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Joël Bernat


La « religion du progrès / déclin » :
Petit pense-bête à l’usage de ses nouveaux croyants


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La mode est de dire que « tout fout le camp », oubliant que nous répétons ce que nos parents disaient, et avant eux, les grands-parents, et ainsi de suite... jusqu’à l’aube du mode.
C’est bien dommage, car cette « conscience historique » ferait entendre bien autre chose. C’est encore plus triste quand des gens se disant psychanalystes nous vendent des livres sur le déclin des valeurs, évidemment chez les jeunes dont ils ne sont plus, et pour proposer la réinstauration des valeurs de leur temps. Passons sur le commerce qui consiste à poser qu’il y a du déclin, et que l’auteur a bien sûr les clefs d’un progrès. C’est oublier que « l’idée de progrès », ou encore le « mythe du progrès » de l’humain, idée née seulement au XVIIIe siècle, est et n’est que, une vision-du-monde ! Et non pas une vérité.
Il y aurait donc déclin, mais de qui ? de l’autre ou de soi ? Pensons à la critique cinglante que Freud fait de Mœbius : ce n’est pas la science qui décline, c’est Mœbius lui-même... Cela s’appelait autrefois : projection...
Nous proposons donc ci-dessous de quoi inspirer quelque réflexion sur le mode de la « conscience historique ». Sait-on jamais...

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1 - Sur l’éducation


Poterie d’argile de Babylone, -3000 av. JC :
« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture. »

Prêtre égyptien, -2000 av. JC :
« Notre monde a atteint un stade critique ! Les enfants n’écoutent pas leurs parents. La fin du monde ne peut pas être très loin. »

Hésiode, -720 av. JC :
« Je n’ai aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible. »

Socrate, -470 – -399 av. JC :
« Notre jeunesse (...) est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui (...) ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais. »

Dr. med. Daniel Gottlob Moritz Schreber : 1860 : « Au sujet de l’éducation de la nation »
« Les motifs de souhaiter tromper le maître, ou les parents, ou les deux, qui tendent de plus en plus à prévaloir chez les élèves... »[1]

Nous pourrions allonger la liste : Néron, Philippe le Bel, etc. Il y en a à chaque génération...

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2 - Sur le bruit[2]


Épopée de Gilgamesch, -3000 av. JC :
« Le monde beuglait comme un taureau et le Dieu tout-puissant fut dérangé par le bruit. (...) Enlil entendit le vacarme et dit aux dieux du conseil : ce tumulte de l’humanité est insupportable et il n’est plus possible de dormir. » C’est ainsi que les dieux furent conduit à envoyer le Déluge aux humains.

Juvénal, poète romain, en 117 :
« Il est absolument impossible de dormir où que ce soit en ville. La circulation incessante des voitures dans les rues voisines suffi à réveiller les morts. » Et il considère l’insomnie comme cause principal de l’état maladif.

La ville de Berne :
Elle édicte en 1661 une prescription contre « les appels, cris et désordre le dimanche » ; puis en 1784 contre « les chiens qui aboient », et en 1879, « contre la musique après 22 heures 30. »

Schiller :
Le premier devoir civique serait celui du calme ; en effet, dans la vie quotidienne se cumulent les martèlements et heurts incessants des forgerons, les sonneries de cloche, et surtout le vacarme résonnant des roues de bois cerclées de fer sur les pavés inégaux accompagnés des claquements de fouets et autres invectives des cochers.
La ville faisait se côtoyer habitants et artisans : dans les arrière-cours, on boulangeait, imprimait, sciait du matin au soir, et les animaux apportaient leur vacarme.

Le Scientific American, juillet 1899 :
« On ne dira jamais assez les mérites de l’amélioration des conditions de vie en ville du fait de l’introduction générale des véhicules à moteur (...) Des véhicules légers montés sur des pneus en cahoutchouc, qui passent vite et sans bruit sur le revêtement lisse des rues élimineront en grande partie la nervosité, le manque d’attention et le stress de l’époque moderne. »

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3 - Sur le stress


1895 : W Erb[3] :
(...) « La question primordiale est de savoir si les causes de maladie nerveuse dans notre existence moderne que l'on nous présente se sont suffisamment accrues pour expliquer une augmentation considérable de cette maladie - on peut sans hésiter répondre affirmativement à cette question, comme nous le montrera un coup d’œil rapide sur les formes de notre vie moderne.
« Il ressort déjà clairement d'une série de faits généraux que les conquêtes extraordinaires des temps modernes, les découvertes et les inventions dans tous les domaines, le maintien du progrès en face de la concurrence croissante ne sont acquis qu'au prix d'un grand travail intellectuel et ne peuvent être maintenus qu'à ce prix. Ce que le combat pour la vie exige de productivité de la part de l'individu s'est considérablement accru; il ne peut y satisfaire qu'en déployant toutes ses forces intellectuelles; en même temps, les besoins de l'individu, et ses prétentions à jouir de la vie se sont élevés dans tous les milieux; un luxe sans précédent s'est propagé à des couches de la population qu'il ne touchait pas du tout auparavant; l'irréligiosité, le mécontentement et l'avidité ont gagné des cercles plus étendus de la population; l'accroissement démesuré de la circulation, le réseau universel du télégraphe et du téléphone ont complètement transformé les conditions du trafic; tout a lieu dans la hâte et dans l'agitation, la nuit sert aux voyages et le jour aux affaires, les « voyages de détente » eux-mêmes deviennent une fatigue pour le système nerveux; des grandes crises politiques, industrielles et financières communiquent leur excitation à des cercles de la population beaucoup plus larges qu'autrefois; l'intérêt pour la vie politique est devenu chose tout à fait commune; les luttes politiques, religieuses et morales, les activités de parti, l'agitation électorale, le fait que les associations croissent de façon excessive, tout ceci échauffe la cervelle, contraint l'esprit à faire sans cesse de nouveaux efforts et mord sur le temps de détente, de sommeil et de repos; la vie dans les grandes villes est devenue de plus en plus raffinée et agitée. Les nerfs sont à plat et on cherche à se détendre par l'accroissement des stimulations et par des plaisirs très épicés, ce qui ne fait que fatiguer davantage; la littérature moderne s'intéresse surtout aux problèmes qui donnent le plus à penser, qui remuent toutes les passions, et prônent la sensualité, le goût du plaisir et le mépris de tout principe éthique et de tout idéal; elle offre à l'esprit du lecteur des cas pathologiques, des problèmes de psychopathes sexuels, des problèmes révolutionnaires et d'autres encore. En nous administrant à fortes doses une musique importune et bruyante on énerve et on surexcite nos oreilles; les représentations théâtrales excitent et emprisonnent tous les sens; même les beaux-arts se tournent par préférence vers ce qui est écœurant, haïssable, vers ce qui excite et n'hésitent pas non plus à nous mettre devant les yeux, avec une fidélité révoltante, ce que la réalité contient de plus horrible.
« Cette description d'ensemble nous montre déjà toute une série de dangers que comporte le développement culturel moderne i elle peut encore être complétée par certains détails ! »


1895 : KRAFFT-EBING[4] :
« Le mode de vie d'innombrables hommes civilisés présente de nos jours quantité de facteurs antihygiéniques qui permettent aisément de comprendre que la maladie nerveuse se propage fatalement, car ces facteurs nocifs agissent en premier lieu et le plus souvent sur le cerveau. Il vient de se produire, au cours des dix dernières années, des transformations des conditions politiques et sociales des nations civilisées - dans le domaine commercial, industriel et agricole particulièrement; elles ont modifié considérablement profession, position civique et propriété et cela aux dépens du système nerveux qui doit satisfaire à l'accroissement des exigences sociales et économiques en multipliant la dépense d'énergie tout en ne pouvant récupérer que trop insuffisamment. »


1896 : BINSWANGER[5] :
« On a caractérisé la neurasthénie spécialement comme une maladie tout à fait moderne et Beard à qui nous en devons la première description distincte croyait avoir découvert là une nouvelle maladie nerveuse qui s'était spécialement développée sur le sol américain. Naturellement cette hypothèse était erronée; cependant le fait que ce soit un médecin américain qui ait pu saisir et retenir le premier les traits caractéristiques de cette maladie indique sans aucun doute le lien serré entre cette maladie et la vie moderne, la chasse effrénée à l'argent et aux possessions, les progrès formidables du domaine technique qui ont rendu illusoires tous les obstacles temporels et spatiaux à la circulation. »

Enfin, savourons tout le sel de cette extraordinaire phrase :
« Le monde me stresse »


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4 - La fin de la psychanalyse


Brill,1907 :
« La psychanalyse était évoquée comme produit fini quand j’en ai pris connaissance. »

Alexander, 1938 : Alors président de l’IPA, Franz Alexander avance ceci, dans son « Adresse Présidentielle » : « Le mouvement psychanalytique doit disparaître, et l’Amérique est faite pour ça : combattre la technique classique, la dépendance créée par le transfert et son intensité » (donc passer de 4 à 5 séances à 3) pour une technique active. La sienne...


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5 – La crise de la famille

Des ouvrages, produits par certains psychanalystes, paraissent depuis quelques temps nous annonçant la crise de la famille, voire la mise à mal de la fonction du père. Il est remarquable que ces textes sont essentiellement publiés dans le but de préserver une certaine théorie, fort ancienne, puisqu’on la retrouve de tous temps dans la pensée judéo-chrétienne. Ces analystes ne s’interrogent absolument pas sur les fondements de leur pensée et donc pas sur ce qu’ils répètent, disons à leur insu ?
Mais est-ce nouveau ? Eh bien non, prenons un exemple :

Édouard Pichon dont les traces sont toujours actives en certains lieux : « Mr. Freud ? On peut rendre hommage à son génie clinique et psychologique sans adopter les démarches de son esprit »[6]. Et de rejeter les étrangers dans un grand sac socialiste, Staline et Hitler, Blum et Mussolini, qui ne pourront pas influer « sur la production intellectuelle française ». Cela vise quoi, in fine ? Eh bien ceci : c'est le devoir de l'analyste de défendre l'institution sacrée du mariage[7]...
Car, à partir des années vingt du XXe siècle, la mode était à la crise de la famille et la nécessité de ré-instaurer la fonction du père. Dolto ou Lacan s’y sont employés dans leurs théories[8].

Jacques Lacan : « Notre expérience nous porte à en désigner la détermination principale dans la personnalité du père, toujours carente en quelque façon, absente, humiliée, divisée ou postiche. C’est cette carence qui, conformément à notre conception de l’Œdipe, vient à tarir l’élan instinctif comme à tarer la dialectique des sublimations. Marraines sinistres installées au berceau du névrosé, l’impuissance et l’utopie enferment son ambition, soit qu’il étouffe en lui les créations qu’attend le monde où il vient, soit que, dans l’objet qu’il propose à sa révolte, il méconnaisse son propre mouvement. »
L’Œdipe devrait tout à une « réalité » ?

« Mes élèves les plus sages et les plus autorisés me demandent d'obtenir une audience du Saint Père.
« Je dois dire que je suis assez porté à le faire.
« Et que ce n'est pas sans un profond intérêt pour l'avenir de la psychanalyse dans l'Église que j'irai porter au Père commun mon hommage. »[9]

Alors : crise sociale, crise théorique ou crise « morale » ? Qu’est-ce qui fait retour chez ces penseurs, quels points-aveugles ? Vous remarquerez, si vous êtes attentifs, que c’est souvent ce qui arrive lorsque le psychanalyste a perdu de vue la sexualité infantile.. ;


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En 1969, lors de la cérémonie des Diplômes de Droit à l’Université de Harvard, un étudiant fit le discours suivant :
« Les rues de notre pays sont en émoi. Dans nos universités, les étudiants appellent à l’émeute. Les communistes n’ont qu’un seul but, désorganiser la nation. La Russie nous menace de toute sa puissance. La république est en danger. Oui, en danger, de l’intérieur comme de l’extérieur. Il nous faut rétablir la loi, il nous faut rétablir l’ordre. Sans l’ordre et sans la loi, nous ne survivrons pas. »
Une salve d’applaudissements avait ponctué ces mots et l’étudiant avait attendu le retour au calme pour enchaîner : « Ce discours a été prononcé en 1932 par Adolf Hitler. » [10]

Etc... bien évidemment.

La « conscience historique » est un outil qui permet de saisir que quelque chose se répète, est répété immuablement. Outil qui amène une question : qu’est-ce qui me saisit là où je crois penser, qu’est-ce qui fait retour en moi, intraité, et pourquoi ? Qui me souffle cette rengaine ?




[1] On sait ce que cela a donné sur son fils, Daniel Paul.
[2] Tiré de Die Zeit, 09 août 2001, “Die Welt brüllt wie ein Stier”.
[3] Über die wachsende Nervosität unserer Zeit, 1895.
[4] „Nervosität und neurasthenische Zustände“, 1895, in Nothnagel, Hanbuch der spez. Pathologie und Therapie.
[5] Die Pathologie und Therapie der Neurasthenie, 1896.
[6] Pichon E, "La réalité devant M. Laforgue", Revue française de psychanalyse, X, PUF 1938, p. 688.
[7] Pichon E, "La famille devant M. Lacan", Revue française de psychanalyse, XI, PUF 1939, p. 132.
[8] “La famille : le complexe, facteur concret de la psychologie familiale. Les complexes familiaux en pathologie.” Publié dans l’Encyclopédie Française, tome VIII, en mars 1938.
[9] Le 5 septembre 1953 : lettre de Jacques Lacan à Marc Lacan.
[10] In Amanda Cross, Mort à Harvard, 10/18, 1993.

 

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