire, et non
pas « l’homme tel qu’il est », ce
qui serait d’une prétention surhumaine. C’est
donc d’une rencontre qu’il s’agit et du
témoignage de la moitié seulement des protagonistes
de cette rencontre. L’autre moitié appartient à
J-.B. Pontalis
[3].
J’ajouterais ceci : cette rencontre est toujours
effective et efficace, ce qui témoigne de son importance
pour moi, de son vif, malgré les années
passées, et cela sous-entend une reconnaissance profonde et
non pas une dette... fût-elle symbolique !
Longtemps, mes pas m’entraînèrent de la Province
vers la Capitale, Paris, en un long trajet hebdomadaire. Un long
chemin, certes, mais point un chemin de croix ou une
épreuve, non, bien plus un cheminement, une
« migration ». Et tous les mardis, mon
paysage intérieur se composait de la Seine, des Antiquaires
du Ve arrondissement, de bouquinistes, de la maison Gallimard et
bien d’autres. Composition qui venait jouer avec un autre
paysage, bien plus interne celui-ci, fait de cure psychanalytique,
de patient, de supervision, de transferts. Et donc, bien sûr,
de Jean-Bertrand Pontalis. Ou plutôt, tel qu’on le
nomme à l’APF, « JB ». Un signe
d’affection certain pour cet homme.
« JB »... pensez donc ! Les mêmes
initiales que moi ! Il y a de quoi y voir quelque signe pour
peu que l’on soit encore croyant. Mais, je dois
l’avouer, les points communs entre lui et moi
s’arrêtent aux initiales. Tant pis - ou tant
mieux...
Et tous les mardis, pendant six années, vers les quinze
heures, me voici arpentant la rue du Bac, où en bon
provincial je me retrouve épaté de croiser des
écrivains ou artistes célèbres, sinon des
politiciens, tous en chair et en os, avec un sentiment
d’inquiétante étrangeté à saisir
ou être saisi de l’écart entre le
télévisuel et le visuel. En quelque sorte,
j’étais à chaque fois bien
préparé à me déprendre de
moi-même...
Quittant le vacarme de la rue pour entrer dans une ancienne cour,
paisible, où parfois quelque leçon de piano
suspendait ses croches hésitantes, ne restait plus
qu’à gravir le vieil escalier jusqu’à la
porte de « JB ». Puis la salle
d’attente, et les livres, plein de livres ! Là,
une terrible impression de familier, de paix réparatrice
après le vacarme du trajet. De quoi me retrouver.
Ma première rencontre[4] de l’homme me laisse le souvenir
d’un être « so british » (selon
mes seuls critères, il va de soi - tout ceci étant
hautement transférentiel !), un gentleman
décontracté nonchalamment installé dans son
fauteuil tout près d’une bonne provision de Benson
& Hedges (je fumais les mêmes, sans le savoir : et
un signe de plus... ?). C’est au fil de nos rencontres
que, bien évidemment, j’appris à
connaître autre chose qu’une présentation ou mes
projections. Deux éléments me semblent importants
à relever, tels que je les ai ressentis : une grande
sensibilité, et une bonne pratique de
« joueur ». Je vais m’expliquer
là-dessus.
« Les relations humaines sont
fondées sur chiffres. Déchiffrer, c'est se brouiller.
Ce chiffre a l'avantage de dire sans dire, et de garder suspendue,
réversible, l'opinion réciproque. Il nous
préserve de porter des jugements décisifs et
définitifs qui ne sont jamais vrais que dans
l'instant. »
[5]
Mon choix de « JB » comme superviseur
était, évidemment, lié au fait qu’il fut
le co-auteur, avec Jean Laplanche, du Vocabulaire de Psychanalyse.
Je ne devais pas être le premier, mais après tout un
choix doit bien s’étayer sur quelque fantasme. Je fus
surpris, un jour, de l’entendre me dire combien ce long
travail lui fut utile et même nécessaire ; mais,
depuis, il lui fallait s’en
« dé-prendre », ce qui est un autre
travail. Position qui peut sembler étonnante, mais qui nous
introduit directement dans la façon de travailler de J-.B.
Pontalis, psychanalyste, telle que je l’ai entendue. La
difficulté étant de trouver un fil dans toute cette
œuvre afin d’organiser, de façon artificielle,
ce propos... Il me semble, que ce fil pourrait se
représenter d’un terme – en tous cas,
c’est celui qui m’a saisi et s’est
révélé dans ces années
d’échange avec « JB ».
Le mouvement
Le concept est chose bien pratique, il est vrai, pour se parler par
exemple dans une langue commune. Il offre une certaine
économie. Mais dans notre pratique quotidienne, ne
devient-il pas un masque, un écran, un outil contre la
réception de ce que dit un patient ? « Il me
fait un contre-transfert », voilà quelque chose
qui refroidit bien le fait que la représentation, voire le
théâtre où se joue une psychanalyse est en
train de prendre feu. Le concept me fait
« pompier », je me démets, là
où je me dois d’accueillir ce qui se dit, se joue et
s’agit, et que d’une certaine façon, j’ai
suscité sinon attendu. Le concept appliqué dans la
cure vient fixer, arrêter son mouvement. Ainsi, dans chaque
cure avons-nous à retrouver la
« chair » ou le « vif »
qu’un concept trop bien établi peut venir refouler,
l’exemple parfait étant celui de transfert. Revivre ou
redécouvrir à chaque fois la psychanalyse, avec son
patient, se laisser de nouveau surprendre.
C’est en ce sens que le mouvement est central, à mes
yeux – ou plutôt – mes oreilles chez
« JB ». Et il s’applique sur plusieurs
registres :
- le mouvement psychique, c'est-à-dire en fait ce que
l’on nomme les processus psychiques. Il est une chose
aisément reconnaissable : ce sont les points de
fixation, d’arrêt (les symptômes par exemple,
tels des nœuds ferroviaires), qui sont sources de souffrance.
Ainsi que Freud l’a si bien montré, lorsque la cure
relance les processus psychiques du patient par le lent travail de
déliaison ou de détissage des symptômes, la
« guérison vient de surcroît ».
Formule bien connue, mais bien détournée de
l’intention première de son auteur. Ce qu’il
faut entendre est que le libre mouvement des processus psychiques
est auto-thérapeutique, élaborant par eux-mêmes
les tensions et problèmes du sujet (pensons aux notions de
perlaboration, et plus précisément de translaboration
que Mélanie Klein et Victor Smirnoff ont décrits[6]). Nous sommes bien loin de
l’interprétation actuelle de la
« guérison de surcroît » comme
quelque chose qui n’intéresserait pas
l’analyste. La guérison n’est pas le souci
premier, mais la relance du processus psychique l’est (une
fort belle illustration de cela serait le cas du Petit
Hans) ;
- Cette visée et ce respect du mouvement psychique
détermine, pour l’analyste, une position similaire,
que « JB » a nommée : migration,
et pour bien spécifier son importance, il a accolé
une sorte d’injonction : il ne peut y avoir de
psychanalyse si l’analyste n’a pas, dans une cure,
avancé avec le patient dans sa propre analyse. Une cure et
son patient doit déplacer l’analyste, l’amener
à se déprendre de lui-même, de ses convictions
et autres positions théoriques (ses points de fixation,
voire même ses symptômes), c'est-à-dire se
laisser saisir puis se dessaisir. Nous pourrions dire :
co-analyse ;
- Cela amène une conception de la cure selon un
modèle winnicottien – ce qui n’est pas vraiment
une surprise avec « JB ». La cure est
pensée comme play, et donc surtout pas comme game. La cure
est un espace, une scène (de théâtre),
c'est-à-dire un espace transitionnel où viennent se
jouer la dimension du patient et celle de l’analyste sans
règles limitatives ; ça joue, et laissons jouer
pour un « voyons voir où cela nous
mène » (pensons à la célèbre
devise britannique : waite and see). C’est en ce sens
qu’il y a à entendre une des métaphores
préférée de
« JB » : nous sommes dans le
compartiment d’un wagon de chemin de fer, et un voyageur
décrit à l’autre ce qu’il voit par la
fenêtre. Cet autre, l’analyste, tente de rêver ce
paysage qu’il ne voit pas, mais sans omettre que, si parfait
que soit le tableau ou le peintre, ce ne sera jamais le paysage
réel ; ainsi en va-t-il, de toute façon dans le
jeu, nous sommes dans un espace intermédiaire, un
entre-deux, entre réalité et fiction. Ce qui garantit
une position d’ouverture, d’accueil de ce qui vient
sans jugement a priori ;
- À l’analyste de respecter le temps du mouvement de
son patient, et de son play. La cure est une magie lente, imposant
de donner du temps au temps, le temps de la perlaboration. Ainsi,
au début de ma supervision ai-je écopé
d’un « calmos ! » puis d’un
« piano » fort sympathiquement
donnés...
- Mais si l’analyste défend cet espace de jeu, cela
ne veut pas dire qu’il est indifférent : il est
partenaire du jeu, mais il est aussi celui qui
« veille-sur » son patient, et non celui qui
« sur-veille » le patient ; où
l’on retrouve, là aussi, une position winicottienne
bien connue ;
- Cette position dans la cure de l’analyste pose et impose
que celui-ci apprenne à parler avec sa voix, sa parole
propre, et non pas se réfugier dans ce qui serait le calcul
de l’interprétation. La cure n’est pas une
psychanalyse savante appliquée sur un patient ou sur
l’inconscient. Il y a à admettre d’être
saisi par ce que l’on dit, souvent à son insu, afin
d’y entendre ce qui s’y
révèle ;
Afin de garantir cette position analytique qui ne peut
s’acquérir que par l’expérience et sa
transmission, et non dans les livres, l’on peut commencer
à comprendre pourquoi JB Pontalis n’a jamais commis de
texte théorique sur un mode universitaire.
L’écrit de « JB » tente de
préserver cet espace de jeu, d’entre-deux. Cela
s’entend dans ses titres : « Entre le
rêve et la douleur », « Entre Freud et
Charcot », « Entre le rêve-objet et le
texte-rêve », « Entre les
signes », « Entre-vu »,
« Entre le savoir et le fantasme »,
« Allers-retours »,
« Fenêtres », etc.
C’est une façon de maintenir la théorie en
acte, en action, et non pas en discours, une façon
d’en retrouver sans cesse la chair ou le
« vif » fondateur, en un mot, de
l’habiter et d’en être habité.
Mais c’est aussi tenter de se laisser saisir par un
transfert infini, non pas le transfert d’objet, mais quelque
chose d’autre qui se joue en deçà, ou
au-delà de la représentation. Pour cela, encore ne
faudrait-il pas oublier qu’une représentation
n’est que transitoire, liée à un temps, et qui
plus est n’est qu’une représentation et pas la
chose en soi.
Le rêve n’est pas son récit, et ce qu’en
entend l’analyste est encore moins le rêve...

Voici donc un exemple, bref il est vrai, de ce que cet homme
m’a transmis, par petites touches successives. Lorsque
j’ai commencé ce play, le moins que l’on puisse
dire est que j’étais bien
« universitaire », connaissant sur le bout
des doigts, par exemple, le Vocabulaire de Psychanalyse ! Et
puis est venu un temps assez désagréable,
déstabilisant, où j’avais l’impression de
ne plus savoir parler – comme un livre... Je me dessaisissais
de moi-même et accédais à une parole propre. Le
résultat fut que je parlais en propre à mes patients
et l’effet peut s’illustrer de cette parole d’une
patiente : « c’est curieux, ce que vous me
dites, mon analyste précédent me le disait aussi,
mais cela n’a jamais eu d’effet ! Alors pourquoi
avec vous ? » Car, est c’est là un
point capital, c’est ce que l’analyste est en personne
qui produit de l’analyse, pas tant ce qu’il dit. Ou dit
autrement : « qui parle lorsque l’analyste
inter-vient ? »
Une conséquence de cela est une autre question tout aussi
capitale : « qu’est-ce que je fais à
mon patient quand je dis ce que je lui
dis ? »
Façons de maintenir du vif, du mouvement, le processus,
tenter d’éviter les écueils de la
fixation.
Mouvement psychique qui s’imprimait en moi dans
l’alliance avec le mouvement physique Paris-Province ;
et le jeu continuait pendant mes voyages de retour, et il continue
encore !
Comment mieux suspendre ce témoignage, et non le conclure
d’un point final, suspendre, inachever, c'est-à-dire
laisser ouvert, sinon avec la voix et le vif d’un
poète, ces êtres qui, pour Freud ou
« JB », et moi-même, ont saisi bien des
choses que notre « jeune science » est bien
loin encore de comprendre sans les tuer par une conceptualisation
froide :
« Quand les nombres et les
figures
Ne seront plus la clef de toute créature,
Quand, par les chansons et les baisers
Nous en saurons plus long que les savants,
Quand l'ombre et la lumière
Se marieront à nouveau dans la pure clarté,
Quand à travers les légendes et les
poèmes
Nous connaîtrons la vraie histoire du monde,
Alors s'évanouira devant l'unique mot secret
Ce contresens que nous appelons
réalité. »
Friedrich Novalis
[1] Membre de
l’Association Psychanalytique de France.
[2] Paul Valéry, Oeuvres
II, Tel Quel I, Paris, Pléiade, 1960.
[3] Deux moitiés selon
le principe de la tessère d’hospitalité qui
consistait en un osselet partagé en deux parties. On en
gardait une, on donnait l’autre à son hôte au
moment du départ. Le rapprochement des deux moitiés
permettait plus tard aux mêmes personnes ou à leurs
descendants de se reconnaître et de renouer les liens
d’hospitalité. C’est devenu par la suite le
principe du symbolon.
[4] Si l’on est curieux
d’un autre témoignage, voir Georges Perec, “Les
lieux d’une ruse”, in La cause commune, 1977, repris in
Penser / Classer, Paris, Hachette, 1985.
[5] Paul Valéry, Oeuvres
II, Tel Quel I, Paris, Pléiade, 1960.
[6] Translaboration :
spécifie une élaboration psychique hors cure, dans le
cours de l'évolution d'un sujet, puisqu'il existe des
processus permettant de résoudre et de dépasser
spontanément certaines positions affectives de l'enfance par
un remaniement de ces affects et relations objectales,
réduisant ainsi le clivage intrapsychique en fonction
d'éléments internes comme externes et favorisant
l'intégration du moi. Ceci est donc lié au potentiel
évolutif d'un sujet.
