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Karinne Gueniche[1]

Père étranger en mère d'accueil

L'histoire de Samuel


« Je lui dis que dans mon enfance le malheur de ma mère a occupé le lieu de mes rêves »
Duras, M. (1984). L'amant, Paris, Les Editions de Minuit, (p 58).



Pour commencer..

La souffrance psychique constitue par excellence l'objet de recherche et d'étude du spécialiste de la psyché humaine. Plus que d'être seulement à son écoute, le psychanalyste tente d'en appréhender ses formes, ses modes d'expression et au-delà d'en comprendre le(s) sens.
« En souffrance » est une formule a double acception ; elle renvoie autant à la douleur affective qu'à l'idée d'être en attente. Tout se passe comme si la douleur morale ne pouvait être que l'expression de l'attente de quelqu'un ou quelque chose jamais (déjà ?) venu ou advenu ; n'est-ce pas Beckett (1957) qui, dans « En attendant Godot[2] », nous le signifie avec intensité ?
La souffrance psychique apparaît donc comme le propre de la condition de l'Homme : attendre l'objet à jamais perdu.

L'agressivité infantile, pour quoi dire ?

Il est des situations de souffrance psychique indicible où l'agressivité vient en lieu et place de son expression. A défaut de pouvoir symboliser et signifier la haine de l'autre et de soi, l'agressivité constitue le seul moyen de lutte possible pour la survie : l'histoire de Samuel, petit garçon de deux ans et demi, en est une illustration.
Si l'agressivité infantile est un « processus normal » de régulation des tensions psychiques, elle peut également traduire des désordres affectivo-émotionnels de l'enfant avec son entourage proche. L'histoire de Samuel, exposée dans la première partie de ce travail, m'est apparue exemplaire en ce qu'elle révèle la façon dont un enfant peut être porteur et/ou révélateur de l'agressivité environnementale et au-delà de la souffrance familiale.
Au départ, l'agressivité de cet enfant, dont la dimension subjective et relationnelle ne peut être niée, est doublée d'une certaine forme d'instabilité lesquelles entravent son développement tout comme elles attaquent les liens qui l'unissent aux autres.
Si l'agressivité de Samuel se fait le témoin de la désintrication pulsionnelle, elle traduit les failles dans son activité psychique de liaison et de représentation. Au-delà, elle m'apparaît porteuse d'un double sens ; la deuxième partie de mon travail en rend compte. En effet, son agressivité me semble autant le lieu de la langue du père dont la violence lui est étrangère qu'un mode de défense contre la dépression, face notamment à la douleur maternelle. Eu égard à l'organisation du développement psychoaffectif, la croissance et la maturation psychique de Samuel, la dernière partie expose les étapes de son processus thérapeutique telles qu'elles me sont apparues dans l'après-coup du travail psychique engagé avec lui pendant trois années.

L'intersubjectivité ou les effets de la rencontre

Samuel est le dernier d'une fratrie de cinq enfants ; l'âge des aînés, au moment où je le rencontre pour la première fois, varie de 14 à 20 ans. C'est dans un contexte de très grande et déjà ancienne violence paternelle que Samuel a été conçu ; sa mère aurait été victime d'un viol de son mari. Traumatisée par les agirs de celui-ci et figée par l'angoisse et la honte, Madame S. découvre avec stupeur son état de gestante après sept mois de grossesse (!) alors que l'avortement n'est plus possible ; Samuel naît non désiré. En grand désarroi, sa mère est empreinte d'une vive ambivalence ; elle nourrit à l'égard de son fils des désirs de mort et verbalise en son absence qu'elle ne le désirait pas.
Né en Afrique du Nord, lieu d'origine de ses parents, Samuel quitte brutalement son pays natal et son père à l'âge d'un an alors que sa mère décide de se séparer de son mari « pour sauver sa peau et celle de ses enfants ». Arrivée en France, elle entame une longue procédure de divorce ; Monsieur S. revendique son droit de visite et d'hébergement de Samuel et fait traîner le dénouement de la séparation légale. Il obtient un droit de visite médiatisé mais ne se présente pas au lieu de médiation ; Samuel ne reçoit plus jamais de nouvelles de son père.
Lorsque je le rencontre pour la première fois, Samuel est âgé de deux ans et demi. Les troubles tant psychopathologiques que somatiques qui motivent la consultation sont déjà envahissants. Samuel est un enfant dont les colères et les hurlements dissimulent mal une angoisse très vive et une détresse indicible. Son fonctionnement psychique pré-psychotique laisse présager une évolution plutôt sombre et certains médecins ont déjà avancé l'hypothèse d'une institutionnalisation.
Emue par l'histoire de cet enfant et la lourdeur de son pronostic, je décide de m'engager avec lui dans une psychothérapie. Ce n'est que dans un second temps que ma motivation par rapport à ce projet thérapeutique et ma conviction qu'il pouvait suivre une évolution psychoaffective plus harmonieuse s'est vue autrement expliquée. Samuel et moi avons les mêmes origines culturelles et ma double identification à cet enfant et sa mère a probablement influencé et potentialisé les effets de notre rencontre ; celle-ci ayant été signifiante à bien des égards. Ainsi, parler ensemble en français a fait revivre la langue de ses origines et permis une levée de certaines de ses inhibitions ; en outre, accéder au « même » et à « l'autre » à la fois par le biais de notre rencontre a pu faciliter l'accès à son altérité.

De père inconnu et de mère d'accueil
La violence du père et son étrangeté
L'étrangeté du père : sa violence
L'histoire de Monsieur S. est laconique tant est peu parlé ce père dans la famille. Ce quasi mutisme qui témoigne d'un secret à l'endroit de l'image paternelle relève également d'un non-dit proche de la crypte où Monsieur S. semble mort (tué ?) dans le fantasme familial.
Si Samuel l'a connu durant sa première année de vie, Madame S. a tout fait, une fois l'immigration en France, pour que son ex-mari resté au pays ne prenne jamais contact avec ses enfants ; l'événement migratoire a fait « trou » dans l'histoire familiale.
Ce père, décrit comme particulièrement violent et irascible avec sa femme et son fils cadet notamment, m'est apparu comme une figure de bourreau, un danger pour Samuel selon sa mère. Alors qu'il fait régner la terreur au domicile lorsque toute la famille vit au Maghreb, Monsieur S. suscite encore de l'inquiétude et de la peur. C'est au décours d'un viol de son mari que Madame S. tombe enceinte de Samuel ; le secret sur ses origines risque dès lors de le faire entrer dans la psychose.

Le père étranger : le secret sur ses origines

Eu égard au peu d'informations dont dispose Samuel sur son père, celui-ci le magnifie. Il parle de « papa », de « mon père » comme d'un homme resté vivre dans son pays natal sans pouvoir en dire davantage comme si un interdit de penser (sur) son père lui était imposé.
Figure paternelle idéalisée, il n'en reste pas moins que Samuel inspire la même crainte à sa mère que son père ne le faisait lorsque, âgé de deux ans, il la menace avec un couteau ou hurle pour obtenir satisfaction !
Néanmoins, si Madame S. subit depuis des années la brutalité de son mari, la naissance de Samuel est porteuse d'un mouvement libérateur. Madame S. décide enfin de quitter son domicile puis son pays pour fuir la barbarie de ce mari monstrueux dont elle craint de nouvelles représailles sur son dernier né. D'ailleurs, actualisant le fantasme d'un « père-monstre », Samuel me témoigne de sa « peur » de ces créatures inhumaines ; la violence paranoïaque du père reste innommable, et étrangère à sa famille.

Le père à l'étranger

Monsieur S. resté vivre dans son pays ne donne plus jamais de nouvelles à ses enfants. Fils d'une migrante et d'un père étranger à l'étranger, Samuel ne peut pendant très longtemps se représenter même l'existence de ce père interdit. Si le français est parlé à la maison, la langue d'origine porte la trace du passé familial et véhicule avec elle le souvenir de ce père inconnu.
La fin de sa psychothérapie lui permet néanmoins d'aimer, sans trop de crainte, ce père étranger. Ce droit à exprimer son amour pour lui advient probablement grâce au jeu transféro-contre-transférentiel par lequel Samuel m'investit pour un temps comme une représentation maternelle ; celle-ci l'autorise à aimer ce père dont il est issu et par là-même à se reconnaître comme le fils de sa lignée. Ainsi, alors qu'il réalise un dessin très coloré qui figure un paysage maritime ensoleillé, il me lance non sans jubilation « ça, c'est comme le soleil de la Tunisie. Et moi, qu'est-ce que je l'aime ! ».

Samuel ou le soleil noir de sa mère

La dépression de Madame S.
Madame S. se présente comme une femme courageuse, digne et aux ressources psychiques indéniables. Eu égard à sa culture d'Afrique du Nord, elle s'investit dans l'éducation de ses enfants et endure la folie de son mari, soumise à l'autorité masculine. Fruit de la violence conjugale, étranger à son désir et à elle-même, Madame S. ne se rend pas compte de la présence de Samuel en elle.
Consciente des dangers qu'elle fait encourir à sa petite famille, elle décide dès le premier anniversaire de son fils de quitter sa terre natale et son mari dans une fuite en avant ; elle se sauve avant d'être rattrapée par lui : « j'ai tout quitté et je lui ai tout laissé... je ne voulais rien, si ce n'est partir », me dit-elle. Elle trouve un logement parisien très exigu pour elle et ses cinq enfants et tente de s'organiser une vie loin de ce passé indicible.
En dépit de son ambivalence initiale, Madame S. déborde d'amour et de chaleur pour Samuel (objet contra-phobique, objet anti-dépresseur ? ) ; son investissement dans la prise en charge de son fils et sa présence hebdomadaire à ses séances pendant près de trois ans en témoignent.
Ainsi, Samuel est autant la raison de vivre de sa mère (« son soleil ») qu'il ne participe à son malheur. Dépressive, submergée par sa situation actuelle en France et angoissée pour Samuel et son fils cadet « qui fait des bêtises » , elle tente de cicatriser d'une période ô combien terrible.

Madame S., mère de famille

Les premiers échanges me permettent d'être éclairée sur la dynamique familiale et les membres qui entourent Samuel ; j'apprends ainsi qu'il a deux frères aînées et deux sœurs. L'aîné de la famille est sérieux et travailleur et ne vit pas dans le foyer ; Samuel ne m'en parle pas ou peu. Brillant dans ses études, ce fils aîné soutient à distance le narcissisme défaillant de sa mère.
Le deuxième frère de Samuel préoccupe Madame S. ; Ali, dont les tendances délinquantes et toxicomanes sont manifestes, se montre désinvolte par rapport à la loi. Il établit la sienne propre au sein de sa famille et apeure sa mère et sa benjamine. Ses comportements transgressifs, ses « mauvaises fréquentations » et son désintérêt de l'école inquiètent Madame S. au point de la conduire parfois à contacter la police pour le calmer. Ali a été l'enfant le plus martyrisé par son père ; médusée et terrorisée, Madame S. assistait à des scènes pendant lesquelles son mari déversait sa haine avec mépris sur son cadet. Pendant ses séances, Samuel me parle souvent d'Ali et exprime ses angoisses quant à ce frère perturbateur ; ses inquiétudes portent davantage sur le fait qu'Ali préoccupe et rend triste sa mère. Samuel en vient même à m'exprimer son désir qu'Ali « vienne me voir pour me parler pour qu'il aille mieux » envisageant ainsi de lui « laisser sa place ».
Louisa, la sœur aînée, apparaît comme une sœur bienveillante pour Samuel ; elle s'en occupe  beaucoup en dépit de ses études universitaires. Tout se passe comme si elle servait de « mère-auxiliaire » à Samuel et de relais psychique à sa mère dans des situations où celle-ci se révèle psychiquement débordée. Elle s'occupe de la gestion de la maison (papiers administratifs, démarches diverses, etc.) et donne de son temps à Samuel pour lui permettre d'avoir « une vie d'enfant à peu près comme les autres ». Si Louisa a également souffert de son père, elle en parle peu ; elle garde des souvenirs, source d'une vive douleur qu'elle peut néanmoins élaborer. Son désir de justice et d'équité s'exprime dans son souhait de s'engager dans des études de Droit ... projet qu'elle ne peut porter à terme : son mariage très jeune (arrangé ? d'amour ?) vient fermer toutes perspectives professionnelles.
Quant à Nadia, jeune adolescente de 14 ans, elle m'est décrite comme « mal dans sa peau », renfermée et angoissée ; elle ne se remet pas de la souffrance infligée par son père. Préoccupée, par sa fille, Madame S. m'exprime bientôt son souhait que je la rencontre en entretien ; Nadia se refuse à toute forme de prise en charge.
Dans sa famille, Samuel tente de prendre sa place et des points d'ancrage suffisamment structurants. La promiscuité favorise l'émergence de mouvements d'agressivité voire de violence au sein du foyer ; les conflits ne trouvent pas d'espace pour être parlés dans la distanciation nécessaire.
Enfin, Madame S. fait souvent référence à son frère aîné : l'oncle de Samuel. Ce dernier a une place importante dans la réalité psychique de Samuel... place d'autorité crainte et enviée. En dépit de ses difficultés familiales et conjugales, cet oncle s'investit beaucoup dans l'éducation de son neveu et incarne à ses yeux une figure paternelle, support identificatoire et porteur de l'interdit. A la faveur des relations tissées avec cet oncle, très proche de sa mère, et du travail psychique engagé, Samuel est entré dans la problématique oedipienne.

La souffrance de Samuel : un enfant en quête de ses origines

Le premier temps : mettre en acte les fantasmes maternels
Samuel m'est adressé par son pédiatre endocrinologue dans un contexte de troubles du comportement importants assortis d'asthme et d'une surcharge pondérale notable pour son âge. Le bilan de son surpoids n'est pas d'origine organique. Samuel mange trop (beaucoup trop) et sa mère, en dépit de son petit âge, ne parvient pas à contrôler ses ingestions de nourriture.
En dehors de son hyperphagie, ce petit garçon présente des troubles majeurs du comportement de nature agressive, colmatant mal une vive souffrance dépressive. Aussi bien sa mère que ses sœurs assistent médusées aux comportement de rage et de colère et crises clastiques de Samuel qui se met à crier et à les taper devant toute contrainte, frustration ou retard dans la satisfaction de ses demandes, notamment alimentaires. Les adultes, incapables de poser des limites, deviennent vite les « victimes-martyrs » d'un enfant, vécu comme un bourreau et dont la terreur suscitée chez autrui, mais aussi la sienne de lui-même, ne fait qu'intensifier ses propres fantasmes archaïques d'agression et de destruction d'une imago maternelle meurtrière ; ces fantasmes appartiennent au domaine prégénital dans lequel Samuel et sa mère sont confondus et indistincts.
Par ailleurs, s'il incarne l'image d'un père décrit à demi-mots par la famille comme « violent », Samuel met en acte le secret sur ses origines maintenu par sa mère, laquelle divorce de son mari après la naissance de son fils.
D'emblée très attachant, Samuel se présente comme un enfant en retrait et plutôt sur la défensive, triste et « collé à sa mère » au point qu'aucune séparation n'est envisageable ; son éloignement génère chez lui une intense souffrance morale peu contenue sous la forme de hurlements de détresse d'abord puis de conduites agressives à l'égard de sa mère ou de moi-même ; le lien à sa mère constitue un antécédent à sa douleur.
Madame S. se montre dépassée par sa situation sociale et familiale et par la « violence » de son fils qui réactive son ambivalence à son égard ; elle me signifie néanmoins son désir d'être soutenue et d'aider Samuel ; très mobilisée, elle devient d'ailleurs une « alliée » indéfectible dans la thérapie.
Au départ, pour aider Samuel à accéder à un espace psychique propre, le dispositif thérapeutique se voit défini par les consultations conjointes mère-enfant. Incapable de se « décoller » de sa mère, Samuel lui impose de rester dans le bureau à discuter avec moi pendant qu'il découvre le bureau et les jeux mis à sa disposition ou de se taire s'il ne supporte plus ses paroles.
Cette première phase de la prise en charge permet qu'un lien de confiance s'établisse entre Samuel, Madame S. et moi. Ses mouvements de révolte ou de haine à l'égard de sa mère sont fréquents au point que parfois il m'apparaît comme possédé par une folie meurtrie et meurtrière : il lui tire les cheveux, lui crache au visage, la pince très fort, tente de lui rentrer des couteaux ou des fourchettes dans son ventre, etc. Verbalisant sa souffrance, Madame S. m'explique l'histoire de la conception non désirée de son fils ; en privé, elle se souvient d'ailleurs de son souhait de s'en débarrasser lorsqu'à sept mois et demi de grossesse elle s'aperçoit de sa grossesse. Ainsi, il m'a semblé que Samuel actualisait à travers sa violence à l'endroit de sa mère les désirs d'avortement et de mort de celle-ci.
En dehors de sa séance hebdomadaire de psychothérapie avec moi, Samuel fait l'objet d'une triangulation thérapeutique. Il rencontre régulièrement un psychiatre avec qui je travaille dans le cadre de l'activité de liaison du service de pédopsychiatrie de l'hôpital Necker-Enfants Malades ; ce lien lui permet d'accéder à un espace tiers de soin avec un homme thérapeute. Si ce nouvel échange participe à l'atténuation de ses angoisses d'être fantasmatiquement dévoré par moi, il permet simultanément à Samuel d'être introduit à ce qui m'apparaît de l'ordre de la « censure de l'amante » : quelque chose se passe en dehors de lui qui occupe mon esprit et dont il est exclu (Fain, 1971)[3].

Le deuxième temps : faire vivre son père.
Progressivement, je propose à Samuel de rester seul avec moi pour « jouer » ; Madame S. reste alors derrière la porte du bureau de consultation. Particulièrement inquiet de ce changement, Samuel vérifie au départ la présence de sa mère ; voir son visage le rassure.
Lorsque le lien de confiance est établi, j'aménage un espace thérapeutique tel qu'il se sente suffisamment rassuré par le fait qu'avec moi, il ne risque pas de se voir laissé par sa mère. En effet, Samuel est toujours menacé par des angoisses d'abandon et de séparation. Le cours de sa psychothérapie me montre que ces angoisses se manifestent chez lui par son agressivité agie ; celle-ci peut aussi être un moyen de faire exister son père certes absent mais, dans l'imaginaire, potentiellement protecteur et bienveillant. L'étrangeté familière de ma présence, par le truchement des mouvements transférentiels, peut le renvoyer à celle de son père. Rappelons que mes origines culturelles -inconnues de Samuel mais probablement reconnue intuitivement par sa mère- sont semblables à celles de ses parents.
Progressivement, le temps des séances s'allongent. Samuel supporte d'abord que sa mère reste assise dans la salle d'attente un peu éloignée de mon bureau, puis qu'elle quitte le lieu de consultation pour aller se promener ou faire des courses. Il apprend alors à tolérer son absence sans trop d'angoisse et peut même partager avec moi des jeux dans lesquels il met en scène des personnages ou des animaux. Avec ces derniers, il prend plaisir à se mettre dans des situations inquiétantes pour lui (le crocodile risque de dévorer les autres animaux, par exemple), rejouant là des angoisses archaïques où le « manger-être mangé » est central. D'ailleurs, comme pour s'apaiser, Samuel arrive toujours en séance avec des sucreries. En dépit de la règle d'avoir à attendre la fin de la séance pour les déguster, Samuel, en particulier au début, enfreint l'interdit et se délecte de ces gourmandises, objet de réassurance et support de son avidité. Ce n'est que dans le troisième temps de sa prise en charge qu'il accepte cette frustration d'avoir à attendre le temps de sa séance avant de manger.
Durant cette seconde phase de la psychothérapie, parfois désabusée et « sans trop savoir ce que je fait -excepté d'être là, chaque mercredi à la même heure pour sa séance », j'accompagne Samuel dans la mise en scène puis en mots de ses conflits psychiques ; nos échanges ludiques et parfois nos éclats de rire nous aident dans ce dessein.
Samuel exprime une vive angoisse de dévoration et parle de ses peurs des monstres qu'il commence, en même temps que l'évolution de sa graphie, à représenter à travers la réalisation de masques de personnages fictifs angoissants qu'il porte comme pour la conjurer. Ses phobies, intenses la nuit, l'empêchent de s'endormir sereinement et seul ; elles imposent à sa mère de dormir dans le même lit que lui satisfaisant du même coup ses désirs oedipiens naissants.
Parfois même, son dessin l'angoisse ; tout se passe comme si comme si le fait de dessiner le monstre le faisait être là « pour de vrai » dans la pièce. Samuel parvient à extérioriser ses conflits psychiques à travers des scènes de destruction sans pouvoir au départ les élaborer à l'intérieur de lui-même. Durant cette période, j'insiste avec Samuel sur le « comme si » du jeu. Parfois, mû par des angoisses à coloration paranoïde, Samuel s'arrête de jouer et, apeuré, est persuadé que « quelqu'un est derrière la porte » à écouter ce qui se passe à l'intérieur de mon bureau ; ces inquiétudes l'obligent d'ailleurs à aller trouver du réconfort auprès de sa mère avant la fin de la séance. Dans ce contexte où l'établissement des limites est précaire, Samuel me montre que son intériorité peut être envahie par des fantasmes archaïques anxiogènes difficilement tenus à distance du fait de la perméabilité des limites de son moi : la pénétration par des angoisses vives rend compte des émergences en processus primaires et témoigne de la transparence de ses enveloppes psychiques et de l'instabilité des imagos parentales.
Parfois, ses angoisses sont tellement difficilement contenues et élaborables à travers nos mises en jeux que Samuel en arrive à agir son agressivité. En pleine activité ludique, il se met à hurler, à m'insulter voire à me jeter des objets lourds et potentiellement blessants au visage ; ces mouvements agressifs liés à un débordement psychique non contrôlé témoignent de la précarité de son espace psychique propre devant des situations parfois anodines où la peur l'envahit subitement.
Il me semble que parvenir à ce que chez Samuel advienne un autre qui soit l'objet d'attaque haineuse (et plus tard, amoureuse) est le signe d'un changement interne et d'un détachement par rapport à une imago parentale indifférenciée et anxiogène. « N'est-ce pas de signifier la haine, la destruction de l'autre et peut-être avant tout sa propre mise à mort que l'être humain survit comme un animal symbolique ? » écrit J. Kristeva (2000)[4]. Le travail psychique permet ainsi progressivement le freinage de sa haine qui du même coup lui autorise la maîtrise des signes ; l'objet des séances peut ainsi lui être signifié de la sorte : « ici, tu n'attaques pas, tu parles (ou tu écris, tu dessines, etc.) ta peur, ta douleur, ta souffrance... ta civilisation ». D'ailleurs, s'il accède avec fragilité à l'intrication de ses mouvements pulsionnels, Samuel parvient à l'expression de désirs de réparation encore imprégnés du narcissisme infantile ; l'idéal de soi étant là pour servir l'agressivité : « je veux être un héros pour sauver tout le monde et tuer les méchants ».
A un autre niveau, il m'apparaît qu'à chaque fois que Samuel devient agressif, il incarne quelque chose de son père ; aussi la question se pose-t-elle d'une (pseudo-) identification de Samuel à ce père « méchant » soutien, certes par la négative, d'un narcissisme déjà précaire et d'un vécu angoissant à l'image maternelle.
Simultanément, Samuel commence à poser certaines questions sur l'école maternelle. Etayé par un milieu familial mû par l'accès au savoir et l'investissement scolaire, l'équipe imagine un projet de préparation à sa scolarisation et socialisation.
Ainsi, et chaque semaine pendant près de 6 mois, Samuel fait l'objet d'une immersion à l'école à l'hôpital avec l'institutrice spécialisée de notre service. Là, il rencontre des enfants de son âge et son intérêt pour les apprentissages est stimulé. Sa mère le conduit une fois par semaine pendant deux heures où, au même titre que les autres enfants présents alors, il est initié aux dessins, jeux vidéos, peinture, etc. ; surtout, il apprend la nécessité de partager et respecter la présence des autres pairs, et l'autorité de la maîtresse. Cette expérience soutient Samuel dans son intégration à l'école maternelle dès la rentrée scolaire suivante ; il exprime d'ailleurs son empressement et son désir d'apprendre à l'école. Son institutrice, sensibilisée par notre projet thérapeutique, se montre très coopérante pour faciliter son adaptation ; en retour, le fait que cette enseignante porte le même prénom que moi (sans que celui-ci ne confonde entre « la maîtresse » et « la spychologue » !!!) aide Samuel à s'y attacher avec plus de confiance.

Le troisième temps : l'établissement de frontières stables, l'accès au jeu (je ?) et au plaisir
Dès cette troisième phase, Samuel exprime non sans plaisir son désir de voir sa mère « partir hors des murs de l'hôpital pour se promener » avant et pendant sa séance ; son âge, la construction de son sentiment d'identité et la continuité de notre relation thérapeutique participent à cette évolution. Ainsi, il s'associe au groupe d'enfants pour des activités manuelles organisées par des bénévoles en salle d'attente de consultation et arrive sans angoisse à patienter en attendant l'heure de sa séance avec moi.
Durant ce troisième mouvement thérapeutique, Samuel parvient à ne pas être dupe de ce qu'il fait ou même exprime ; il se joue de moi et joue lui-même de ses tentatives d'enfreindre les limites du dispositif thérapeutique. Sa drôlerie s'exprime ainsi lorsqu'il fait mine de manger un bonbon en séance « pour voir ma réaction » et suspend son acte en rigolant sans croire lui-même à ce qu'il est néanmoins très tenté d'accomplir ! D'ailleurs, s'il joue avec la pâte à modeler mise à sa disposition à chaque séance et réalise la forme d'un gâteau, il en vient à me dire : « c'est comme le gâteau que j'aime ; c'est trop bon ! oui, mais ça c'est de la pâte à modeler !!! ». C'est ainsi qu'il peut me signifier un jour, non sans humour de sa part et émotion suscitée en moi, son désir de ne plus être un petit enfant, « je ne veux plus faire semblant parce que je ne vais pas grandir si je continue à faire semblant... et moi, je veux grandir ».
Son humour témoigne aussi de l'accès à une position dépressive en voie d'élaboration qui lui permet de me dire qu'il « ne veut plus venir à ses séances, que ça l'énerve et qu'il n'a rien à dire ». L'accès à l'ambivalence s'exprime également par certains mouvements de réparation ; ainsi, agi parfois par une poussée pulsionnelle, il peut se montrer agressif à mon endroit mais réalise dans l'après-coup un dessin pour me l'offrir.
Durant cette période, beaucoup de connivence se partage au point que Samuel en arrive à m'exprimer son agacement à « devoir dire » à sa famille le contenu de ses séances. Il souhaite les gérer seul et ne supporte plus que sa mère lui demande de façon intrusive « ce qu'il dit à la psychologue ». Il me semble que sa revendication témoigne de l'établissement et de la conscience de son espace psychique propre... son monde interne n'est plus mêlé à celui de sa mère ; Samuel parvient à camper les limites certes parfois précaires de son intériorité signifiant du même coup son accès à l'altérité.
A un autre niveau et même s'il se sent coupable, Samuel peut être amené à « faire des bêtises » avec un plaisir non feint ; sa peur liée à la punition possible associée à sa transgression des interdits signe la construction et l'intériorisation d'un surmoi.
D'ailleurs, cette troisième période est aussi marquée chez Samuel par une tendance à érotiser notre relation : il me parle de ses désirs à l'égard des petites filles de sa classe et de moi-même, essaye de me caresser le visage et le buste, de m'embrasser sur la bouche, etc. ; mes interdits quant à ses désirs ont du mal à être intériorisés. Samuel se plaint -tout en rigolant- de mes refus d'entrer dans son mode de relation sexualisée. Après quelques tentatives « avortées », Samuel peut faire sienne la promesse du « plus tard quand tu seras grand tu pourras choisir la femme que tu souhaiteras pour l'aimer ».
La prise en charge de Samuel a dû être interrompue car sa mère a trouvé un emploi fixe. Nettement moins disponible pour conduire son fils à sa séance, nous avons été dans l'obligation de mettre un terme à la psychothérapie. Samuel me donne régulièrement de ses nouvelles ; il m'écrit des cartes qui marquent les dates importantes du calendrier civil.
L'ensemble de ces éléments cliniques me permettent d'imaginer chez cet enfant l'établissement de frontières entre le dedans et le dehors, l'intériorité et l'extériorité, le moi et le non-moi... même si Samuel manifeste une grande sensibilité à la séparation, l'abandon et la perte dont témoigne encore son recours défensif aux caractère et comportement agressifs ; la prudence quant à son évolution personnelle est de toute évidence de rigueur.

Et après ...

La symptomatologie de Samuel peut être comprise comme une cicatrice, à distance de telles ou telles situations, face auxquelles elle a pu avoir valeur de recherche d'une seconde peau. Les effets positifs de la psychothérapie se sont fait sentir à travers la restauration d'enveloppes psychiques suffisamment stables chez un enfant au narcissisme fragile lui permettant l'élaboration, certes encore très précaire, des conflits propres à l'humain, notamment le conflit oedipien.
L'échange, dans un plaisir partagé à être ensemble par la parole, le « signifier » et le « jouer avec », a aidé Samuel à créer cette aire d'illusion dont parle Winnicott (1971)[5], témoin de la construction d'un système de pare-excitation et d'une représentation de l'espace de séparation.
L'histoire de vie de ce petit garçon, dont la symptomatologie psychopathologique dominée par une vive agressivité et des troubles de nature psychosomatique ont pu faire craindre une entrée dans la psychose infantile, nous a donc permis de réfléchir sur la souffrance psychique comme lieu de la souffrance de l'Autre. Cette histoire de cas non réductible à une vignette clinique illustre le difficile accès à l'altérité dans le développement psychoaffectif dont peut témoigner parfois l'expression d'une douleur morale indicible.
A l'instar de Kristeva (2000)[6], je pense que « la souffrance est la première ou la dernière tentative du sujet d'affirmer son « propre » au plus près de l'unité biologique menacée et du narcissisme mis à l'épreuve ». Aussi, en témoigne le livre de Job, la souffrance apparaît-elle comme l'indice majeur d'humanité qui donne ainsi la possibilité d'une nouvelle rencontre signifiante et par là-même vivante.


[1] Psychologue - Psychanalyste et Maître de Conférences
[2] Beckett, S. (1957). En attendant Godot, Paris, Les éditions de Minuit, 1990.
[3] Fain, M. (1971). Prélude à la vie fantasmatique. Revue Française de Psychanalyse, XXV, 2-3.
[4] Kristeva, J. (2000). Soleil noir. Paris, Gallimard.
[5] Winnicott, D.W. (1971). Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
[6] Ibid.

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