Chaque fois que j’entends parler du soi-disant
intellectualisme de Sigmund Freud, de ses méthodes unilatérales et
de sa pensée réductrice, j’en viens à me dire :
« Tout de même, vous dites cela, mais ce n’est pas exact ; ou,
si c’est vrai, ce n’est vrai qu’à moitié, car
vous négligez l’essentiel - l’homme Freud, que
j’ai connu, et avec qui les entretiens que j’ai eus à Vienne,
pendant mes années d’études, ont gardé pour moi une
très grande signification. Cet homme était plus vaste, plus riche
et, Dieu merci, plus contradictoire en lui-même que ses doctrines.
»
Quand, récemment, je parlais à quelques amis de ma
rencontre personnelle avec Freud, ils me pressèrent d’écrire
les souvenirs que j’avais de lui et me firent presque une obligation de
faire connaître à des cercles plus vastes, mes remarques qui,
jetant un jour inaccoutumé sur cette personnalité géniale
et si diversement critiquée, étaient de nature à rectifier
nombre d’opinions erronées répandues sur
elle.
J’hésitai tout d’abord. Depuis cette rencontre, en
effet, un demi-siècle à peu près s’est
écoulé. Autant que je puisse m’en souvenir, je n’avais
pris aucune note et me demandais, méfiant, si le temps n’avait pas
changé quoi que ce soit qui fût décisif à cette image
conservée si longtemps par devers moi, de sorte qu’elle ne
correspondît plus à la réalité. Mais, je
m’avisai ensuite qu’une telle image a, de toute façon,
quelque chose à dire. Et, lorsque l’on me pria, peu après,
de me faire entendre d’un cercle de médecins sur mes rencontres
avec Freud, je décidai d’accepter l’invitation, et de rendre
témoignage de cet homme extraordinaire - au risque même que
beaucoup de choses aient échappé à ma mémoire, et
que tant d’autres puissent se présenter autrement aujourd’hui
que lors de mes jeunes années.
Pendant que je
m’efforçais de me rappeler des détails sur les entretiens de
jadis, tout ce dont je me souvins m apparut extrêmement fragmentaire.
Mais, comme si souvent dans ma vie, le hasard, ce qu’on dit tel,
m’aida. Je m’étais mis, pour de tout autres motifs, à
fouiller dans une caisse de vieux papiers, lorsque je tombai sur une enveloppe
à moitié déchirée, qui portait : « Extraits de
mes lettres sur Freud ». Ces lettres, complètement oubliées,
avaient été écrites aussitôt après ces
conversations, à un ami de jeunesse et, comme cela me revenait à
présent, j’avais noté et conservé pour moi les
passages qui se rapportaient à Freud. Ces feuilles jaunies des
années 1904-1905 contiennent, quoique par fragments, des propos de Freud
textuellement prononcés. Je n’en suis donc pas réduit
à me fier seulement à des souvenirs de jeunesse appauvris et qui
déformeraient les choses, je peux m’appuyer sur
d’authentiques paroles de Freud.
Je veux essayer d’être
aussi précis que possible, je me vois donc obligé de parler aussi
de moi-même, dans la mesure où la compréhension des propos
de Freud l’exige.
Cela se passait durant mes premiers semestres
à l’Université de Vienne, au temps ou
j’écoutais, entre autres, des conférences sur la psychologie
et l’hindouisme. Au séminaire de psychologie, j’entrai en
relation plus intime avec mon professeur. À cette époque,
j’écrivais aussi mes premiers poèmes de quelque importance,
auxquels le professeur portait un bienveillant intérêt.
Circonstance fâcheuse, j’étais frappé de temps
à autres de violentes névralgies faciales, contre lesquelles les
remèdes ordinaires aux maux de tête n’apportaient rien, de
sorte que je devais parfois m’enfermer pendant des jours et des semaines
dans la chambre obscurcie, car le moindre rayon lumineux me causait des douleurs
intolérables. Le professeur, qui remarquait mes fréquentes
absences et ma mauvaise mine, s’informa de mon état et me dit alors
que, puisque aucun remède ne me soulageait, il supposait que mes
souffrances n’avaient, en fin de compte, d’autre cause que psychique
; qu’il me conseillait donc d’aller quand même trouver Freud,
et qu’il allait lui annoncer ma visite.
Je n’avais jamais
encore entendu parler de Freud ; me renseignant auprès de connaissances,
j’appris qu’il avait écrit un livre très remarquable
sur l’interprétation des rêves. La curiosité me
prenant, je me procurai cet ouvrage à la bibliothèque de
l’Université - et fus tout d’abord profondément
effrayé. Cette façon d’interpréter les rêves me
parut impie : elle détruisait l’image même du rêve (ce
qui contredisait à toute ma sensibilité d’artiste, surtout
quand je me représentais cette méthode appliquée à
des poèmes) et laissait se lever, de ses débris épars, un
nouvel ensemble de significations qui, tout à la fois, me consternait et
m’attirait secrètement. Déjà, j’étais
décidé à ne pas me soumettre à de pareils
procédés, car je ne pouvais m’imaginer qu’ils allaient
faire disparaître mes névralgies, que le professeur me faisait
savoir le soir du séminaire, qu’il s’était entretenu
avec Freud à mon sujet, et que celui-ci m’attendait pour le
prochain après-midi. « Ne craignez rien, dit-il en souriant, il ne
vous mangera pas, il veut vous aider. Pour le reste, je me suis permis de lui
donner à lire quelques-uns de vos poèmes. »
C’est
dans des sentiments très mêlés que je me rendis chez Freud
le jour suivant. Le matin même, une violente attaque de névralgie
m’avait tourmenté. Je doutais fort de l’art
thérapeutique de Freud. Pourtant, les choses tournèrent
singulièrement. Dans la lettre à mon ami de jeunesse, je
décrivis l’événement par ces mots
:
Freud vint au-devant de moi, me serra la main, me pria de
m’installer et m’examina attentivement. Je regardais ses yeux
merveilleusement bienveillants, chaleureux, ils reflétaient une
mélancolie qui donnait à penser qu’il en savait long. En
même temps, j’eus l’impression, comme si une main effleurait
rapidement mon front - et les douleurs en furent comme effacées. «
Oh, me dis-je, que voilà donc un homme-médecine comme on en
rencontre aux Indes. Il n’a nul besoin de sa méthode, il pourrait
aussi bien dire abracadabra que déjà on se sentirait le cœur
plus léger et presque bien portant. » Ça mon cher,
c’est un médecin ou je ne m’y connais pas ! Je
n’avais jamais vu pareil homme. Au même instant je conçus
pour lui une confiance sans réserve. Il demeura quelques instants
silencieux, souriant devant lui. Il dit alors amicalement :
«
Permettez-moi de faire un peu votre connaissance. J’ai ici quelques
poèmes de vous. Très beau - mais renfermé. Car vous vous
cachez derrière vos mots au lieu de vous laisser porter par eux.
Tête haute ! Vous n’avez aucune raison d’avoir peur de
vous-même... À présent racontez-moi quelque chose de vous.
Dans vos vers, c’est la mer qui survient sans cesse. Voulez-vous indiquer
par là quelque chose d’une façon symbolique, ou avez-vous
réellement eu affaire avec la mer ? Au fait, d’où
êtes-vous ? »
C’était comme si des
écluses s’étaient ouvertes en moi. Et, avant que je
m’en fusse aperçu, je lui racontai toute ma vie, je lui racontai
sans aucune retenue des choses dont sauf à toi je n’ai jamais
parlé à personne. Quel sens y aurait-il donc eu à lui
cacher quoi que ce soit ? Tout en effet lui était déjà
connu d’avance.
Il m’écouta pendant près
d’une heure sans m’interrompre et sans me regarder. Souvent il riait
doucement. Il dit enfin :
« Récapitulons
brièvement. Votre père était capitaine de navire et plus
tard professeur de navigation à l’école navale de Riga, et
vous avez passé votre jeunesse parmi des matelots et des hommes de barre.
La mer est donc pour vous quelque chose comme un symbole réel. Mais
d’où vient cette rigueur, cette raideur dans vos vues
?
- Je m’y suis astreint moi-même et me suis même
quelque peu rudoyé, répliquai-je, je craignais de me dissoudre et
de m’égarer tout à fait.
- Aha, dit-il seulement
; après un temps il continua : votre père
n’était-il donc pas sévère avec vous ?
-
Non, répondis-je, il était mon meilleur ami et nous nous
comprenions aux plus légères allusions. Seulement, je ne lui avais
jamais rien dit de mes ridicules et malheureuses histoires d’amour avec
une jeune fille et avec une dame plus âgée, ni de ce que, une fois
ou l’autre, je m’étais follement entiché d’un
matelot que j’aurais bien dévoré de baisers. Je craignais
qu’il ne le prît peut-être pas au sérieux et
qu’il allât rire de moi en cachette. Il ne m’auraît
certainement fait aucun reproche. Moi-même n’avais certes absolument
rien à me reprocher - sauf que je n’avais pas osé, et plus
tard, quand j’étais au lit... enfin, vous
comprenez...
- Bien sûr, bien sûr, grommela Freud. Et
cette affaire de matelot ne vous a pas troublé davantage ?
-
Jamais, dis-je. J’étais devenu éperdument amoureux. Et quand
on est amoureux, tout va pour le mieux, non ?
- Pour ce qui est de
vous, à coup sûr, répondit Freud qui tout à coup
éclata, de rire. Vous vous êtes alors aussi pris en mains... Ah!
pris en main, cela vient de m’échapper... et vous êtes devenu
sévère à la fin envers vous-même. C’est ce
qu’on appelle l’éducation de soi-même et tout est de
même pour le mieux pourvu qu’on ne s’y crispe pas. Et vous
n’avez pas l’air crispé... C’est bien enviable, vous
avez une bonne conscience vraiment enviable. C’est ce dont vous rendrez
grâce à votre père. Et votre
mère ?
- Oh, je m’entendais fort bien avec elle
aussi. Elle était protestante, très croyante, mais cela ne
m’a pas troublé davantage. »
De nouveau, Freud
riait, très amusé.
« Au fait, demanda-t-il
soudain, quelle était cette histoire de votre père et de
Poséidon ? Racontez-la donc encore une fois. Je
réfléchissais juste une minute quand vous en parliez et je
n’ai pas tout à fait écouté.
-
J’avais alors onze, ou douze ans. Un jour mon père entra dans ma
chambre et, venant vers moi, posa sur la table la Mythologie de Moritz. Sans
doute s’étonnait-il que, comme ma mère m’avait
poussé à le faire, je lisais beaucoup la Bible à ce moment.
« Lis aussi un peu là-dedans, mon garçon, dit-il en montrant
le Moritz, il y a là des histoires qui ressemblent à celles de la
Bible. Elles sont peut-être encore plus belles. Tu sais, nous qui sommes
de la mer, nous croyons à autre chose. Poséidon entre autres...
» Jamais plus il ne m’a parlé de ce livre qu’il
m’avait si discrètement recommandé, mais il est devenu
décisif pour toute ma vie et ma pensée.
-
Poséidon entre autres... Merveilleux, merveilleux, fit Freud. Oui, la
mer... Eh bien mon bon ami Goetz, je ne vous analyserai pas, vos complexes
feront votre salut. Mais pour ce qui est de vos névralgies, je vais vous
prescrire une ordonnance qui vous fera du bien. »
Il
s’assit à son bureau et écrivit. Entre-temps, il demanda
comme incidemment - « On m’a dit que vous n’avez pratiquement
pas d’argent et que vous vivez très à l’étroit.
C’est vrai ? »
Je lui expliquai que son modeste
traitement de professeur ne permettait pas à mon père de payer mes
études, puisque j’avais quatre autres jeunes frères et
sœurs ; que j’avais donc dû voler de mes propres ailes et
vivais en donnant des leçons et en écrivant quelques, articles
à l’occasion.
- Oui, dit-il, la rigueur envers
soi-même a aussi quelque chose de bon. Vous devriez seulement veiller
à ne pas dépasser la mesure. Quand donc avez-vous mangé
votre dernier beefsteack ?
- Il y a quatre semaines, je
crois.
C’est à peu près ce que je pensais,
dit-il en se levant. Voilà donc votre prescription. » Il ajouta
quelques conseils diététiques et devint tout à coup presque
embarrassé. « Veuillez ne pas le prendre en mauvaise part, je
suis un médecin arrivé et vous êtes encore jeune
étudiant. Veuillez donc accepter cette enveloppe et permettez-moi pour
une fois de jouer aujourd’hui le rôle de votre père. De
petits honoraires pour la joie que vos vers, et l’histoire de votre
jeunesse m’ont apportés. Au revoir, faites-moi savoir quand vous
reviendrez. Mon temps est très occupé il est vrai, mais je
trouverai bien à vous consacrer une petite demi-heure ou une heure, A
bientôt ! »
Ainsi prit-il congé de moi. Et
imagine-toi - quand dans ma chambre j’ouvris l’enveloppe, j’y
trouvai deux cents couronnes. J’étais tellement bouleversé
que je me suis mis à pleurer tout haut.
Telle est la
lettre que j’écrivis à mon ami sur la première
rencontre que j’eus avec Freud. Quatre semaines plus tard environ,
j’étais à nouveau reçu par lui. Et encore, je
rapportai cette visite à mon ami. Je lui
écrivais :
Le remède que m’a
prescrit Freud m’a fait un effet tel que deux semaines après, mes
névralgies avaient déjà disparu. Je tenais à lui en
faire part et désirais de toute manière le revoir. Il me donna
rendez-vous chez lui à neuf heures du soir. Après qu’il se
fut informé de mon état, il m’interrogea sur mes
études; je lui parlai d’enthousiasme des cours de Leopold von
Schroster, qui parlait justement de la Bhagavad-Gita. Tandis que je discourais,
Freud vivement se leva et fit dans la pièce quelques allées et
venues.
« Prudence, jeune homme, prudence !
s’exclama-t-il lorsque j’eus fini. Vous avez raison
d’être enthousiaste et la bouche parle de l’abondance du
cœur. Ce cœur gardera toujours ses droits, mais conservez cette
tête froide que Dieu merci vous avez encore ! Ne vous laissez pas
surprendre ! Un esprit clair et prompt comme l’éclair est
l’un des dons les plus précieux. Le poète de la Bhagavad-
Gita serait le premier à affirmer la même chose. Voir, toujours
voir, garder les yeux toujours ouverts, se faire conscient de tout, ne reculer
devant rien, toujours être ambitieux - cependant, ne pas s’aveugler,
ne pas se laisser engloutir. L’émotion ne doit pas vous
étourdir. « La tête en avant vers l’abîme, les
pieds en haut » - ce mot de Dostoïevski est fort joli, mais
l’inspiration européenne qui s’y exalte est un malentendu
déplorable. La Bhagavad-Gita est un poème grandiose, très
profond, et c’est un abîme terrifiant. « Et sous mes pas
l’abîme ouvrait encore des ténèbres purpurines »,
dit le Plongeur de Schiller, qui ne revient plus de sa deuxième aventure.
Car si vous vous enfoncez dans le monde de la Bhagavad-Gita sans le secours
d’un esprit très pénétrant, là où rien
ne paraît être ferme et où tout se dissout l’un dans
l’autre, vous vous trouverez soudain devant le néant. Savez-vous ce
que cela veut dire, être devant le néant ? Savez-vous ce que cela
veut dire ? Et pourtant ce néant n’est qu’une méprise
européenne : le Nirvana indien n’est pas le néant mais
l’au-delà de tous les contraires. Ce n’est nullement un
divertissement voluptueux comme on l’admet si volontiers en Europe, mais
une vue dernière, surhumaine, une vue qu’on imagine à peine,
glacée où tout est résumé. Or quand on ne le
comprend pas, c’est le délire. Ah, ces rêveurs
européens ! que savent-ils de la profondeur orientale ? Ils divaguent
(delirieren), ils ne savent rien. Et ils s’étonnent alors, quand
ils perdent la tête et qu’ils en deviennent fous -
littéralement fous, in-sen-sis ! »
Il se tut et vint se
rasseoir.
- Pardonnez-moi, commençai-je après un
moment, mais j’ai une question qui me reste sur le cœur. Me
permettez-vous ?
- Questionnez donc, questionnez,
répliqua-t-il. Rien n’est si raisonnable que de questionner
toujours à nouveau. Vous vous occupez aujourd’hui des Hindous.
Ceux-ci déguisaient souvent leurs réponses mêmes sous les
apparences d’une question. Eux savaient pourquoi. »
Je
dus d’abord me rassembler et posai alors la question :
«
Comment faites-vous quand vous analysez un poème ? Ne le
décomposez-vous pas de même en ses éléments
jusqu’à ce qu’en vérité il n’en reste
justement plus rien et n’est-ce pas à la frange du néant que
vous vous conduisez ? Pardonnez-moi la témérité de ma
question, mais elle me tourmente.
- Quelle
témérité ? répondit-il. C’est même cette
question que je n’ai cessé de me poser. C’est en poète
qui se sent menacé dans son existence que vous me posez cette question.
Au contraire, j’aurais été très étonné
si cette question ne vous était pas venue. Quand à moi je ne suis
pas poète, je suis un psychologue. Lorsque je goûte un poème
comme poème, je ne l’analyse absolument pas, mais je le laisse agir
sur moi et me cultive tout simplement à sa lecture. C’est là
le rôle de l’art dans le monde, de nous édifier lorsque nous
courons le danger de nous disperser. Mais lorsque j’aborde un poème
en psychologue, il n’y a plus alors pour moi aucun poème pour le
moment, mais un texte quelque peu hiéroglyphique et énigmatique
psychologiquement, que j’ai à déchiffrer et que par
conséquent je dois désarticuler. Le sens psychologique auquel
j’arrive alors, quand j’ai de la chance, n’a assurément
rien à faire avec l’œuvre d’art que j’ai devant
moi. Je ne m’en sers seulement que comme d’un moyen souvent
inappréciable de connaissance scientifique. Vous, artiste, vous vous en
sentez naturellement mortifié et mal compris. Oh, je comprends cela fort
bien. Mais aussi, je suis entre autres (vous voudrez bien m’en excuser) un
homme de science qui, pour chasser et se délivrer d’un
problème, comme un chasseur de son gibier, stimule et rend heureux. Et
d’ailleurs ce n’est pas là non plus pour moi la chose
essentielle - pour l’essentiel je suis médecin et souhaiterais
aider aussi bien que je le peux ces gens si nombreux qui intérieurement
vivent aujourd’hui dans un enfer. Ce n’est pas dans un quelconque
au-delà que la plupart des gens vivent dans un enfer, mais ici
même, sur terre. C’est ce que Schopenhauer a très justement
vu. Mes connaissances, mes théories et mes méthodes ont pour but
de les faire prendre conscience de cet enfer, afin qu’ils puissent
s’en délivrer. C’est seulement quand les hommes ont appris
à respirer librement qu’ils apprendront peut-être à
nouveau ce que l’art peut être. Aujourd’hui, ils en
mésusent comme d’un narcotique, pour se défaire au moins
pour quelques heures de leurs tourments. L’art est pour eux une sorte
d’eau-de-vie.
- Mais alors, vous n’êtes pas
athée ! m’écriai-je.
- Pas si vite, pas si vite
! prévint-il. Je ne puis souffrir les grands mots, ils sont
aujourd’hui presque bourrés de mensonges et d’ordures, ils
doivent d’abord être purgés avant que l’on puisse
encore s’en servir. C’est pourquoi vous, poètes, vous
êtes là. Mais la plupart d’entre vous ne veulent rien en
savoir et entrent dans la danse infernale. Je ne puis plus souvent entendre le
mot Dieu et je ne m’en sers qu’à contrecœur. Sans doute
en est-il autrement pour vous, mais l’âge me rend davantage plus
méfiant. Je ne veux d’aucune façon vous orienter, vous
êtes très jeune - et le diable sait où cela vous mène
encore. C’est là aussi pourquoi je ne vais pas vous analyser, vous
devez tout seul trouver votre voie. Pour ma part, je demeure ce que l’on
nomme un vieil et honnête athée et m’efforce d’aider
les hommes grâce à leur propre discernement. C’est là
ma bonne conscience. Vous, tâchez de le faire à votre
façon... Aussi vous ai-je parlé sans me préoccuper du tout
de science et cela m’a fait du bien de jouer un peu avec les idées
et de n’être pas sans cesse sévère envers
moi-même. Votre sérieux à vous est tout à fait
ailleurs et votre bonne conscience aussi est d’un autre genre. Gardez
votre hardiesse, cela seul importe. Et ne vous faites jamais analyser.
Écrivez de bons vers si cela vous est donné, mais ne vous
renfermez pas, et ne vous cachez pas, on est toujours nu quand on se trouve
devant Dieu : c’est la seule prière qui nous soit encore
laissée. »
Je rentrai confus, tout ébranlé
à la maison et de la nuit ne pus dormir. C’est pourquoi je
t’ai écrit cette lettre, et j’espère que tu pourras te
faire une idée de ce grand médecin des âmes et que tu te
représenteras ce qui me tourmente en ce moment.
Telles
sont mes anciennes lettres. Quelques mois plus tard, j’allai
m’établir à Munich afin de poursuivre mes études
à l’Université de cette ville. Je fis à Freud une
visite d’adieux. C’était la dernière fois que je le
voyais. Je n’ai rien fait savoir à mon ami sur cette visite, ou si,
néanmoins, j’avais dû le faire, je n’ai gardé
aucun extrait de ma lettre, de sorte que je n’ai plus d’autre
témoignage verbal à communiquer.
Je me souviens seulement que
Freud, qui avait lu dans un journal quelques petits articles de moi, avait
trouvé à y redire. Il m’engagea à ne pas confondre
poésie et, discussion d’idées : que dans ces articles, le
cœur m’était passé dans l’esprit et
l’esprit dans le coeur ; et aussi, que je m’étais
laissé, visiblement influencer par le cours de ses idées à
lui - et que cela ne me convenait pas. Oui, il était bon que,
provisoirement, nous ne nous revoyons pas, que nous ne nous parlions pas ;
qu’aussi bien je ne lui écrive pas, car il ne pourrait que me
troubler. Qu’une rencontre véritable comme la nôtre demeurait
par-delà toute séparation. Que je n’étais nullement
un théoricien et qu’il me conseillait de ne me lancer dans des
discussions théoriques que si vraiment la langue me brûlait ;
qu’il formait le vœu que je demeure à ma tâche et que
j’écrive des poèmes et des récits : nous resterions
par là liés l’un à l’autre mieux que si nous
devions nous rencontrer sur le terrain de discussions abstraites.
Je ne
sais plus ce que je lui ai répondu. Lorsqu’au moment de nous
séparer il me tendit la main, il me regarda dans les yeux et je vis, une
fois encore, la bonté si affectueuse et mélancolique de son
regard. De ma vie je n’ai oublié ce regard.