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Joël Bernat

Présentation de Ruth Mack Brunswick (1897-1946)


Ruth Mack Brunswick00.jpgLe nom de Ruth Marck Brunswick nous paraît familier pour peu que l'on ait quelques lectures des premiers temps de l'histoire de la psychanalyse, bien plus familier encore pour qui s'intéresse à l' « Homme aux Loups », c'est-à-dire Sergueï Pankeïev, célèbre patient de Freud. En effet, à suivre cette histoire, on ne peut que rencontrer Ruth Marck Brunswick.
Et cela s'arrête le plus souvent là.
Mais vaut-il la peine pour autant de s'attarder à cette psychanalyste américaine ? Et bien, nous allons soutenir que tel est le cas. Pas tant pour se nourrir un peu plus d'Histoire ou même d'histoires, mais bel et bien parce que nous avons quelque chose à apprendre tant sur le plan des apports théoriques que sur celui de la pratique de la cure, notamment avec des patients psychotiques.
Pourtant, les textes de Ruth Marck Brunswick sont rares : huit en tout et pour tout, couvrant une période de vingt-quatre années de pratique dont dix-sept à Vienne. De ces textes, l'un est donc bien connu puisqu'il relate le premier épisode de la seconde cure de l'« Homme aux Loups ». Un second l'est un peu moins, où, la première, elle introduit la notion de « phase préœdipienne ». D'autres textes restaient inédits en français, que nous présentons dans ces pages.

* * *

Une brève histoire


Il est peu question, dans les quelques notes biographiques que l'on trouve sur Ruth, de sa famille, et souvent les informations restent contradictoires et les témoignages rapportés sans sources citées. Ce qui en fait un personnage quelque peu effacé. [1]
Ruth Mack naquit le 17 février 1897, à Chicago, seul enfant d'une famille fortunée dont le père, Julian Mack était un célèbre juge, membre du conseil à Harvard. Cet homme fut aussi décrit comme juif philanthrope.
Elle fit ses études au Radcliffe College, puis en 1918, refusée du fait de son sexe à l'Université de médecine de Harvard, elle étudia médecine et psychiatrie à la Tuft's Medical School dont elle sortit diplômée en 1922.
C'est aussi l'année où elle épouse un cardiologue, Hermann Blumgart, un cousin germain de la mère de Ruth. Blumgart fut, à l'École de médecine de Harvard, un élève d'E. B. Holt, le premier à donner un cours sur Freud et à rédiger un manuel de psychanalyse. Quant au frère d'Hermann, Leonard, il était analyste à New York après avoir avait fait une analyse avec Freud peu avant la fin de la Première Guerre mondiale. Et c'est donc par son entremise que Ruth va rencontrer Freud. Pour ce faire, elle quitte son mari et son pays, pour, à vingt-cinq ans, aller vers Vienne, Freud et la psychanalyse, et une cure qui durera jusqu'à son retour aux USA, en 1938. Selon Roazen, Ruth était une américaine élégante et cultivée, charmante et intelligente, et dotée d'un courage moral qui plaisait à Freud.
Comme son séjour se prolongeait, Hermann Blumgart traversa l'Atlantique dans le but de ramener sa femme : il rencontra Freud afin de sauver son mariage, mais en vain. Démarche qui indique la place de Freud pour Ruth ! Ainsi retourna-t-il seul en Amérique.
En 1925, Ruth commence à pratiquer la psychanalyse.
C'est alors qu'arrive un jeune cousin de Blumgart, Mark Brunswick, qui était amoureux de Ruth depuis que, à vingt ans, il avait assisté à son mariage, trois ans auparavant. Notons que la mère de Mark épousera le juge Mack, devenu veuf, dans leurs dernières années de vie.
Mais Mark souffrant de troubles névrotiques, Ruth s'arrangea pour qu'il fasse une analyse avec Freud. C'était visiblement une condition pour un mariage avec Ruth. Freud discutait du cas de Mark avec Ruth, ce qu'il reconnut être une erreur par la suite. Au bout de trois ans d'analyse, il put enfin épouser Ruth, en mars 1928.
Ce fut un grand mariage à l'Hôtel de Ville, avec beaucoup d'analystes, et Freud - alors même qu'il était l'analyste des deux époux – fut l'un des témoins, l'autre étant Oscar Rie, vieil ami et pédiatre des petits-enfants de Freud et, plus tard, de la fille de Ruth et de Mark, mais aussi le père de Marianne Kris, la meilleure amie de Ruth. Les documents du mariage avaient été rédigés par Martin, fils de Freud, qui était juriste. Il y avait aussi le frère de Mark, David (qui était aussi en analyse chez Freud), et sa plus jeune sœur (qui, elle, était en analyse chez Hermann Nunberg).
A la même période, nous trouvons à Vienne le frère de Mark, David Brunswick, qui avait entendu parler de l'analyse par Léonard Blumgart, frère du premier mari de Ruth. Il fera une analyse, lui aussi avec Freud, de 1927 à 1930, puis pratiquera à Los Angeles). Cela fait que Freud a, en même temps sur son divan, Ruth, David et Mark Brunswick...
Ruth Mack fut adoptée par Freud[2], qui la combla d'idées et de patients, et contrairement à d'autres, elle ne fut jamais en opposition. C'est donc à cette époque qu'elle reçut en analyse l' « Homme aux Loups » d'octobre 1926 à février 1927 (analyse qui reprendra, de façon intermittente, de 1929 à 1938) ; et Robert Fließ, le fils de Wilhelm Fließ, Karl Menninger, Max Schur et sa femme, l'actrice Myrna Loy (star d'Hollywood de l'entre-deux guerres), ainsi que de nombreux patients hollandais ; et puis Muriel Gardiner pour une première tranche d'analyse en 1926, autre américaine de vingt-cinq ans, venue en même temps faire ses études de médecine à Vienne.
Ruth faisait partie des intimes de Freud, prenait des repas chez lui et le rejoignait en vacances. Elle était, dit-on, à la fois aimée et jalousée comme une rivale par la fille de Freud, Anna. Dans sa biographie de Freud, Jones ne mentionne à aucun moment la position de cette analyste, bien qu'elle fut l'une des femmes à recevoir de Freud le fameux anneau. En effet, sous l'influence de Jones, on oublie que Freud a donné cet anneau, non seulement aux hommes du comité secret, mais aussi à des femmes, et Jones ne cite que : Marie Bonaparte, Lou Andréas-Salomé, Anna Freud et Katherine Jones. Il faut donc ajouter Ruth Mack Brunswick, ainsi que Dorothy Tiffany Burlingham, Gisela Ferenczi, Jeanne Lampl-de-Groot, Edith Jackson, Henry Freud, et Eva Rosenfeld
Freud admirait son intérêt pour les psychotiques, et, devenue membre de la Société Psychanalytique de Vienne en 1928, elle dirigea un séminaire sur les psychoses, ce qui n'était pas au programme de l'Institut, mais plutôt un séminaire « de troisième cycle » ; Marie Bonaparte, la grande amie, et Paul Federn, entre autres, assistaient à ces séances dans sa maison de Vienne.
En 1929, le couple quitta Vienne pour les États-Unis, où elle devint membre de l'Association psychanalytique de New-York, et donna naissance à une petite fille, qui reçut le prénom de Mathilda en souvenir de Mathilda Hollitscher, la fille aînée de Freud, qui était aussi une amie proche (Lorsque Paul Roazen rencontra Mathilda, alors âgée de soixante deux ans, elle portait la bague que Freud offrit à sa mère). Mais peu après, voici Ruth et Mark de retour à Vienne, où ils resteront jusqu'à la guerre, et Paula relève que Ruth est accueillie « très fraîchement » par Anna.
Ruth trouve une place nouvelle, celle de médecin personnel de Freud, et retrouve « sa famille » : par exemple, pour ses trente-trois ans, Freud lui offrit un bracelet d'opale, et à l'automne 1932, les Brunswick l'amènent en automobile chez Anna et Dorothy Burlingham, à la campagne. De même, c'est à Ruth que l'on doit le film sur les noces d'or des Freud, en 1936.
Freud avait donc auprès de lui deux médecins, « deux Leibärzte »[3], Ruth Mack Brunswick - toujours en analyse chez lui - et Max Schur, analysant de Ruth. Tous deux accompagnèrent Freud pour une intervention chirurgicale à la clinique Auersperg, en 1931. Ce fut Ruth qui, grâce à l'influence de son père sur l'Université d'Harvard, s'arrangea pour qu'un professeur de médecine mette au point une prothèse pour la bouche de Freud. Marie Bonaparte et elle payèrent la note élevée, ce que Freud finit par regretter, d'autant que cette prothèse fut un échec.
Si Ruth fut, avec Max Schur, le médecin personnel de Freud, elle fut aussi celui de Marie Bonaparte, en même temps qu'une forte amitié liait ces deux femmes fortunées. Elles voyagèrent ensemble, s'occupèrent de Freud, et partagèrent des confidences. Marie Bonaparte rapporte l'une d'elle dans son Journal à la date du 31.1.1926 : « Ruth était "plus fière de son onanie que de ses dix échelons de doctorat en médecine ! Elle se croit indépendante de Mark, de Freud...". »
En tant que médecin, elle accompagna Marie Bonaparte lors de ses opérations sur le clitoris afin de le rapprocher de l'ouverture vaginale pour ainsi guérir de sa frigidité, bien qu'étant en analyse chez Freud. Celui-ci, paraît-il, hochait de la tête, mais Marie Bonaparte insistait malgré les échecs. Les deux amies se rendirent ainsi chez le docteur Halban pour la première intervention en 1927, puis de nouveau le 14.05.1930 à l'hôpital américain de Neuilly avec Schur, pour une nouvelle intervention à laquelle Halban ajouta une hystérectomie pour éliminer une salpingite chronique...
En 1932, elle devient collaboratrice du Psychoanalytic Quarterly. Deux ans plus tard, Mark Brunswick tomba amoureux d'une jeune fille et fit de nouveau appel à Freud ; certains pensent que le patient auquel se réfère Freud, pour l'article de 1938, « Le clivage du moi dans les processus de défense », est bien Mark. Celui-ci divorça de Ruth en 1937, mais six mois plus tard, ils se remarièrent, pour re-divorcer peu avant la mort de Ruth.
C'est à partir de 1933 que la santé de Ruth se dégrada. Des insomnies l' « obligèrent » à prendre des somnifères, elle souffrait également de névrite et de violentes douleurs causées, pensait-elle, par la vésicule biliaire, qui l' « obligèrent » à prendre des sédatifs, essentiellement de la morphine. Elle en devint progressivement dépendante. Sur l'indication de Freud, alors qu'elle était toujours en analyse avec lui, elle se fit hospitaliser afin de vaincre sa toxicomanie, mais en vain.
Alors, elle fit faire une intervention chirurgicale en juillet 1933, opération de col de l'utérus d'une tumeur finalement non maligne, intervention donc sans succès là aussi, car sa vésicule n'était pas atteinte (elle recommencera en avril 35 avec le même résultat). Max Schur, son médecin, pensait qu'elle n'avait pas de calculs biliaires. Les médecins se succédaient et, dans le milieu des analystes, on parlait d'hypocondrie, d'attachement prégénital non surmonté, de caractère préœdipien... de tendance à « somatiser » ses problèmes affectifs, etc. Soit le renvoi cruel de la théorie à son auteur par les frères et sœurs...
Sa santé déclinait, elle s'accrochait à Mark, à ses amis, mais on commençait à se détourner d'elle et se décourager. Certains la décrivent comme une personne « accaparante et collante », d'autres avancent qu'elle ne semblait pas avoir une personnalité démesurément perturbée ou pathologique. Elle pratiqua néanmoins l'analyse avec le même talent jusqu'à sa mort, toujours considérée comme une psychanalyste de pointe.
Mais, quand même, en 1937, elle est malade, intoxiquée et malheureuse dans sa vie de couple. C'est l'année suivante, en 1938, que les événements les plus difficiles se déroulèrent : quitter Vienne, se séparer de Freud et de ses amis, de tout ce que cette ville pouvait représenter pour elle. D'abord, la guerre menaçait, Ruth et Mark, comme beaucoup d'autres, suppliaient Freud de quitter l'Autriche. Paula rapporte que de 1933 à 1938, Ruth faisait des propositions d'immigration aux Freud : « C'était surtout Mrs. Brunswick qui revenait sans cesse à la charge pendant le dîner, mais Monsieur le Professeur disait seulement : "Je suis déjà presque mort." Ce faisant, il souriait toujours. »
Mais il y avait aussi d'autres tristes nouvelles : le père de Ruth, âgé (et remarié à la mère de Mark) réclamait sa fille car il perdait la vue et la mémoire. Mark, revenu auprès de son beau-père, téléphonait fréquemment d'outre-Atlantique les nouvelles ; la mère de Mark était restée, elle, à Vienne avec sa belle-fille, Ruth et sa petite-fille Mathilda : Ruth n'avait pas accompagné Freud à Londres.
Elle fut donc contrainte de revenir à New-York, où elle rejoignit la New York Psychoanalytic Society ; elle y donna des cours sur la technique psychanalytique et l'analyse des rêves tout en poursuivant sa pratique privée malgré une santé déclinante. Cette année là, elle rompt avec le Psychoanalytic Quarterly, qu'elle rejoindra de nouveau en 1944.
Elle vint voir Freud à Londres en 1938 avec Marie Bonaparte, rencontre dont il nous reste le film qu'elle fit, dans le jardin de Maresfield. Elle souhaita revenir l'année suivante, mais Freud ne voulait pas, lui reprochant le désir, selon lui, « éternellement féminin », de voir son père mourir. Au cours de ce mois d'août 38, à Londres, elle revit Pankeïv pendant dix jours pour quelques séances.
De retour à New-York, elle eut de terribles douleurs aux yeux et finit par perdre un œil, contractant aussi une pneumonie, s'auto-prescrivant des stupéfiants, malgré la présence de Max Schur, son médecin personnel. Sa mère mourut en 1940, puis, peu après, son père. Les rapports avec Mark étaient toujours aussi complexes, d'autant qu'elle luttait contre l'alcoolisme de Mark. Il était sans doute le dernier soutien qu'il lui restait après toutes ces pertes.
Ainsi, au début de l'an 1945, tout va mal : Ruth est malade, aveugle d'un œil, et son couple a sombré de nouveau. « Tout ce qu'elle adorait semblait s'être écroulé, alors elle s'écroula à son tour » dira Mark plus tard à Marie Bonaparte, à Paris, pour lui parler du problème de Ruth, avant de la quitter une nouvelle et dernière fois. Paula, de passage, note ceci dans son carnet : « À deux heures chez le Docteur Brunswick, qui habite une demeure terriblement sale », Altar Avenue.
Alors, Ruth s'adressa à Hermann Nunberg pour une nouvelle analyse.
Le 23 janvier 1946, elle organisa une réunion pour sa grande amie Marie Bonaparte afin de lui faire rencontrer ses collègues américains. Un repas fut donné au chevet de Ruth qui ne pouvait pas se lever. Le lendemain, elle glissa dans la salle de bains et dans sa chute se fit une fracture du crâne dont elle mourut. Elle avait quarante neuf ans.
Roazen fit ce commentaire « engagé » : « On ne peut pas, à proprement parler, qualifier la mort de Ruth de suicide, mais on peut dire qu'elle fut le résultat d'une semi-intention de s'autodétruire. Quoique, au départ, les maladies aient suscité en elle une propension à se droguer aux médicaments, elle finit par consommer du parégorique, elle prenait aussi des barbituriques, et sa santé était minée par des années de consommation médicamenteuse. Elle n'avait aucune crise et n'exhibait aucun autre symptôme d'intoxication, mais se trouvait sur les listes du Bureau de la Brigade fédérale des Stupéfiants. Puis elle contracta une pneumonie.
La mort de Ruth, fut un grand choc pour tout le monde. Mark l'avait vue six heures plus tôt. La cause officielle de sa mort était une « crise cardiaque induite par la pneumonie », mais c'était un pieux mensonge. Elle était morte d'un excès d'opiacés et d'une chute dans sa salle de bains (se cognant la tête et se fracturant le crâne). Elle souffrait alors d'une forte diarrhée, ce qui l'avait poussée à prendre de la morphine, avant de tomber endormie sur le carrelage de la salle de bains. Il est possible que, ce dernier soir, elle ait aussi pris trop de somnifères, ce qui pourrait avoir provoqué sa chute ; ce fut cette chute qui la tua. »
Les circonstances de la mort de Ruth Mack Brunswick empêchèrent sans doute ses collègues de lui rendre hommage : il n'y eut pas de notice nécrologique dans l'International Journal of Psychoanalysis. Seul, Hermann Nunberg, l'analyste des dernières années a rédigé quelques lignes dans l'American Quarterly[4].


* * *

Quelques témoignages

Sigmund Freud, 1931 : « Sur la sexualité féminine » :

« Les personnes du sexe féminin, ayant un fort lien à leur mère sur lesquelles j'ai pu étudier la phase préœdipienne se sont accordées à dire qu'elles ont offert une grande résistance aux lavements et aux injections intestinales que leur mère entreprenait sur elles et qu'elles avaient coutume d'y réagir par de l'angoisse et un cri de fureur. Cela peut bien être un comportement très fréquent ou très régulier des enfants.
Je dois à Ruth Mack Brunswick, qui s'est occupé de ce problème en même temps que moi, d'avoir compris le fondement de cette révolte particulièrement forte. Ruth Mack Brunswick comparait ce cri de fureur après le Klysma à l'orgasme obtenu par excitation génitale. Quant a l'angoisse elle devait être comprise comme la transformation du plaisir d'agression stimulé par ces injections. Je pense que tout ceci est conforme à la réalité : au stade sadique-anal, la stimulation intense passive de la zone intestinale provoque en réponse une explosion du plaisir d'agression qui se manifeste directement comme colère ou bien, par suite de sa répression, comme angoisse. Cette réaction semble cesser dans les années ultérieures.
...
C'est la doctoresse Ruth Mach Brunswick qui, la première, a décrit un cas de névrose attribuable à une fixation préœdipienne, la situation œdipienne n'ayant jamais pu s'instaurer. Il s'agissait d'une paranoïa de jalousie à pronostic favorable. »

Sigmund Freud, 1937 : « Analyse avec fin et analyse sans fin » [au sujet de l'Homme aux Loups]

« L'habileté d'une de mes élèves, Mme le Dr Ruth Mack Brunswick, a mis à chaque fois un terme à ces états, après un bref traitement; j'espère qu'elle relatera bientôt elle-même ces expériences. Dans quelques-uns de ces accès, il s'agissait encore et toujours des reliquats du transfert; ils présentaient alors clairement, malgré toute leur fugacité, un caractère paranoïaque. Mais dans d'autres, le matériel pathogène consistait en fragments de son histoire infantile qui, dans l'analyse avec moi, ne s'étaient pas révélés et se détachaient après coup - on ne peut éviter cette comparaison - comme des fils après une opération ou des fragments osseux nécrosés. Je trouvais l'histoire de la guérison de ce patient non moins intéressante que l'histoire de sa maladie. »

Hermann Nunberg, 1946, « In Memoriam » :

Dans l'éloge qu'il écrit à la mort de Ruth, il rapporte qu'elle était riche de souvenirs de Freud, ce qui était pour elle une source de joie, de courage et de stimulations pour ses travaux. Et il conclut ce bref éloge par ces mots : « Il n'était pas mort pour elle. Elle n'est pas morte pour nous. »

Sergueï Pankeïev, l' « Homme aux Loups »

C'est dans la salle d'attente qu'il rencontre Muriel Gardiner, jeune américaine de 25 ans qui est, elle aussi, en analyse chez Ruth ; il lui donne des cours de russe, ce que Ruth désirait aussi, mais cela n'a jamais pu se faire. Pankeïev se souvient fort peu de cette période. Il rapporte ceci : « J'ai toujours eu l'impression qu'elle ne pouvait pas me sentir, et pourtant Mme Gardiner m'a écrit après la guerre que Mme Mack avait toujours parlé avec éloge de mon intuition, de ma logique... » ... « Un jour, elle m'a dit : "Vous me rappelez un artiste américain qui a beaucoup souffert." Il s'appelait Brunswick et elle l'a épousé. »

Jacques Lacan, 1952 :

Selon des notes prises à son séminaire de 1952-1953 sur l' « Homme aux Loups », voici ce qu'il aurait pensé de la façon de travailler de Ruth Mack Brunswick :
« Si le génie de R. M. Brunswick fut grand, elle ne le formule pas toujours bien. Si elle put faire quelque chose c'est dans la mesure où, par position, elle coïncidait, avec le personnage de la sœur [de Pankéïev]. Elle était objectivement entre Freud et le malade, subjectivement, Freud vint toujours entre elle et le malade. Elle réussit là où la sœur avait échoué. Le père était trop proche du malade, la sœur aussi (elle avait fait son identification au père) et elle est active dans leur relation et d'une façon traumatique, trop proche, qui entraînait la même panique de la passivation que devant le père. Elle est identifiée au père par le malade. Au lieu de ça R.M. Brunswick sut à la fois participer d'une certaine dureté propre au caractère paternel, d'un autre côté, elle se soumet à la réalité du sujet : il y a une sorte de retour à l'école du sujet par ce que les Chinois appellent "la douceur malléable de la femme". Elle sait lui montrer qu'elle n'est pas adhérente à Freud, donc pas identifiée au père et pas "trop forte". Le sujet est ré-enfanté par elle et, cette fois de la bonne façon. »

Muriel Gardiner, 1981 :

De passage à Paris, elle répondit à quelques questions pour la revue L'Âne[5], dont nous retiendrons ceci :
[...]
Question : Vous ne faites pas le même diagnostic qu'elle [Ruth Mack Brunswick], n'est-ce pas ?
M. G. : En effet. Pour moi, ce n'est pas une vraie psychose, ni une véritable paranoïa. Certes, il a des traits paranoïaques, mais ses convictions pouvaient s'amender. Or, à Vienne et aux États-Unis, le critère de la paranoïa, c'est une conviction inébranlable. À mes yeux, c'est un obsessionnel fortement hypocondriaque, avec, en partie, une névrose hystérique.
Ruth Mack Brunswick est d'ailleurs la seule analyste qui ait diagnostiqué une paranoïa chez l'Homme aux loups.
M. G. : Il m'a raconté que lorqu'elle lui avait dit qu'il était paranoïaque, il avait simplement répondu : « Il faut que je m'en débarrasse. Je n'ai pas envie d'être appelé paranoïaque. » Je sais qu'elle a discuté de son cas avec Freud, bien qu'elle ait dit à l'Homme aux loups qu'il n'en était rien. Sans doute a-t-elle nié pour l'aider à se débarrasser de ce qu'elle considérait comme sa mégalomanie.
[...]
Ruth Mack Brunswick était trop directive pour vous...
M. G. : Oui, trop. À mon goût. Ma mère a gouverné ma vie tout le temps où j'ai vécu à la maison ; jusqu'à l'âge de seize ans. Ruth Mack Brunswick a continué. Elle m'emmenait avec elle pendant ses vacances, c'était très fréquent chez les analystes de l'époque, Freud le faisait aussi. Le la suivais, mais j'ai senti qu'elle se comportait comme une mère, et une fois j'ai désobéi : je lui ai caché quelque chose. Cela ne concernait pas, je le précise, mon activité politique, dont j'ai toujours pu parler avec elle : je n'aurais jamais choisi une analyste qui aurait eu la moindre sympathie pour les fascistes. J'ai terriblement souffert de lui cacher quelque chose. À ma mère, oui, je cachais des choses, sans mauvaise conscience, mais dans l'analyse, vous êtes supposée dire tout ce que vous pensez, et je prenais cette règle très au sérieux. Quelques semaines après, j'ai décidé d'arrêter l'analyse. C'est la seule fois où j'ai demandé une séance supplémentaire. Je l'ai appelée au téléphone, , elle m'a reçue, elle m'écoutait, m'écoutait, j'étais dans un état affreux, puis elle m'a dit : « Je me suis beaucoup trop mise à la place de votre mère, je vous ai rendu les choses difficiles ». Elle prenait, elle aussi, la responsabilité de ce que je considérais comme mon péché essentiel. C'est resté pour moi le modèle de l'interprétation, correcte et courageuse.
[...]


* * *


Le fil d'une œuvre

Deux périodes, 1928 & 1943, Vienne & New-York

En fait, sur huit textes publiés par Ruth, sept sont dus à la période viennoise entre 28 et 30 : celui de 1940 est en fait la rédaction ou la publication du travail fait avec Freud en 1930. Il ne vit le jour que du fait de la mort de Freud. L'on pourrait dire que l'essentiel fut produit dans cette période viennoise, en deux années, c'est-à-dire avant les dégradations dues à la maladie et aux échecs de la vie amoureuse.
Puis, un seul article pour la période américaine, en 1943, soit treize années plus tard.

Centralité de la pratique clinique

La production peut se regrouper ainsi :

Apparemment, deux axes

A première vue, il ressort deux préoccupations principales dans les écrits de Ruth :
Mais les deux axes se rejoignent, en fait, en un seul, et c'est bien la dimension du préœdipien qui semble avoir été au travail, ou avoir travaillé Ruth Mack Brunswick. Ce qui fait de son texte de synthèse, sur le préœdipien, une sorte d'aboutissement des vingt-quatre années de sa vie et de sa pratique analytique.
Mais il y a aussi des thèmes qui reviennent dans chaque texte :

Nous allons maintenant, et brièvement, présenter ces textes.


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Présentation chronologique des écrits

1927 : Un rêve d'un roman japonais du XIè siècle

« A Dream from an Eleventh Century Japanese Novel », Int. J. Psa, VII, 1927.
« Ein Traum aus einem japanischen Roman des elften Jahrhunderts », Imago, XIV, 1928.

Ce premier article, peu avant l'admission de Ruth à la Société psychanalytique de Vienne et à l'Association psychanalytique de New-York, est fort bref. Il consiste en fait à souligner, à partir d'un roman japonais[6], combien les découvertes scientifiques de la psychanalyse rejoignent les insights de certains poètes quant à la constitution psychique polymorphe et sa conflictualité.

1928 : En supplément à l' "Histoire d'une névrose infantile" de Freud

« A supplement to Freud's "history of an infantile neurosis". International Journal of Psycho-Analysis 1928, vol. 9, n° 4, pp. 439-476 ; in Fliess R. - The psycho-analytic reader. An anthology of essential papers with critical introductions, Londres, Hogarth Press 1950, pp. 65-105 ; in Gardiner M. (Ed.) - The Wolf-man and Sigmund Freud, Freud, Anna (préf.) ; Strachey, Alix (trad.). Londres, Hogarth Press 1972, pp. 263-310
« Ein Nachtrag zu Freuds Geschichte einer "Infantilen Neurose" », Int. Ztschr. F. Psa., XV, 1929. Leipzig, Vienne, Zürich, Internationaler Psychoanalytischer Verlag 1929, 56 p.
« En supplément à l'"Histoire d'une névrose infantile" de Freud », Revue Française de Psychanalyse 1936, vol. 9, n° 4, pp. 606-655. Revue Française de Psychanalyse 1971, vol. 35, n° 1, pp. 5-46.

L'état du patient s'aggravant, Freud l'adressa à Ruth Mack Brunswick pour un traitement gratuit. Il souffrait alors d'un délire paranoïaque centré sur l'intestin, puis sur le nez et les dents. Au bout de quelques mois de cure l'état du patient s'améliora : la rechute était le fait d'un reliquat de transfert envers Freud, non résolu (ce qui est souvent la raison de nouvelles tranches d'analyse), et selon Ruth, pas suffisamment revécu.
Il y a quelques indications cliniques, comme celles-ci : il existerait trois modes d'expression de la passivité : névrotique avec le masochisme ; pervers dans l'homosexualité passive ; psychotique dans la paranoïa.
Un élément important pour la cure des psychosés est celui que souligne Ruth fort justement : le sexe de l'analyste « importe »... « C'est une toute autre chose de jouer le rôle du persécuteur envers une paranoïaque, femme déjà châtrée ! et de le jouer envers un homme pour qui la castration est encore une possibilité réelle. Dans les psychoses, il faut se rappeler, les choses redoutées sont des choses auxquelles on croit réellement. »

1929 : L'analyse d'un délire de jalousie

« Die Analyse eines Eifersuchtwahnes », Int. Ztschr. F. Psa., XIV, 1928. Leipzig, Vienne, Zürich, Internationaler Psychoanalytischer Verlag 1929, 60 p.
« The Analysis of a Case of Paranoia », The Journal of Nervous and Mental Disease, vol. 70, juillet 1929.
« L'analyse d'un cas de paranoïa : délire de jalousie », Archives de psychanalyse, 1988, n° 19, 68 p. ; in Hamon M.Ch. (Ed.) - Féminité mascarade. Penisson P. (trad.). Paris, Seuil 1994, pp. 133-195.

C'est le texte qui introduit en psychanalyse la notion de préœdipe, que Freud reprendra en 1931 dans "Sur la sexualité féminine" où il évoque, lui aussi, le cas de cette jeune femme. Il y reconnaît, comme fondement de la paranoïa « l'intense fixation de la petite fille à sa mère, lien exclusif et prolongé dans lequel le père n'intervient même pas à titre de rival dans l'amour de la mère ». Par ailleurs, Freud avait insisté pour qu'un cas de paranoïa féminine soit trouvé. Le voici.
Il s'agit du récit de la cure brève (deux mois et demi) d'une jeune femme présentant un délire de jalousie. A le lire, l'on voit un analyste au travail, interprétant, construisant, analysant les rêves et ne cédant en rien sur la théorie de la libido ou celle de la castration, ni sur les noyaux de vérités dans les fantasmes ou les délires. Récit qui nous saisit par l'écart d'avec ceux d'aujourd'hui !
Il s'y pose aussi les premiers jalons d'une cure de la psychose et des jeux transférentiels, dont nous relèverons les éléments suivants :
Cette position et ces élaborations de Ruth Mack Brunswick éclaire le ton plutôt « musclé », affirmé, de la conduite de cette cure du psychosé.

1929 : Note sur la théorie infantile du coït a tergo

« Eine Beobachtung über die kindliche Theorie des Koitus a tergo », Int. Ztschr. F. Psa., XV, 1929.
« A note on the childish theory of coitus a tergo », International Journal of Psycho-Analysis 1929, vol. 10, n° 1, pp. 93-95
« Note sur la théorie infantile du coït a tergo », Le Mouvement psychanalytique, vol. III, n° 1, 2000, L'Harmattan, Paris.

Cet article apporte indirectement quelques nouvelles informations sur l'Homme aux Loups, à partir de sa nouvelle « tranche » avec Ruth. Partant du constat de l'importante fréquence de la représentation a tergo de la scène primitive, et qu'une observation réelle ne peut en être la source, elle établit le « double rôle » de qui se révèle être un fantasme :
Dénis qui expliquent la remarquable fréquence de ce fantasme.

1930 : Notes cliniques non publiées (extraits)

Quelques extraits traduits dans Le Mouvement psychanalytique, vol. III, n° 1, 2000, L'Harmattan, Paris, à partir de Kurt R. Eissler, “Comments on erroneous interpretations of Freud's seduction theory”, Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, n° 2, pp. 571-583. Notes déposées par Muriel Gardiner à la Library of Congress, Archives Freud, Washington.

Ces notes portent essentiellement sur l'Homme aux Loups, à partir d'un souvenir retrouvé et inconnu usqu'alors, tant de lui-même que de Ruth et de Freud : vers deux ans et demi, sa nurse, Nania, opère une première séduction en pratiquant sur lui, pour le libérer d'une constipation et déféquer, une masturbation anale avec son doigt. Ce souvenir était masqué par celui de la séduction par sa sœur, plus tardif, Ruth ramène la problématique à cette influence de la nurse là où Freud l'inférait au souvenir de la scène primitive. Ainsi de même, la relation passive au père en recouvre une plus primitive, celle à la mère ou à la nurse. Ce qui fait que le fantasme du coït a tergo chez l'Homme aux Loups est une construction (écran) de tout cela (Ruth ne connaît pas la dimension d'après-coup). Mais l'interprétation du coït a tergo par le patient, enfant, s'est faite sur la base de cette première expérience vécue, la séduction par masturbation anale de la Nania.

1930 : Réponse aux remarques critiques de Hárnik

« Entgegnung auf Hárnik's krtitischeBemerkungen », (Nachtrag) Int. Ztschr. F. Psa., XVI, 1930.
« Réponse aux remarques critiques de Hárnik », Le Mouvement psychanalytique, vol. III, n° 1, 2000, L'Harmattan, Paris.

La discussion porte sur l'Homme aux Loups :
La peur d'« être regardé » est liée à l'observation du coït (voir l'épisode du « trou sur le nez »). C'est un renversement par déplacement et projection : la peur éprouvée lors de l'observation de la scène primitive, donc la peur de ce qui est vu, devient la peur d'être regardé. Mais cette crainte fut si intense qu'elle a cherché une issue dans les processus paranoïaques. Par ailleurs, la masturbation, chez l'Homme aux Loups, mettait en scène tous ces aspects, sans aucune honte du fait de son puissant narcissisme, ni culpabilité, du fait des fantasmes passifs masochistes qui la neutralise.

1931 : Épilogue

« Schlusswort », Int. Ztschr. F. Psa., XVII, 1931.
« Épilogue »,Le Mouvement psychanalytique, vol. III, n° 1, 2000, L'Harmattan, Paris.

Les suppositions d'Hárnik contre le matériel clinique ne reposent pas sur un matériel clinique... Mais, si les effets de la scène primitive sont si intenses, c'est qu'il y a des troubles plus anciens.

1940 : La phase préœdipienne du développement de la libido

« The preoedipal phase of the libido development », Psychoanalytic Quarterly 1940, vol. 9, n° 2-3, pp. 293-319 ; in Fliess R. - The psycho-analytic reader. An anthology of essential papers with critical introductions. Londres, Hogarth Press 1950, pp. 231-252.
« La phase préœdipienne du développement de la libido », Revue Française de Psychanalyse 1967, vol. 31, n° 2, pp. 267-291 ; in Hamon M.Ch. (Ed.) - Féminité mascarade. Richaud J. (trad.), Paris, Seuil 1994, pp. 295-326.

C'est un texte riche et dense, car il est la synthèse de la pratique et de la réflexion de Ruth sur le préœdipien. Mais il ne fut publié qu'en 1940 dans le numéro du Psychoanalytic Quarterly consacré à l'œuvre de Freud, un an après sa mort. Mais comme la postface l'indique, il est le résultat du travail avec Freud en 1930 (notamment à partir de « L'analyse d'un délire de jalousie »), travail qui donna, chez Freud, l'article « Sur la sexualité féminine ». Il espérait que les analystes femmes apporteraient, grâce à leur expérience avec des patientes, de nouveaux éclaircissements sur la relation précoce mère - fille. Pour cela, Ruth avait noté tous les commentaires et suggestions de Freud lors de discussions communes, sans plus très bien savoir l'appartenance des idées développées dans ce texte : un cas de « communisme intellectuel » ? Mais si l'on compare les deux textes nés de ces échanges, l'on peut aisément relever ce qui est d'elle dans les écarts d'avec la conception freudienne. Par exemple, trois dimensions importantes :
- le désir d'enfant est antérieur à l'envie de pénis et en lien avec la mère omnipotente ;
- l'envie du pénis est d'abord en lien avec l'attachement à la mère ;
- la relation préœdipienne du garçon à sa mère peut être très agressive.

1943 : Le mensonge consenti

« The accepted lie », Psychoanalytic Quarterly 1943, vol. 12, n° 4, pp. 458-464.

Un patient accuse Ruth de lui avoir menti : soit une identification projective qui répète dans le transfert le lien à sa jeune sœur. S'il reconnaissait la castration de sa mère ou des bonnes dont il avait vu le sexe, il la niait pour sa sœur dont le sexe, sans toison pubienne, n'avait rien d'effrayant, d'autant plus que le renflement pubien avait pour lui une apparence phallique. En déniant la castration de sa sœur, il le faisait pour lui, évitant ainsi la menace de sa castration (ce qui serait une des raisons de l'attirance pour les jeunes filles : il n'y a pas de castration). Ce déni (mensonge) originel du garçon se répète mais par projection, il est attribué aux femmes. Soit une double dimension :
Mais ce déni est partagé, consenti par la femme : elle accueille avec plaisir ce déni de sa castration, ce qui en retour vient rassurer l'homme, et tous les deux partagent en fait le même manque et le même désir : celui d'avoir un pénis. Cette double négation produit donc une affirmation.
Cela se retrouve dans bien des mensonges : sur l'âge, ou encore la simulation de l'orgasme.


* * *

Quelques « fils rouges » de la recherche...

Une question technique : le sexe de l'analyste

Voici une dimension fort peu questionnée dans les écrits analytiques : les conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes des protagonistes de la cure analytique.
A la fin de son article sur la cure de l' "Homme aux Loups", Ruth précise que les résultats thérapeutiques obtenus n'auraient sans doute pas été possibles avec un analyste homme : « ... c'est une toute autre chose que de jouer le rôle du persécuteur envers une paranoïaque, femme déjà châtrée ! et de le jouer envers un homme pour qui la castration est encore une possibilité réelle. Dans les psychoses, il faut se rappeler, les choses redoutées sont des choses auxquelles on croit réellement... C'est peut-être là, la seule situation où le sexe de l'analyste importe ».
Certainement, mais est-ce si sûr que ce ne soit pas, de façon plus silencieuse, de même dans la cure du névrosé ?

Une élaboration progressive – Lexique théorique

Dès les premiers textes, on relève la dimension du double rôle, dans le fantasme, le délire, le jeu ou la masturbation, qui annonce les couples antithétiques de la phase préœdipienne. Les thèses de Ruth peuvent ainsi s'organiser :
1 : le noyau de la névrose serait, pour les femmes, antérieur à l'Œdipe ;
2 : jusqu'ici, les théories de la castration ne concernent que le garçon ;
3 : il y a des différences de structure entre les surmois féminin et masculin. Cela est du aux faits suivants :
Cela implique que la phase préœdipienne est plus étendue pour la fille.
4 : jusqu'à trois ans, les zones prégénitales l'emportent sur les zones génitales.
5 : nécessité de créer des termes propres à cette période préœdipienne : soit trois « couples antithétiques » qui « guident » le développement, mais qui ne coïncident jamais.

a : actif – passif :
* Le développement serait en fait celui de l'activité. Mais cette dernière est-elle :
* Cette phase est pré-phallique, c'est-à-dire antérieure à la différence sexuelle (donc : mon sexe, quel qu'il soit, est universel). Il n'y a pas de primats d'une zone érogène sur les autres, il y a une seule organisation sexuelle pour tous jusqu'à la découverte du phallus.
* Le rôle de la mère y est, non pas féminin, mais actif.
* Chaque élément d'activité se fonde sur une identification à la mère active qui donne ainsi une forme à l'activité consciente de l'enfant (par exemple, l'enfant joue le double rôle, la mère et l'enfant). L'identification à la mère active remplace l'attachement à la mère (qui est passif) et chaque identification à la mère la rend moins nécessaire (voir la théorie freudienne : « être comme » avec l'identification ; « avoir comme » dans l'investissement d'objet). Si la mère entrave cette activité, cela produit des blessures narcissiques et entraîne des réactions agressives contre cette mère alors omnipotente.
* Autre identification : avoir un bébé, ce qui est un désir asexuel. Avec la phase anale organisée autour de « donner – recevoir », c'est dans un premier temps, « recevoir » un bébé de la mère, puis en avoir un pour le « donner » à la mère. Par la suite, ce désir est transféré sur le père, puis abandonné. Ce désir existe chez les deux sexes.
* Cela signifie que, contrairement à ce qui fut dit, le désir d'avoir un pénis n'est pas échangé contre celui d'avoir un bébé, mais c'est l'inverse. Désir qui est d'abord actif, et qui devient passif (le recevoir de l'homme) : ces deux aspects finissent par s'unir.
* Il y a trois types d'activité :
Il existe un « noyau passif », premier, d'origine constitutionnelle.

b : phallique – châtré
* C'est une phase où domine l'activité et où se découvre la castration : ce qui va produire une nouvelle antithèse.
* Le désir phallique passif : être masturbé par la mère (comme lors des soins) puis par le père ; et sa forme active : toucher ou voir les organes génitaux de la mère ou du père.
* C'est la phase de passage de l'attachement à la mère à celui pour le père, mais en passant par une sorte de latence préœdipienne. Et il serait plus juste de dire : complexe œdipien actif ou passif, plutôt que positif ou négatif.
* Le vagin n'existe pas comme tel car il n'y a pas de représentation de la pénétration [ou elle est associée à la bouche ou l'anus]. La représentation première est : se toucher les organes génitaux. Le vagin tire sa sensibilité du clitoris et de l'anus [voir la thèse de Lou Andréas-Salomé], ce qui pose l'existence d'une sensibilité vaginale précoce, contrairement à la conception de Freud..
* La masturbation de la fille commence avec l'abandon de la mère comme objet d'amour. La mère, lors des soins, est obligée de toucher les parties génitales, ce qui opère une séduction. L'on retrouve cela dans la masturbation où la fille est à la fois la mère et l'enfant [donc à la fois active et passive], répétant ainsi le type de soins, jouant la mère par rapport à elle-même ; l'enfant désire être touché/se touche pour retrouver les mêmes sensations de plaisir : c'est un fantasme phallique précoce. Mais la masturbation est la base qui permet d'intégrer la scène primitive et oriente son interprétation. Le fantasme de scène primitive peut être oral, anal ou phallique.
* La castration est la base narcissique du refoulement de la masturbation féminine.
* Théories sexuelles infantiles de cette phase :

c : masculin – féminin
C'est la phase qui s'installe avec la puberté.
* Si les mères active et châtrée existent de fait, la mère phallique est un pur fantasme régressif et compensatoire, par déplacement et projection : du sein comme organe actif, au pénis.
La découverte de la castration de la mère ruine les espoirs d'acquisitions d'omnipotence pour la fillette, et elle transfère alors sur le père ses tendances passives en s'identifiant à la mère châtrée. Mais, la différence, ici, est que la fille attend du père une castration érotisée.
Si elle refuse la castration maternelle, cela devient une source d'homosexualité.

... et de la personne : l'analyse sans fin ?

A lire les cas cliniques de Ruth, on est frappé par ce qu'il conviendrait de nommer, de nos jours, des « cures éclairs », aussi bien pour l' "Homme aux Loups" que pour le « délire de jalousie ».
Mais lorsque Freud rédige « Analyse sans fin... », est-ce un hasard si le nom de Ruth Mack Brunswick lui vient deux fois sous la plume, mais, remarquons-le, non pas comme cas d'analyse infinie ? Et pourtant, il y avait matière à prendre l'exemple bien de Ruth (de 1922 à 1938) avec celui de l' « Homme aux Loups » (de 1910 à 1938) ! Car tous deux firent une cure que, seul, le départ de Vienne en 1938, viendra interrompre, quoique momentanément.
D'autant que Freud, au sujet de l' "Homme aux Loups", s'interroge ainsi, en 1937 : « Mais à plusieurs reprises durant ce temps, son bon état de santé fut interrompu par des incidents morbides, que l'on ne pouvait comprendre que comme - die Auslaüfer seiner Lebensneurose-, des prolongements [ou séquelles, selon les traductions] de sa névrose de vie. »
Souvenons-nous de ce que Ruth écrit en conclusion de son article sur la cure de l' "Homme aux Loups", en 1928 : « ... nous n'avions à nous occuper que d'une seule chose, d'un reliquat du transfert sur Freud. Ce reliquat implique naturellement que le patient n'a pas été entièrement libéré de sa fixation au père... » Puis elle poursuit, attribuant la guérison de son patient au fait « qu'il avait suffisamment perlaboré ses réactions envers le père et pouvait par la suite y renoncer ». Ruth qui a bien décrit « l'attente paranoïaque d'amour et de reconnaissance », normale seulement chez l'enfant.
Ce qui vaut pour l'un, vaut peut-être pour l'autre ? Mais, à cette question du père, l'on se doit d'ajouter une autre dimension, celle que d'ailleurs Freud indique dans sa correspondance ou dans ses carnets. Par exemple, ceci :
- le 23.X.32 à Jeanne Lampl de Groot, « ... une patiente très irrégulière, et difficile à saisir en raison de ses accidents de santé. » ;
- le15.IV.33 à Jeanne Lampl de Groot : « ... éternellement malade, elle tousse et a de la fièvre. » ;
- le 01.VIII.38 à Anna Freud : « Ruth (...) prétend être dans un état dépressif. Ce qui est vrai c'est qu'elle ne cesse de rire sottement. »
- le 22.VIII.38 à Jeanne Lampl de Groot : « Ruth est toujours ici (...) et elle a repris une tranche d'analyse, ce qui lui fera probablement du bien. Je me rends compte combien mes analyses précédentes étaient incomplètes. »

Nous aimerions quand même indiquer l'aspect suivant : notre sentiment, à lire les témoignages, d'un imbroglio, ou d'un état de peu de différenciation, de confusion, des liens, confusion qui s'est rejouée dans la vie viennoise. Pour exemple :
Presque tout le monde se retrouve ou est venu à Vienne, et sur le même divan, voire, en même temps, notamment Ruth, Mark et David, soit pour Freud, à ce moment-là, presque la moitié de sa clientèle. Et comme nous l'avons vu, tout le monde se retrouvait en dehors des séances. Nous pouvons parler de « horde », qui fonctionne en masse, où les individus sont indifférenciés. Cette massification se retrouve aussi chez Ruth, où elle analyse aussi bien Max Schur que sa femme, Schur qu'elle retrouve au chevet de son analyste, ou Schur qui vient à son chevet lorsqu'elle est malade. Nous n'allons pas multiplier les exemples.
L'imbroglio familial s'est déplacé, transféré, quelles qu'en soient les raisons, vers la « famille analytique ». Peut-être là un début d'explication quant à la volonté de Ruth de ne vivre qu'avec un homme analysé, afin qu'il soit lui aussi dans la masse ? Ce que refusera Hermann Blumgart.
Mais, parallèlement à ces massifications et au lien analytique qui perdure, la vie de Ruth, comme nous l'avons vu, est inversement scandée par de multiples ruptures, tels les paliers successifs d'une chute, aussi bien envers les hommes (Hermann Blumgart et Mark Brunswick), qu'envers les villes (les départs de Chicago, de Vienne), ou le Psychoanalytic Quarterly, etc. ; mais aussi envers les pères (le sien propre et Freud) bien qu'il s'agisse là de pertes subies en peu de temps. Inversement, l'on relève des liens forts et stables avec des femmes, par exemple Marie Bonaparte, ou Muriel Gardiner, qui, à sa façon, poursuivra les travaux de son analyste sur le cas de l' "Homme aux Loups".
Autres ruptures, sur un autre mode, les interventions chirurgicales, les ablations d'organe, ou encore l'opposition entre les théorisations du génital et la défense de la masturbation clitoridienne, le tout dans une autre massification avec Marie Bonaparte.

Fusions, masses ou ruptures, coupures, se répètent. On ne peut s'empêcher de faire le lien avec la théorie du préœdipien.
Fusions et divorces, incidents morbides, lien non suffisamment perlaboré aux pères, complexe de castration, problématiques préœdipiennes, hypocondrie, « névrose de vie », ou relevons cette phrase dans « L'analyse d'un délire de jalousie » : « ... destins de l'organe sexuel dont on a abusé, qui aussi bien dans la névrose que dans la psychose, est si bien symbolisé par le cerveau (malade). ». Ou encore : un effet de l'interprétation plus que complexe des transferts à cette époque ?
Etc. : de quoi faire bien des hypothèses, ce que nous laisserons à la méditation du lecteur...

* * *


[1] Nous avons puisé dans les textes suivants : Célia Bertin, La dernière Bonaparte, Perrin 1982 ; Paul Rozen, La saga freudienne, PUF 1986, "Les patients de Freud", Coq-Héron, n° 139, 1995 ; Karin Obholzer : Entretiens avec l'Homme aux Loups, Gallimard 1981 ; S. F., Chronique la plus brève. Carnets intimes 1929-1939, Albin Michel 1992 ; Max Schur, La mort dans la vie de Freud (1972), Paris, Gallimard, 1975 ; Peter Gay, Freud: Une vie (1988), Paris, Hachette, 1991 ; Ernest Jones, La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, tomes I, II, III, P.U.F 1969 ; Deltef Berthelsen : La famille Freud au jour le jour. Souvenirs de Paula Fichtl, P.U.F. 1991.
[2] Freud écrivit à Ernst, le 28 04 1927 : « ... elle fait presque partie de la famille... ».
[3] Ainsi qu'il les nomme dans une lettre à Eitingon le 16. IV. 1931. Cf. aussi Schur, op. cit., p. 504.
[4] Nunberg, Herman, « In memoriam: Ruth Mack Brunswick (1897-1946) », Psychoanalytic Quarterly, 1946, vol. 15, n° 2, pp. 141-143.
[5] L'Âne, été 1981, n° 2.
[6] The Tale of Genji, de Lady Murasaki, traduit en anglais par Arthur Waley. London, George Allen and Unwin, Ltd. First published, Juin 1925.

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