Joël Bernat
Introduction générale à l'histoire
des
théories
psychanalytiques sur la sexualité
« Nous avons tous les pieds dans la boue,
mais certains regardent les étoiles »
Oscar Wilde
« On a enseigné à mépriser les tout premiers instincts
de la vie ; on a imaginé par le mensonge l'existence d'une " âme ",
d'un " esprit " pour ruiner le corps ; dans les conditions premières
de la vie, dans la sexualité, on a enseigné à voir quelque
chose d'impur. »
Friedrich Nietzsche
[1]
«
Ainsi, il y a entre Kant et les éléates, entre Schopenhauer
et Empédocle, entre Eschyle et Richard Wagner de telles affinités
et relations, que l'on est presque tangiblement poussé au rappel
de l'essence très relative de tous les concepts de temps : il semble
presque que certaines choses vont ensemble et que le temps n'est qu'un nuage
qui rend difficile à nos yeux de voir cette parenté.
Surtout l'histoire des sciences exactes donne l'impression que aujourd'hui,
nous nous trouvons dans la plus grande proximité du monde alexandrin-grec
et que le pendule de l'histoire retourne à ce point d'où il
a commencé par osciller... »
Friedrich Nietzsche
[2]
«
Rare est le nombre de ceux qui regardent avec leurs propres yeux
et qui éprouvent avec leur propre sensibilité. »
Albert Einstein
[3]
«
L'accent mis sur l'importance de la vie sexuelle pour toutes les
réalisations humaines
et l'élargissement ici tenté du concept de la sexualité ont
fourni,
depuis toujours, les motifs les plus forts à la résistance
contre la psychanalyse ».
Sigmund Freud
[4]
«
Nous devrions être très vite mis à l’index
là-bas,
dès qu’ils tomberont sur les soubassements sexuels de notre
psychologie. »
Sigmund Freud
[5]
Nous poursuivons – ou nous sommes poursuivis – par un projet qui
peut paraître ambitieux. Ce terme nous semblant porter en lui un jugement
moral, nous dirons qu’il s’agit plutôt d’une
Anspruch,
une nécessité intérieure, celle de la curiosité infantile
d’avant son refoulement, toute à la fois sexuelle et intellectuelle
[6].
Pour ce faire, notre projet s’est doté de trois outils :
- tracer une histoire diachronique des théories sur la sexualité[7] (avec
pour point de départ, les traces écrites), son cours et son
développement, son mouvement ou sa migration[8],
se déposant en ce qu’il est convenu de nommer « civilisation » ;
- ce qui est aussi, en fait, tracer une histoire des modes de penser ;
- enfin, l’histoire de la constitution de la topique psychique par
transmissions et intériorisations progressives[9],
ce qui sous-entend une sorte de dépôt phylogénétique,
ainsi que des cycles de répression / libération, en un éternel
recommencement, comme nous l’avons vu l’an passé.
1. Utopie de l’unité
Tenter une histoire des pensées sur la sexualité, de l’Antiquité à nos
jours, semblait « océanique », tant thèses
et théories foisonnent. De même, tenter une histoire de la pensée
psychanalytique sur la sexualité est tout aussi « océanique » :
le seul consensus est celui de l’adjectif « psychanalytique »,
comme nous allons le voir. Ce qui, en soi, pose et impose une sérieuse
question aux psychanalystes, puisque une théorie psychanalytique est
sensée naître selon une méthode et une pratique spécifiques.
Malgré cela, aucune unité n’est visible, bien au contraire.
De plus, les différences entre auteurs ne sont jamais énoncées
clairement ou mises en exergue. Les différences, parfois fondamentales,
courent dans ou sous le texte, voire, parfois, sont des
a priori qui
ne reposent pas sur des observations cliniques. Pour exemple, et nous le verrons,
le registre moral est une belle source
d’a priori.
Une question, qu’il va nous falloir mettre en marge - c'est-à-dire
ne pas perdre de vue en espérant qu’elle reçoive quelques éléments
de réponse au cours de notre cheminement -, porte évidemment
sur la raison d’une telle multiplicité de théories de la
part des psychanalystes censés utiliser la même méthode
dans une pratique avec des « cas » qui offrent, en fait,
peu de grandes divergences hormis le noyau clinique (le fameux trépied :
névrose, psychose et perversion). Mais cette première formulation
est assez naïve, car elle ne peut se soutenir que de l’oubli que
l’observation n’est pas « pure » puisqu’il
y a un observateur, ce qui convoque le mécanisme de la projection. Une
fort belle illustration nous en est donnée aussi bien par les philosophes
que par les physiciens ou les artistes : sous un saule, Tschouang T’seu
rêve d'un papillon. Ou est-ce l'inverse ? Deux millénaires
plus tard, c'est au tour des physiciens quantiques de Berkeley de s'interroger : « Est-ce
la particule que j’observe, ou bien moi-même à travers elle ? »
[10] De
même le peintre Marcel Duchamp de constater que c’est le regardeur
qui fait le tableau. Nous avons vu l’an passé combien la formule
est juste quant au regard médical constituant le « tableau
clinique », niant l’existence de l’hymen ou redécouvrant
le clitoris au XVII
e siècle.
Il va de soi qu’une telle question est fondamentale pour le psychanalyste.
Et donc pour nous.
Mais une des dimensions tragiques de la pensée est bien ici : chaque
penseur pense depuis une
doxa qui lui est propre mais qu’il n’interroge
pas et qui alors fonctionne, au mieux, à son insu, imposant sa direction à la
pensée. Le succès de sa théorie, nous pouvons le supposer,
tiendra à l’accord de sa
doxa avec celle de la majorité des
auditeurs, et pas forcément à la « profondeur » de
son propos. Mais cela oblige à un nouveau questionnement ! Peut-on
penser hors de sa
doxa, en s’exilant de soi ? De plus, la
doxa peut
n’être qu’une forme de pensée régnante à une époque
particulière. Laissons cela en suspens pour l’instant.
Ainsi, ce que j’observe, si l’on imagine avoir réglé la
question de la dimension projective de l’observation, rencontre cet aspect :
mes perceptions sont mises en forme, pour devenir des représentations,
par des catégories ou des formes préexistantes, en moi, à mon
observation
[11], ce qui produit
une déformation. À moins de questionner ces formes, sans cesse :
pourquoi celle-ci, d’où vient-elle, que dévoile-t-elle
et que voile-t-elle en même temps ? (Ce qui est la question fondamentale
avec toute représentation).
Donnons ici une autre illustration, sous la forme d’une nouvelle question :
peut-on penser la différence des sexes autrement qu’en termes
de symétrie ? Mieux : qu’est-ce qui fait en nous que
l’on y est sans cesse amené, comme aspiré, dans cette logique
symétrique ? Ainsi nous pourrions ou devrions nous questionner
sur une « essentielle dissymétrie des sexes »
[12].
Formule qui peut être tout aussi bien être prise dans un « jeu » de
la symétrie (symétrie – dissymétrie)... Ou alors,
tenter de penser une « altérité radicale » des
sexes, voie évidente avec l’anatomique, bien moins évidente
avec le psychique.
Nous l’avons vu tout au long de l’année dernière,
la logique symétrique est omniprésente dans la question que nous
parcourrons, et, il faut bien le dire, tellement pratique ! Mais elle
vient occulter – et c’est peut-être bien une de ses fonctions
premières – bien des choses.
Par exemple, nous l’avons vu avec éros et Antéros :
ceux-ci, au temps des Grecs antiques, étaient frères complémentaires,
ce que désignait
ante qui indique, en grec, le complément
et la réciproque. A partir des Romains, par le jeu de la « complaisance
de la langue », l’
ante grec est devenu l’
anti latin
et ainsi Antéros devint un
anti éros, en une opposition
symétrique (du genre positif – négatif)
[13].
Ce qui permit de refouler toute la dimension de la réciprocité des
désirs, comme cela est toujours de mise de nos jours dans certains commentaires
de texte, notamment celui de Platon
[14],
au profit d’un duo actif-passif (dont nous aurons l’occasion de
parler plus loin).
Nous allons « laisser flotter », pour l’instant,
ces questions, sans les perdre de vue.
2. Entre-gloses et fabrique de slogans
Face à ces océans de pensées, nous utiliserons encore
la même méthode : comment pense tel ou tel auteur, c'est-à-dire
selon quel mode, que ce mode soit une méthode ou bien s’impose à son
insu.
Cela nous impose de relire attentivement ces auteurs en essayant de nous dégager
des influences interprétatives sur les textes d’origine, soit
quelque chose que déjà Montaigne indiquait : «
Il
y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter
les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre subject : nous
ne faisons que nous entre-gloser. »
[15] C'est
bien cette
entre-glose dont il s'agit de se déprendre !
Et au sujet de Freud, ce n’est pas ce qui manque.
[16]
Pour exemple, il est d’usage de répéter après lui
que «
l’enfant est un pervers polymorphe ».
La formule fait slogan (là aussi, cela devrait faire question :
le succès d’un slogan est-il du à ce qu’il dévoile
ou à ce qu’il cache ?) d’autant plus que la formule
est marquée du sceau du nom de Freud. Or, si l’on revient au texte,
ici les
Trois essais sur la théorie sexuelle, l’on découvre
que la formule est en partie vraie et en partie fausse, puisqu’elle est – comme
pour tout slogan – amputée. Voyez vous-même ce qu’écrit
Freud deux fois dans son texte de 1905 :
« Il est instructif de constater que, sous l’influence de la
séduction, l’enfant peut devenir pervers polymorphe et être
entraîné à tous les débordements imaginables. Cela
démontre qu’il porte dans sa prédisposition les aptitudes
requises ; leurs mises en acte ne rencontre que de faibles résistances
parce que, suivant l’âge de l’enfant, les digues psychiques
qui entravent les excès sexuels : pudeur, dégoût et
morale, ne sont pas encore établies ou sont seulement en cours d’édification. »
[17]
Quelques pages plus loin, Freud revient sur cette question et précise :
« Nous avons établi en outre, en nous appuyant sur l’expérience,
que les influences externes de la séduction pouvaient provoquer des interruptions
prématurées de la période de latence, voire sa suppression,
et qu’à cette occasion la pulsion sexuelle de l’enfant se
révélait en fait perverse polymorphe (...) »
[18]
L’on voit ici à l’œuvre que le slogan referme ce que
Freud ouvre : le slogan coupe une phrase, une pensée pour en refouler
l’autre partie, et ainsi circule bien puisqu’il maintien un refoulement.
Ferenczi, quelques trente ans plus tard, avait tenté de ré-ouvrir
la question avec son texte sur « La confusion des langues »,
et l’on sait l’oubli dans lequel il est tombé. Mais le titre
même de l’article de Ferenczi offre un diagnostic au sujet de ce
slogan : ce dernier œuvre
pour maintenir une confusion des
langues, c’est-à-dire que l’adulte répète
quelque chose qu’il produit sur l’enfant et qu’il a lui-même
vécu (nous y reviendrons).
Pour l’instant, on voit que dans la pensée de Freud, ce n’est
pas l’enfant qui est « polymorphiquement pervers »,
mais la pulsion sexuelle. Mais pour que la pulsion impose sa et cette dimension
au sujet, il est requis deux conditions ;
- une faiblesse de l’organisation du moi ; dans la suite du texte,
Freud évoque, outre l’enfant, la femme inculte
[19] et
la prostituée ;
- et une action externe, celle d’un séducteur (
Verführer)
qui, selon l’habileté et l’influence de sa conduite (il
est aussi
führer), amène aux conduites perverses :
c’est-à-dire qu’il met à jour, ou exploite, les composantes
perverses de la pulsion
[20]. Mettons
en marge une remarque : Freud écrit cela dix ans après avoir
renoncé à sa théorie de la séduction (par le père
- alors considéré comme pervers – sur l’enfant, renoncement
qui est lié à la découverte du fantasme
[21].
Il faudra alors nous demander de quelles séductions parle Freud, mais
ce que l’on peut dire est que, en 1895 il croyait en une séduction
sexuellement agie, ce qui n’est plus le cas en 1905
[22].
C’est donc assez radicalement différent de soutenir que l’enfant
est pervers polymorphe (ce qui implique un certain type d’éducation
ou de dressage de ce petit sauvage selon la pensée chrétienne
ou rousseauiste) ou bien de poser que c’est la pulsion sexuelle qui est
par essence polymorphiquement perverse et inéducable. C’est la
pulsion et non le tout d’un sujet. Et c’est bien la visée
de Freud, qui est ici très claire : c’est un trait universel
et originel de tous les humains que d’être prédisposé (par
la pulsion, donc) à toutes les perversions – et pas seulement
l’enfant.
[23]
Enfin, un dernier mot sur la traduction : Freud écrit en fait «
Polymorph
pervers », c'est-à-dire « polymorphiquement
pervers ». Ce qui n’a pas le même sens que « pervers
polymorphe ». Il y a un écart entre être « bêtement
humain » et être un « humain bête »...
Ce renversement ou cette transformation de l’adverbe en adjectif
[24] doit,
là aussi, nous intriguer et nous faire demander ce que l’on y
gagne en opérant tous ces glissements : de pulsion à enfant,
de polymorphiquement à polymorphe...
[25]
Nous avons pointé ailleurs ce que les jeux de traduction pouvaient refouler
(par exemple en traduisant tout par le seul terme de « désir »).
Ces observations ne sont pas là pour défendre une position doctrinale
face au texte freudien, ni de faire de cet homme un « maître
de la vérité ». Si nous tentons de suivre sa pensée,
ce n’est pas pour la défendre
mordicus, c’est la
suivre non sans l’interroger de façon critique dans son mouvement
même.
Un autre exemple afin de montrer la dérive que produit l’entre-glose
selon ce que j’appellerais volontiers l’ «
axiome
de Montaigne », dérive qui nous montre le risque qui nous
attend tous, celui de projeter notre «
équation personnelle » ou
notre
doxa (nos « préférences pulsionnelles »,
disait Freud) dans ce que nous lisons ou observons. L’exemple est celui
que l’on peut tirer de phrases telles que le « roc du féminin » ou
le « roc de la féminité », évidemment
attribuées à Freud, dans le sens, comme on le lit souvent, de
point énigmatique de la sexualité, un point de butée constitué par
un refus. Or, si Freud écrit, en 1937, « féminité »,
on observe souvent, dans l’entre-glose, le passage ou le glissement à « féminin » et
parfois à « femme ». Mais il y a un autre point,
un autre glissement dans les commentaires, un glissement qui se constitue par
la suppression d’un terme dans l’écrit de Freud, le terme « biologique »,
ce qui crée une équivoque : le refus de la féminité semble
alors être le fait d’un sujet ou de on ne sait trop quoi. Freud écrivit
ceci :
« (...) car pour le psychisme, le biologique joue vraiment le rôle
du roc qui se trouve au-dessous de toutes les strates. Le refus de la féminité ne
peut être qu’un fait biologique, une partie du grand mystère
de la sexualité. »
[26]
C’est bien le biologique qui refuse cette féminité, que
ce soit chez la femme ou chez l’homme. Nous reviendrons sur ce sujet
plus loin.
En tous cas, ce qui est refoulé du texte freudien par ces deux slogans,
ce sont la pulsion et le biologique, refoulements qui déplacent la source,
c’est-à-dire l’accent du substrat organique vers le psychique,
vers un sujet. Ce qui réduit la fameuse blessure narcissique que la
psychanalyse de Freud a infligée à l’être humain.
Narcisse se défend !
Voici donc les risques que l’on côtoie à faire du commentaire
de texte : soit tomber dans l’
axiome de Montaigne, ou encore
de ne faire que dans la note de bas de page ajoutée au texte d’origine,
remarque attribuée à tord à Bertrand Russel puisqu’elle
est de Whitehead
[27] qui énonçât
exactement ceci : « La manière la plus prudente de caractériser
la tradition philosophique en Europe est de dire qu’elle consiste en
une succession de notes ajoutées au texte de Platon. » Autant
de variantes de l’injection de sa propre
doxa, c'est-à-dire
en fait de sa « préférence pulsionnelle » refoulée
derrière un
Freud dixit.
[28]
3. Questions
Enfin, dernier point : par rapport aux questions introductives de l’an
dernier, nous avons vu qu’aucune, en vingt-cinq siècles, n’avait
reçue de réponses. La psychanalyse, et tout d’abord Freud,
a-t-elle éclairé la chose sexuelle ? C’est ce que
nous allons tenter de voir en abordant le discours psychanalytique quant aux
théories sexuelles, en premier lieu, les thèses de Freud. Mais
nous verrons, avec les disciples et successeurs ou les dissidents, de quelles
façons ceux-ci se divisent sur nos questions de départ, c'est-à-dire
que sous couvert de science, certaines thèses de l’antiquité grecque
et du christianisme, sont toujours vivaces et empêchent de répondre à nos
questions – je vous les rappelle :
1 - S’agit-il de libérer le sujet de la sexualité (position
de Lacan entre autres
[29]), ou
de libérer la sexualité du sujet (dont l’extrême
de cette position est celle de Reich par exemple) ?
2 - Quels sont le but et l’objet de la sexualité ?
Est-elle un Mal, ou alors une source de bien-être ? Est-elle pathogène
ou thérapeutique ?
3 - La sexualité est-elle innée, déjà-là,
en chaque petit humain ? Ou bien est-elle apportée de l’extérieur,
c’est-à-dire imposée à l’humain, qui en devient
ainsi le sujet
[30] ? Ou, en
d’autres termes, la sexualité est-elle première ou seconde ?
(par exemple, certains diront que c’est la pulsion de mort qui est première) ;
Ce qui est perdu, depuis Freud, nous semble être une voie médiane
entre ces alternatives, où « s’approprier » est
le « maître mot »
[31].
Ce qui nous montrera qu’un individu, fut-il psychanalyste, s’il
ne fait pas ce travail de questionnement sur les modes de pensées dont
il est prisonnier – ou auxquels il est « assujetti » -,
finit par répéter toujours et encore les mêmes schémas
d’inhibitions et d’interdits.
Mais avouons que la position de Freud était ambivalente à ce
sujet. En effet, si cet homme a produit des révolutions dans la pensée
de l’humain (de nouvelles coupures), telles que :
- la séparation radicale de la sexualité physique d’avec
la sexualité psychique ;
- l’invention de la sexualité infantile et de l’auto-érotisme
face à la sexualité génitale (seule reconnue et retenue
jusqu’alors), soit des voies médianes de compréhension
d’une sexualité dont les bornes extrêmes seraient la reproduction
de l’espèce et la volupté ;
- la constitution psychique bisexuelle ;
- les maladies de l’esprit ne sont pas organiques mais psychiques,
malgré leurs noms (névrose = maladie des nerfs, hystérie
= maladie de l’utérus, etc.) : les symptômes ne sont
pas l’effet de dysfonctionnements mais l’expérience d’un
acte psychique avec un message, le produit actif d’un sujet ;
- l’opposition au discours psychiatrique et médical ambiant,
par exemple celui de Möbius : la femme a un cerveau congénitalement
inférieur à celui de l’homme...
il n’en fut pas moins prisonnier de certains modes de penser, notamment
sur la sexualité féminine.
Dans un premier temps, nous allons aborder les thèses de Freud, en deux
temps : son apport, puis ses résistances.
Rappel des cinq coupures relevées l’an passé, de l’Antiquité grecque
au XXe siècle :
- 1 – La coupure divine ou naturelle, ou l’invention des sexes
(homme / femme) ;
- 2 – La coupure grecque ou l’invention du masculin et du féminin ;
- 3 – La première coupure romaine ou l’invention de l’antinomie
actif / passif ;
- 4 – La seconde coupure romaine ou le clivage femme / mère ;
- 5 – La coupure monothéiste ou le clivage âme / corps.
[1] Friedrich Nietzsche,
Ecce
Homo, « Pourquoi je suis un destin », § 7.
[2] Friedrich Nietzsche,
4ème intempestive.
[3] Albert Einstein,
Comment
je vois le monde, Flammarion, 1934.
[4] Sigmund Freud, 1920, préface
de la quatrième édition de
L’histoire du mouvement psychanalytique.
[5] Sigmund Freud à Sandor
Ferenczi, lettre du 10 01 1909, tome I, p. 40.
Correspondance Freud-Ferenczi, I,
II, III, 1908-1933, Calmann-Lévy.
[6] Voir Sigmund Freud,
Un
souvenir d’enfance de Leonard de Vinci.
[7] En nous référant à la « Science
de l’Histoire », sorte de tiers-état entre les Sciences
de la Nature et celles de l’Esprit ainsi que Windelband, par exemple,
a pu la définir in « Histoire et sciences de la Nature » (1894)
Les études
philosophiques, 1/2000, PUF.
[8] En traitant la culture comme
un individu.
[9] Par exemple, le fantasme est
externe, dit par les dieux dans
Œdipe de Sophocle. Ce qui est très
remarquable est que son intériorisation progressive suit ou précède
celle de la scène du théâtre et l’augmentation du
nombre des acteurs.
[10] Zukov G.,
La danse des éléments,
Laffont 1980.
[11] Nous avions dénommé cela
opsis dans
Transfert
et pensée (sur la transmission de pensée en psychanalyse),
L’Esprit du temps, 2001.
[12] J’exploite ici un
beau titre de Pierre Fédida, « D’une essentielle dissymétrie
en psychanalyse », in
Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° VII,
Gallimard 1973.
[13] Autre exemple : la
troisième loi de Newton énonce que « toute action produit
une contre-action ». Mais soit l’on entend cela en termes symétriques
(anti) sur le mode par exemple photographique (positif – négatif),
soit en termes de compléments réciproques et donc indissociables
et non en opposition, et sans jugement de valeur.
Par ailleurs, nous le verrons plus loin, la logique symétrique atteint
son sommet avec la phase phallique des quatre ans.
[14] Ce que nous avions montré lors
de deux exposés faits à la Société Luxembourgeoise
de Philosophie en juillet 2004 (« le désir comme manque et
le désir comme plein »).
[15] Montaigne Michel de,
Essais
III, P.U.F 1965, p. 1069.
[16] Un fort bel exemple est
donné par un livre récemment paru démontrant que Freud
est métaphysicien. Freud est lu à travers Lacan, qui a lu Freud à travers
Hegel, Freud qui était un anti-hégélien féroce,
c’est-à-dire un anti-métaphysicien total (mais cette notion
n’existe pas en France...).
[17] Freud Sigmund,
Trois
essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard 1987, p. 118.
[19] Relevons le lien, pour
l’instant entre inculture et faiblesse des digues psychiques (du moi),
inculture, comme nous le verrons, qui peut être compensée par
un ordre moral, religieux ou social (c’est-à-dire surmoïques,
exerçant une répression de la fonction individuelle de jugement
en lui substituant un jugement tout fait, collectif) élaboration externe
et collective qui vient en lieu et place d’une élaboration interne
et individuelle. Cette inculture, nous la tiendrons pour acquise, suite au
refoulement de la curiosité infantile, refoulement qui, entraînant
un interdit de penser, mets le sujet en soumission à un « maître
de la vérité » ou un « Livre »,
sources supposées d’éclaircissement (
Aufklärung)
sur la sexualité.
[20] Ce qui ré-interroge
la question de la pédophilie ou de l’inceste agi, de façon
fort « délicate » (ex, MLR). Mais aussi la situation
même dans la cure psychanalytique !
[21] Notons que tout fantasme
est pervers.
[22] Il est bien intéressant
de faire le lien avec la situation psychanalytique qui s’offre, de par
sa composition, à la répétition de la scène de
séduction : un analyste « adulte » séducteur
et un patient « enfant », sachant que l’un ou l’autre – ou
les deux – peuvent être dans la compulsion de répétition
et ainsi « libérer » la dimension polymorphiquement
perverse de la pulsion sexuelle (ce que développe Freud dans « L’amour
de transfert »).
Mais l’on peut aussi penser au cas de figure suivant : le lecteur
séducteur par rapport au texte – enfant de Freud, lui faisant
dire et faire un polymorphisme pervers (voir Pichon) par projection entre autres,
soit pour y trouver une autorisation, soit y trouver de quoi justifier son
opposition. La situation inverse est tout aussi possible : le texte de
Freud mis en position d’adulte séducteur pour « libérer
la perversion sexuelle en moi, lecteur « enfant » (voir
les accusations de « pansexualisme » de Freud). Bien sûr,
tout cela ne fait que répéter un fragment de mon histoire selon
mes « préférences pulsionnelles », abritée
ou masquée derrière un Freud dixit...
[24] Cette transformation de
l’adverbe (indiquant une action) en adjectif (indiquant un état)
est-elle un effet de refoulement ?
[25] N’oublions pas que
la névrose est le négatif de la perversion au sens où les
fantasmes sont exactement les mêmes mais conscients chez le pervers et
inconscients chez le névrosé (et attribués, projetés
sur un autre dans la psychose). Le terme de perversion, apparu en 1444, signifiait « mise à l’envers » ou « renversement » (voir
l’inversion sexuelle). La notion de « perversion sexuelle » est
due à Charcot et Magnan, en 1880, puis développée par
Ellis et Krafft-Ebbing.
Lucien Israël, Le désir à l’œil, Séminaire
1975-1976, Arcanes, Paris, 1994, p 176) : « Freud a, en
effet, déclaré un jour que la névrose était le
négatif de la perversion. Du coup, chacun a entendu que la perversion était
le négatif de la névrose. Ça part d’une logique
curieuse de croire que le négatif et le positif, ça s’inverse.
[...] Comme si le positif et le négatif d’une photo étaient
deux productions isolées. Comme si l’une n’était
pas nécessaire à la construction de l’autre et c’est
là qu’on peut pousser l’analogie. [...] En fait, les deux
structures dépendent l’une de l’autre. Lorsque Freud parlait
de négatif, il désignait, bien sûr, les moments d’inhibition
de la névrose qui faisait que, chez le névrosé pur sang,
seul le fantasme était pervers alors que chez le pervers impur - parce
qu’il n’y a pas de pervers pur sang - le fantasme était
substitué par le scénario. Tout fantasme est pervers. Il n’est
pas nécessaire que je vous le rappelle. Autrement dit, il n’y
a pas de fantasme dans lequel ne se joue la pure et simple copulation par
les voies naturelles dans un but reproducteur. Il s’agit toujours d’autre
chose ».
[26] Sigmund Freud, « Analyse
avec fin et analyse sans fin ».
[27] Whitehead,
Procès
et réalité (conférences de Gifford, 1927-1928),
Gallimard 1995.
[28] Sur cette question, voir
J. Bernat, « Introduction » in
Le processus psychique
et la théorie freudienne, L’Harmattan, 1996, ou sur le site
www.psychanalyse.lu.
[29] Qui illustre l’influence
de Platon et du christianisme.
[30] Sujet au sens premier (latin)
de
sub jectum, c'est-à-dire de
jeté dessous, ou
de soumis, assujetti.
[31] Voir le vers de Goethe
que Freud cite si souvent : “Ce que tu as hérité de
tes ancêtres, tu dois te l’approprier”.
