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Jacques-Antoine Dulaure  


Préfaces à L'histoire abrégée des différents cultes

Préface d’Henri J. Marteau :
« Une manière de voyant » (1974)

Publié en 1805, l’ouvrage de Jacques-Antoine Dulaure, Les divinités génératrices, se présente dès l'abord comme une virulente réponse au Génie du christianisme de Chateaubriand qui, lors de sa parution à Paris en 1802, avait, selon le mot de Sainte-Beuve, conféré à l'auteur « un caractère public ». Et celui-ci devait écrire à très juste titre : « Toute sa destinée ultérieure dut se dérouler sous cette majestueuse inauguration et à partir de cette colonne militaire que surmontait une croix. La religion, la poésie, la monarchie, durant ces trente années, dominèrent, chacun plus ou moins, selon les circonstances, dans cette vie qui marcha comme un long poème. Mais il y eut bien des inégalités nécessaires et des interruptions qui furent peu comprises des esprits prosaïques et soi-disant positifs. » Cette dernière remarque, naturellement, visait les thuriféraires de la raison parmi lesquels, en bonne place, figurait Jacques-Antoine Dulaure.
En fait sans être un manifeste anti-chrétien, sans être non plus une véritable antithèse au Génie du christianisme, Les divinités génératrices tendait à situer le christianisme au côté des diverses religions répandues à travers monde, à indiquer l'importance et même la nécessité du culte du phallus dans les rites sacrés, aussi bien en Orient qu'en Occident. En cela, l'oeuvre devenait incendiaire et partisane, surtout que l'auteur rattachait de manière systématique et presque unilatérale les cultes du phallus au prétendu culte primitif du soleil. En étudiant les croyances populaires et plus particulièrement celles qui ont un rapport évident avec la nature, en comparant les mouvements saisonniers et cosmiques de l'univers avec les comportements sexuels des hommes et des animaux, en retrouvant dans un grand nombre de rites une symbolique déterminée par les organes de fécondation, bref, en généralisant des incidences et des avatars religieux, Jacques-Antoine Dulaure faisait en effet accroire qu'un seul et même élément, qu une seule et même force était à l'origine des manifestations cultuelles universelles : le simulacre de la masculinité. Sur cette base, il devait alors en rechercher la source et déclarer tout de go, dès le premier chapitre de son livre: « Je crois l'avoir trouvée dans le culte des astres, ou la religion du sabéisme : ainsi on peut dire que Phallus est d'origine céleste. »
Cette thèse, cette déclaration de principe commande de la première à la dernière page Les divinités génératrices et en fait, du même coup, plus qu'un ouvrage d'histoire, un livre de curiosité historique, pimenté de considérations scientifiques plus ou moins exactes, plus ou moins hardies, plus ou moins péremptoires. Mais, pour rendre justice à l'auteur on ne voit pas très bien comment il aurait pu donner à son argumentation une coloration infaillible alors que la science des religions, l'archéologie, l'ethnologie, l’anthropologie et l'étude des mythes n'étaient encore, au début du XIXè siècle, que balbutiantes.
Ce qui compte ici, ce ne sont pas les erreurs de Jacques-Antoine Dulaure, le systématisme de son jugement, ni d’avantage ses limites, mais plutôt l'originalité de la démarche proposée. Sur ce plan, elle offre un intérêt, accuse une actualité qu’il serait vain de mettre en question. D’ailleurs, quoique partielle, quoique tendancieuse, elle reste unique en son genre quand bien même les travaux sur des questions approchantes ou analogues se sont multipliés depuis cent ans.
Sans doute, avant que paraisse le livre de Jacques-Antoine Dulaure, existait-il çà et là, dans les écrits de tel ou tel auteur, dans des ouvrages de fiction, des relations de voyage, des essais sur la religion, les superstitions, le folklore, une abondante documentation sur certaines pratiques liées à l'érotisme. Eusèbe, Hérodote, Lucien, Tertullien, Plutarque, en parlent. Sonnerat, dans son Voyage aux Indes et en Chine, l'Estoile dans son Journal d’Henri III, Saint-Foix dans ses Essais historiques sur Paris, y consacrent plusieurs pages. Et naturellement, des écrivains comme Froissart, Rabelais, Montaigne, Blaise de Montluc, Dupuis y font de fréquentes références, au hasard de leurs propos, sans tirer cependant des conclusions d'ensemble, sans donner à leurs remarques un sens général. Il ne faudrait pas non plus ignorer les ouvrages de démonologies ou d'occultisme, comme par exemple le fameux Malleus maleficarum.
Jacques-Antoine Dulaure a eu, lui, l'érudition de réunir toutes ces informations éparses, de les mettre en concordance, en parallèle, d'en extraire les variétés, les conformités, les métamorphoses, les multiples altérations, bref, de faire la synthèse de tout ce qui touchait à ses yeux au culte phallique. Ce faisant, il a incontestablement ouvert la voie aux recherches futures et a instigué à sa manière l'ethnographie moderne, Sebillot, Bladé et Van Gennep plus particulièrement. Il a aussi eu le mérite d'attirer l'attention sur l'importance de l'érotisme et de la sexualité dans les domaines où il était jusque-là téméraire de s'aventurer, au risque de passer pour un simple facétieux. En introduisant en quelque sorte ces facteurs au sein de la recherche historique, en montrant comment le sexe guide les attitudes de l'homme non seulement dans son comportement intime et personnel, mais également dans ses relations sociales et cultuelles, l'auteur, en réalité, s'apparentait à un précurseur, presque à un voyant.
Si, aujourd'hui, l'ouvrage de Jacques-Antoine Dulaure garde intacte toute sa force suggestive, c'est, pour une grande part, pour ces raisons-là.
On pourrait de nos jours le refaire, le compléter d'abondance, l'élaguer en supprimant les bévues, les fausses interprétations et les incorrections (sur la civilisation précolombienne, entre autres) qui l'émaillent d'un bout à l'autre. Pour y arriver, encore faudrait-il, cependant, disposer d'une masse de renseignements et de documents telle que des années de recherche n'y suffiraient peut-être pas. C’est pourquoi, probablement, une étude systématique et originale sur le culte du phallus n'a jamais été publiée depuis la parution des Divinités génératrices. C’est dire aussi combien la présente réédition est indispensable et, dans l'état actuel de la critique ethnographique, encore irremplaçable.


 

Préface au Tome premier :
Des cultes qui ont précédé et amené l’idolatrie ou l’adoration des figures humaines


Les anciens voilaient la tête du dieu du Nil, pour signifier que les sources de ce fleuve leur étaient inconnues. Ils auraient pu employer la même figure allégorique pour représenter leur mythologie ; car, dans les plus beaux siècles de la Grèce et de Rome, lorsque la littérature et les beaux-arts y répandaient le plus d’éclat, les sources de l’idolâtrie, des dieux et de leurs fables, étaient également inconnues.[1] Toutes les instructions que les écrivains de ces pays célèbres nous ont laissées sur ces matières n’ont fait qu’épaissir le nuage qui cachait la vérité, qu’accroître les difficultés, qu’autoriser les incertitudes, et qu’égarer les modernes qui les ont prises pour guides ; de sorte que chacun d’eux a pu, suivant son goût et le mode de son génie, former sur ces origines son système particulier, et lui donner même les apparences de la réalité.
Aussi avons-nous vu soutenir que l’histoire de quelques dieux n’était qu’une imitation de celle de quelques personnages illustrés dans la Bible ; que toutes les fables mythologiques ne contenaient, sous une enveloppe allégorique qu’un sens moral, que la règle des actions des hommes ; qu’elles ne contenaient que des connaissances profondes dans la physique du monde, ou seulement la doctrine de la philosophie hermétique et les secrets cabalistiques. Les uns ont encore cru que tous les dieux de l’antiquité n’étaient que des hommes déifiés par leurs vertus, leurs services. D’autres y ont vu des esprits infernaux, des démons, qui se sont amusés, pendant plusieurs siècles, à égarer par leurs prestiges l’esprit des nations. Enfin, une opinion plus raisonnable nous montre dans la mythologie l’histoire allégorique de l’agriculture : elle appartient au savant Court de Gebelin.
Cet écrivain a saisi la vérité dans plusieurs points ; mais, généralisant trop son système, il ne l’a point embrassée tout entière. L’agriculture a certainement contribué beaucoup aux institutions religieuses de l’antiquité ; elle a donné naissance au sabéisme ; mais elle n’a pas été la cause unique des allégories et des compositions mythologiques : compositions qui sont l’ouvrage de plusieurs siècles, de plusieurs peuples, régis par des usages et des principes différens ; compositions qui n’ont entre elles ni harmonie ni unité, qui ne forment point un tout complet dont toutes soient en rapport et qui ne présentent qu’un amas confus de matières hétérogènes, dont l’incohérence indique suffisamment la pluralité de leurs origines.
Dupuis a su, dans son savant ouvrage[2], tirer de ce chaos toutes les parties homogènes, toutes celles qui se rapportent au culte des astres ou au sabéisme ; il les a réunies, et en a formé un corps de preuves éclatant de vérité. Tout ce qu’il a écrit sur cette religion, sur ses ramifications nombreuses, ses altérations, ses amalgames, porte la conviction dans tous les esprits dégagés de préventions, peut déplaire, aux partisans des vieilles erreurs, et ne doit rien souffrir de leurs atteintes.
L’estime particulière que je porte à l’auteur et à son ouvrage ne m’empêchera point de publier des vérités que j’ai senties ; d’exprimer ce en quoi je diffère d’opinion avec lui, et de dire que, tout vaste qui soit le champ que son génie a parcouru et éclairé, il lui restait encore au delà d’autres champs à parcourir. Il n’a vu dans l’antiquité que le sabéisme ; il a tout rapporté à cette religion ; et cependant, comme je le prouverai, elle n’est pas la plus ancienne, la religion universelle, l’origine de tous les cultes.[3]
Les religions de l’antiquité n’eurent point une source unique, mais trois sources principales qui jaillirent à différentes époques, et dont les courans isolés, réunis, plus ou moins mélangés dans certains temps, chez certains peuples, ont enfin, chacun ou ensemble, été subdivisés en un grand nombre de parties : cependant ces mélanges, ces divisions, n’ont pas tellement altéré leur caractère originel que l’observateur attentif ne puisse reconnaître et indiquer la source de laquelle chacun de ces courans est plus ou moins participant.
Éclairé par les lumières qu’ont répandues sur la mythologie les nombreux systèmes des savans qui m’ont précédé, je me suis frayé, sans m’arrêter à les combattre, une route nouvelle, qui, m’a conduit, je le crois à des découvertes, à des vérités inconnues.
Je me suis principalement attaché au matériel des religions : il était tout dans les premières institutions religieuses. Prétendre y trouver du spirituel, des théories sublimes, ce serait, étrangement s’abuser ; car l’homme des premières sociétés était métaphysicien comme l’est le sauvage d’aujourd’hui, qui ne voit sa divinité que dans un fétiche, dans un, talisman : ce serait embrasser une opinion qui a beaucoup contribué à égarer les mythologues anciens et modernes.
Cette opinion erronée n’est pas la seule qui ait écartés ces savans du sentier de la vérité.
Ils n’ont pas vu que des noms d’un même objet adoré, que du nom générique Dieu, exprimés différemment dans les langues de diverses nations, étaient provenues plusieurs divinités particulières.
Ils n’ont vu, dans l’ensemble des institutions religieuses qu’une seule nature de religion.
Dans leurs interprétations, ils se sont plus attachés aux fables mythologiques qu’aux pratiques du culte, à l’idole qu’à ses attributs, au personnage du rôle qu’à l’acteur.
Enfin, et ce qui est une de leurs plus graves erreurs, ils n’ont considéré que comme un symbole ce qui, dans l’origine, avait été la divinité elle-même.
Pour éviter ces erreurs il a fallu m’éloigner des routes battues ; et celle que je me suis ouverte n’est pas semée de fleurs. La plupart des monumens du culte qui ont servi à m’y guider ne sont point de ces chefs d’œuvre qui flattent l’imagination et les yeux ; ils n’ont ni la magnificence, ni la grandeur imposante des temples de l’antiquité civilisée ; on n’y trouve ni les formes élégantes et gracieuses de la Vénus de Médicis, ni les beautés mâles et sublimes de l’Apollon Pythien ; à peine l’art en a-t-il approché : mais, je dois le dire, ils instruisent plus que ne le font les productions antiques des architectes et des statuaires, et répandent plus de lumières qu’elles sur l’origine et les motifs des premières institutions humaines.
Souvent ce ne sont que des rochers bruts, dressés, groupés, suspendus, entassés de diverses manières, dont le ciseau n’a presque jamais altéré la rusticité : s’ils ne charment point, ils étonnent quelquefois par les forces extraordinaires que leur érection a dû nécessiter. Ces monumens, grossiers et peu connus appartiennent à l’histoire. Le motif qui les fit ériger, leur description, doivent en remplir les premiers chapitres : ils sont les produits des premiers essais de l’art, des premières pensées de l’homme sur les institutions sociales
Aucun Français n’avait encore traité pleinement cette matière ; j’ai entrepris cette tâche ; j’ai classé ces monumens d’après leurs formes diverses, et j’ai découvert, dans chacune de leurs classes, les prototypes de la plupart de nos monumens civils et religieux.
Cette route m’a conduit à la découverte et à l’origine de plusieurs divinités, et j’ai pu y voir clairement les élémens premiers de leur composition. Je crois sur-tout incontestable l’origine que j’ai assignée à Mercure, à Vénus et à leurs fables. Je crois avoir tout aussi solidement établi celle du culte des figures humaines, celle des fables mythologiques et des mystères de l’antiquité.
Puisse ce travail n’être jugé que par la bonne foi ! puissent les esprits que toute nouveauté ‘effarouche, se borner à n’attaquer que l’ouvrage ! puisse la mine que j’ ai ouverte être complètement exploitée par des mains plus habiles, plus savantes !


 

Préface au Tome second :
Les divinités génératrices chez les anciens et les modernes (Le culte du phallus)


L'ouvrage que je publie manquait à notre littérature. Les mythologues, les scrutateurs de l'antiquité y trouveront quelques aperçus nouveaux, des explications sur l'origine, jusqu'à présent inconnue, de plusieurs divinités, quelques découvertes, et surtout le rapprochement d'un grand nombre de traits épars dans une immensité de livres peu communs, de notions inédites, puisées dans des manuscrits, ou fournies par des amateurs, dont l'ensemble offrira une face nouvelle de l'histoire.
Je ne me borne point à l'historique du culte du Phallus, à débrouiller le chaos de son origine, à suivre ses ramifications, ses différences, ses rapports dans chaque pays; j'y joins le tableau des opinions, des moeurs, des institutions correspondantes qui dirigeaient les différentes nations où ce culte est en vigueur. On verra qu'entre elles et lui, il existe une harmonie parfaite. Je traite aussi de toutes les divinités créées par le même motif, adorées dans la même intention. J’établis leur source commune, leur filiation, leurs altérations diverses.
« Ce qui regarde les moeurs et les coutumes des peuples, dit Rollin, en fait connaître le génie et le caractère ; c'est ce qu'on peut appeler l'âme de l'histoire. » Ce sentiment n'a pas été généralement adopté par les historiens ; plusieurs ont négligé de peindre les moeurs, et se sont plus particulièrement attachés aux événements politiques. Je ne dirai cependant pas qu'ils ont écrit des histoires sans âme ; mais, en les privant de ce qui pouvait en accroître l'agrément et l'instruction, ils les ont appauvries, et ont diminué les fruits qu'elles devaient produire.
Une histoire où les moeurs, les institutions, les habitudes, les opinions des peuples ne se trouvent point décrites, devient monotone, fatigue à la longue, et repousse le lecteur. C'est toujours la même scène, où toujours les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes vertus, les mêmes ressorts sont enjeu. On y voit constamment figurer au premier rang l'ambition, l'avidité du pouvoir et des richesses ; la faiblesse s'associant à la ruse pour résister à la force ; les mêmes ressources employées avec plus ou moins de génie, plus ou moins de bonheur. On y trouve encore en abondance des nomenclatures arides qui échappent à la mémoire ou la surchargent ; alors, les faits se confondent, l'attention se relâche, l'esprit n’est plus intéressé, et le fil qui nous guidait dans ce labyrinthe d'événements politiques étant rompu, on ne peut plus en suivre la marche.
De ces histoires purement politiques, aucunes lumières ne jaillissent sur les temps antérieurs, sur l’origine des nations, sur celles des opinions établies, sur leurs causes, sur les progrès de l'esprit humain, et sur le développement successif des facultés intellectuelles.
L'histoire des moeurs, jointe à celle des événements politiques, en découvre souvent les causes, explique les motifs des diverses déterminations, parle à l'esprit et au, coeur, plaît et instruit à la fois. Voilà pourquoi la lecture des oeuvres de Plutarque est si attachante.
L'histoire des moeurs, des institutions, des usages, lorsqu'elle est détachée des événements politiques, présente l'espèce humaine sous un jour nouveau, ouvre un vaste champ aux réflexions, agrandit la carrière des conjectures, et prépare des découvertes dans l'océan du passé. Elle ne se rapporte plus à un seul peuple, à un seul pays ; elle ne se borne pas à des traits particuliers ; elle s'étend sur la généralité des nations de la terre ; elle embrasse tous les rapports qui les unissent, qui les divisent ; elle classe les différentes familles primitives qui, en se séparant, ont formé les différents peuples; elle indique les sources d'où chacun d'eux est découlé, ainsi que les altérations qu'a fait subir à leur caractère antique l'influence des climats, du sol, des événements et des lois.
La comparaison des usages, des cultes, des idiomes, des costumes mêmes, celle des moyens de transmettre le langage ou de l’écrire ; celle des cérémonies superstitieuses observées lors des naissances, des mariages et des morts ; des pratiques propres à détourner les accidents fâcheux, les calamités, les maladies, à amener l'abondance et la prospérité, à implorer la divinité et à se la rendre favorable ; ces comparaisons, dis-je, peuvent procurer, sur l'origine des différents peuples, des connaissances plus certaines que celles qu'on peut retirer de la plupart de nos traditions historiques.
Mais un obstacle peut arrêter la plume de l'historien des moeurs ; et cet obstacle résulte de la grande différence que la distance des temps et celle des lieux ont établie entre les opinions, les bienséances et la langue des siècles passés, des pays étrangers, et celles du siècle présent et du pays pour lequel on écrit. Est-il permis de dire aujourd'hui, et parmi nous, sans craindre de blesser les convenances, ce qu'il était permis de dire et de faire autrefois, et ce qui se fait encore maintenant chez certaines nations éloignées de nous ? Faut-il franchir brusquement cet obstacle en bravant les bienséances, ou bien faut-il renoncer à l'histoire des moeurs, aux leçons et aux lumières qui en résultent ?
Il m'importe de fixer les idées sur ces questions indécises.
Ces deux partis sont extrêmes; mais il est un terme moyen où je dois m'arrêter. Il faut tout dire, parce que, pour faire connaître une matière à fond, il ne faut rien cacher ; mais il faut tout dire convenablement à nos moeurs mais, en disant tout, ne point heurter les formes reçues car la délicatesse extrême de notre langue, notre hypocrisie, ou, si l'on veut, nos bienséances, exigent impérieusement que ces formes soient respectées. J'y soumettrai donc mes expressions; elles seront ici comme un voile léger qui, satisfaisant à la décence, couvre des nudités sans en dérober les formes.
C’est à ce terme moyen que je m'arrête. Je décrirai des institutions, des pratiques, des divinités, indécentes pour nos moeurs ; mais je les décrirai décemment.
L'histoire n'existerait pas, ou ne présenterait qu'un corps desséché, qu'un triste squelette, si l'on en bannissait les faits qui choquent la raison, la justice, qui blessent la décence, qui révoltent l'humanité. Aucune leçon n'en ressortirait, si la corruption, les erreurs et les crimes qui ont si longtemps souillé l'espèce humaine, y étaient passés sous silence. Comment pouvoir juger du mérite de telles institutions religieuses ou civiles, si l'on laisse ignorer leurs résultats funestes ou heureux sur la conduite des hommes ? Comment apprécier la valeur des causes, si leurs effets restent inconnus ?
Pour retracer des crimes, l'historien n'est point criminel ; pour retracer des indécences, l'historien n'est point indécent. L'historien, pénétré de ses devoirs, les lecteurs, amis de la vérité, ne connaissent d'indécent, dans une histoire, que la grossièreté de l'expression et le mensonge.
Il faut avouer qu'à certains égards, notre raison a fait peu de progrès, et que nos moeurs se ressentent encore de notre barbarie originelle. Les mots bourreaux, assassins, etc., n'ont pour nous rien d'indécent. Notre délicatesse n'est point blessée, lorsque nous nommons un poignard, une épée, un stylet, du poison, etc. Nous prononçons sans honte les instruments qui donnent la mort, et nous rougissons de nommer ceux qui donnent la vie[4].
Cette inconséquence dans nos moeurs ne doit pas empêcher l'écrivain de s'y soumettre. Il doit, en peignant les erreurs et les vices, les improuver, et faire partager à son lecteur l'horreur qu'ils lui inspirent ; il doit, afin que l'expression ne soit pas jugée aussi criminelle que l'action exprimée, la présenter sous des formes et des couleurs qui ne blessent point les yeux faibles de ceux à qui le tableau en est offert. Si la raison condamne notre délicatesse extrême, la raison veut aussi que cette délicatesse, lorsqu'elle existe, soit respectée.
Tels sont les principes qui m'ont dirigé dans la composition de cet ouvrage ; et, pour concilier la vérité des faits avec la délicatesse de notre langue, j'ai eu soin de ne jamais les perdre de vue.
Cependant, il est possible que des personnes, dont la pudeur exquise et facilement sensible, se regimbant au moindre mot, comme une plaie enflammée s’irrite au moindre attouchement, ou bien que celles qui, du temps de Molière, auraient été nommées collets montés, précieuses ridicules, sans avoir égard à la décence soutenue de mes expressions, s’attachant uniquement à la matière de cet ouvrage, lui appliquent cette maxime d'Isocrate : ce qui est malhonnête à faire est malhonnête à dire.
Cette maxime n'est point applicable ici; elle est en outre fausse dans le plus grand nombre des cas.
Elle n'est point applicable, parce que les institutions, les cérémonies, les idoles dont je parle dans mon ouvrage, étaient et sont encore des choses très honnêtes, puisqu'elles étaient et qu'elles sont des choses sacrées et religieuses, des objets de la vénération de plusieurs peuples, depuis une longue suite de siècles.
Elle est fausse, parce qu'en la suivant, on ferait plus de mal qu'on n'en empêcherait. Il faudrait brûler toutes les histoires et tous les ouvrages de morale qui présentent des tableaux de la dépravation des moeurs ; tous les livres sur la jurisprudence criminelle, et une infinité d'autres ; parce que ces ouvrages contiennent souvent le récit d'actions fort malhonnêtes. Si le rhéteur athénien avait dit : On ne doit jamais, sans les improuver, rapporter des actions malhonnêtes, sa maxime aurait été moins tranchante, mais elle aurait eu plus de justesse.
Ce que je vais exposer fera connaître le plan de mon ouvrage, et justifiera le motif qui me l'a fait entreprendre.
Tout ce qui peut agrandir le champ des connaissances humaines, tout ce qui tend à augmenter le faisceau de nos lumières, à les diriger vers les ténèbres des temps primitifs, est incontestablement utile ; et les efforts de ceux qui, par de longues méditations et de pénibles recherches, se dévouent à de telles entreprises, ne peuvent être que louables. Leurs résultats, ne seraient-ils que des erreurs, doivent encore mériter la reconnaissance publique, parce que ce n'est qu'en s'avançant au milieu du tourbillon d'erreurs qui la cachent, qu'on parvient à découvrir la vérité; et des erreurs, bien reconnues, sont des pas de plus faits vers son sanctuaire.
Les difficultés nombreuses de la mythologie sont de nature à piquer la curiosité, à exercer l'esprit, à enflammer le courage des amateurs de l'antiquité, et de tous ceux qui voient avec inquiétude le voile qui couvre encore nos origines. J'essaie de lever un coin de ce voile, d'expliquer quelques difficultés et de mettre au jour quelques vérités inconnues.
On connaissait l'existence du Phallus, celle de Priape mais on ignorait leur origine. On savait que chez les anciens, ils étaient les emblèmes de la fécondité, parce que leur forme indiquait clairement ce motif; mais on ignorait à quelle occasion ces emblèmes furent établis, et on n'avait à cet égard d'autres notions à donner que celles que fournissent leurs fables, c'est-à-dire qu'on était réduit à prouver le certain par l'incertain, et la vérité par le mensonge.
On savait que le culte du Phallus existait chez différents peuples de la terre ; mais on n'avait pas encore observé les altérations qu'il avait subies, ni son union constante avec les divinités-soleil de chaque pays ; union qui contribue à lier ensemble les différentes parties du système qui établit l'origine de cette divinité.
On ignorait que, dans le principe, le Phallus avait été absolument isolé. On ignorait la cause de sa disproportion avec le corps humain, auquel on l'adjoignit ensuite ; on ignorait que son adjonction à différents corps, tels que troncs d'arbres, bornes, figures humaines, avait donné naissance à plusieurs divinités ; aux Hermès, à Phallus, à Priape, à Pan, aux Faunes, aux Satyres. On se doutait de l'affinité de ces diverses divinités ; mais on n'avait pas encore aperçu le lien qui les unissait, ni ce qu'ils avaient de, commun dans leur origine.
On ne savait pas non plus ou l'on ne savait que vaguement, que le culte du Phallus se fût conservé en Europe jusqu'à nos jours.
On n'avait jamais comparé ce culte avec celui des autres divinités génératrices, ni montré l'identité de leurs motifs ; on ne l'avait point comparé avec des institutions, des moeurs qui y ont un grand rapport ; comparaison qui démontre une uniformité d'intentions chez les anciens, et donne l'explication de plusieurs pratiques qui, présentées isolées, restaient inexplicables.
Mon ouvrage a pour objet d’éclairer ces points ignorés, de dissiper ces doutes, de fixer ces incertitudes.
Je prouve, d'une manière incontestable, l'origine du Phallus. Je suis son culte dans ses ramifications, ses progrès, ses altérations, ses abus, durant plusieurs siècles, et chez diverses nations de la terre où il a été établi. Je le trouve presque partout où le soleil a été adoré, où la religion astronomique a été en vigueur.
Ce culte a existé longtemps chez les peuples modernes de l'Europe ; ils ont conservé au Phallus sa forme, ont cru, comme les anciens, à sa vertu fécondante ; mais ils ont déguisé son nom, et lui ont appliqué des dénominations appropriées au temps et conformes à la religion dominante. J'ai recueilli avec soin les différents matériaux que l'histoire et les monuments m'ont fournis sur la continuation de ce culte. Cette partie de mon ouvrage qui n'est pas la moins intéressante, montre quelle est la force des habitudes religieuses chez les peuples, puisqu'elles peuvent se maintenir très longtemps, malgré les efforts que lui opposent les religions contraires et exclusives.
Pour rendre plus vraisemblable l'existence de ce culte indécent parmi les chrétiens, pour prouver qu'il n'était pas aussi étranger à leurs moeurs qu'on le pense, il a fallu donner le tableau des moeurs du temps où ce culte existait, y joindre celui de quelques pratiques, de quelques institutions dont l'indécence s'accorde assez bien avec celle du Phallus. On en conclura facilement qu'un peuple habitué à de telles moeurs, à de telles pratiques, à de telles institutions, pouvait bien accueillir, loin de les rejeter, le culte et la figure obscènes du dieu des jardins.
D'après cet exposé, on doit juger qu'il m'a fallu entrer dans les détails qui, par leur nature, peuvent alarmer des esprits , timides et ombrageux. Qu'ils se rassurent cependant. Ils ne trouveront dans cet ouvrage aucun tableau capable d'émouvoir les sens ; son ton scientifique repoussera d'ailleurs des lecteurs qui, par leur âge, pourraient y puiser des instructions prématurées. Je serai décent, je le répète, et je le serai plus que la plupart des autorités respectables dont je me suis appuyé; je le serai plus que ne le sont certains livres de la Bible, plus que certains Pères de l'Église, que je n'ai cités qu'en employant des circonlocutions. Je serai plus décent que ne l'étaient Arnobe, un des premiers défenseurs du christianisme, et saint Clément d'Alexandrie, que plusieurs autres écrivains ecclésiastiques ; plus décent que plusieurs prélats rédacteurs de certains Canons pénitentiaux, dont les expressions sont d'une naïveté, d'une liberté étonnantes, et que, par respect pour nos moeurs, je me suis bien gardé de traduire, mais que, pour les progrès de l'instruction, que je respecte aussi beaucoup, j'ai conservées dans leur texte original.
Mes expressions seront conformes aux convenances actuelles, et le mot le plus honnête que les médecins, les jurisconsultes et les casuistes aient imaginé pour désigner le sexe de l'homme, se trouvera ici rarement employé, et ne le sera que dans les citations auxquelles il m'a fallu recourir. S'il se trouve deux ou trois contes graveleux, quelques expressions grossières, c'est que les uns et les autres m'ont été fournis par des docteurs en théologie, par des prédicateurs ; leur citation était nécessaire à mes preuves. Devais-je sacrifier à la pusillanimité de certains lecteurs des couleurs que réclamait la vérité du tableau ?
Tout ce que peut trouver à reprendre dans mon ouvrage la pudeur la plus susceptible de s'effaroucher, ne m'appartient point, mais appartient le plus souvent à des écrivains ecclésiastiques, recommandables par leur piété et leur doctrine. Et si, sous ce rapport, mon ouvrage a quelque blâme à encourir, ce n'est pas sur moi, c'est sur eux qu'il doit tomber.[5]
Au reste, mon intention, que j'ai développée, est mon excuse.
Je sens que, sur ce point, j'en ai déjà trop dit pour les lecteurs raisonnables, et que ce serait vainement que j'en dirais davantage pour ceux qui ne le sont pas.


[1] Quelquefois les anciens allaient porter leurs vœux et leurs offrandes dans un temple, et ils ignoraient à quel dieu il était consacré. Ils n’étaient guère plus instruits sur le nom des statues qu’ils adoraient. Adressaient-ils une prière à une divinité, dans la crainte de se tromper, ils lui donnaient plusieurs noms. Ils étaient incertains sur le sexe de certains dieux. Ils appliquaient la même fable à des dieux différens, et plusieurs fables à un même dieu. Enfin, ils avaient leurs dieux certains, leurs dieux incertains, ambigus et inconnus.
[2] Origine des Cultes.
[3] Ces titres de l’ouvrage de M. Dupuis sont à-peu-près tout ce que j’y trouve de contraire à mon opinion. Je crois que le titre d’Histoire du Sabéisme lui aurait mieux convenu.
[4] Montaigne censure, à sa manière, cette disposition déraisonnable de nos moeurs ; disposition qui, depuis le siècle où il a vécu, n'a fait qu'empirer : « Chacun fuit à le voir naître, dit-il en parlant de l'homme, chacun court à le voir mourir. Pour le détruire, on cherche un champ spacieux en pleine lumière ; pour le construire, on se musse (cache) dans un creux ténébreux, et le plus contraint qu'il se peut. C'est le devoir de se cacher pour le faire, et c'est gloire, et naissent plusieurs vertus (honneurs) de le savoir défaire. L'un est injure, l'autre est faveur. » (Essais de Michel de Montaigne, liv. III.)
[5] On verra que je suis bien éloigné du sentiment d'un moine du IXè siècle, qui a écrit différents traités théologiques, et qui, pour s'affranchir des entraves de là bienséance, prétend qu'il n'y a rien de honteux dans la nature. « Ce qui est utile est honnête, dit-il, et ce qui est honnête n’est point indécent ; tout ce qui a été créé n'a rien d'indécent », et il ajoute : « Igitur et mulieris vulva non turpis, sed honesta siquidem partes omnes craturæ honestæ. » (Rastramni monachi Corbiensis liber de eo quod Christus ex Virgine natus est, chap. III. Spicilegium d'Achery, tome 1, p. 53.)

 

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