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Jacques Antoine Dulaure


Préface à Des cultes qui ont précédé et amené l'idolatrie ou l'adoration des figures humainres (1805)


Les anciens voilaient la tête du dieu du Nil, pour signifier que les sources de ce fleuve leur étaient inconnues. Ils auraient pu employer la même figure allégorique pour représenter leur mythologie ; car, dans les plus beaux siècles de la Grèce et de Rome, lorsque la littérature et les beaux-arts y répandaient le plus d’éclat, les sources de l’idolâtrie, des dieux et de leurs fables, étaient également inconnues.[1] Toutes les instructions que les écrivains de ces pays célèbres nous ont laissées sur ces matières n’ont fait qu’épaissir le nuage qui cachait la vérité, qu’accroître les difficultés, qu’autoriser les incertitudes, et qu’égarer les modernes qui les ont prises pour guides ; de sorte que chacun d’eux a pu, suivant son goût et le mode de son génie, former sur ces origines son système particulier, et lui donner même les apparences de la réalité.
Aussi avons-nous vu soutenir que l’histoire de quelques dieux n’était qu’une imitation de celle de quelques personnages illustrés dans la Bible ; que toutes les fables mythologiques ne contenaient, sous une enveloppe allégorique qu’un sens moral, que la règle des actions des hommes ; qu’elles ne contenaient que des connaissances profondes dans la physique du monde, ou seulement la doctrine de la philosophie hermétique et les secrets cabalistiques. Les uns ont encore cru que tous les dieux de l’antiquité n’étaient que des hommes déifiés par leurs vertus, leurs services. D’autres y ont vu des esprits infernaux, des démons, qui se sont amusés, pendant plusieurs siècles, à égarer par leurs prestiges l’esprit des nations. Enfin, une opinion plus raisonnable nous montre dans la mythologie l’histoire allégorique de l’agriculture : elle appartient au savant Court de Gebelin.
Cet écrivain a saisi la vérité dans plusieurs points ; mais, généralisant trop son système, il ne l’a point embrassée tout entière. L’agriculture a certainement contribué beaucoup aux institutions religieuses de l’antiquité ; elle a donné naissance au sabéisme ; mais elle n’a pas été la cause unique des allégories et des compositions mythologiques : compositions qui sont l’ouvrage de plusieurs siècles, de plusieurs peuples, régis par des usages et des principes différens ; compositions qui n’ont entre elles ni harmonie ni unité, qui ne forment point un tout complet dont toutes soient en rapport et qui ne présentent qu’un amas confus de matières hétérogènes, dont l’incohérence indique suffisamment la pluralité de leurs origines.
Dupuis a su, dans son savant ouvrage[2], tirer de ce chaos toutes les parties homogènes, toutes celles qui se rapportent au culte des astres ou au sabéisme ; il les a réunies, et en a formé un corps de preuves éclatant de vérité. Tout ce qu’il a écrit sur cette religion, sur ses ramifications nombreuses, ses altérations, ses amalgames, porte la conviction dans tous les esprits dégagés de préventions, peut déplaire, aux partisans des vieilles erreurs, et ne doit rien souffrir de leurs atteintes.
L’estime particulière que je porte à l’auteur et à son ouvrage ne m’empêchera point de publier des vérités que j’ai senties ; d’exprimer ce en quoi je diffère d’opinion avec lui, et de dire que, tout vaste qui soit le champ que son génie a parcouru et éclairé, il lui restait encore au delà d’autres champs à parcourir. Il n’a vu dans l’antiquité que le sabéisme ; il a tout rapporté à cette religion ; et cependant, comme je le prouverai, elle n’est pas la plus ancienne, la religion universelle, l’origine de tous les cultes.[3]
Les religions de l’antiquité n’eurent point une source unique, mais trois sources principales qui jaillirent à différentes époques, et dont les courans isolés, réunis, plus ou moins mélangés dans certains temps, chez certains peuples, ont enfin, chacun ou ensemble, été subdivisés en un grand nombre de parties : cependant ces mélanges, ces divisions, n’ont pas tellement altéré leur caractère originel que l’observateur attentif ne puisse reconnaître et indiquer la source de laquelle chacun de ces courans est plus ou moins participant.
Éclairé par les lumières qu’ont répandues sur la mythologie les nombreux systèmes des savans qui m’ont précédé, je me suis frayé, sans m’arrêter à les combattre, une route nouvelle, qui, m’a conduit, je le crois à des découvertes, à des vérités inconnues.
Je me suis principalement attaché au matériel des religions : il était tout dans les premières institutions religieuses. Prétendre y trouver du spirituel, des théories sublimes, ce serait, étrangement s’abuser ; car l’homme des premières sociétés était métaphysicien comme l’est le sauvage d’aujourd’hui, qui ne voit sa divinité que dans un fétiche, dans un, talisman : ce serait embrasser une opinion qui a beaucoup contribué à égarer les mythologues anciens et modernes.
Cette opinion erronée n’est pas la seule qui ait écartés ces savans du sentier de la vérité.
Ils n’ont pas vu que des noms d’un même objet adoré, que du nom générique Dieu, exprimés différemment dans les langues de diverses nations, étaient provenues plusieurs divinités particulières.
Ils n’ont vu, dans l’ensemble des institutions religieuses qu’une seule nature de religion.
Dans leurs interprétations, ils se sont plus attachés aux fables mythologiques qu’aux pratiques du culte, à l’idole qu’à ses attributs, au personnage du rôle qu’à l’acteur.
Enfin, et ce qui est une de leurs plus graves erreurs, ils n’ont considéré que comme un symbole ce qui, dans l’origine, avait été la divinité elle-même.
Pour éviter ces erreurs il a fallu m’éloigner des routes battues ; et celle que je me suis ouverte n’est pas semée de fleurs. La plupart des monumens du culte qui ont servi à m’y guider ne sont point de ces chefs d’œuvre qui flattent l’imagination et les yeux ; ils n’ont ni la magnificence, ni la grandeur imposante des temples de l’antiquité civilisée ; on n’y trouve ni les formes élégantes et gracieuses de la Vénus de Médicis, ni les beautés mâles et sublimes de l’Apollon Pythien ; à peine l’art en a-t-il approché : mais, je dois le dire, ils instruisent plus que ne le font les productions antiques des architectes et des statuaires, et répandent plus de lumières qu’elles sur l’origine et les motifs des premières institutions humaines.
Souvent ce ne sont que des rochers bruts, dressés, groupés, suspendus, entassés de diverses manières, dont le ciseau n’a presque jamais altéré la rusticité : s’ils ne charment point, ils étonnent quelquefois par les forces extraordinaires que leur érection a dû nécessiter. Ces monumens, grossiers et peu connus appartiennent à l’histoire. Le motif qui les fit ériger, leur description, doivent en remplir les premiers chapitres : ils sont les produits des premiers essais de l’art, des premières pensées de l’homme sur les institutions sociales
Aucun Français n’avait encore traité pleinement cette matière ; j’ai entrepris cette tâche ; j’ai classé ces monumens d’après leurs formes diverses, et j’ai découvert, dans chacune de leurs classes, les prototypes de la plupart de nos monumens civils et religieux.
Cette route m’a conduit à la découverte et à l’origine de plusieurs divinités, et j’ai pu y voir clairement les élémens premiers de leur composition. Je crois sur-tout incontestable l’origine que j’ai assignée à Mercure, à Vénus et à leurs fables. Je crois avoir tout aussi solidement établi celle du culte des figures humaines, celle des fables mythologiques et des mystères de l’antiquité.
Puisse ce travail n’être jugé que par la bonne foi ! puissent les esprits que toute nouveauté ‘effarouche, se borner à n’attaquer que l’ouvrage ! puisse la mine que j’ ai ouverte être complètement exploitée par des mains plus habiles, plus savantes !

[1] Quelquefois les anciens allaient porter leurs vœux et leurs offrandes dans un temple, et ils ignoraient à quel dieu il était consacré. Ils n’étaient guère plus instruits sur le nom des statues qu’ils adoraient. Adressaient-ils une prière à une divinité, dans la crainte de se tromper, ils lui donnaient plusieurs noms. Ils étaient incertains sur le sexe de certains dieux. Ils appliquaient la même fable à des dieux différens, et plusieurs fables à un même dieu. Enfin, ils avaient leurs dieux certains, leurs dieux incertains, ambigus et inconnus.
[2] Origine des Cultes.
[3] Ces titres de l’ouvrage de M. Dupuis sont à-peu-près tout ce que j’y trouve de contraire à mon opinion. Je crois que le titre d’Histoire du Sabéisme lui aurait mieux convenu.

 

 

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