"Dans bien des cas d'
Entstellung de texte, nous pouvons nous
attendre à trouver, caché ici ou là,
l'élément réprimé ou dénié, même
s'il est modifié ou arraché à son contexte."
comme
dans le délire, il y a un noyau de vérité (une perception),
dévoilé ou indiqué par les négations en
séance. "L'événement psychique", dont parle Freud, est
peut-être l'introduction du langage, car s'il permet de rendre conscient
les restes mnésiques de perception visuelle et auditive, il permet aussi,
sur son autre face, la contradiction, la négation, c'est-à-dire le
meurtre. Et c'est en cela que ce dernier est sans cesse, toujours
répété. Meurtre de la chose, de la perception par et pour
le mot, ce qui fit dire que le mot est le meurtre de la chose. Mais meurtre
nécessaire sinon essentiel en ce qu'il est la condition de la
re-présentation : "perdre de vue", sans cesse, comme J. B. Pontalis
[13] nous l'a montré, afin
que l'absence ne soit pas absence, tout au plus présence du manque, soit
une représentation.
Ainsi, l'
Entstellung de 1939 est à
entendre, non plus au seul sens de déformation quant à des
contenus transférés d'un objet à l'autre, comme en 1900,
mais aussi comme processus déplaçant la place même du sujet,
le mettant en migration, sans cesse (il en va de même avec la conception
du transfert : du transfert de contenus sur les objets vers un "transfert
infini"
[14], processus
au-delà des représentations). Cet écart représente
d'une certaine façon la visée de la cure quant à la
névrose et ses points de fixations, ses "réponses" symptomatiques,
clôturantes : remettre en mouvement.
In fine, pourrait-on dire
que la
catharsis de la "préhistoire psychanalytique" est ainsi
devenue psychanalyse, soit un large processus en trois temps :
-
l'accueil de l'
Einfall (grâce à la prescription de la
règle fondamentale) puis son jugement d'attribution, mais aussi accueil
de tous surgissements psychiques internes, de ce qui fait
incidence ;
- le travail perlaboratif qui produit un jugement
d'existence et ainsi une affirmation,
Bejahung, en produisant, pour
reprendre, par exemple, l'expression de Lacan, une traversée
(
per-) du fantasme (élaboration) ;
- et son effet de
remise en migration (
Entstellung), de relance du cours des
événements psychiques, en un cycle incessant : au-delà
des contenus factuels, qui, eux, portent l'illusion d'une clôture, et
n'offrent que matière transitoire aux processus psychiques. On ne renonce
en rien au sens où l'on passe d'objet en objet, de représentation
en représentation : on ne peut renoncer au processus. L'on retrouve
ici la distinction kantienne entre penser et connaître, ainsi que la
pensée de Schleiermacher que Freud connaissait bien ; les fragments
sont des ferments, des potentialités en devenir, des
progressivités. L'être est appréhendé comme
activité, dans un infini en acte, il est le négatif de la
totalité, un fragment qu'il représente.
En 1910, le "Vinci"
rassemblait et figurait les acquis du parcours de Freud, sous la forme d'un
"roman" (au sens de
Bildungsroman, le roman de formation ?) :
n'est-ce pas à entendre au sens de mise en scène, de porter sur
une "scène autre" la théorisation, et ainsi la resexualiser ?
Mais, dès lors, ne fallait-il pas un second "roman" afin de
représenter, métaphoriquement, la suite de son parcours ?
Deux romans qui concernent deux créateurs, mais aussi deux marcheurs,
fervents de la pérégrination. Et l'on sait le goût de Freud
pour la marche.
Mais si
Léonard de Vinci présente,
figure la quête d'un objet, d'un contenu qui répondrait à,
ou de, l'origine, dans l'attente d'achever, de clore cette question de
l'Ur, avec
L'homme Moïse - et la précision qu'il
s'agit de l'homme a quelque poids- est présenté un processus et
ses effets, celui de l'expansion d'Éros liant et conquérant en un
transfert infini, toujours et sans cesse, au-delà de tout contenu.
Dès lors, la question de l'origine n'est plus celle d'un contenu-objet
à retrouver, tel que le moi s'y emploie pour maîtrise, mais un
processus a perlaborer et affirmer, au fil des représentations dont il
s'empare et se vêt. La méthode psychanalytique passerait ainsi d'un
premier temps où primait le contenu de représentation et son
interprétation, vers un second temps où prédomine le
dévoilement des processus psychiques au-delà de leurs contenus
représentatifs (
voir infra).
Processus psychique donc
illustré par les déplacements même de l'homme Moïse, de
jugements d'attribution en jugements d'existence. Ce qui n'achève
nullement le déplacement, puisqu'une fois produite l'affirmation qui en
découle, celle-ci agit un nouveau déplacement, une
Entstellung vers de nouvelles représentations. Ce qui est
cathartique est la mise en migration. Le
Moïse est une
dernière figuration de l'exigence et de la méthode, est c'est un
"roman". Nous avons vu que Freud recourt au mode du roman (
voir les
chapitres sur la
Katharsis et la perlaboration) pour l'écriture du
cas afin de donner une figuration des processus psychiques et de leur nature
dynamique, car :
"On n'a pas le droit de se plaindre de ce que le dynamique ne trouve dans
les phénomènes qu'une expression équivoque."
[15]
La présentation (au
sens de
Darstellung) de la topique de l'appareil psychique, et son
fonctionnement, reprend en fait un modèle théâtral tragique,
grec ou shakespearien
[16] (
voir
infra) mettant en scène des "actants" non-humains, dieux ou processus
psychiques, en tant que figurant le déterminisme, le
fatum,
dessinant la migration synchronique d'un héros éponyme (Hamlet,
Lear, Faust ou le "je") ; au début, une disposition topographique
des instances donne des moments qui vont se déployer diachroniquement en
déplacements successifs du héros, migration où celui-ci
tente de s'approprier son
fatum : est-ce en ce sens qu'il y aurait
à entendre la citation de Goethe tant de fois
répétée par Freud ?
"Ce que tes aïeux t'ont laissé en héritage, / si tu le
veux posséder, gagne-le"
ce qui serait une bonne définition
de la visée, ou de l'objet du processus de la migration.