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Patrick Besson 

Guérir de David Servan-Schreiber

(Paru dans Le point, n° 163, 19 décembre 2003, page 117)


Les Français ont un problème : leur psychologie. Elle va mal. En tête des ventes de livres, « Guérir », de David Servan-Schreiber (Laffont). Suivi de près par la tonitruante dépression nerveuse de Philippe Labro (Albin Michel) et le Renaudot 2003 - « Les âmes grises » (Stock) - qui approche les 150 000 exemplaires vendus (source de Jean-Marc Roberts, PDG de la maison d'édition, chez Lipp [], le 26 novembre 2003). Les Français ont les nerfs en pelote, et, donc l'âme grise. En tout cas, ceux qui lisent des livres. Peut-être que c'est ça qui les rend malades : lire des livres. Ces livres-là, du moins !
Je croyais qu'on avait touché le fond avec Jacques Salomé et sa tendresse à répétition, sans oublier son écoute réelle et sa parole vraie, mais j'ai trouvé pis : David Servan-Schreiber. Dès les premières pages, il m'a bien dégoûté. D'abord, cette phrase qui ouvre l'ouvrage : « Chaque vie est unique - et chaque vie est difficile. » Non : la plupart des vies se ressemblent et beaucoup d'entre elles sont faciles. Servan-Schreiber a juste l'intention, par cet incipit velouté, de happer l'individu à problèmes qui se croit seul sur terre, gogo idéal pour ce genre de marchandise pseudomédicale et prétendument littéraire. Et pourquoi ce pathos : répétition de l'expression « chaque vie est » ? Il aurait été plus simple d'écrire : « Chaque vie est unique et difficile. » David poursuit : « Souvent, nous nous surprenons à envier celle d'autrui ». Mais non, mon vieux. C'est vous qui croyez ça. Parce que vous enviez vous-même la vie de Lacan, peut-être ? Un bien meilleur écrivain que vous. Moi, je n'envie la vie de personne et je suis sûr qu'il y a plein de lecteurs du Point dans mon cas. Qui n'envient pas, par exemple, la vie des lecteurs de Psychologies !
David écrit : « Ah ! si j'étais belle comme Marilyn Monroe. » Il y a mieux. David Beckham, par exemple. Dommage qu'il ne joue pas au rugby, Max Guazzini l'aurait engagé dans son équipe de top models du Stade français. L'auteur poursuit : « Ah ! si j'avais le talent de Marguerite Duras ! » Sans commentaire. Et encore : « Ah ! si je menais une vie d'aventures comme Hemingway ! » Il a surtout mené une vie d'écriture, Hemingway. Il est un peu allé à la pêche et un peu à la chasse, mais chaque fois avec un photographe.
Nous avons enfin la variante servanschreibérienne de la résilience cyrulnikienne. Boris Cyrulnik est du reste remercié en tête de l'ouvrage. Servan-Schreiber nous explique que Marilyn Monroe était plus jolie que nous, mais tout aussi malheureuse, puisqu'elle s'est suicidée et pas nous, qui sommes en train de lire « Guérir ». Idem pour Hemingway : d'accord, il a écrit de beaux romans, mais il s'est tiré une balle dans la tronche, alors que Servan-Schreiber a écrit une merde, mais il est numéro un des best-sellers. Quant à Duras, « talentueuse, émouvante, adulée par ses amants, elle s'est détruite par l'alcool ». C'est Yann Andréa qui va faire la tête : il croyait qu'il était le seul, et nous aussi.
Servan-Schreiber veut induire l'idée que les gens qui ont l'air plus heureux que nous sont en fait aussi malheureux que nous. C'est la version psychanalyse du docteur Knock de Jules Romains : les gens heureux sont des gens malheureux qui s'ignorent, raison pour laquelle ils ne vont pas chez le psy, ce qui les conduira droit au suicide. Quant aux gens malheureux, ce sont encore les plus heureux, car ils vont chez le psy. Mais non : les gens qui sont plus heureux que nous - parce qu'ils sont plus intelligents, plus beaux, plus chanceux, plus riches et plus gentils que nous -, ces gens-là sont vraiment plus heureux que nous et ils le resteront toute leur vie jusqu'à ce que la mort les frappe comme elle nous frappera nous, les gens malheureux. Il n'y a qu'une justice, elle est divine et tous ceux qui cherchent à s'élever entre elle et nous sont maudits. Je veux dire : ridicules.

 

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