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Joël Bernat


Les théories psychanalytiques sur la sexualité psychique.
Cours 3 (2005-2006) :
Freud et la clinique de la "psycho-sexualité"



Nous pouvons isoler trois temps d'élaboration, dans l'œuvre de Freud,
de ce qui constituerait une « clinique de la sexualité »
bien plus qu'une « clinique des conduites sexuelles »,
et sans oublier non plus qu'il s'agit avant tout
d'une « clinique sexuelle »



Introduction

« Dès l'instant où un homme remet en cause le sens et la valeur de sa vie,
il est malade, car objectivement aucune existence ne peut en avoir;
en se posant cette question, on admet simplement l'existence de libido insatisfaite
qui aurait attendu quelque chose d'autre, une sorte de fermentation
menant à la tristesse et la dépression.
Je crains que mes explications n'aient pas l'air merveilleuses.
Peut-être parce que je suis trop pessimiste. »
Sigmund Freud à Marie Bonaparte, le 13 août 1937


Si l’on considère la « sexualité animale » (au sens de celle des animaux) comme paradigme de ce qui constituerait une « sexualité naturelle », alors, force est de constater avec Freud que la « sexualité humaine » est foncièrement contre-nature, et ceci selon plusieurs points :
En un mot, la sexualité humaine est au service d’elle-même. Car sa spécificité est d’être liée à un plaisir psychique (et sensoriel), ce qui fait d’elle une sexualité psychique. Et les points que nous venons d’indiquer sont des caractéristiques de cette sexualité psychique.
Ce dont il est ici question, c’est bien uniquement de « sexualité psychique », et, sans savoir si cela est spécifique à l’humain, une sexualité psychique qui prime sur la sexualité physique, radicalement autre (nous avons vu que Freud les sépare absolument en 1894). Bien que l’adjectif « psychique » ait une sérieuse tendance à disparaître des écrits actuels – on ne dit plus, par exemple, « bisexualité psychique » - il est important de le maintenir ne serait-ce que pour éviter le fréquent glissement du psychique au physique, ce qui est d’autant plus permis avec l’oubli de l’adjectif « psychique » : l’exemple parfait est celui du glissement du « féminin » à « femme », c'est-à-dire d’un psychique individué à du physique généralisé, dépersonnalisé. Glissement, il est vrai, « encouragé » par le terme « sexualité » et ce qu’il convoque du corps. Ou bien, autre exemple, l’on voit des thèses qui critiquent celle de Freud en convoquant le physique contre le psychique bien que Freud les ait aliénés l’un l’autre. Ce qui ne veut pas dire que cette dimension du physique importe peu : car elle est le sol énergétique du psychique, ce que bien des successeurs ont aussi refusés d’admettre, ainsi que Freud l’indique dans une quatrième préface de ses Essais.

Mais est-il possible de faire une « théorie de ou sur la sexualité - psychique » ? Il peut paraître curieux de poser une telle question. Mais elle se doit d’être posée : en effet, une telle théorie, pour peu que l’on souhaite qu’elle soit au plus près de son objet, se doit d’éviter quelques écueils :


Un exemple. Je disais, il y a un instant : « une telle théorie, pour peu que l’on souhaite qu’elle soit au plus près de son objet ». Voici une bien belle formule ! De plus, assez répandue pour passer sans tapage ni question, tant elle charrie de l’évidence (autre ennemi à surveiller), alors qu’il y a là une énormité !
En effet, une théorie sur la sexualité peut paraître avoir la sexualité pour objet. C’est sans doute ce que le moi dit, pense ou espère, lorsqu’il a refoulé la base même de sa pensée afin de se croire le maître de la ou de sa sexualité[6]. Ce qui est en effet un de ses souhaits les plus chers tant il se sent plutôt gouvernée par elle, ou du moins, tant ça l’occupe.
Et c’est bien un vœu moïque que d’annoncer une théorie de ou sur la sexualité, vœu qui laisse entendre un joli souhait de maîtrise (grâce à l’illusion que le mot serait la chose, ou comme si c’était la chose). L’on perçoit l’enjeu : mon effet d’annonce d’une telle théorie vous donnerait à croire que j’ai les clefs de la chose et qu’en plus, je pourrais vous en donner quelques unes... Cette chimère, car c’en est une, fait le succès de certains qui se laissent croire maîtres de la vérité – même s’ils le dénient.
Comme si des mots avaient le pouvoir de contenir, d’endiguer « réellement » la sexualité, de l’englober – et donc de l’endiguer -, d’enfermer la chose...
Pour reprendre ce qu’indiquait Michel Gribinski dans sa « Préface » aux Trois essais sur la théorie sexuelle, l’annonce d’une théorie qui promettrait de gérer et donc d’éduquer la sexualité n’est qu’une résistance à la découverte de Freud.
Annonce d’autant plus épatante puisque la pulsion, par essence inéducable (et les siècles passés sont là pour nous le montrer malgré la pléthore des tentatives) est aussi le moteur, l’énergie de la pensée. C'est-à-dire que la pulsion est à la source de la pensée qui tente de penser la pulsion en croyant la prendre pour objet, là où, invariablement, elle ne pourra que se saisir de sa source. Ce serait plutôt la pensée qui est prise pour objet par la pulsion !
Ainsi, toute théorie est : sexuelle.
Le risque est alors le suivant : penser et théoriser la sexualité pourrait n’être qu’un autre mode d’extinction de la poussée pulsionnelle, un masque du refoulement (ce que nous verrons, pour finir, l’an prochain avec certains disciples ou successeurs). Dès lors, comment maintenir le feu, la peste sexuelle, son scandale ?
Soit une façon de rester dans le projet freudien : il s’agit de libérer la sexualité psychique du sujet (qui s’épuise à la refouler sans cesse et donc la subir) et de remplacer le refoulement par un renoncement conscient. Freud en donne quelques éclaircissements tels que rapportés par Otto Rank dans les Minutes de la Société viennoise de Psychanalyse :


Dans un premier temps, je vais tenter de restituer la pensée de Freud, avant que d’en faire, par la suite, une certaine critique.
De la façon la plus arbitraire, si l’on veut extraire de la théorie de Freud une clinique et ses formes classificatoires, l’on pourrait relever trois temps d’élaboration clinique, trois classifications, trois logiques ou trois axes mais selon des outils différents :

Plan

a – 1905, ou le premier temps clinique :
• Freud se dégage de la psychiatrie et de la « morale civilisée » ;
• L’outil est un nouveau concept : la pulsion ;
• La classification est faite en fonction du but et de l’objet ;
• Elle porte essentiellement sur les « perversions » (au sens psychiatrique de l’époque) ;
• Le point d’appui se déplace. Non plus la pulsion et ses destins mais la libido et ses phases d’élaboration constituant la sexualité infantile ;
• Le point central de la névrose est le complexe d’Œdipe.

b – 1914, ou le second temps clinique :

• L’outil nouveau est le narcissisme ;
• Ce qui va permettre de définir une clinique des psychoses ;
• Puis des types cliniques libidinaux.

c – 1920-1925, ou le troisième temps clinique :

• L’outil est le fantasme ;
• Qui va permettre de préciser la sexualité féminine ;
• En même temps, période où de différencient déni et rejet, ce qui permet la définition finale de la perversion et du fétichisme, différentiellement de la psychose et de la névrose.


[1] Voir la méditation de Freud sur le soma et le germen dans « Au-delà du principe de plaisir ».
[2] Pour plus de détail sur ce couple d’opposés, voir le Lexique sur le site www.psychanalyse.lu
[3] Nous sommes sans cesse à ce point « mythique » du choix : ou je crois ce que l’on me dit (dans l’éducation, la formation, etc. et c’est une aliénation), ou je crois ce que je vois. Ceci est toujours la source d’un schisme dans la pensée et de schismes conflictuels dans l’histoire de la pensée (nous avons vu cela chez les Grecs de l’Antiquité, déjà).
[4] Ainsi que nous l’avons vu l’an passé avec la psychiatrie du xixe siècle.
[5] Pour la « petite histoire »... Lorsque le terme hétérosexuel arrive en Amérique en 1893 par le biais d’un article (« Responsability in Sexual Perversion ») écrit par le docteur Kiernan, qui, lisant mal la Psychopathia sexualis, en fait une perversion assimilée à l’hermaphrodisme psychique. Selon lui, hétérosexuel désigne des personnes attirées par les deux sexes et « qui ont des méthodes anormales pour parvenir à la satisfaction sexuelle ». Ensuite le terme évoluera pour désigner une pratique érotique excluant la procréation... c'est-à-dire une perversion au sens psychiatrique de l’époque.
Havelock Ellis, médecin sexologue américain, est le promoteur de «l’amour sexuel normal» et dénonciateur des méfaits de la religion chrétienne. Opposé à Freud quant à l’origine de l’hétérosexualité qui serait physiologique et innée et non pas familiale, il participe, lui aussi, à l’installation de la nouvelle norme érotique auprès d’un public progressiste. Le mot fait son apparition en 1923 comme titre du chapitre 5 dans le très officiel dictionnaire américain Merriam Webster – soit quatre ans après le terme homosexuel. Il s’agit d’une « passion sexuelle morbide pour une personne du sexe opposé ». En 1934, le Merriam webster corrige : « manifestation de la passion sexuelle pour une personne du sexe opposé, c’est-à-dire la sexualité normale ». Quant à l’homosexualité, elle devient « une attirance érotique pour une personne du même sexe ».
[6] Dire, d’ailleurs, la sexualité est encore une mesure d’éloignement, de refoulement prise par le moi...
[7] Minutes de la Société viennoise de Psychanalyse, Tome I, pp. 46, 96, 220.
[8] Ibid., séance du 15-V-1907.

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