psychanalyse.lu

Kazuyuki Hara

(Chargé de cours à l'Université d'Électro-Communication de Tokyo)


Penser la chaîne

La problématique de l'identification chez Jacques Lacan

(Paru dans Etudes de langue et littérature françaises, no.76, Librairie HAKUSUISHA, Tokyo, Japon, 2000, pp.206-219.)


Pour tracer l'évolution historique de la pensée de Lacan, nous pouvons nous référer aujourd'hui, en dehors des articles écrits, aux transcriptions du Séminaire qu'il a donné pendant une trentaine d'années.(1) L'un des intérêts que l'on peut trouver dans la lecture de ces documents, en dépit du problème de l'établissement du texte soulevé dès leur mise en circulation, réside dans la découverte des interprétations qu'il y renouvelle à maintes reprises de ce qu'il a affirmé auparavant. Son auto-interprétation porte principalement sur la terminologie et les formules qu'il a proposées, mais parfois sur l'organisation historique de ses discussions. Au début du séminaire sur l'identification (1961-62, IXe année) par exemple, Lacan affirma que ses séminaires précédents avaient traité chaque année alternativement deux thématiques de signifiant et de sujet, et que le séminaire qu'il allait commencer porterait sur "le rapport du sujet au signifiant"(S.IX, 611115). Cette remarque confirme plus ou moins l'impression que nous avons souvent en lisant ses textes, impression de juxtaposition ou de succession de deux Lacan, promoteur du stade du miroir et théoricien du signifiant, comme s'il s'agissait de deux moments distincts et même hétérogènes.
 

Or, dans le séminaire de l'année suivante, Lacan refusa catégoriquement une telle représentation que l'un de ses auditeurs avait assignée à son discours, et souligna l'unité de ces deux thématiques, qui remontait selon lui assez loin :

On me presse d'en dire plus sur tout ce qu'on désigne textuellement comme un dépassement à accomplir dans mon propre discours, une articulation plus précise entre le stade du miroir et, comme s'exprime le rapport de Rome, entre l'image spéculaire et le signifiant. [...] A la vérité, je ne crois pas qu'il y ait dans ce que j'ai jamais enseigné deux temps : un temps qui serait centré sur le stade du miroir, sur quelque chose de pointé sur l'imaginaire, et puis après, avec ce moment de notre histoire qu'on repère par le rapport de Rome, la découverte que j'ai faite tout d'un coup du signifiant. Dans un texte qui je crois n'est plus facile d'accès, [...] qui s'appelle " Propos sur la causalité psychique ", discours qui nous fait remonter, si mon souvenir est bon, juste après la guerre en 1946, ceux qui s'intéressent à la question qui m'est ainsi posée, je les prie de s'y reporter; ils y verront des choses qui leur prouveront que ça n'est pas de maintenant que cet entre-jeu de ces deux registres a été par moi intimement tressé. (S.X, 621128)
Il est remarquable que Lacan situe au joint des deux thématiques un article bien précis, où il n'envisage d'ailleurs pas encore le langage en termes de signifiant, mais sous l'aspect de signification. Comment cet article, qui appartient aux " antécédents " de la théorisation lacanienne, a-t-il pu tout de même occuper une place privilégiée dans son auto-interprétation rétrospective ?

La question nous amène à libérer la pensée lacanienne de la terminologie trop technique dans laquelle elle se trouve souvent enfermée, et à la replacer dans sa problématique, que nous proposons de concevoir sous son articulation doublement historique, pour autant que son interrogation individuelle, ayant certes sa propre origine et sa propre logique de déploiement, n'a pourtant pu s'élaborer qu'au contact des pensées contemporaines.
 
 

L'horizon de l'interrogation lacanienne fut ouvert dès sa thèse de 1932. Dans ce travail consacré à la paranoïa, Lacan choisit " la compréhension " jaspersienne comme l'approche de cette maladie dont le ressort est essentiellement mental.(2) Il s'agit pour lui non seulement de l'appliquer à l'analyse d'un cas concret, mais de s'interroger sur l'être-donné du psychique en général, afin de fonder le statut scientifique de l'objet constitué à travers l'approche compréhensive.

Lacan considère que l'objectivité de la compréhension peut être assurée par la référence constante à la dimension du " développement biographique ". Mais dans ses discussions, nous avons pu repérer un point singulier où s'annule la distance qui sépare le sujet connaissant de l'objet connu, de telle sorte que le terme d'objectivité perd toute sa signification.(3) Alors que le délire paranoïaque, qu'il soit d'amour ou de persécution, consiste en ce que le malade suppose une intention chez un autre, Lacan ne pouvait faire autrement que de supposer pour son compte un désir présent à ce malade, pour en constituer un objet psychique. En d'autres termes, l'attribution d'un vouloir à un autre sujet se produit chez l'un comme symptôme, chez l'autre comme opération intellectuelle et consciente: l'apparition de l'intention ou du vouloir chez l'autrui n'est en elle-même ni normale ni anormale, le mécanisme qui la rend possible constituant la structure élémentaire du psychisme.

La thèse de 1932 ne thématise pas cette structure élémentaire; nous observons toutefois qu'un seul et même terme revient aussi bien dans l'éclaircissement du mécanisme qui fonctionnerait dans l'objet que dans la réflexion épistémologique sur le procédé par lequel cet objet se constitue pour l'observateur, comme pour y suggérer une communauté structurelle. Ce terme, identification, s'offre là comme une dénomination virtuelle et anticipée du thème de sa problématique. Toute l'élaboration ultérieure du discours lacanien en est la reprise, avec cet effort constant de l'expliciter et de l'articuler de façon plus précise.

L'interrogation sur l'identification conduisit Lacan à un abîme, repéré par certains de ses contemporains, mais couvert le plus souvent par l'apparence périlleusement innocente de l'énoncé: " il veut. " Il s'ensuivit que la problématique lacanienne dut passer par la remise en cause du vouloir de l'autre et du bien-fondé du savoir qu'on pourrait s'en affirmer. Lacan se mit sur ce chemin par le biais d'un vouloir spécifique, vouloir-dire, qui, reformulé de " l'intention " dont il s'était agi dans sa thèse, occupait le premier plan de sa réflexion avant la guerre : c'est la psychanalyse, dans laquelle il s'engagea activement depuis 1932, qui lui ouvrit cette nouvelle perspective où une importance majeure était accordée à la communication verbale.

Le point de départ de Lacan le psychanalyste est clairement défini dans un article de 1936, intitulé " Au-delà du "principe de réalité"", où il présente sous quel angle il entend aborder le phénomène du langage :

[L]e psychanalyste, pour ne pas détacher l'expérience du langage de la situation qu'elle implique, celle de l'interlocuteur, touche au fait simple que le langage avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu'un. Par le seul fait qu'il est présent et qu'il écoute, cet homme qui parle s'adresse à lui, et puisqu'il impose à son discours de ne rien vouloir dire, il y reste ce que cet homme veut lui dire. Ce qu'il dit en effet peut " n'avoir aucun sens " , ce qu'il lui dit en recèle un. C'est dans le mouvement de répondre que l'auditeur le ressent ; c'est en suspendant ce mouvement qu'il comprend le sens du discours. Il y reconnaît alors une intention, parmi celles qui représentent une certaine tension du rapport social : intention revendicative, intention punitive, intention propitiatoire, intention démonstrative, intention purement agressive. (E82)
 
Le signifié doit impliquer toujours le sujet en tant qu'il entend : c'est là le sens de l'antériorité de " signifier pour quelqu'un " à " signifier quelque chose ". En introduisant l'expression : " vouloir dire ", Lacan parvient non seulement à relever cette implication constante et nécessaire du sujet dans le fait même de signifier, mais aussi à expliciter l'articulation du moment impersonnel du vouloir-dire au moment chaque fois singulier du vouloir-lui-dire. D'autre part,la singularité subjective en question ne réside pas plus dans la composition des éléments qui sont eux-mêmes généraux et impersonnels, que ceux-ci ne sont les données premières : le vouloir-dire peut être absent là où il y a le vouloir-lui-dire. En bref, la première interrogation lacanienne sur le langage, axée sur le vouloir-dire, put se distancier de la conception grammaticale du langage, qui avait ramené sans cesse la réflexion sur le sens à l'opposition figée de deux ordres sémantiques, soit le terme qui est significatif en lui-même et la proposition qui signifie par unification. Mais ce qui est plus important pour l'élaboration ultérieure de sa pensée, c'est que le langage, envisagé sous cet angle, n'apparaît plus comme s'appliquant de l'extérieur au vouloir du sujet pour le véhiculer, mais comme constituant lui-même une dimension volitive où son vouloir vient trouver sa propre place. Corrélativement, la tâche du psychanalyste doit se définir autrement: il ne s'agit plus pour lui de remonter au-delà de toute extériorisation matérielle jusqu'au vouloir dans la forme la plus pure, mais de démêler le nud formé dans le fait même de vouloir dire un vouloir. De la profondeur hétérogène à sonder, à l'homogénéité mince et trompeuse où il faut tout de même apporter une articulation rigoureuse: ce virage du regard théorique est préparé chez Lacan par sa première appréhension du fait linguistique.

En 1948, Lacan formule plus explicitement le sujet en tant qu'il entend (4) ; on constate que l'idée du vouloir-dire est mentionnée de nouveau en 1950. (5) Nous pouvons en conclure que la conception lacanienne du langage, au seuil des années 50, était toujours régie par un intérêt spécifique porté à son aspect sémantique, où il est possible de distinguer deux directions principales : d'une part l'approche objective et quasi formelle aux phénomènes dits du " sens ", appuyée sur la référence aux données historiques (individuelles ou sociales), et de l'autre part l'extrapolation de la notion de sens comme vouloir-dire, qui finit par brouiller la frontière du désir exprimé et de son expression qui signifie en voulant dire. Quelle est alors la place de la notion de signifiant, lorsqu'elle est définie par rapport à cette problématique existante?

Schématiquement, deux interprétations sont concevables. Il est d'abord possible de considérer l'introduction de cette notion comme l'intrusion d'un élément radicalement nouveau et hétérogène à toutes les discussions qui la précèdent. Cette interprétation, adoptée par ceux qui les résument en termes de stade du miroir et de prédominance de l'imaginaire, peut à peine expliquer que la notion d'image, essentielle pour concevoir l'imaginaire, fut d'emblée définie dans le langage et le rapport qui s'y établit. (6) Même ceux qui admettent l'existence du problème sémantique chez Lacan se rangeront de ce côté, tant qu'ils le regarderont comme réductible au cadre herméneutique traditionnel. En tout cas, c'est cette hypothèse de rupture qui sous-tend la plupart des lectures de la théorie lacanienne proposées jusqu'ici.

L'autre interprétation possible consiste à souligner la continuité de la problématique lacanienne et à voir dans le "signifiant" le prolongement et l'approfondissement du problème du vouloir-dire. Nous considérons que les argumentations présentées dans ses premiers séminaires indiquent textuellement cette dernière voie : Lacan découvre et introduit la notion de signifiant en partant du problème du sens. Mais comment articuler ces deux niveaux du langage, dont la séparation la plus rigoureuse est considérée comme le trait distinctif de la théorie lacanienne ?
 
 

Tant que nous nous intéressons à la pensée lacanienne sous l'angle de l'historique de son élaboration, il nous est impossible de négliger la polémique déclenchée au cours d'une quarantaine d'années qui séparent le Séminaire de Lacan du Cours de linguistique générale de Saussure. Elle concernait le statut du " signifié " : c'est d'abord l'arbitraire du signe linguistique qui est mis en cause, et la contestation, appuyée et encouragée par la maturité de la science du langage, donne lieu dans la suite à la ré-intégration de l'objet sémantique à la linguistique. Comme le constate Jakobson, le retour au sens est irréversible au début des années 50 où Lacan commence à se référer à la notion de signifiant. (7) En d'autres termes, parler du signifiant à cette époque-là, c'est problématiser le phénomène du sens, sans jamais l'exclure.

En France, Emile Benveniste fut l'animateur principal de ce nouveau courant linguistique. Son article " la nature du signe linguistique "(1939) fut à l'origine même de la remise en cause touchant l'arbitraire du signe linguistique. Il prépara l'organisation d'un colloque international sur la signification au seuil des années 50. (8) Dans son article de 1954, il mit en valeur l'aspect significatif du langage, échappant souvent à l'approche formelle, fondée essentiellement sur l'opération de décomposition. (9)

On sait qu'à l'époque Lacan était en contact avec ce linguiste éminent. (10) Il n'est donc pas étonnant que, dans ses premiers séminaires, et même dans la séance où la notion de signifiant est introduite pour la première fois, c'est plutôt la signification qui fait l'objet principal de son analyse. Leur relation étroite est confirmée par ailleurs, du fait que Lacan cite le nom de Benveniste comme la provenance d'une conception spécifique du langage, conception qui constitue le prototype de la chaîne signifiante :

Partons de la notion que la signification d'un terme doit être définie par l'ensemble de ses emplois possibles. Cela peut s'étendre aussi à des groupes de termes, et à la vérité il n'y a pas une théorie de la langue si on ne prend pas en compte les emplois des groupes, c'est-à-dire des locutions, des formes syntaxiques aussi. Mais il y a une limite, et c'est celle-ci --- la phrase, elle, n'a pas d'emploi. Il y a donc deux zones de la signification. (S.I, 540623, VM272)
 
L'idée n'est pas sans précédent : avant Benveniste, Wittgenstein et son disciple John Wisdom suggérèrent de définir la signification d'un terme par son emploi. (11) Mais ce qui est caractéristique chez Benveniste, c'est son approche lexicographique. Lorsqu'un enchaînement est proposé d'un terme donné, on est en mesure de juger si ou non la chaîne ainsi formée est reconnue comme significative, ou "possible". En répétant cette opération, nous pouvons espérer obtenir de ce terme un ensemble d'enchaînements possibles, désignés ici par " emplois " au pluriel. C'est cet ensemble que Benveniste propose, selon Lacan, d'appeler " signification ".

Une autre caractéristique, plus importante, de la conception benvenistienne du langage tient à ce que la signification, telle qu'il l'a définie, peut se concevoir non seulement pour la phrase, le mot, mais aussi pour le phonème ( ou la lettre ). Il en résulte une structuration récursive du langage, qui, devenue intégrale, permet de combler l'écart ouvert jusque-là entre le logique et le linguistique, et sur le fondement de laquelle Benveniste a pu proposer un autre dualisme linguistique, qui est celui de " deux zones de signification ".

La structure en question sera clairement définie dans l'article de 1962 où il donna un développement systématique à l'idée qu'il avait partagée avec Lacan, dans le contexte de la redéfinition de l'objet linguistique. (12) La signification d'un phonème ( ou de la lettre ), ce sont les mots en tant qu'ils sont les chaînes le (ou la) contenant et enregistrées dans l'inventaire des chaînes jugées possibles, soit dans le dictionnaire. Tandis que nous pouvons concevoir intuitivement la signification à ce niveau, il est moins aisé de l'envisager au niveau supérieur : la signification du mot étant l'ensemble des phrases qui le comportent, on s'imagine sans peine qu'elle ne peut avoir un contour fixe. (13) Cela n'empêche pourtant pas que, sans être un tout fermé, elle a une certaine consistance, avec le type d'être-donné qu'elle implique. Lacan le met en relief par le terme ensemble, qu'il prend soin de distinguer nettement de la totalité. (14)

Dans sa thèse, Lacan avait déjà eu l'idée de chercher le fondement objectif de " la compréhension " dans la référence à la dimension historique : dans cette mesure, il était bien préparé à accueillir l'inspiration benvenistienne, qui consistait à définir l'objet sémantique par ce qui a pu être dit et entendu. Son impact fut loin d'être passager : nous en constatons la marque la plus évidente dans la mise en place explicite de l'appareil linguistique, formulée dans "la Chose freudienne "(1956), et notamment dans la définition du niveau du signifié comme "l'ensemble diachronique des discours concrètement prononcés "(E414). Quant à la notion d'" emplois ", elle est fermement maintenue dans les discussions de l'époque (15) ; elle détermine la conception de l'Autre, élément crucial de la pensée lacanienne, à travers la caractérisation du " code " comme " le faisceau des emplois "(S.V, 571106).

Aussi le module élémentaire de la chaîne signifiante est-il composé d'un terme donné et de sa signification, en tant qu'elle est définie comme ensemble de ses emplois possibles. Le rapport qui s'établit entre ces deux moments, Lacan le décrit par ce terme spécifique de renvoi, qui constitue , avec signification et ensemble, la constante de la réflexion linguistique lacanienne dans sa phase que l'on qualifie pourtant de " saussurienne ". "[...] [T]out sémantème renvoie, dit-il dans son premier séminaire, à l'ensemble du système sémantique, à la polyvalence de ses emplois. [...] Tout sémantème est toujours à plusieurs sens. D'où nous débouchons sur cette vérité absolument manifeste dans notre expérience " [...] que toute signification ne fait jamais que renvoyer à une autre signification "(S.I, 540623, VM 272). Si cette dernière formule revenait sans cesse au cours des premiers séminaires, il vaut d'être noté que l'idée avait été déjà esquissée dans le " Propos sur la causalité psychique ". La formulation en question : " le mot n'est pas signe, mais nud de signification ", où l'on entend l'écho de l'uvre freudienne (16) , anticipe la structure de la chaîne signifiante, pour autant qu'elle évoque l'image de fils multiples partant d'un point nodal. Et si, comme l'affirme Lacan, c'est là qu'on peut situer le premier point de convergence de sa problématique, ne pouvons-nous pas avancer que la pensée lacanienne, avant d'être celle du signifiant, est essentiellement celle de la chaîne ? C'est ce déplacement d'axe dans la lecture de la théorie lacanienne ---appuyée trop souvent sur la seule référence au Cours de linguistique générale --- qui nous permet de mieux comprendre la place de l'identification dans l'ensemble du discours lacanien.

Dans l'article de 1946, " le mot " en tant que " nud de signification " est illustré par le mot " rideau " et ses diverses significations. La polyvalence sémantique, démontrée par cet exemple, consiste en ce que le terme donné peut accepter plus d'un enchaînement possible. Mais au-delà de cet arbitraire, introduit ici au sein même d'une langue, entre deux signifiants, nous remarquons que l'être-donné du terme de départ est aussi problématique que celui de la signification, ce que Lacan suggère par l'exemple d'un calembour, qui remplace " rideau " par " rides " ou "ris de l'eau" (E166-167). En fait, la notion de signification appartient à l'ordre théorétique, pour autant qu'elle est fondée sur la donation supposée et idéale d'un terme ; il convient ici de la replacer dans le contexte pratique de l'entendre. Pour s'assurer absolument que c'est le " rideau " qui est donné et rien d'autre, on a beau en chercher le fondement au niveau inférieur où chaque terme, même si sa propre donation est assurée, est ouvert à plus d'un enchaînement possible. Par ailleurs, la structure récursive de la chaîne signifiante entraîne l'indétermination en principe du niveau auquel une chaîne est à entendre : le signifiant [rido] ne peut commander par lui-même qu'il soit entendu au niveau du mot.

La " polyvalence " caractérisant de manière théorétique la chaîne signifiante apparaît ainsi dans l'entendre effectif comme l'" ambiguïté ". Heidegger a déjà caractérisé la structure du Dasein à l'aide des notions de Verweisung et de Bedeuten, pour mettre en relief " l'ouverture " qui lui est propre. (17) De même, c'est le " renvoi " perpétuel fondé sur la "signification " qui est au principe de la finitude à laquelle est destiné le sujet lacanien, incapable d'atteindre l'idéal de la communication parfaite.

Dans la chaîne signifiante, l'univocité du terme même est moins donnée qu'elle est acquise. Il faut donc éviter absolument de nous la représenter comme un simple assemblage des chaînons pré-établis. C'est pour éliminer l'atomisme qu'une telle représentation peut à tout moment laisser entrer, que Lacan souligne, lorsqu'il s'agit de donner une image concrète de la chaîne signifiante, que chacun de ses chaînons doit s'articuler lui-même en une chaîne.(18) Le fond du discours lacanien, c'est la chaîne, où un signifiant n'est que comme événement.

De ce point de vue, le fait même d'entendre doit apparaître sous un aspect foncièrement différent de sa représentation courante. Loin de se réduire à un simple recevoir, l'entendre est un acte par excellence : un signifiant n'est possible que sur la supposition de l'autre sujet voulant dire, qui intentionne l'un des emplois possibles, au-delà et en dépit du réseau complexe de significations, de son "ambiguïté" et du "mur du langage" qu'elle constitue ( S.II, 550525, VM 285-286). Entendre, ce n'est rien d'autre que vouloir dire à la place du sujet qui aurait voulu dire. ( Le " sujet parlant " désigne ce sujet supposé dans l'entendre comme voulant dire. ) Un signifiant implique nécessairement cette usurpation : il n'est jamais sans que le sujet entende l'autre, en supposant qu'il veuille et en voulant dire à sa place. C'est là que nous retrouvons le moment propre à l'identification, dont l'essence est, comme nous l'avons signalé au début de cet article, dans la supposition d'un vouloir chez l'autre. Sans l'identification, rien ne serait jamais articulé, le renvoi resterait alors inanimé : c'est elle qui est le principe même de la chaîne signifiante, qui l'institue à chaque instant comme chaîne.
 
 

Signification, emplois, ensemble et renvoi : ces termes ne sont pas ceux qui se distinguent, comme signifiant, par leur appartenance aux grands noms ; ils n'ont aucune valeur terminologique spécifique s'ils sont pris à part. Mais une fois qu'ils constituent une configuration notionnelle, certes locale mais indéniable vu leur insistance, elle nous révèle une unité conceptuelle de ce que Lacan appelle "chaîne signifiante" dans son discours, si cohérente qu'on ne peut plus réduire ce concept proprement lacanien au signifiant saussurien ni à l'idée donnée par Benveniste. Ce constat théorique n'aura pourtant pas de portée s'il est possible de comprendre sans en tenir compte la partie essentielle du discours lacanien. Ce qui n'est nullement le cas. Dans son troisième séminaire, Lacan reprend l'exemple de Booz endormi, pour affirmer que c'est précisément l'identification qui a lieu dans la métaphore de " sa gerbe...". (19) Les expressions dont il se sert en présentant la notion de métaphore présupposent évidemment les éléments principaux de la chaîne signifiante. (20) D'autre part, Lacan cherche le principe de l'identité réalisée entre deux signifiants par la métaphore dans leur " similarité de position ", qui présuppose " le lien positionnel ", établi entre les parties articulées de l'énoncé (cf. S.III, 560502, VM 248 et 560509, VM 256). L'expression risque, de même que le terme de " substitution ", de contaminer la conception de la métaphore par une représentation spatiale naïve: dire que, dans la métaphore, un terme vientà la place de l'autre, est une chose ; toute autre en est de croire en leur subsistance autonome et leur identité assurée d'avance pour chacun et conservée tout le long de ce mouvement. D'où la nécessité de concevoir la substitution dans le topos propre à la chaîne signifiante.

D'ailleurs, en substituant " sa gerbe " à " Booz ", on n'obtient point la métaphore elle-même, mais seulement le mécanisme qui la rend possible. L'effet proprement métaphorique ne sera réalisé qu'au moment de la ré-apparition du terme qui est une fois occulté. (21) Mais la compréhension de cette demeurera purement approximative tant qu'on ne met pas en cause l'unité même du signifiant. L'appareil conceptuel de la chaîne signifiante vient nous aider à concevoir ce jeu de dé-voilement autrement qu'en termes de mouvement, en décomposant un signifiant en trois moments: la supposition du fait de vouloir de l'autre, l'organisation du réseau significatif et l'entendre qui consiste à supposer un vouloir chez l'autre, ou à vouloir à la place de l'autre. Corrélativement, la question de l'identité, définie par la "similarité de position" des deux signifiants, sera reformulée en celle de l'unité temporelle réalisée entre deux vouloir-dire qui adviennent l'un après l'autre.

Mais grâce au concept de la chaîne signifiante, nous pouvons surtout comprendre comment la métaphore a pu constituer le noyau de la théorie psychanalytique. Comme nous l'avons signalé plus haut, ce concept implique l'impossibilité d'entendre "sa gerbe" sans une intervention volitive qui tranche le "nud de signification". Si donc un autre terme est ensuite entendu à sa place, c'est qu'une transmutation, bien orientée, s'est accomplie au niveau du vouloir-dire du sujet qui entend. Dès très tôt, le langage est pour Lacan le lieu de la folie, qui est vécue quotidiennement (22) , car on ne doute pas d'y trouver sous forme de "sens" le même réalisé quant au vouloir-dire, alors même qu'il est impossible de démontrer le moindre fondement rationnel de ce même. Et la métaphore nous fournit l'exemple concret du ressort structurel par lequel un signifiant ( et derrière lui, un vouloir-dire) , fixé une fois dans la croyance, s'arrache de l'inertie, se dépasse et se transforme en un autre signifiant (ou vouloir-dire). Comme telle, elle intéresse la psychanalyse, dont le souci théorique est centré sur la mutation du vouloir, ou plus exactement, sa fixation qui se produit à la fin du complexe d'dipe, sous forme de l'assomption du sexe.(23)

La question de la causalité proprement psychique est pour Lacan aussi ancienne que l'ouverture même de sa problématique : sa thèse lui donna déjà l'occasion de proposer le terme de "psychogénie" pour la spécifier.(24) En 1946, le problème étant transposé au registre psychanalytique, Lacan précisa que la causalité en question concerne l'imago, et stipula que celle qui fonde ce vouloir de l'autre hantant le sujet n'est rien d'autre que l'identification.(25) Mais pour que son intuition fût pleinement déployée, il fallut attendre l'inspiration venant de Benveniste, qui lui permit de relativiser l'unité d'un signifiant comme ce qui n'est qu'un moment de la structuration en chaîne, et de rompre définitivement avec le retour subreptice de l'atomisme psychologique menaçant le champ d'expérience proprement psychanalytique qu'est le langage, de telle sorte que l'instance du vouloir fut explicitée au sein de l'unité signifiante. La pleine réalisation de l'effet métaphorique implique un faire vouloir, impersonnel en ce sens qu'il doit avoir lieu hors même de la portée et de la maîtrise de celui qui l'a visé et préparé.

Ainsi son interrogation dans cet ordre sera-t-elle transposée au niveau de ce qui régit ce pur événement, qui s'accomplit au-delà de tout vouloir, au-dessus de tout espoir, et qui ne relève que du "bon heur" (26). Le faire vouloir en question définit finalement la manifestation primitive de l'altérité, pour autant qu'il n'est vécu par qui que ce soit que dans la passivité absolue. Si c'est dans la métaphore que son ressort est le plus tangible, il sous-tend en réalité toute l'articulation de la chaîne signifiante. Il ne s'agira désormais plus de " la causalité " en tant qu'elle présuppose un rapport complémentaire entre le vouloir causant et le vouloir causé, mais de ce qu'on pourrait appeler " la destination ", dans l'écho lointain de la traduction que Lacan a proposée d'un article de Heidegger (27). Flux anonyme qui ne connaît aucun vouloir qui tienne ou émanation divine où le sujet ne peut que plonger ? Contentonsnous de rappeler que Lacan ne quitta jamais la voie de l'articulation rigoureuse : il s'imposa la loi du bien-dire, qu'il fût poursuivi sous forme de mathème ou de lalangue. Penser la chaîne: c'est là le véritable enjeu du discours lacanien.
 
 


Notes

(1) Compte tenu de l'existence de plusieurs versions pour chaque séminaire, la référence au séminaire sera précisée par la date de la séance, indiquée ici par six chiffres qui suivent le sigle "S." et le chiffre romain désignant le tome. Le " VM " indique le texte établi par J.-A. Miller, publié aux Editions du Seuil. Le " E " renvoie à : Lacan, Ecrits, Editions du Seuil, 1966.

(2) Cf. De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la per-sonnalité suivi de Premiers écrits sur la paranoïa. Ed.du Seuil, 1975, p.14.

(3) Cf. Kazuyuki HARA, " Théorie-fantasme. L'amorce de la problématique lacanienne ", in Imago, numéro spécial "Après Lacan", vol.5-3 1994, Tokyo, Seidosha, pp. 36-62.

(4) " Seul un sujet peut comprendre un sens, inversement tout phénomène de sens implique un sujet. Dans l'analyse un sujet se donne comme pouvant être compris et l'est en effet [...]"( "L'agressivité en psychanalyse " (1948), E102 ).

(5) Cf."Variantes de la cure-type"(1955), E330-331.

(6) " Mais dans sa réaction même au refus de l'auditeur, le sujet va trahir l'image qu'il lui substitue " (" Au-delà du "principe de réalité""(1936),E84). C'est l'auteur qui souligne.Cette "image" n'est rien d'autre que ce que le psychanalyste appelle l'imago (E88).

(7) Cf. Roman Jakobson, " Le langage commun des linguistes et des anthropologues " (1952), in Essais de linguistique générale, I, Ed. de Minuit,1963, pp.38-42.

(8) En mars 1951, une conférence préliminaire fut organisée, qui rassembla les meilleurs linguistes de l'époque. Cf." Procès verbal de la séance du 14 avril 1951 ", in Bulletin de la Société de Linguistique de Paris,tome.47(1951), fasc.1 (No.134), Klincksieck, 1951.

(9) Cf. Emile Benveniste, " Tendances récentes en linguistique générale "(1954) in Problèmes de linguistique générale, I, Gallimard, 1966, pp.3-17.

(10) Cf. Elisabeth Roudinesco, La Bataille de cent ans. Histoire de la psychanalyse en France.2.1925-1985, Ed.du Seuil,1986, p.564.

(11) Cf. Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques, Gallimard, 1961, p.135 (§43), et John Wisdom, " Ludwig Wittgensteinm 1934-1937 " , in Paradox and Discovery, Oxford, Blackwell, 1965.

(12) Cf. Emile Benveniste, " Les niveaux de l'analyse linguistique"(1962), op.cit., p.119-131.

(13) Car " [u]n inventaire des emplois d'un mot pourrait ne pas finir " (Benveniste, ibid., p.129). Formule destinée à définir l'être-donné qu'il implique tout de même, suivie par une autre qui indique un ordre radicalement différent : " un inventaire des emplois d'une phrase ne pourrait même pas commencer " (loc.cit.).

(14) Cf.S.III,560411,VM 207-208. Voir Benveniste, op.cit., p.14.

(15) Cf. S.I, 540616, VM 262 ; "L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud "(1957), E502 ; "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" (rédigé en décembre 1957- janvier 1958), E540.

(16) "Propos sur la causalité psychique "(1946), E166. Cf."Le mot, en tant que point nodal [als der Knotenpunkt] de représentations nombreuses est en quelque sorte prédestiné aux sens multiples [...]" (S.Freud, l'Interprétation des rêves, PUF, 1967, p.293).

(17) Cf. " Le caractère de rapport de ces rapports du renvoyer [Verweisung], nous le saisissons comme signifier [be-deuten] "(Heidegger, Etre et temps, tr. par. H. Martineau, Authentica, 1985, p.83[87]).

(18) Cf. "L'instance de la lettre dans l'inconscient" (1957), E502 et S.V, 571113, VM 30.

(19) Cf." Sa gerbe n'était point avare, ni haineuse ---- Victor Hugo. Voilà une métaphore.[...] Il n'y a pas comparaison, mais identification. La dimension de la métaphore doit être pour nous moins difficile d'accès que pour quiconque d'autre, à cette seule condition que nous reconnaissions comment nous l'appelons habituellement, à savoir l'identification " (S.III, 560502, VM 247).

(20) Cf. " La métaphore suppose qu'une signification est la donnée qui domine, qu'elle infléchit, commande l'usage du signifiant, si bien que toute espèce de connexion préétablie, je dirais lexicale, se trouve dénouée. Rien qui soit dans l'usage du dictionnaire ne peut un instant nous suggérer qu'une gerbe puisse être avare, et encore moins haineuse. Et pourtant, il est clair que l'usage de la langue n'est susceptible de signification qu'à partir du moment où on peut dire Sa gerbe n'était point avare, ni haineuse, c'est-à-dire où la signification arrache le signifiant à ses connexions lexicales " (S.III, 560502, VM 248).

(21) Cf. S.IV, 570619, VM 377.

(22) C'est dans l'analyse du délire et de la croyance que Lacan est amené à remarquer le recoupement de la folie et du sens. Cf. " Propos sur la causalité psychique " (1946), E162-166.

(23) Cf. S.IV, 570306, VM 201 ; S.V, 580115, VM 165.

(24) Lacan, op.cit., p.44-48.

(25) " Une forme de causalité la fonde [l'imago], qui est la causalité psychique même: l'identification,laquelle est un phénomène irréductible [...]." ("Propos sur la causalité psychique", E188).

(26) Lacan, Télévision, Ed.du Seuil, Paris, 1974, p.40.

(27) Heidegger, " Logos " in La psychanalyse, tome I,1956, pp.59-79.
 

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