Lire Freud : soit une situation de transfert, mais non plus à Freud,
l’homme étant réellement mort, niais transfert à son œuvre,
sa pensée, son écrit : soit sa trace symbolique. Et transfert
d'une place qui est de lecteur. Position sans doute plus confortable que ne
serait celle d'une rencontre réelle...
Il s'agit d'interroger ce qui est en jeu de cette place de lecteur-de-Freud,
ceci au fil de quelques ébauches de questions. Et ce en 1988.
Année particulière, puisque s'annonce la publication des œuvres
complètes, et ce en traduction nouvelle. Si la France fut particulièrement
résistante, tant pour les premières traductions françaises,
tant pour l'introduction de la psychanalyse (œuvre autrichienne), tant
pour qu'existe une œuvre complète, cette résistance prend
aujourd'hui, me semble-t-il, un autre visage, qui se dessine dans le sillage
de la publication : le débat, et à la limite, la querelle,
sur la traduction. Émergence qui a de quoi étonner, et ce à plusieurs
titres : ce travail de (re)traduction fut entrepris il y a plus de vingt
ans, sous l'égide de Jean Laplanche et à la suite des relectures
que Lacan faisait dans ses séminaires. Alors, que des critiques foisonnent
aujourd'hui, signe là quelque déplacement : de la traduction à la
publication, ce qui est fort différent. D'autant que ces critiques proviennent
majoritairement du groupe d'appartenance de Laplanche, les autres groupes et écoles
restant silencieux.
Dès lors, est-il aisé de penser que ce n'est pas tant sur la
traduction que porte la critique, mais sur la publication, c'est-à-dire,
la difficulté d'accorder à Laplanche une paternité - ou
maternité - dont le fruit, de surcroît, est un Freud francisé...
Laissons-là ce débat, cette lutte "intestine", jeu intéressant,
sinon à dévoiler une compétition : qui détient,
est au plus près d'un "vrai" Freud ?
Soit, encore et toujours, la question de la Vérité, dont le deuil
est si difficile...
Par contre, se demander en quoi consisterait une difficulté à traduire,
me semble être une ouverture vers d'autres questions.
Quand traduire a le souci de ne point trahir, cet acte mène à la
quête, mot à mot, de la représentation de mot (qui serait
Idéale) contenant au mieux la représentation de chose - freudienne
ici.
Un mot qui serait au plus près de l'éprouvé de l'homme
Freud. Seulement, ce travail semble peu satisfaire, et sans cesse remis sur
le métier, nos traducteurs étant pris, apparemment, du "syndrome
de Pénélope". Au-delà de leur souhait, louable, de nous
livrer un texte "au plus près" de la pensée freudienne, quelques
remarques sont à faire, quant au travail sur le mot :
- une certaine négation de ce qui doit se perdre dans le creux des différences
culturelles et linguistiques : chaque langue découpe le monde de
façon différente. Comment en rendre compte, dans l'acte de traduire ?
- autre négation préliminaire : tout mot trahit, d'une certaine
façon, la chose qu'il vise à contenir. Il y a une inadéquation
fondamentale entre le mot et la chose ! Ce qui peut s'articuler avec le
fameux : "le mot est le meurtre de la chose". Cela semble rendre vaine
toute tentative de trouver le "bon mot".
- sinon en construisant des néologismes, forgés dans l'intervalle
allemand - français : ce qui donne, par exemple, "désaide".
Mais dès lors, si ce néologisme a pouvoir évocateur pour
celui qui le forge, qu'en est-il pour les lecteurs ? Le néologisme,
systématisé, mènerait à créer, au pire,
une nouvelle langue : le freudo-germano-français, véritable
néo-Schibboleth.
- l'acte de traduire ne peut se faire sans l'analyse, au préalable,
du souci de coller à ce qui serait une Vérité gisant dans
le texte, de la découvrir et de la transmettre. Nous sommes là, à l'orée
de cette contrée mythique du TOUT (-dire, -savoir, -expliquer, etc...
).
- “ comment parler freudien ” est le déplacement
d'une question : comment être Freud ? Au pire, être un
clone... Parler ses mots, penser ses pensées, être un écho,
ne me transformera jamais en lui ! Concomitant à cela, nous pouvons
voir le souci de certains d'être analystes et germanistes (une décennie
précédente mettait le bon ton à être analyste et
helléniste... ). Après la quête du bon mythe grec, comme
meilleur contenant et expression de la réalité psychique humaine,
la mode tient à manipuler le concept freudien dans la langue originelle
pour en proposer son mot à soi. Souci qui omet, et c'est de taille,
que Freud écrivait en un allemand très particulier, ancien, qui
est déjà obscur pour les Allemands eux-mêmes : au
point qu’il y a au le projet d’une traduction de Freud en Allemand...
- les désaccords de traduction sont du même fait que les désaccords
de lecture en français : chacun a son Freud = chacun a sa langue
- mère, fondatrice, et en tant que telle, voilée d'une certaine
opacité : le refoulement.
De tout cela, il ressort un rapport au Texte, un mode de lecture.
Ainsi certains approchent le texte dans un mot à mot, donc en quête
de savoir, instaurant - et réduisant du même coup - l'écrit
freudien en un objet du savoir
sur l'inconscient : ce qui permet
d'écarter son propre inconscient et ce qu'il entend ! Chacun y
va dès lors de ses mots, c'est-à-dire de ses projections, omissions,
inhibitions, etc... Lecture studieuse, universitaire, procédant d'une
demande (hystérique ?) de savoir. Lecteurs laborieux, lectures
de laboratoire, long apprentissage : qu'a-t-il voulu dire, nous dire,
puisqu'il (nous) écrit ? Lecture qui omet le jeu du refoulement,
combien il est si difficile d'atteindre, en français déjà, à la
mise en mot de la sexualité, de la mort, de l'inconscient, etc...
Pourtant Freud a bien souvent pointé sa quête permanente de meilleures
représentations (élaborations).
Tout ceci amène une autre question fameuse : la transmission. Autre
scène, mais non autre problématique. Comment dire, à d'autres,
mon expérience ? Tous nos “ maîtres ”
[1] se
posent cette question. Mais en termes de transmission, c'est-à-dire
de mise en mots. Pour se faire entendre, faut-il parler en langage commun ?
Mais dès lors, ma mise en mots, atteignant un certain sentiment d'adéquation
avec mes choses, que devient-elle dans un langage commun ? Qu'est-ce qui
se perd, s'efface ? Pas tant question de transmission que de transmetteur,
de plus en plus opaque lorsque son discours se théorise, “ s'universitarise ”,
se magistralise.
É crire, traduire, transmettre, ont une communauté de questions,
de souhaits : comment faire passer un sens exact, non déformable ?
Mais je préfère poser la question côté lecteur,
souvent abrité, immobile, derrière les questions d'auteurs. Finalement
la question du lecteur serait celle-ci : lire, est-ce pour comprendre
(savoir) ou entendre ?
Soit deux façons radicalement différentes de lire, de rapport
au texte, façons qui à leur tour éclairent le pourquoi
des questions soulevées plus haut.
Façons de lire dont la ligne de partage est, encore et toujours, le
refoulement...
Le mode de lecture dévoile, dans le transfert à Freud, la place
qu'occupe celui-ci dans notre économie psychique - sa fonction d'objet-,
et bien plus, notre structuration même. Il est possible de jouer (et
ce n'est que jeu) aux classifications des lectures : hystérique,
obsessionnelle, fétichiste, etc... Lectures marquées du sceau
du refoulement, du souci de comprendre des mots articulés en théorie.
Par exemple, peut se pointer un rapport fétichiste à Freud, à l'œuvre-mère :
voir les collections de bouts de Freud (photos, attitudes, attributs) autant
de pénis imaginaires. Oui, Freud-mort nous castre, symboliquement :
il ne nous a pas transmis tout son savoir !
Pourtant a-t-il pris la peine de répéter que nous avions à refaire
son parcours (
parcours de Freud, ce qui n'est pas retour à Freud),
que nous avions à ré-inventer la psychanalyse à chaque
fois, à trouver nos propres représentations, etc... Ceci à seule
fin d'éviter l'écueil de la doctrine et du dogme : religions,
idéologies et un certain discours psychanalytique, par leur autoconservation
(narcissique) développent, sécrètent un interdit de penser
et de penser le lien même qui lie un sujet au dogme. Ne s'agit-il pas
de cela lorsque s'entend : Il y a une crise - des sciences humaines, de
la psychanalyse - rien de neuf ne paraît, on fait de la théologie,
etc...
Alors, cet autre mode de lire, qu'en est-il ? Une lecture qui se donne
la place pour associer, où le lecteur est un sujet que le texte éveille,
emporte dans sa propre histoire de sujet, sur le fil associatif, vers les méandres
d'un parcours où le refoulement fonctionne. Le texte est "embrayeur",
pousse à l'analyse. Nous ne sommes plus dans une dialectique sujet (lecteur)
- objet (texte) ou inverse, mais dans un rapport d'échange, de dialogue
sujet - sujet. C’est ce mode de travail (au sens où un texte me
travaille - et non pas, je travaille un texte) qui permet
le retour de Freud,
et non retour à Freud. Ou autrement dit, l’accès
au savoir
inconscient, et non au savoir
sur l'inconscient. Au-delà du mot à mot,
accéder au monde fuyant des représentations de choses.
C'est ainsi que souvent, lorsque je reprends des textes lus lorsque j’étais étudiant,
patiemment soulignés, je suis saisi : que de lignes non-soulignées, évitées
(car trop me parlant), pour les parties plus abstraites, où je ne risquais
pas de m'y trouver !
De même, lectures et re-lectures produisent cet étonnement d'un
texte toujours nouveau, toujours opérant, toujours ouvert et éveil,
et non plus la lassitude d'une lettre morte, fruit d'un (com) prendre du savoir.
Non plus lecture, mais écoute. Mais j'ai à y être tout
entier... Lecture analytique, bien au-delà du souci du bon mot, du bien
traduit, du transmissible. Saisir que l’œuvre de Freud (comme toute œuvre)
est une perlaboration : c'est à entendre et à suivre. Faire
parcours, ce qui me fonde et m'éprouve comme analyste. Il s'agit de
traverser une œuvre, tout comme la cure est une traversée du fantasme,
afin de ne pas tomber dans les errances imaginaires du rapport à l'œuvre
- objet d'un autre.
Comme le pointait Fédida, il n'existe pas de théories qui seraient
non œdipiennes, sans refoulement. Aussi ne peut-on lire, traduire, transmettre
en contournant le refoulement. Sinon nous chutons dans le discours névrotique
de la maîtrise, de l’illusion d’emprise théoricienne.
Freud est le père de la horde psy... Notre rapport à lui, comme
précisément à tout maître mort, est une
scène où se
répète un
lien à un autre père, à son
savoir supposé.
Aussi, lecteur comme auteur, y a-t-il deuil à faire, perte à éprouver :
du père au fils, tout ne se transmet pas, et du manque ainsi tracé,
peut émerger quelque chose que j'ai à produire pour être
père (transmetteur) à mon tour, laissant à mon tour une
place pour les (pour)suivants.
Un texte n'est pas une gelée de mots à incorporer, mais un mouvement.
Ne le figeons pas !