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Pierre-Henri Castel

(http://pierrehenri.castel.free.fr/)

La fraude de Freud :
les glissements polémiques de M. Borch-Jacobsen


I. Folies à plusieurs : enfin un contexte épistémologique pour réfuter Freud
II. L’argument de la suggestion et sa généralisation comme instrument de lecture
III. Comment peut-il y avoir fraude, si tout est « construit » ?
IV. Pourquoi Freud a menti : une forme nouvelle de « l’argument du chaudron »
V. Quelle construction ? Quelle subjectivité ?
Bibliographie



I. Folies à plusieurs : enfin un contexte épistémologique pour réfuter Freud

Au village, Mikkel Borch-Jacobsen est bien connu. Il y a plusieurs historiens célèbres de la psychanalyse devant qui il ne vaut mieux pas prononcer son nom ; d’autres l’encensent, et voient dans son travail une démonstration factuelle (le mot aura ici son importance) que la psychanalyse, ce monstre sacré de la psychologie et de la psychiatrie du 20ème siècle, n’aura pour finir été qu’une monstrueuse erreur, et pour une part non-négligeable, une pure et simple fraude à grande échelle. Sous le vernis culturel et le prestige intellectuel clinquant qui orne ses avatars post-freudiens, la vérité nue émerge : non seulement les cas originaux de Freud n’ont nullement produit les résultats thérapeutiques exceptionnels et novateurs qu’il a prétendu, mais l’édifice théorique qui s’appuie sur eux a essentiellement pour fonction de dissimuler ce fait cruel, et de sauver contre toutes les apparences raisonnables les intuitions désespérément invalidées du père de la psychanalyse. C’est aussi pourquoi l’analyse, chez Borch-Jacobsen, n’est pas uniquement historique. Elle a une visée philosophique. Elle s’attaque aux bases supposées des arguments freudiens en psychopathologie. Et elle s’efforce d’y déceler un sophisme qui, en retour, alimentait les biais cliniques dont Freud (du moins quand il n’était pas entièrement de mauvaise foi !), ne mesurait pas l’effet sur son matériel.
Folie à plusieurs – De l’hystérie à la dépression[1] est une collection d’articles et de comptes rendus, parfois inédits ou peu accessibles, qui donne une idée de l’évolution actuelle du polémiste le plus en vue des Freud Wars, Outre-Atlantique, mais aide aussi à mieux comprendre dans quel contexte épistémologique ont été fabriqués les cocktails Molotov qu’il lance périodiquement contre la psychanalyse. A cet égard, ce livre est une excellente surprise. Nombre d’insatisfactions récurrentes à la lecture des textes de Borch-Jacobsen pris un à un s’effacent quand on dispose de cet ensemble. On s’aperçoit déjà qu’il s’agit moins d’attaquer la psychanalyse pour elle-même que de soumettre l’objet psychopathologique en général à la critique historique, en partant des moyens employés pour le constituer « objectivement » dans le champ de la psychiatrie, et plus généralement, dans la culture. Si la psychanalyse y occupe une place de choix, la théorie du traumatisme, l’histoire aujourd’hui faussement évidente de la dépression, et le retour nécessaire de l’histoire de la psychothérapie à ses sources dans l’hypnotisme de la fin du 19ème siècle, démontrent au moins que les arguments de Borch-Jacobsen ne sont nullement anti-freudiens ad hoc. Il leur donne ici une portée universelle, et ses diatribes relèvent du coup d’une sorte de philosophie ou de sociologie contructiviste de l’histoire de la médecine mentale.
Son recueil comprend quatre parties. Quatre articles sur le traumatisme psychique, à partir de Charcot, chez Freud, et dans les controverses sur la personnalité multiple, forment la première. Le long exposé sur le cas « Sybil », dont l’auteur a percé l’anonymat avec Peter Swales, et sur sa fabrication comme cas princeps de la personnalité multiple aux Etats-Unis, en est le morceau le plus fascinant. La seconde partie, plus théorique, ambitionne de découvrir dans l’hypnose et la suggestion une matrice pour la production de tous ces « artefacts »[2] psychologiques qui, mais dans un second temps, semblent fournir à toute théorie du mental (et typiquement à la psychanalyse), l’impression illusoire qu’elle dispose d’un objet indépendant, dont elle peut faire la théorie. Borch-Jacobsen explore cette piste dans deux directions. En amont, il revient sur « l’effet Bernheim », et sur ces cas où il a pu sembler que l’hypnotiseur disposait d’une sorte de pouvoir magique d’instiller dans le cerveau de ses patients des idées étrangères. En aval, se rapprochant de Ian Hacking[3] et du concept de « maladie mentale transitoire », il s’efforce de remplacer la question de la « réalité » de certaines affections mentales au contenu à nos yeux obscur (comme la fugue hystérique, dans l’exemple étudié par Hacking) et qu’on ne verrait plus, par une autre : à quelle condition ces maladies se propagent-elles, et qu’est-ce qui les fait exister ?
Borch-Jacobsen en arrive alors, et seulement alors, aux polémiques freudiennes.
La section sur laquelle je vais davantage insister s’ouvre sur la question iconoclaste de Frank Cioffi : « Freud était-il un menteur ? »[4] Elle donne le ton. Cependant, à mesure qu’on avance, Borch-Jacobsen, sans doute stimulé par quelques objections pertinentes qu’il avoue avoir parfois lus, tempère peu à peu son propos. Le « bobard » devient un « conte de fées », et l’on découvre qu’il pourrait y avoir une « construction narrative des données [je souligne ce mot, bien étonné !] psychanalytiques ». Mais c’est parce que ces « données » sont interprétées comme autant de preuves de la thèse majeure de Borch-Jacobsen : que toute psychothérapie s’appuie sur des « artefacts mimétiques », dont l’hypnose a été la première manifestation.
Dans la dernière partie, avec un compte rendu du livre de Tanya Lurhmann, Of Two Minds[5], qui met en doute le poids que cette dernière accorde à la psychanalyse, on lit un bref résumé des travaux de David Healy, Alain Ehrenberg et Philippe Pignarre sur la dépression. Tendancieux, sinon franchement erroné quand il discute des thèses d’Ehrenberg[6], ce compte rendu compte surtout par l’épreuve qu’y tente Borch-Jacobsen : en ne s’appuyant que sur ses propres présupposés épistémologiques (la théorie de l’imitation puisée chez Girard, compliquée des références à la suggestion hypnotique et de la sociologie néo-tardienne qui revient aujourd’hui en force), peut-on dire quelque chose d’original sur la dépression ? Car la dépression n’est pas une vieille lune, comme l’hystérie de Charcot, ou pire, de Freud. C’est la réalité psychopathologique pour des millions de nos contemporains. Peut-on en en dissoudre le fantôme réaliste, et par le biais de l’histoire, montrer ce qui la fait exister à nos yeux comme une chose aussi objective que la maladie d’Alzheimer ?


II. L’argument de la suggestion et sa généralisation comme instrument de lecture

Evidemment, toutes ces considérations reconduisent en long et en large les apories qui ont rendu le spectacle des Freud Wars aussi consternant. Disons qu’on a remplacé le motif imbécile de l’hagiographie freudienne, selon lequel ceux qui ne sont pas d’accord avec Freud ont un problème avec leur inconscient, par un autre, qui dit que si vous persistez à croire dans les « bobards » de la psychanalyse, c’est que vous avez la tête vide, ou des intérêts cyniques à préserver. Je cherche en vain où est le gain dans cette nouvelle commisération, ou dans ces nouveaux sarcasmes.
Borch-Jacobsen feint manifestement de ne pas voir que si ce qu’il dit était vrai, ses conclusions seraient intégralement réversibles. Voyez comment il construit l’idée d’« artefact mimétique généralisé », qui est le véritable pivot de sa thèse, en puisant son inspiration chez Bernheim, et en fait, surtout chez Delbœuf, les deux grands maîtres de la suggestion avant et à l’époque de Freud  :
« Il n’y a pas de spontanéité, pas plus dans le cabinet de l’analyste que dans le laboratoire du psychologue expérimental. L’analyste aura beau rester silencieux comme une tombe, l’expérimentateur aura beau communiquer avec ses sujets par l’intermédiaire d’une bande préenregistrée, l’effet Bernheim-Delboeuf aura lieu : "les sujets se demandent ce qu’on leur veut, devinent, et se hasardent" ».
« Cela n’est pas l’hypnose, même si c’est un effet que Bernheim et Delbœuf ont d’abord observé dans l’hypnose. Freud, de toute évidence, n’a pas su, ou pas voulu comprendre que l’hypnose n’était qu’un exemple parmi d’autres (si même particulièrement spectaculaire) d’une suggestion ou artificalité généralisée, sans rivages, sans possibilité de surplomb ou de contrôle »[7].
Plus loin, il commente une analyse (assurément étrange) par Juliet Mitchell des raisons pour lesquelles l’hystérie n’aurait nullement « disparu », comme le soutient par exemple Mark Micale[8], mais se serait juste pliée aux nouvelles attentes diagnostiques des médecins[9]. Borch-Jacobsen sent le triomphe à portée de main :
« Mitchell aurait pu en déduire, comme le font depuis longtemps les sceptiques, que c’est à ce type d’artefacts mimétiques (« suggestifs ») qu’on a toujours affaire en analyse et en psychothérapie. Mais c’est précisément ce qu’elle ne fait pas. Si l’hystérie a disparu [dit-elle], ce n’est pas parce que, artefact mimétique, elle aurait été remplacée par d’autres artefacts. C’est parce qu’elle s’est "camouflée" sous ces artefacts, tout en restant la même derrière ces déguisements : "Tout ce qu’elle a fait est de changer de couleur" »[10].
Et vient le coup d’assommoir :
« Mais comment Mitchell le sait-elle, après tout ? Où donc a-t-elle jamais rencontré l’hystérie "elle-même", l’hystérie "essentielle" ? Nulle part. L’hystérie étant d’essence mimétique, elle ne saurait être identifiée [je souligne], pas plus qu’elle ne saurait être réduite à tel ou tel de ses déguisements historiques, à tel type de comportement ou à tel type de symptôme »[11].
L’avantage de la notion d’artefact mimétique ou suggestif, pour une conception aussi constructiviste de l’histoire de la psychopathologie, est évident. Car désormais, en partant de l’objection traditionnelle, mais ponctuelle (c’était déjà celle de Fliess contre Freud !) que le psychanalyste suggère les contenus mentaux pertinents à son patient (en gros, ce qu’il doit avoir dans son inconscient), on dispose d’une explication universelle qui nous délivre de tout besoin d’élucider le grain fin de n’importe quelle théorie du mental, quelle qu’elle soit. Ne cherchons plus à l’évaluer à l’aune d’aucun critère, les sujets répondent à ce qu’on attend d’eux, et exhibent précisément les traits qui correspondent aux hypothèses des cliniciens, si bien cachées soient-elles au sujet. La seule chose à considérer, dès lors, c’est l’écart entre les dites hypothèses, et ce qui les mine d’avance de l’intérieur : le pur forçage, en un mot, imposé à la réalité, quand on la décrit du sein de ce dispositif diabolique. Non que les sujets mentent, puisqu’ils rendent vrai ce qu’on attend qu’il nous démontre. Mais ce « rendre vrai » demeure un processus, qui laisse tout de même des traces : elles émergent discrètement, dans le sillage de la suggestion, avec l’entreprise de maquillage a posteriori qui s’efforce de dissimuler qu’un tel processus, celui qui « rend vrai » l’hypothèse du psychologue, a bien eu lieu, et qu’il a réclamé des moyens parfois clairement coercitifs. La psychanalyse, avec ses apôtres guéris à la bonne foi parfois inattaquable, est dans la ligne de mire.
Simplement, Borch-Jacobsen, qui aime mettre le doigt sur les sophismes des autres, et y réussit si bien, pourrait bien en commettre plusieurs à son tour.
En effet, si tout est artefact mimétique, alors tout est aussi bien « désir refoulé » au sens freudien le plus orthodoxe. Car dans l’argument de Borch-Jacobsen, on ne réduit pas le refoulement hystérique freudien à quelque chose qui serait plus réel ou plus fondamental ; on ne le remplace pas non plus par quelque chose qui serait plus réel ou plus vrai, puisque tout est rigoureusement à égalité. Les désirs refoulés que Freud a cru voir, et finit, nous dit-on par inventer, sont purement et simplement redécrits comme des artefacts mimétiques. Or s’il ne s’agit que de redescriptions, non seulement on n’en réfute pas la teneur, mais on l’endosse complètement. Et on risque même d’importer dans un objet qui avait une certaine consistance les obscurités d’une description moins bonne, moins riche, en tout cas de toute évidence bien moins différenciante et articulée, que la description de départ. On trouvera un peu exotique que je retourne ainsi un argument anti-freudien vénérable : Freud n’a fait que suggérer ses prétendus contenus mentaux inconscients aux patients, en faisant de la réalité de la suggestion un argument en faveur de l’efficacité tout à fait réelle de l’interprétation en analyse. Mais ce n’est pas moi qui autorise ce retournement : c’est Borch-Jacobsen. En un sens, c’est beaucoup moins féroce pour Freud que la thèse selon laquelle on peut réduire l’interprétation à une pure et simple suggestion. Car dans cette thèse (fort commune), le terme réduit dissipe la fausseté enveloppée dans le terme à réduire, au nom d’une théorie du psychisme plus objective ou plus vraie. Par exemple, à peu près tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire (mais c’est une de ces découvertes qu’il suffisait de lire Delbœuf et Bernheim pour faire) que tout ce qu’on fait par l’hypnose peut-être fait sans hypnose, et par le seul pouvoir de la suggestion. Par suite, il est probablement faux qu’on ait besoin d’endormir les gens ou de les plonger dans un état physiologique spécial, pour obtenir d’eux ces performances extraordinaires qui nous étonnent (anesthésies étendues, actes commandés, etc.). Mais dire cela, c’est précisément distinguer les niveaux : cela veut dire que la croyance que le sommeil hypnotique est indispensable au succès des suggestions massives est une thèse objectivement fausse. Et cette objectivité ne dépend en rien de la « construction » d’attentes mutuelles, où la croyance dans la nécessité du sommeil aurait été chassée par la croyance dans sa non-nécessité, de façon historique et donc contingente, sans que cela ne reflète rien de la structure supposée du psychisme (structure qui serait toujours ad hoc). Or je crois qu’échouer à obtenir une telle réduction de l’interprétation à la suggestion n’est pas moins féroce pour Freud ; c’est d’une inocuité totale, quelle que soit par ailleurs la virulence du ton démystificateur qu’on emploie pour le formuler.
D’autre part, il me semble que la réfutation de Mitchell par Borch-Jacobsen, formulée comme elle l’est, entraîne une conséquence auto-destructrice. Je tiens à dire que je me sens ici en accord avec mon adversaire pour dénoncer un raisonnement qui se contente d’empiler des formes historiquement dissemblables de pathologies mentales, qui n’ont pour elles, chacune, que de manifester un certain degré d’alloplastie (suggestibilité, mimétisme, etc.), et sur cette seule base, de postuler une « potentialité » humaine à l’hystérie, qui ferait d’elle une réalité quasi transcendante[12]. Mais la raison pour laquelle cette manière de démontrer les choses me déplaît (en tant qu’elle procède par analogies historiques plus ou moins gratuites) ne conduit pas à abandonner en elle-même l’idée. Simplement, il faut avoir égard à son coût conceptuel : si l’on ne postule pas de « potentialités hystériques » dans l’humanité éternelle, reste encore la possibilité de soutenir que nous ne pouvons pas nous dispenser de concepts dispositionnels quand nous parlons de l’esprit des gens – les dispositions formant la base de l’intentionnalité systématique de notion comme les désirs ou les croyances. C’est la thèse que je défends, mais ailleurs[13]. Mais elle est étroitement liée à l’architecture rationnelle de la psychanalyse, et n’a pas besoin de légitimation historique ni d’analogies en chaînes. En revanche, mon désaccord est total quand Borch-Jacobsen, prenant à partie Mitchell, s’écrie : « Mais comment sait-elle que l’hystérie n’est pas elle-même un artefact mimétique, mais leur vérité à tous ? » Comment Borch-Jacobsen sait-il, lui, que Mitchell se trompe ? Comment, partant de son idée d’artefact, peut-il s’imaginer disposer d’un point d’appui pour critiquer une thèse essentialiste ? Car il se peut tout à fait que la thèse artefactuelle soit elle aussi un artefact : une façon particulièrement post-moderne, tardo-girardo-deleuzienne, de se construire comme libre et comme déterminé relativement à une étiquette pathologique. D’un côté, il nous faut un « désignateur rigide », ou, si l’on veut, une ancre de la référence du mot « hystérie », pour parler ce dont nous parlons (il faut que l’« hystérie » à laquelle on se réfère pour en nier l’existence ou bien pour l’affirmer soit la même dans les deux cas). Mais de l’autre, on pose, et en cela Borch-Jacobsen et Mitchell s’accordent clairement, qu’il n’existe pas d’échantillon-type de l’hystérie. Mais de la conjonction de ces deux prémisses, il suit autant la conclusion positive de la première que la conclusion négative du second. Ou mieux, serais-je tenté de dire, il n’en suit aucune, et on ne peut rien conclure du tout d’une dispute qui s’engage sur de telles infractions logiques à l’identité de la référence des mots. Après tout, on ne peut même pas être sûr de disposer d’un critère qui garantisse que « hystérie » sous la plume de Mitchell désigne la même chose que « hystérie » sous la plume de Borch-Jacobsen. Et je ne dis pas « que l’hystérie ait les mêmes propriétés pour l’un et pour l’autre », je dis bien « que le mot d’hystérie se rapporte à quoi que ce soit d’objectivement identique, quelles que soient par ailleurs les conditions d’ordre épistémique de son identification ». C’est pourquoi, en ignorant la distinction et l’articulation entre l’identité de ce dont on parle et les conditions de son identitification, on en est venu, nsensiblement, par confondre les propriétés hypothétiques de l’objet du débat (l’hystérie mimétique) comme exerçant une contrainte cachée sur le discours au sein duquel il faut qu’on l’identifie. Mais de ce qu’on puisse alors développer à l’infini les deux thèses opposées avec la conviction qu’on épouse mieux les « faits », il ne suit pas que ce discours parle de quoi que ce soit à un tiers. Sonu Shamdasani a proposé le joli mot « interpréfaction » pour désigner la création d’états de fait par leur interprétation : en voilà chez Borch-Jacobsen, avec l’artefact mimétique généralisé, et sa thèse n’est pas moins auto-vérifiante que celle de son adversaire. Il suit aussi que si tout était interpréfaction, rien n’en serait. Comme toujours, on en revient à la situation que j’avais caractérisée comme la « querelle de l’hystérie » originaire[14]. On y voit des gens mettre en scène dramatiquement leur propre rapport subjectif à la vérité et clamer à cor et à cri qu’il faut guérir de leurs illusions des innocents abusés, démasquer la tromperie, et prouver en ricanant que le contradicteur s’abuse lui-même et l’étale sans s’en rendre compte en croyant réfuter les réfutations qui l’écrasent : c’est Charcot attaqué par Bernheim, puis Bernheim par Babinski, puis Babinski par Janet, puis Janet et Babinski par Claparède, et finalement Jaspers et Freud s’efforçant de dire que le problème de la suggestibilité ne se pose pas – mais plus par désespoir devant l’état du débat, qu’au nom d’arguments introuvables. Or, osons le dire : ce que ces querelles mettent en évidence, c’est notre penchant à l’hystérie, quand nous parlons d’hystérie, mais guère plus.
Or ceci me conduit à une critique méthodologique, qui prétend indiquer une porte de sortie raisonnable. Je ne sais s’il existe ou pas des « mécanismes » suggestifs ou imitatifs. Le problème (et c’est pourquoi je mets aussi « mécanisme » entre guillemets), c’est qu’il y a fort à craindre que n’importe quelle élaboration précise de ce que serait un tel « mécanisme » ne le fasse exister, ou du moins, ne donne naissance à une clinique qui fournira des exemples de sa réalisation. N’importe quel spécialiste de psychologie sociale expérimentale connaît assez les variantes insoupçonnées de « l’effet Rosenthal » pour rester prudent, à cet égard. Et Borch-Jacobsen est loin de spéculer en l’air même s’il ne mentionne jamais, à ma connaissance, les expérimentations tout à fait troublantes qui ont effectivement été réalisées. En revanche, sa critique est bien obligée de partir de « quelque chose » : il faut des « données » (hypnotiques, psychanalytiques, cliniques, etc.), concède-t-il, pour qu’on dise ensuite que ces données sont soient interprétées de façon biaisées (sinon frauduleuses), soit ne sont, plus ou moins, que des effets résultant des interprétations qu’on en donne. Exemple d’interpréfaction : les hystériques de Freud ont probablement « cru » qu’elles avaient été séduites, et elles l’ont « confirmé » par des aveux lentement extorqués par un Freud parfaitement rompu aux techniques classiques de la suggestion. Malheureusement, l’explication par la suggestion est tout aussi infalsifiable que celle par le « refoulement » d’une motion de souhait inconsciente (du moins, le refoulement réduit à ce trognon de refoulement dont la pierre de touche serait l’aveu final que l’analyste avait raison[15]). Mais conservons, pour les besoins de l’argument, cette conception simpliste du refoulement. On le voit : l’explication suggestive remplace sans douleur toute l’explication freudienne en ce qu’elle a d’infalsifiable. Quitte à le répéter sur tous les tons, la suggestion est une notion inutilisable : là où il y a suggestion, il y a contre-suggestion, il y a également auto-suggestion, et il y a donc enfin auto-contre-suggestion. C’est tout le sens des polémiques des inventeurs de la notion, à l’époque de Bernheim et de Delbœuf. Comment voulez-vous, alors, que le moindre phénomène psychique, la moindre réaction mesurable, ne confirme pas qu’il y a suggestion, à un de ces niveaux ? Le sujet accepte ? Il est suggestif. Il refuse d’obéir ? il est sous l’empire d’une contre-suggestion plus forte. Il fait de lui-même ce qu’on ne lui a pas clairement dit de faire ? Il s’auto-suggère ce qu’il devine à demi-mot. Il s’y refuse sans subir de contraintes extérieures objectivables ? Il s’auto-contre-suggère sa désobéissance. A tous les coups l’on gagne. Donc on perd sur tous les tableaux. Et je ne suis cette fois absolument pas impressionné par les tentatives contemporaines, en psychologie sociale expérimentale (dans la théorie cognitive des rôles, par exemple) de tenter de dépasser ces apories. Un examen attentif y démontre uniquement une chose : c’est que pour créer de telles situations, il n’est pas besoin de signes physiologiques d’hypnose (de sommeil, ou de quasi sommeil). Mais c’est le seul et unique résultat empirique stable. Il n’en ressort jamais l’existence d’un phénomène mental de suggestion ou de suggestibilité qui pourrait être objectivé comme, par exemple, les structures de la perception ou de la mémoire. Il ne s’agit plus, à cet égard, d’un sophisme sur l’usage des mots (sur le paradoxe d’une « hystérie » sans désignateur rigide !). Il s’agit désormais d’un sophisme sur l’usage objectivant d’un concept. La fameuse remarque de Freud : si tout repose sur la suggestion, sur quoi la suggestion repose-t-elle, n’a pas perdu une once ce pertinence.
On objectera : « Mais la suggestion existe ! Il y a des gens qui disent : "Si vous croyez que je dis la vérité, alors vous allez guérir !" ». Et il s’ensuit des effets (thérapeutiques ou vécus comme tels), ce qui prouve qu’il y a une cause agissante.
Qu’on prononce de telles phrases (ou des phrases qui se laissent paraphraser ainsi), c’est hors de doute. Mais qu’on interprète l’obéissance à de telles injonctions comme l’effet d’une cause (au sens où il y aurait une action là quelconque sur le psychisme d’autrui), c’est extrêmement douteux. On ferait mieux, me semble-t-il, de prêter attention à la structure logique de ces énoncés de suggestion, et à se demander s’ils ne sont pas en fait dès le départ auto-référentiels. Au lieu du concept psychologique hautement confus de « croyance auto-réalisatrice », on découvrirait alors qu’on a affaire à quelque chose de l’ordre de l’irrationalité (à comparer au wishful thinking, ou bien à l’akrasia en philosophie de l’esprit). Et au lieu d’aller imaginer des processus mystiques agissant réellement entre les individus (mimético-suggestifs ou autres), on s’apercevrait que leurs bases logico-verbales vouent à l’inanité toute tentative de les faire valoir comme des « explications », ou des outils critiques substantiels de la psychothérapie[16]. Autrement dit, le problème n’est nullement de découvrir des processus causaux bizarres agissant sur le psychisme d’autrui (lui faisant croire ou faire ceci ou cela) ; c’est de voir à quel point la description et l’interprétation (même scientifique) de ce qui se passe dans ces conjectures est grevée par la structure paradoxale (auto-référentielle) des phrases suggestives. On ne peut donc rien en conclure du tout, non parce que les phénomènes sont élusifs, mais parce que tout ce qu’on peut en dire rationnellement sera toujours, et quoi qu’il arrive, l’objet d’interprétations contradictoires également justifiables. C’est là une piste absolument différente de celles ordinairement poursuivies, et qui explique, à mon sens, bien mieux l’indécidabilité intrinsèque de nombre de situations dites « expérimentales ». Elle fait en tous cas l’économie de « mécanismes » non moins introuvables que les croyances auto-réalisatrices, comme l’artefactualité mimétique généralisée de Borch-Jacobsen[17].
En voilà assez, dans un premier temps, sur les « réfutations » de la psychanalyse par la généralisation d’un concept (à mon sens non-structuré) de suggestion. Je ne crois même pas, d’ailleurs, que l’idée d’artefact mimétique généralisé satisfasse minimalement aux exigences des techniques de suggestion thérapeutique effectivement utilisées. L’impasse traditionnelle de Liébeault et de Bernheim, les deux père nancéiens de nos problèmes, s’y reproduit entière sans une pouce de progrès : faut-il suggérer à quelqu’un « qu’il va aller mieux » (Liébeault), ou entrer dans les détails de sa souffrance pour l’épouser, sans lui laisser le choix des voies où il construira sa propre amélioration (Bernheim) ? Tout cela est tellement loin de recouvrir des faits stables, des observables reproductibes, qu’on peut d’ailleurs aussi bien se demander s’il faut-il suggérer toute une année quelqu’un, ou lui faire une suggestion valable un an. Bref, hors de la fougue démystificatrice que Borch-Jacobsen étale page après page, on aboutit à une pure misologie, où la possibilité de sélectionner des éléments indécidables dans une théorie (et il y en a assurément en psychanalyse, comme dans les doctrines psychopathologiques de la suggestion) permet de donner libre cours à un propos qui s’entretient tout seul dans la défense de la thèse inverse à celle qui est ordinairement défendue. N’importe quelle idée peut du coup être transformée en illusion révélatrice de la perversité avec laquelle elle est soutenue (contre une interprétation moins favorable). C’est pourtant toujours la même chanson, tandis que les « naïfs », partisans mi-intéressés mi-consentants, de l’embrouille psychanalytique, s’avèrent les complices des « escrocs » qui les suggestionnent. Quant à l’effort d’articuler en lui-même le concept de suggestion, de chercher sur quoi il repose, de réintroduire, en somme, le projet d’une hiérarchie des artefacts mimétiques du plus au moins déterminant, il est balayé d’un geste :
« Mais enfin, pourquoi voulez-vous toujours trouver des explications, des causes, des raisons ? Le hasard vous fait donc tellement peur ? [...] Cela s’est fait ainsi, et voilà tout. Tout ce que nous pouvons faire maintenant est de décrire comment ce hasard a créé sa propre nécessité, ses propres règles du jeu et ses propres joueurs – jusqu’au prochain coup de dés »[18].
Comme on voit l’ivresse critique, montée en dénonciation systématique, finit même par renoncer à voir dans le monde autre chose que le chaos destructeur de sa propre pensée. On ne me fera pas céder sur l’idée qu’il y a ici un choix moral, profondément subjectif, dans le rapport à la vérité que doit faire le philosophe et l’historien.


III. Comment peut-il y avoir fraude, si tout est « construit » ?

La fraude en psychothérapie prend alors une valeur particulièrement démonstrative. Car il y a assurément des escrocs, dans l’univers des soins mentaux, nullement au sens assez raffiné que Borch-Jacobsen peut à l’occasion admettre, celui de ceux qui « s’escroquent » à la limite autant eux-mêmes que les autres, tout simplement parce qu’ils sont placés à telle ou telle place dans le jeu de l’artefact mimétique généralisé, et que si leur bonne foi individuelle est vraisemblable, elle ne pèse pas lourd dans la balance des illusions collectives. La fraude est chargée, du coup, de révéler que si tout est de l’ordre du « semblant » (dans la logique constructiviste de l’artefact mimétique), on en a une trace avec tous les faux-semblants qui pullulent, dès que le psychothérapeute, freudien ou pas, croit ou fait croire qu’il a effectué une opération « réelle », une guérison objective indépendante de la co-construction de la situation psychothérapeutique. La fraude, si je comprends bien Borch-Jacobsen, est inévitable chez tous ceux qui dénient l’artefactualité mimétique, en psychopathologie et en psychothérapie. C’est la punition immanente de leur réalisme (de leur anti-constructivisme). Ils veulent être, « à sens unique », les agents de l’amélioration de leurs patients ? Voilà qu’ils sont obligés de maquiller les données : d’aggraver indûment la condition morbide de départ, d’exagérer les gains thérapeutiques, de mettre entre parenthèses les facteurs annexes affectant également la vie de leurs patients, et en refusant d’ouvrir les yeux sur la suggestion réciproque qui fait du bon patient le bon patient d’un bon thérapeute (chacun y trouvant son compte), de polir à ce point les aspérités et les échecs, qu’on débouche pour finir sur une falsification pure et simple.
Or on est de prime abord gêné devant les révélations de Borch-Jacobsen, tellement, de fait, l’hagiographie freudienne exerce encore sur nos esprits une séduction intense. Non, le bon vieillard à la barbe blanche et aux yeux perçants, chez qui tant des gens ont pris le goût de la recherche psychologique, du style patient et lumineux dans le risque spéculatif, et parfois aussi l’audace de voyages intérieurs extraordinaires, avait semble-t-il un penchant prononcé pour l’hallucination des confirmations théoriques de ses hypothèses, quelques morts pas très propres sur la conscience, une ambition personnelle dévorante, et qui ne le poussait pas juste vers les cimes de la pensée, et une propension (bien connue, celle-là, par ses confidences dans son auto-analyse et les commentaires sur ses rêves) à imputer aux patients d’échouer à guérir malgré tout le soin que lui, Freud, y mettait. Borch-Jacobsen est d’ailleurs loin d’être le seul à avoir mis tout cela en évidence. D’autres travaux sérieux l’ont confirmés[19].
Toutefois, il se pourrait que l’Atlantique fasse ici une différence. Pour un praticien français, bien convaincu que la génération qui lui a transmise l’expérience et même le désir de la psychanalyse s’est fondamentalement désintéressée de l’argent, du sexe et du pouvoir, et qui vole d’ailleurs d’émerveillements en émerveillements à la lecture de ses productions cliniques et théoriques, il y a beau temps que l’idéalisation des maîtres a pris une place obligée dans le cours des déceptions formatrices. Il n’est pas certain que l’admirable travail d’Ernest Gellner vaudrait ici comme aux Etats-Unis[20]. De façon plus troublante, il arrive aussi, comme dans les exemples cités par Borch-Jacobsen et bien d’autres (Patrick Mahony en a fait un instrument de critique interne pour la psychanalyse[21]), de découvrir que tel récit de cure actuel, pas forcément mythique d’ailleurs, est largement trafiqué. On rencontre même, avec un peu de bouteille, de ces patients anonymes dont l’histoire sert de support à la gloire d’un praticien en vue, mais qui s’est retrouvé plongé dans les pires affres parce que le récit fait de sa trajectoire n’était pas, sur des points vitaux, ce qu’il avait raconté sur le divan – et que la sommité psychanalytique qui s’en est servi lui a ri au nez quand l’impertinent lui en a demandé compte. J’exclus de traiter à la légère le problème de la fausseté et du mensonge des représentations forgées lors des cures et dans leur après-coup. Le moins qu’on puisse attendre du psychanalyste, c’est qu’il s’interroge sur ce que ces mensonges trahissent comme espoir et comme angoisse : surtout quand il s’agit d’idéaliser les vertus de la théorie qu’on soutient. En un mot, le problème de la falsification des comptes rendus de cure n’est en rien dépassé de nos jours, et l’épine du « pourquoi cela ? » est réelle. Simplement, s’il existe encore quelques psychanalystes qui ne soient ni tout à fait des « naïfs » ni tout à fait des « escrocs », on comprend qu’ils le soient aujourd’hui (comme sans doute hier) sur des bases qui échappent assurément à l’évidence critique brassée par Borch-Jacobsen, ou encore Gellner. La difficulté consiste surtout, de ce point de vue, à ne pas adopter une impavidité de convenance. Il y a peut-être quelque chose de structurant dans l’expérience qu’a soutenu Freud, du scepticisme de Fliess, et peut-être aussi de la récusation finalement paranoïaque en son fond à laquelle il a dû faire face. Car on peut être paranoïaque et avoir néanmoins raison, ce qui requiert alors plus un ajustement intime touchant ce qu’on peut espérer démontrer, et à qui, en psychanalyse, qu’une vérification définitive de la théorie, qui ne viendra jamais. On oublie un peu trop souvent que la « résistance à la psychanalyse » n’est nullement la tare de ceux qui en récusent les contenus ; c’est aussi celle de ceux qui en acceptent un peu trop facilement les conclusions. Mes doutes sur le bien-fondé du scepticisme de Borch-Jacobsen ne devrait donc empêcher personne de mettre ses prétentions en berne : la psychanalyse est si seule à tenter d’aller si loin – bien plus loin, en tous cas, qu’aucune autre forme de psychothérapie, dans l’exploration du rapport à soi dans la souffrance psychique –, que ses points d’achoppements sont presque, de ce point de vue, son unique matériel. Le pari exactement inverse de Borch-Jacobsen, celui que je tente dans ces essais, n’est alors que de soutenir la pertinence insistante d’un effort de justification rationnelle de la psychanalyse, pour que l’impossible sur quoi on y bute finalement soit rigoureusement amené, et prenne un relief exact. Car il est fort possible que la (co-)construction psychanalytique de toutes sortes de « scènes » et de « fantasmes » demeurent à jamais lisibles en termes d’illusions ou d’artefacts. Cela ne dispense pas d’en exhiber la cohérence interne et les points d’ancrage intuitifs. A partir de là, et de là seulement, le recours à des notions aussi problématiques que celles de refoulement ou de complexe d’Œdipe sera un peu plus (mais pas forcément beaucoup plus) qu’un pur cliché culturel.
A cela s’ajoute encore autre chose. Janet remarquait déjà le caractère naïf et désarmant des « mensonges » prêtés aux hystériques, et il mettait en avant que même convaincus par les preuves les plus contraignantes que, par exemple, ils voyaient toute la partie du champ visuel (gauche ou droite) dont ils avaient pourtant prétendu qu’elle était perdue pour eux, eh bien, ils ou elles continuaient néanmoins à se plaindre d’hémi-cécité ! Observez cette difficulté dans la théorie psychanalytique du premier Freud. Il ment ? Mais alors quel est le statut des petites ou des grandes dissimulations (on ne saura jamais) dont il convient tout à fait, en disant qu’il n’a pas donné toutes les associations qui lui sont venues au sujet de tel ou tel rêve ? Car Freud est par endroit lui aussi d’une naïveté désarmante. Comment se fait-il par exemple que c’est au lecteur (Didier Anzieu en est l’exemple évident[22]) d’appliquer au texte lui-même les procédés de déplacement dont Freud fait la description abstraite, pour retrouver sous tel ou tel fragment démembré dans la Traumdeutung un aveu bien gênant. Que doit-on retenir, alors ? Que Freud ment sur ses cas ? Qu’il ment sur lui-même ? Ou qu’il réfléchit sur la pression que son désir, donc son ambition et ses associations œdipiennes connexes, exerce sur les images qui le hantent dans ses rêves, dans ses associations à leur sujet, dans les lapsus, enfin, qu’il commet en les commentant avec l’apparence (trompeuse à ses propres yeux)de l’objectivité ?[23] Quant à l’expérience du mensonge, Freud n’a pas grand chose à nous envier, critiques tard venus – à condition qu’on ne substitue pas indûment et partout à sa personne un « scientifique anonyme » censé, lui, n’avoir aucun désir et produire des reflets totalement expurgés de la « réalité objective », tous réobservables à l’identique par d’autres observateurs qualifiés. De ce point de vue, apprendre ce que Freud a cru voir chez les autres et en lui, ce qu’il s’est raconté, et comment, de temps en temps, il est revenu dessus, tout en se fixant probablement à plusieurs mensonges dont il lui aura peut-être été impossible de reconnaître la teneur, cela n’est pas prêt, je pense, de décourager les psychanalystes de pratiquer. Mais ce n’est pas pour autant qu’on peut abuser de la formule lacanienne de la fiction qui a « structure de vérité », afin de dire n’importe quoi, comme le rappelle Borch-Jacobsen[24].
Quant à la vieille antienne philosophique qui consiste à réduire l’herméneutique des fictions a sa version « narrativiste » ricoeurienne, pour conclure, comme déjà Grünbaum, que dans ce cas tout se vaut, toute forme de psychanalyses, et toute psychothérapie, pourvu qu’elle offre un récit sensé (œdipien, ou jungien avec force archétypes, etc.), on ne sait plus comment s’en dépétrer[25]. Elle est si loin, de toutes façons, du récit subjectif de Freud et de son auto-analyse comme de toute clinique mentale minutieuse, qu’à ce compte, allez savoir si l’on parle de Freud, ou de Ricœur, ou de Habermas, ou même de Lacan, alors que leurs positions sont notoirement incompatibles. Je ferai juste remarquer qu’entre la production de sens et la production de raisons, entre le vraisemblable et le plausible, entre l’esthétisation symbolique des faits de l’esprit et le décorticage analytique de susbstructures comme un appareil Χ, il y a quelques petites différences. Il est impensable que Borch-Jacobsen se déclare « philosophe » sur la jaquette, et esquive cette distinction. Car la meilleure réplique à lui adresser n’est-elle pas : « En quoi votre artefact mimétique généralisé est-il mieux qu’une astuce narrativiste caricaturale ? » Là, il nous donnerait sûrement mieux que des sarcasmes anti-narrativiste, en expliquant les raisons qu’il a de croire que son concept n’est pas du « sens » librement produit ad hoc. Bref, on ne manque pas de moyens, quand on parle de choses comme l’esprit, pour ne jamais se tromper, pour se masquer à l’infini les difficultés, et pour expliquer tout. Il reste que l’analyse des concepts mentaux (c’est là une chose fort distincte de l’esprit, comme l’a pointé Davidson[26]), avec leurs propriétés formelles et les intuitions fines qu’ils captent, demeure une étape préalable du débat. Comme on sait, c’est celle que saute allègrement Ricœur, mais aussi Borch-Jacobsen. Or c’est la seule à tenter; d’où ma question (qui ne regarde pas proprement cette critique d’ailleurs, mais la suite de ces essais) : faut-il une herméneutique du sens dans la démarche psychanalytique, admise comme donnée et même comme intelligible, ou plutôt une philosophie de l’esprit « inconscient », qui restitue, si possible, les raisons internes à la théorie de penser l’esprit ainsi ? Je n’ai pas besoin d’expliquer où vont mes préférences.
On sursaute cependant, pour revenir aux questions de méthode, de la juxtaposition, chez Borch-Jacobsen, de professions de foi constructiviste (dans l’esprit de l’artefact mimétique généralisé), qui nient foncièrement qu’il existe du réel en psychopathologie (il n’y a que des interpréfactions), et de révélations policières des trucages, omissions et mensonges de certains psychothérapeutes. Freud est loin d’être la cible exclusive. Reprenant par le menu l’invention des personnalités multiples à du cas « Sybil » (dont Borch-Jacobsen et Peter Swales ont percé à jour l’identité, accédant à sa vie autrement que par le truchement des informations sélectionnées par sa thérapeute, Cornelia Wilbur et par la journaliste qui rendit le cas public, Flora Schreiber), Borch-Jacobsen écrit ceci :
« Faut-il pour autant parler de mensonge, de mystification, de fraude ? C’est tentant, dans la mesure où Schreiber et Wilbur ont fait passer pour des faits établis des interprétations dont elles savaient pertinemment qu’elles n’étaient pas étayées par les documents en leur possession. Il y a là un abus de confiance narratif difficilement excusable et leurs onze millions de lecteurs sont parfaitement en droit de se sentir floués – sans parler des dizaines de milliers de "multiples" qui ont calqué leur vie sur le martyre de sainte Sybil. Mettons donc d’énormes points sur les "i", afin que les choses soient bien claires : tout cela fut bien, oui, fabriqué de part en part et pour les motifs les plus vils, les plus cyniques. Mais fabriqué ne veut pas forcément dire faux ou irréel. Quels qu’aient pu être les mensonges et les manipulations de Wilbur et de Schreiber, il reste que Shirley [véritable prénom de « Sybil »], par naïveté ou par calcul, a bel et bien joué le jeu et que cette simulation fut des plus réelles. On en revient toujours à la question de l’acteur, du mime qui fait semblant et par là même fait être le semblant. Shirley n’a pas seulement été l’objet passif des interprétations de Wilbur et des corrections de Schreiber, elle les a activement devancées et vérifiées, en devenant Sybil, et Vicky, et Peggy, et Sid, et Marcia [ses autres personnalités] »[27].
La corde est raide qui s’efforce de relier la question légitime de savoir « si les "faits" découverts par Wilbur durant l’analyse de Sybil n’étaient pas teintés d’interprétation »[28], ce qui suppose, les guillements étant ici inutiles et trompeurs, qu’il existe bien une réalité qui ne dépend d’aucune interprétation, et l’autre question, essentielle à la démarche constructiviste, de savoir comment, les guillemets redevenant alors nécessaires, des « faits » peuvent être dans le même temps engendrés dans et par leur interprétation : « Tout "Credo" », continue Borch-Jacobsen, « est un fiat, en ce sens que c’est une décision de vivre selon la légende et par là même de performer celle-ci, d’en opérer la promesse »[29]. Cela pose deux problèmes.
Pour un sociologue constructiviste, savoir si les gens mentent ou non est une question exclue par la démarche même. Si tout est co-construit dans et par l’interaction, la vérité ou la fausseté de la situation résultante sont des variables dépourvues de sens, tant du moins que l’interaction se prolonge. L’essentiel, c’est que des interprétations mutuellement satisfaisantes continuent à se développer, le fait immanent de l’interaction continuée étant la seule chose à prendre en compte. Admettre du vrai ou du faux (au sens où l’on pourrait s’appuyer dessus pour porter un jugement moral), ce serait nier l’immanence de l’interaction ! Quel est donc le point de vue extérieur, transcendant, qui autorise à dire que Shirley « ne demandait pas mieux que de se laisser faire, de se laisser droguer, de se laisser hypnotiser, dissocier, suggérer, influencer, manipuler : tout était bon, pourvu qu’elle ne soit responsable de rien » ?[30] Si l’on est constructiviste et conséquent, voilà plutôt le genre de propos qu’on doit s’interdire a priori. Car de deux choses l’une : ou bien les individus sont effectivement mis en place et construits par le jeu auquel ils participent, et leur responsabilité n’a rien à faire là-dedans, ou en réalité ils sont responsables et conscients, et resurgit alors derrière la belle phraséologie constructiviste l’inusable « moi autonome » de la psychologie idéaliste classique, qui, lui, on peut en être sûr, n’a été socialement construit par personne... Sans doute, on peut pointer des distorsions flagrantes dans l’anamnèse de Shirley, imputables à Wilbur et Schreiber. Mais je me demande sérieusement si quelqu’un qui entre dans ce genre de construction extrême serait près à avouer qu’il ment, et s’il serait en cela moralement condamnable. Ne dirait-il pas : « Oui, ou je ne peux pas être sûr, ou tout ce que vous m’opposez de factuel contredit ce qui s’est passé ; mais néanmoins, c’est la réalité pour moi, d’une façon dont j’ai considéré, en somme, qu’elle faisait partie de mon parcours intime de guérison ». Et les thérapeutes de se réfugier derrière cette réponse, même si par ailleurs elle est source d’avantages indéniables (argent, prestige, etc.). A un moment, ne faut-il pas s’arrêter sur le fait que la co-construction tient ?
C’est enfin porquoi je suis effaré de lire la conclusion que donne Borch-Jacobsen à toute cette affaire :
« Mais le 8 octobre [1965], lorsqu’il fut temps de déménager avec Wilbur, ses seize personnalités fusionnèrent comme par miracle, instantanément et définitivement. Est-ce parce que ce désir de guérir n’était que l’envers de son désir d’être malade ? Ce que le désir a fait, il peut bien le défaire »[31].
Bonnes gens, cessez de prendre vos médicaments ! Interrompez des psychothérapies illusoires ! Le processus psychique que vous imaginez traverser est abrégeable par un pur acte insondable de votre volonté. Votre désir n’a nulle inertie interne, aucune structure, et pas la moindre temporalité propre : vous êtes malades et dupes de croire cela. De plus, il n’a rien qui vous concerne personnellement, subjectivement, au degré du moins où vous pourriez vous imaginer qu’une part de ce désir est « inconsciente » (mot diabolique, pur artefact sur lequel s’engraisse votre psychanalyste). Votre désir vous déplaît ? Changez-en !
En outre, quand commence à soupçonner quelqu’un de mentir (et pourquoi pas ?) on peut toujours trouver dans les faits qu’il avance de quoi entretenir le soupçon. Revenons à Freud. Je trouve stupéfiant que Borch-Jacobsen puisse ainsi affirmer que Freud n’a jamais eu d’hystérie, ni donc n’en a jamais guéri par le truchement de sa légendaire « auto-analyse », parce qu’en fait, il souffrait juste de symptômes coronariens et d’un abus de cocaïne[32]. Et si je le trouve stupéfiant, c’est parce que c’est présenter comme un argument quelque chose dont personne ne peut prouver que ce soit faux (ni donc vrai). Une fois qu’on a éliminé le subjectif, il n’existe tout simplement aucun vécu qui résiste au choc de sa dissolution par le paradigme de l’artefact mimétique. Freud en a donc été la victime en se construisant comme hystérique pour se construire ensuite comme guéri de son hystérie par un procédé en son fond farfelu. Et tout peut servir de même de motif à une interprétation négative, disqualifiante. On vit en effet dans un monde où la seule « réalité », ce sont des images captivantes, auxquelles personne ne saurait résister (sauf le sujet moral autonome que nous appelons tous de nos vœux) et de pures réactions instantanées de personne à personne. Dans ce monde d’où ont été expurgées toute inertie interne de la subjectivité, toute consistance du désir échappant à la volonté consciente et qui poursuit souterrainement ses fins, dans ce monde, en un mot, où la « réalité psychique » est frappée d’une non-croyance (Unglauben) radicale au nom de l’exigence d’objectivité et d’universalité de la science, on a reconnu le monde du paranoïaque lacanien. Or il ne faut pas s’en étonner, dirait Borch-Jacobsen : la psychanalyse est précisément construite pour définir comme paranoïaques ces adversaires qui voient de la suggestion partout. C’était également le pressentiment de Fliess. Mais pourquoi n’auraient-ils pas tous raison ?


IV. Pourquoi Freud a menti : une forme nouvelle de « l’argument du chaudron »

Borch-Jacobsen s’aperçoit évidemment des difficultés de fond qui découlent du statut de la fraude (typiquement celle de Freud, mais pas seulement, comme on vient de le voir), et de sa relative incompatibilité avec un argument constructiviste. Aussi faut-il examiner ligne à ligne le « Post-scriptum de 1998 » à un des textes qui en son temps avait réussit l’exploit bien rare de faire hurler la communauté psychanalytique française, « Neurotica ».
Car Borch-Jacobsen y reconnaît que si l’on impute à Freud d’avoir tout inventé, on ne comprend pas pourquoi il n’a pas tout inventé d’un coup, mais s’est repris, corrigé, a tenté de sauver le navire en perdition, etc. Il lui fallait donc bien avoir au départ de quoi alimenter sa spéculation. Il lui fallait des données suffisamment concordantes pour en amorcer la pompe. Mais si l’on commence à mettre le doigt dans l’engrenage fatal de reconnaître qu’il y avait de telles données concordantes, où va-t-on ? C’est là où le concept de « folie à plusieurs », où les pseudo-confirmations cliniques des uns alimentent les folles spéculations des autres, qui resuggestionnent les premiers, etc., trouve sa limite. Car, pour varier les images, il est faux de dire qu’on puisse entrer dans un tel cercle en créant ex nihilo son point de départ, celui où l’on entre dans le cercle :
« Ce que j’entends souligner ici, d’un point de vue purement historique, est que les premiers patients de Freud (du moins les fidèles, comme Elise Gomperz, Emma Eckstein ou M. E.) ont bien dû accompagner et étayer ses hypothèses théoriques, sinon ses spéculations se seraient vite taries faute de "confirmations". De façon plus générale, j’aimerais suggérer que c’est là le seul type de "confirmations" auxquelles on peut s’attendre en psychanalyse, ainsi d’ailleurs que dans n’importe quelle autre recherche psychologique »[33].
Certes, on peut tout à fait, ensuite, à supposer que la suggestion ne soit pas un mot explicatif vide, faire tourner le cercle tout seul. Mais il faut qu’il commence. Et il faut bien, en ce sens, que les hystériques de Freud lui ait présenté, pour lui en donner une idée plausible, quelque chose comme des réminiscences de scènes de séduction infantile. Car on ne peut pas croire à quelque chose sans croire à quelque chose qui existe, et qui existe indépendamment de la croyance elle-même. En ce sens, non seulement une croyance (même spéculative) élève une prétention à l’objectivité, mais elle ne peut pas du tout se développer sans appui objectif. Cet appui objectif, guillemets ou pas autour du terme trois fois maudit de « confirmations », il n’a donc pas manqué. Je ferai juste remarquer qu’il n’a pas dû manquer qu’à Freud, sauf à considérer sur le mode du complot l’extension assez rapide de l’explication psychanalytique à des personnalités parfois assez rassises de l’establishment psychothérapeutique mondial. Et que même aujourd’hui, ce minuscule germe de plausibilité prospère dans la pratique clinique des moins freudiens des psychiatres – qui se gardent cependant de s’en suggérer davantage.
Malheureusement, si l’on suivait jusqu’au bout ce raisonnement, qu’on ne saurait cantonner à un « point de vue purement historique » parce qu’il touche au cœur de l’argument de Borch-Jacobsen, on s’apercevrait que la solution de Freud n’est pas aisément contournable. Elle consiste à dire, tout à fait d’ailleurs comme Bernheim[34], qu’on ne se laisse suggérer que ce qu’on désire déjà (et, en un sens patent, sans en avoir conscience). Autrement dit, lorsque les premiers patients de Freud ont étayé ses hypothèses (disons, sur la séduction), ils ont fait un peu plus qu’« accompagner » ces hypothèses, comme s’exprime Borch-Jacobsen, qui tient à ce que la construction freudienne et l’interpréfaction en quoi elle consiste (créant l’état de choses qui lui correspond), avancent pari passu. Non, si les choses se présentent assurément comme des co-constructions, l’assymétrie n’y est pas moins essentielle au processus. On peut s’amuser des gens qui cherchent qui « de l’œuf ou de la poule », fut le premier. L’œuf et la poule demeurent des réalités fort distinctes, et les processus causaux qui les rapportent l’un à l’autre, indépendants. On ne peut pas donc soustraire aux premiers patients de Freud (pas plus qu’aux patients actuels) ni l’accès privilégié, ni le souci qui était le leur de souvenirs allusifs à des scènes comme celles sur quoi reposent la théorisation freudienne. Que, par la suite, ils se soient approprié une description en termes de « séduction » ou de « complexe d’Œdipe », ce n’est pas du tout en cause. Mais on doit alors, encore une fois, réitérer le raisonnement : les auraient-ils acceptées, si de telles re-descriptions (moins naïves, c’est évident) n’avaient pas rencontrées en eux quelque chose = x, qui permette à son tour à d’autres éléments de la construction, venant d’eux et non du psychanalyste, de se mettre à leur tour en place ? En aucun cas, les intentions ne peuvent pas être unilatérales, même si le total de l’interaction est à imputer aux deux partenaires. Mais c’est très exactement ce que la notion de désir présentifie chez Freud. C’est la couche d’intentionnalité subjective endogène dont on peut donner une peinture pas trop insatisfaisante en disant qu’elle est la source de ce que nous désirons, et même de ce que nous désirons croire – peu important, par ailleurs, que ce soit faisable ou logiquement possible. Je me sers du mot endogène pour qu’il évoque la bizarre encapsulation du fameux appareil Χ de l’Entwurf, qui est justement bien séparé de la couche perception-conscience de l’appareil psychique – et qui donc, s’il est autre chose que la conscience, n’en supprime en rien l’existence à part. Dès lors, comment ne pas sursauter devant ce jugement de Borch-Jacobsen, évoquant un patient de Freud qui avait évoqué devant un des adversaires de ce premier, Löwenfeld, l’outrance de ses interprétations :
« Le patient cité par Löwenfeld, par exemple, niait avoir jamais cru à la réalité des "scènes" évoquées, mais non que ces scènes lui soient venus à l’esprit. Etant donnée l’insouciance méthodologique de Freud [je souligne], ce type de "confirmations" lui suffisait amplement à continuer à aller de l’avant »[35].
Nous sommes au point central du débat. Ce que Borch-Jacobsen appelle « insouciance méthodologique », c’est au contraire, me semble-t-il, ce dont Freud a le plus grand souci méthodologique : c’est le principe cardinal de l’association libre, ce qui atteste de la présence d’un contenu mental déterminé, quelle que soit l’attitude de croyance ou de croyance du sujet à son égard autrement dit ses modalités de défense à l’égard de ce qu’il énonce (N’allez pas croire que je pense que...). Et il est parfaitement faux, à cet égard, qu’il devienne du coup impossible de se défaire d’une imputation quelconque (d’avoir, par exemple, tel ou tel souhait œdipien) : car s’il s’agit de désir, alors il ne saurait se manifester uniquement sous cette forme (il y faut, Freud y insiste, la récurrence d’un certain matériel hors des symptômes proprement dits, dans les obsessions, les actes manqués significatifs, les rêves, les rêveries éveillées, voire les mots d’esprit qui mettent spécifiquement en joie le sujet, d’une manière relativement claire à ses yeux pas moins qu’à ceux du psychanalyste).
Voilà à quoi Borch-Jacobsen se refuse le plus farouchement :
« Ce point est en effet excessivement important, car c’ est ce présupposé charcotien – et, faut-il l’ajouter, extrêmement naïf – qui a permis à Freud de s’aveugler si longtemps sur sa propre intervention dans les phénomènes qu’il observait chez ses patients. Dès lors que l’hypnose était rabattue sur l’"état" hystérique, lui-même conçu sur le mode de l’autohypnose, il n’y avait plus à s’inquiéter des interférences suggestives contre lesquelles Bernheim mettait en garde, puisque le traitement hypnotique ne faisait en somme que ramener à la surface un déterminisme psychique interne et autonome. Telle était la confiance de Freud dans ce déterminisme psychique qu’il le pensait capable de "résister" à toute influence externe, et notamment aux pressions les plus insistantes du thérapeute. Ainsi qu’il le redira encore en 1910, à une réunion de la Société psychanalytique de Vienne : "[...] on ne peut éviter certaines questions suggestives si l’on veut arriver à quelque chose. Le patient n’est d’ailleurs suggestible que dans la direction qui est la sienne" »[36].
Dans ce passage crucial (celui je crois où Borch-Jacobsen et moi divergeons du tout au tout), on peut se dispenser d’explorer l’hypothèse de Charcot sur l’hypnose. Je suis persuadé au contraire que c’est à la thèse de Bernheim et de Delbœuf de la suggestibilité commandée par ce que les gens désirent en fait profondément que Freud fait allusion, et non à l’hypothèse d’un déterminisme psychique stricto sensu, qui n’existe pas chez Charcot, sauf au titre de la fameuse « diathèse » hystérique, qui est une manière biologisante de parler de prédisposition. Mais voilà le hic : s’il y a co-construction de la « vérité » en psychanalyse, comment priver de son pouvoir constructeur propre le patient ? Comment ne pas lui accorder qu’il évoque de son propre chef quelque chose comme une scène de séduction, et que l’interprétation en termes de « scène-de-séduction-œdipienne-dans-le-cadre-de-la-névrose-de-transfert » est bien quelque chose comme ce qu’il évoque ? Ce qui m’échappe, et que je crois en son fond inintelligible chez Borch-Jacobsen, c’est la double affirmation que le semblant est à deux faces, ou qu’il y a ajustement réciproque, et que du côté du suggestionné, il n’y a rien qu’aliénation au cadre de la relation mimético-suggestive. Disant cela, je suis loin de considérer que la thèse freudienne d’un « déterminisme psychique » du désir soit transparente – j’en isole uniquement la visée[37]. Elle fait qu’assurément la construction explicitement assumée par Freud (on oublie que le mot même est entré en circulation aussi avec son sens psychanalytique : « construction en analyse »), est toujours individualisée. On ne peut justement jamais résoudre d’emblée, sans ce travail de perlaboration subjective singulière, à quoi que ce soit, en partant du complexe d’Œdipe. Autre impasse de cette conception en réalité unilatérale de la suggestion, que développe Borch-Jacobsen, c’est l’extrême diversité de sa réception dans les tableaux de la psychiatrie. Babinski, le grand oublié de ces querelles sur l’hystérie, l’avait rappelé avec bon sens. Ceux qui croient que la suggestion peut tout devraient essayer de désuggestionner un paranoïaque persécuté, ou bien, après avoir accrédité l’existence d’une maladie organique chez un hypocondriaque, tenter, de le contre-suggestionner. Qu’ils tentent, après avoir contre-suggestionné sans mal un obsédé qui aurait eu l’idée de se lancer dans quelque aventure, de lui suggérer qu’il peut réussir ce qui l’inhibe intensément. Bref : dès qu’on s’efforce de faire fonctionner une suggestion de chair, et pas une suggestion de papier, toute sorte d’assymétrie surgissent, et il est tout bonnement inévitable de les attribuer, horribile dictu, à quelque chose comme un « déterminisme psychique » qui est tout simplement l’inertie intrinsèque de tel ou tel caractère pathologique, qui ne se laisse pas ployer à tous les vents. Comme on voit, nul besoin d’avoir recours à Freud, ici. Tout cela n’a rien à voir avec la psychanalyse (Babinski est aux antipodes de l’idée d’inconscient psychologique) : c’est là une base commune de la clinique, sur laquelle le plus beau des constructivismes mimético-suggestifs ne peut rien.
Ce n’est pas le lieu de développer plus avant ma thèse positive sur Freud – celle selon laquelle le désir chez Freud est à la fois une raison explicative et une disposition (Anlage), qui joue le rôle d’une détermination psychique et d’une motivation intentionnelle. Ni non plus de la défendre contre diverses objections.
De façon purement négative, on devrait uniquement conclure de tout ceci qu’il n’y a pas de cure psychanalytique qui puisse se dispenser d’interroger le patient et l’analyste sur ce qu’ils s’auto-suggèrent (l’un à l’autre et chacun pour soi), et que la naïveté ou la malhonnêteté psychanalytiques ne sont pas, du coup, structurales. Or ces dispositions subsistent, actualisées différemment, quelle que soit la plasticité indéniable des échanges du thérapeute et du patient. Et ce sont elles qui fournissent régulièrement le point d’entrée dans le cercle enchanté de la suggestion : ce sont elles, en un mot, qui stabilisent le jeu de miroir infini dans lequel Borch-Jacobsen veut dissoudre l’expérience psychothérapeutique. Paradoxalement, ce qui répugne à Borch-Jacobsen, c’est que quelque chose « puisse devenir si souvent vrai [... ». On pourrait toutefois lui retourner sa surprise : comment peut-il se faire qu’à l’âge des psychotropes, de la liquidation de la psychanalyse dans l’enseignement officiel de la médecine mentale, de la critique virulente des impostures de Freud et de ses disciples, de la psychiatrie cognitive et du féminisme émancipateur, tant de gens se « découvrent » quelque chose comme un complexe d’Œdipe ? Se contre-suggestionnent-ils contre les contre-suggestions ambiantes ? Admirable effort ! Ce qui est sûr, c’est que les formes dans lesquelles ils font ce genre de découvertes sont souvent bien éloignées des scènes que Freud racontait.
Ce qu’on est bien forcé de concéder en revanche, c’est que le mythe freudien repose sur l’idée que seule la psychanalyse rendrait raison de la suggestion, de l’hypnose et des effets des autres thérapies (par le transfert). Mais si Borch-Jacobsen martèle ce dernier point, à juste titre, il est loin d’être ce qu’il veut le plus prouver. Et il en diminue grandement la portée en répétant que toutes les psychothérapies, et même toutes les théories psychologiques, ne sont en leur fond que des artefacts mimétiques. Du coup, on se demande si l’on a beaucoup avancé en remplaçant « seule la psychanalyse » explique tout (une idée extrêmement répandue, notamment avec son corollaire obscurantiste : « en dehors de la psychanalyse, il n’y a que la suggestion, quelle que soit la thérapie ! ») par « seul l’artefact mimétique » explique tout[38].
En somme, Borch-Jacobsen tient pour acquise la fausseté intrinsèque de la théorie freudienne sur le plan de ses raisons, et cela paralyse sa lecture. Il ne voit pas que les prétendus objections à la consistance de la théorie relèvent de problèmes philosophiques, où c’est une certaine philosophie de l’esprit, (i.e. de l’interprétation, du lien de l’esprit au corps, etc.), qu’on défend, contre une autre philosophie qu’on prête à Freud (le pire exemple de contresens systématique restant celui de Grünbaum, à cet égard). Ainsi, non seulement on accuse Freud de se laisser séduire par des « artefacts », mais on devient incapable d’évaluer la réponse qu’il donne à l’objection. Toute élaboration technique des concepts psychanalytiques tombe sous le coup du soupçon. Ce ne sont pas des raisons, mais des rationalisations. On peut les lire, les citer, oui, mais sans perdre de vue qu’il ne s’agit que de couvrir un mensonge par une fuite en avant dérisoire et ridiculement abstraite. Au total, on n’a donc pas vraiment le sentiment que le retour aux polémiques sur l’hypnose à la fin du 19ème siècle ait éclairci le débat. Non seulement Borch-Jacobsen ne fait que reconduire l’indécidabilité des situations hypnotiques (Les gens étaient-ils conscients ou bien inconscients ? Quelle était la nature de leur éventuelle complaisance ?), mais en plus, en se battant pour que Freud soit incapable de s’extraire de ces apories, Borch-Jacobsen rend son propre point de vue ou indécidable ou contradictoire. Il doit soutenir à la fois que Freud mentait, et qu’il se rendait bien compte qu’il mentait, et avouer que ce mensonge était producteur de situation originale exactement comme toute situation psychothérapeutique, ce qui abolit le référent (la « vérité » de la situation psychothérapeutique) qui permet de dire que Freud mentait.
D’où la nouvelle forme de l’argument du chaudron[39], dans la réfutation contemporaine de Freud :

  1. En premier lieu, Freud a tout inventé de lui-même à partir de sa propre culture et de ses chimères, parce qu’il est un menteur.
  2. Ensuite, Freud est bien parti d’invention qui était au moins autant celles de ses patients, mais leur sens réel a été complètement falsifié par ses interprétations.
  3. Ensuite encore, le sens « réel » de ce que disaient ses patient n’existe même pas, car tout est une interpréfaction – et l’interprétation crée l’état de chose, ou le rend vrai dans la théorie.
  4. Mais cependant, «si la psychanalyse doit être critiquée à la fin, ce n’est pas parce qu’elle fabrique les preuves sur lesquelles elle s’appuie ou parce qu’elle crée de toutes pièces la réalité qu’elle prétend décrire [je souligne]. C’est parce qu’elle refuse de le reconnaître et tente de dissimuler les traces de l’artifice »[40].
Imparable, assurément.


V. Quelle construction ? Quelle subjectivité ?

Mais que se passe-t-il pour que cette « construction » marche, et s’avère satisfaisante – bien plus en tous cas que la méthode Coué, par exemple ? Que la construction en question puisse s’imposer sans avoir rien touché ni des structures ni des dispositions de chacun, c’est tout bonnement inintelligible. Au risque de l’analogie, c’est supposer que n’importe quelle foi religieuse, si farfelue soit-elle, pourrait prétendre à l’universalité, sans tenir compte ni de la logique interne du dogme ni de sa généralisation éthique potentielle.
L’imprécision foncière de la notion se répercute ensuite dans tout l’ouvrage. Le plus frappant de ce point de vue est l’effort d’y réconcilier une ambition constructiviste fidèle aux connotations sceptiques, relativistes et historicistes du mot (chez Bruno Latour, notamment) et une théorie de l’imitation inspirée par Tarde et Girard. Il y a peu à dire du néo-tardisme qui imprègne l’ouvrage. Jamais de toutes façons les objections traditionnelles à cette approche ne sont abordées. On y tient l’imitation comme un processus dynamique intrinsèque, qui sert d’explication causale aux paradoxes de la suggestion et à la propagation de proche en proche, individu par individu, dans des généalogies intellectuelles ou médicales, notamment, de dogmes qui suscitent des groupes, puis du social. Mais c’est tout bonnement aux antipodes de toute thèse nominaliste. La confrontation avec Hacking, à cet égard, est révélatrice. Car Borch-Jacobsen ne paraît pas voir à quel point le nominalisme de Hacking exclut de la façon la plus radicale les explications supplémentaires mimético-suggestives sur la relation inter-individuelle. Car un constructiviste nominaliste comme Hacking n’a justement jamais besoin d’expliquer cette dernière. La thèse-clé du nominalisme goodmanien de Hacking, en effet, c’est de rappeler ire que si une classification existe, c’est qu’elle était utile. Une fois qu’elle existe, il n’y a pas à chercher plus loin pourquoi elle existe, ni ce qui la fait exister, et surtout pas entre tels et tels individus. Au contraire, le nominalisme, et pas juste celui de Goodman et de Hacking, mais tout nominalisme, pose qu’il n’y a aucune ressemblance entre les individus (mimétique, analogique, etc.) avant le nom qui les catégorise ensemble. Si donc il existe des « maladies mentales transitoires », un paradigme que Borch-Jacobsen s’annexe, me semble-t-il, indûment, ce n’est aucunement parce qu’il y aurait là une quelconque contagion imitative. C’est parce que la catégorie nosographique « fugue hystérique », ou « personnalité multiple », ou bien sûr « hystérie », s’avère opératoire dans une niche écologique donnée (selon Hacking). Chacune est d’emblée un concept général muni de sa règle d’application aux cas particuliers, règle qui n’est pas incompatible avec d’autres règles, et qui s’articule au contraire à un contexte épistémique riche, sans avoir besoin (ce qui est la pointe du nominalisme) de se fonder dans un « ordre des choses » éternel ni d’avoir plus de légitimité que son simple usage. Mais ce n’est jamais une généralisation à partir de cas isolés (par induction) ni la construction d’une abstraction sur la base de simples ressemblances (par analogie). Recourir à la fois à Hacking et à Tarde, à cet égard, c’est mêler la glace et le feu.
Comment éclate cette incompatibilité entre la théorie mimétique et le constructivisme relativiste, historiciste, qui prend pour cible les étiquettes nosographiques (traitées comme les universaux essentialistes de la théologie scolastique) ?
Par deux voies. Tout d’abord, précisément pour maintenir la dimension critique, voire dénonciatrice de son propos, Borch-Jacobsen est obligé de dire que la relation mimétique n’est pas une construction, mais, quoi qu’il dise, du réel, et du vrai de vrai. Car c’est ce qui sert à construire tout le reste comme n’en étant pas (notamment les fumisteries freudiennes et les impasses de l’hypnotisme). Or on ne voit pas pourquoi les fameux artefacts mimétiques censés expliquer tout ne sont pas eux aussi des constructions ; l’impasse dialectique de toutes les théories constructivistes actuelles, ou presque, c’est d’être incapable, d’une part, de donner un statut à ce qu’elles supposent de non-construit pour construire le reste, et d’autre part, de se mettre elles-mêmes en question comme des constructions dont la visée se laisserait à son tour problématiser. Quand on prend une théorie aussi totalitaire que la psychanalyse, et qu’on en démonte par des procédés constructivistes aussi affirmés que ceux ici débattus la nature intime, le risque est grand de remplacer un effet de maîtrise totale du champ par un autre. C’est pourquoi j’ai tant mis en exergue les passages où Borch-Jacobsen finit par supposer qu’il n’existe pas de théories psychologiques logiquement indépendantes, ni non plus de tableaux cliniques des maladies mentales objectivement différenciés. C’est quand il tient ce discours extrémiste que l’impasse du constructivisme mimétique est patent. D’un second point de vue, maintenant, je trouve le procédé facile. Car Borch-Jacobsen commence par recueillir des problèmes de taxinomie isolés en-dehors de ses travaux (il y a des hystériques, des dépressifs, des personnalités multiples, certains apparaissent, d’autres disparaissent), puis il plaque sur eux une explication psychosociologique dont j’ai dit qu’elle était infalsifiable, et qui leur va bien sûr comme un gant. Or ce qu’on aimerait, c’est un cas où l’explication par l’épidémie mimétique n’aurait pas l’air à ce point ad hoc. Autrement dit, un cas où Borch-Jacobsen décrirait la constitution d’une catégorie nosologique en démontrant que l’approche mimétique y décèle des aspects jusque-là ignorés. C’est l’impuissance de Tarde à faire mieux que redécrire dans un lexique explicatif stérile ce qu’on savait déjà par ailleurs qui a sonné le glas de sa pensée en sociologie. Une fois le phénomène social objectivé, on pouvait lui appliquer le paradigme de la diffusion inter-individuelle à la façon de la « mode » (l’exemple cardinal de Tarde), et d’une théorie non-spécifiée, aussi vague que possible, de la suggestion ou du magnétisme[41]. C’est par la méthode durkheimienne, qui est holiste, mais peut-être encore plus nominaliste qu’on ne le suppose ordinairement, qu’on peut apprendre du neuf, et en particulier, apprendre à distinguer l’influence inter-individuelle (dont nul ne nie qu’il y en ait) d’un phénomène sociologique global. Une fois encore, la mise en circulation d’une notion à valeur générale (comme les étiquettes nosographiques) ne repose pas plus sur l’interaction des individus qui, en s’imitant, finissent par créer du « même », que le suicide, pour reprendre le contre-exemple de Durkheim, ne suit de cartes centrées sur des foyers suicidogènes, avec diffusion de proche en proche. On peut (on doit !) être constructiviste de façon nominaliste : ce sont les raisons de suivre une règle dans l’application d’un concept qui crée l’homogénéité et la ressemblance des objets classés sous le concept. C’est pourquoi ceux-ci ne déterminent rien qui soit transhistorique dans nos classifications (pas plus l’hystérie éternelle de Mitchell que les artefacts mimétiques à tout faire de Borch-Jacobsen). C’est aussi pourquoi il convient d’avoir égard aux raisons d’articuler dans leur contexte historique les classifications nouvelles aux classifications anciennes – car on ne construit qu’avec ordre et méthode, et c’est cela qui est structurellement incompatible, dans le fond, avec la fraude et le mensonge.
En revanche, pour mettre « d’énormes points sur les "i" afin que les choses soient bien claires », je veux souligner, touchant ma lecture sceptique de Borc-Jacobsen, trois points :

  1. Je n’ai pas prétendu que Freud n’a pas menti.
  2. Je n’ai pas prouvé que Freud avait raison.
  3. Je n’ai pas affirmé que l’hypnose et la suggestion n’aient pas, autrement appréhendées, de valeur propre.
Touchant le premier point, par exemple, j’ai longtemps cru, comme sans doute bien des lecteurs français, que la réponse rigoureuse que René Major avait faite à un des écrits les plus célèbres de Borch-Jacobsen sur Anna O. (c’est une « imposture ») était si définitive, que l’affaire était classée[42]. Tout ce qu’on peut reprocher à Freud est en réalité la conséquence de distorsions imputables à son biographe, Ernst Jones. Las ! Dans un courrier électronique qu’il utilisera sans doute un jour, Borch-Jacobsen m’a clairement prouvé qu’il n’en est rien. Freud paraît bien avoir raconté la même histoire à dormir debout sur Breuer, sa patiente et les effets supposés du transfert, à d’autres que Jones, et assez tard dans sa vie. Ce qui signifie que si les analystes qui ont suivi Freud avaient quelques bonnes raisons de le faire, ils le devaient, je crois, davantage à leur pratique personnelle et à leur réflexion sur leur propre cure (ou à ce qui en a tenu lieu), qu’à l’assurance dont Freud faisait preuve. Mais la question de savoir si, de telles raisons, ils en avaient, ne se pose pas moins pour eux que pour n’importe quel praticien actuel. Ce qui permet d’exploiter les idées et les faits avancés par Borch-Jacobsen comme un moyen pour décaper toutes sortes de certitudes que les groupes d’analystes et leurs politiques de formation ne manquent pas de renforcer. Traiter les critiques et les réfutations de Borch-Jacobsen comme des arguties (tandis que les psychanalystes prouveraient le mouvement en marchant), c’est dommageable. Pourquoi une psychanalyse ne donnerait-elle pas, justement, de temps en temps, le dégoût de ce qu’on y idéalisé ?
Touchant maintenant le second point (je n’ai rien à dire du troisième), il me semble que la meilleure chose à tirer de la lecture de Folies à plusieurs est d’accepter que la raison ait, ou soit effectivement un enjeu subjectif. Réfuter la réfutation d’une thèse est évidemment insuffisant à l’établir. Savoir si les arguments de Freud peuvent être mieux établis, et de quelle façon, c’est le souci des essais qui suivent – et d’autres recherches encore.
En revanche, ce qui serait intolérable, à mes yeux, serait de mépriser l’effort de Borch-Jacobsen de donner un fondement méthodologique et philosophique à sa critique. Tant qu’on ne peut qu’accumuler contre Freud toutes sortes d’invraisemblances, et, en forçant souvent le trait, mais pas toujours, de forçages éhontés des « preuves cliniques », on discrédite le maître ; pas l’œuvre. Borch-Jacobsen, à la différence d’autres anti-freudiens, tel Han Israëls[43], va plus loin comme il convient d’aller plus loin : il dit exhiber une logique interne de la démarche freudienne elle-même, qui la pousserait, pour sauver son prestige scientifique et sa prétention au réalisme épistémologique, à nier tout ce qu’elle doit à la dynamique mimético-suggestive qu’elle met en branle, et qui en est le véritable ressort. C’est pourquoi Freud se retrouve dans la position de « mentir », le mensonge ayant pour critère de réalité précisément la « réalité » à laquelle Freud prétendrait être fidèle (ou du moins, la « réalité freudienne » telle que Borch-Jacobsen l’interprète, en niant que l’idée de « réalité psychique » soit mieux qu’une pirouette devant l’absence de preuves empiriques). Borch-Jacobsen, en cela, attaque non Freud, mais la psychanalyse. Et à ses thèses, de façon intéressante, il n’oppose pas des faits (car on pourrait aussi, du coup, évoquer à décharge les récits de ceux qui ont été, eux, « guéris »), mais une thèse différente, et différemment explicative. Or ceci doit nous servir de levier. Car cette autre thèse force le freudien à sortir du bois. Si l’on se dispense enfin de la dérobade ridicule, à la limite du truisme, selon laquelle toute démarche d’objectivation (historique, épistémologique ou scientifique) exclut par définition la subjectivité, alors il faut investir cette subjectivité de façon positive, et dans l’échange rationnel. Il faut lui rendre, au cœur des arguments et des interprétations, la place (en creux) qui est la sienne. Car le propre des polémiques qu’on vient de parcourir rapidement, c’est qu’elles font sentir les arêtes coupantes qui font du rapport à la psychanalyse et à ses prétentions, le révélateur impitoyable des positions antagoniques des sujets modernes : de ce qu’ils veulent croire d’eux-mêmes, et de ce qu’ils ne veulent surtout pas croire. Aussi la question de savoir « qui a raison » est-elle passionnément investie, elle touche chacun au vif. Que ce vif soit, par un paradoxe à mes yeux final, mais essentiel, cela-même que j’appelle subjectivité, et qui intéresse la psychanalyse au plus haut degré, c’est tout le sel de la chose. C’est l’indication d’une nécessité absolue de la polémique pour sentir de quoi il s’agit, avec la psychanalyse et sa récusation armée. Qu’il y ait là, également, une forte dose d’aggressivité en cause, comment l’éviter, lorsque des sujets se serrent d’un peu près dans leurs contradictions ?
On referme alors Folies à plusieurs diversement gratifié : par la certitude confirmée que l’histoire de la psychopathologie demeure un lieu d’invention vivant pour l’histoire des sciences humaines, mais aussi à cause des paradoxes tragi-comiques qui affectent ses objets et les raisonnements qu’ils nous font tenir. On reste enfin sous le charme d’une écriture incisive, qui ne laisse ignorer à personne où se tient l’auteur, quelles sont ses valeurs, et ce que chacun doit en conclure.

[1] Borch-Jacobsen (2002).
[2] Je présume que le mot, chez Borch-Jacobsen, généralise le concept classique de Martin Orne (1959).
[3] Hacking (1998) et Castel (...).
[4] Cioffi (1998²).
[5] Luhrman (2000)
[6] Je discute pour lui-même du livre de Pignarre dans Castel (2003).
[7] Borch-Jacobsen (2002 : 205-6).
[8] Micale (1993). Je souligne que le thème de la « disparition » de l’hystérie vers 1910 est régulièrement mis entre guillemets par les historiens de la psychopathologie. De plus, au niveau documentaire (archives, certificats, manuels, etc.), cette disparition n’est nullement évidente. Pour avoir travaillé dans quelques services hospitaliers, je puis témoigner de la survie vivace du diagnostic, en France, dans une approche d’ailleurs plutôt psychiatrique (celle défendue dans les dernières éditions du manuel d’Henri Ey), et moins psychanalytique. L’impression d’une disparition progressive du diagnostic est étroitement liée aux institutions qu’on juge représentatives. Par exemple, en France, elle touche surtout les hôpitaux de type universitaire et les journaux savants ; nullement les hôpitaux généraux ou la psychiatrie du cadre. Dans les pays anglo-saxons, tout est très différent.
[9] Mitchell (2000).
[10] Borch-Jacobsen (2002 : 313).
[11] Borch-Jacobsen (2002 : 314).
[12] Par exemple, je crois tout à fait fausse l’idée que les maladies américaines taxée d’hystérie collective (comme les cultes sataniques, voire le Chronic Fatigue Syndrome) soient de l’hystérie post-freudienne, ou s’expliquent le moins du monde par l’identification hystérique au sens précis que Freud donne à ce concept . Voir Castel (2003).
[13] Castel (1998b).
[14] Castel (1998a).
[15] Car pour Freud, il ne suffit certes pas d’avouer ! La justesse d’une interprétation dépend d’une induction par convergence, où ce qui se passe dans un rêve, un acte manqué, un souvenir impossible (comme le souvenir-écran, où le sujet se voit lui-même dans la scène), voire un trait d’esprit, partage une structure homologue à celle du symptôme. Si une guérison solide est à espérer, elle ne saurait découler que de la modification globale des dispositions du sujet, actualisées dans toutes ou du moins plusieurs de ces dimensions. C’est cette radicalité du changement durable qui pose alors problème. A. Grünbaum a parfaitement mis en évidence ce point chez Freud, en l’opposant à la critique de Popper, qui n’imaginait qu’un pauvre inductivisme, purement énumératif, dans les arguments freudiens. Mais il suffit de considérer le réseau surdéterminé que constituent L’interprétation du rêve, l’article sur le souvenir-écran, La psychopathologie de la vie quotidienne, et le livre sur le Witz.
[16] Que l’analyse des énoncés suggestifs soit retorse et subtile, j’en ai moi-même fait la douloureuse expérience : Castel (2003).
[17] Ce n’est pas le lieu de le développer, mais comme le lecteur l’a deviné, c’est aussi le point d’entrée dans le corpus théorique de la psychopathologie d’une référence en pointillé aux théorèmes de Gödel sur l’indécidabilité et la consistance, dont l’usage par Lacan est régulièrement pris pour cible par ses détracteurs. Mais si on peut effectivement discerner dans toute suggestion un énoncé de la forme : « Si vous croyez que je dis la vérité, alors p », alors on aura du mal à en contourner le massif. En tous cas, c’est là un essai véritablement analytique pour ne pas se contenter du mot « suggestion » et d’en articuler le concept.
[18] Borch-Jacobsen (2002 : 168). Il s’agit du cas « Sybil », à l’origine de l’épidémie de « personnalités multiples » aux Etats-Unis, un des meilleurs passages du livre. Borch-Jacobsen n’y va pas ici de main morte, d’ailleurs, dans son constructivisme relativisme anti-rationaliste et anti-psychiatrique : « Placée dans d’autres situations et confrontées à d’autres médecins, elle aurait tout aussi bien pu devenir angoissée, déprimée, neurasthénique, borderline, anorexique. N’importe quoi, à la limite [je souligne], aurait pu faire l’affaire, du moment que cela lui permettait d’être malade » (2002 : 167-8). C’est étonnant de voir tout ce qu’on est prêt à accorder aux médecins et aux circonstances extérieures, pourvu qu’il n’y ait surtout aucune, aucune « réalité psychique » ni subjective !
[19] Entres autres : Erwin (1996), Lynn & Vaillant (1998). Voir aussi, un cran en-dessous, Crews (1998), pour qui la fraude freudienne est un fait brut, et sa dénonciation systématique vide d’enjeux généraux intéressants.
[20] Gellner (1985, 1990).
[21] Dans ses livres sur « L’homme aux loups » (1984), « L’homme aux rats » (1986) et « Dora » (1996). Mais il y aurait tant de choses à dire sur ces enquêtes rétrospectives.
[22] Anzieu (1988).
[23] Le comble est atteint quand Borch-Jacobsen cite un rêve de Freud trahissant son ambition derrière ses idées et ses échecs (2002 : 102 n.2). On retrouve quand même un peu facilement des aveux de mensonge ou de fraude chez Freud ! Mais accepter que des rêves et des commentaires freudiens de rêves peuvent tenir lieu de preuves, c’est concéder l’essentiel, me semble-t-il.
[24] Voir par exemple sa désastreuse mise en œuvre par Moustapha Safouan : Borch-Jacobsen (1995 : 54 n.1).
[25] Borch-Jacobsen (2002 : 249-51).
[26] Davidson in Guttenplan (1995 : 231-5).
[27] Borch-Jacobsen (2002 :163).
[28] Borch-Jacobsen (2002 :131).
[29] Borch-Jacobsen (2002 : 164).
[30] Borch-Jacobsen (2002 : 166). Phrase à mes yeux savoureuse, parce que lorsque Borch-Jacobsen attribue au « transfert » la fonction de dissimuler au patient sa « demande d’irresponsabilité », un psychanalyste orthodoxe applaudira des deux mains : c’est exactement ce qui fait du transfert un moyen de la cure, qui est également une résistance, et que toute la difficulté est de résoudre et de dissoudre ultimement ce transfert, ce qui ne se fait que si la responsabilité du sujet (à l’égard de désirs dont il n’avait pas conscience) est en fin de compte clairement engagée. Serait-ce pousser trop loin le paradoxe que de faire de Borch-Jacobsen un freudien qui s’ignore ? Non. Il y a certainement des convictions éthiques communes entre adversaires et partisans de la psychanalyse.
[31] Borch-Jacobsen (2002 : 166).
[32] Borch-Jacobsen (2002 : 310).
[33] Borch-Jacobsen (2002 : 109). « E. » est le mystérieux patient suivi par Freud pendant la période cruciale de la rédaction de la Traumdeutung. La correspondance avec Fliess en parle souvent. Peter Swales pense l’avoir enfin identifié, mais à l’heure où j’écris, ses révélations ne sont pas disponibles.
[34] Castel (1998a : 76-83).
[35] Borch-Jacobsen (2002 : 108).
[36] Borch-Jacobsen (2002 : 79-80).
[37] Elle est même positivement obscure : Castel (1998b : 291-2).
[38] Je l’ai entendu décliner sur tous les tons, notamment dans la bouche de psychanalystes parlant des thérapies comportementales et cognitives, et dans l’ignorance totale, en particulier de la théorie de l’attribution.
[39] Freud (1900, 1967 : 111).
[40] Borch-Jacobsen (2002 : 225).
[41] Castel (1998 : 216-35).
[42] Borch-Jacobsen (1995) et Major dans Clair, Edelmann, Major, Micale, Michels & Rousseau-Dujardin (1998).
[43] Israëls (1999).


Références bibliographiques

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(1998a) La Querelle de l'hystérie : La formation du discours psychopathologique en France (1881-1914), Paris, PUF.
(1998b) Introduction à "L'interprétation du rêve" de Freud. Une philosophie de l'esprit inconscient, Paris, PUF.
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(1999) Compte rendu de Mad Travelers de Ian Hacking, Revue d’histoire des sciences humaines n°1, pp.235-8.
(2003) L’esprit malade. Philosophie de l’esprit et psychopathologie, à paraître.
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