psychanalyse.lu


Dr Nicolas Hoffmann

(Interniste, Gestaltthérapeute)

La nouvelle économie psychique :
Quand la jouissance l’emporte sur le désir
et lorsque le fantasme se fait réalité




« Le corps est irréductible à la parole. Les mots de l’esprit ne pourront jamais qu’interpréter, à la manière du mot d’esprit, les maux dont souffre le corps dans son encombrant être-là » ont affirmé les docteurs Michels et Rauchs, à la tête de la société de neurologie, psychiatrie et psychothérapie, dans leur introduction au passionnant cycle de conférences publiques dont ils sont les maîtres d’œuvre et qui a eu lieu cette année, comme l’année précédente, au Centre Culturel Français de la rue Philippe II. Ce cycle, disent-ils, avait pour but cette année « d’interroger quelque peu les différents discours qui tentent, tant bien que mal, à restituer une vérité au corps. Symptômes et paroles du névrosé, délire du psychotique, plaintes du patient face au médecin et à l’entourage, mais aussi créations de l’artiste et langues de bois du politique, car il sera question du corps social autant que du corps biologique »
C’est le Dr Lebrun, psychiatre et psychanalyste lacanien de Namur qui a inauguré le cycle, intitulé maux du corps mots de l’esprit. Dans un monde putativement sans limites, notre société dont certains dénoncent le ‘pan-cochonisme’ est-elle engluée dans une jouissance excessive ? Y a-t-il une crise des repères ? De nouvelles normes existent-elles? Et l’analyste a-t-il le droit de se mêler des choses de société ? Affirmatif, répond le lacanien Dr Lebrun, citant l’interdiction universelle de l’inceste et mettant en avant que l’être humain est essentiellement déterminé par la faculté du langage. Et qui entre dans la parole perd de la jouissance, n’a plus le nez dans l’immédiateté, bref, n’a plus tout, ni tout de suite, pour rappeler ce slogan de mai 68. Or dans notre société on constate une mutation inédite : quelque chose dans la nécessité du moins- voire du non-jouir ne passe plus, et l’orateur y voit un rapport avec le libéralisme économique actuellement au pouvoir, et le statut de ‘consommateurs’ auquel il nous réduit.
Il y aurait une délégitimation de celui qui n’est pas dans la complétude, mais chez les sujets addictifs et sans gravité que cette société produit et devant l’inexistence désormais de parents capables de dire non – commentaire du Dr Rauchs : « les enfants ne peuvent plus s’opposer au non du père » – l’incomplétude est toujours présente, même si elle n’est plus visible. Il n’y a pas que les adolescents qui sont concernés, il y a aussi les jeunes adultes, les parents de nos petits-enfants. L’un d’eux, homme en vue dans la société, et patient de l’analyste, a récemment révélé à son épouse son transvestisme et souhaitait, avec l’aval de leur pédiatre, lui conseillant néanmoins de demander l’avis préalable de l’analyste, se montrer pour ne pas dire s’exhiber dans la tenue correspondante à ses enfants d’âge scolaire, parce que ‘tel était son choix’, allusion à la reality-show de ce même nom. Il est tombé des nues quand le médecin l’a mis en garde contre les éventuelles suites psychiques chez ses enfants.
Le Dr Lebrun revêtant les atours du moraliste a été limpide dans l’expression de son sentiment, frisant par moments ce que certains qualifieraient de ‘retour à l’ordre moral’, back to basics (remarque du scripteur : pourquoi ne peut-on faire cela également en matière d’économie, par exemple à l’économie de marché sociale ?) alors qu’une nouvelle et véritable morale reste à inventer, dans laquelle il y a sans aucun doute une place à donner au ‘moins-jouir’, position absolument nécessaire aux sujets qui n’ont pas fait leur travail de devenir des personnes. Françoise Dolto affirme certes que l’enfant est une personne, mais l’est-il dans une place symétrique aux parents ? Et les enfants sont-ils en mesure de pouvoir choisir ? La réponse est non, et le droit à l’éducation des parents prévaut sur le droit de choisir de sujets incapables à ce stade de le faire. Et bonjour les dégâts dans les familles anomiques !

Je voudrais aborder, dans la foulée, « les nouveaux comportements sexuels » livre de Willy Pasini, professeur de psychiatrie à l’université de Genève, lui aussi psychanalyste, et qui plus est, sexologue de renom. Selon le Dr Pasini l’un des phénomènes les plus frappants de notre époque réside dans les expériences sexuelles innovantes, lesquels sont souvent un masque pour ne pas évoquer ou aborder les problèmes émotionnels de fond, car les sentiments évoluent plus lentement que les sensations, et le besoin de tendresse et de liens affectifs solides demeure.
Or tout en rêvant de rapports de couple passionnés, les femmes continueraient d’imaginer un homme qui n’existe plus, alors que les hommes verraient dans la femme émancipée davantage une sorcière qu’une égale. Quant aux fantasmes des uns et des autres, ils resteraient assez identiques, mais, et c’est là le phénomène nouveau, il se passerait qu’aujourd’hui les actes ont tendance à remplacer les fantasmes. Ces actes réels sont évidemment par nature beaucoup moins libres et plus riches de conséquences que les ‘actes’ fantasmés, appartenant à l’ordre des idées. Il est interdit d’interdire, mais les résultats sociologiques de cette autre maxime de mai 68 peuvent être étonnants sinon détonants. Les nouvelles générations ont de nouvelles transgressions qui dépassent largement celles de leurs aînés, en particulier les perversions soft -voir notre travesti de tout à l’heure- par lesquelles en toute liberté d’expérimentation on réalise maintenant des fantasmes qui jusque là n’avaient pas dépassé le stade de la représentation imaginaire, mais sans tomber dans la dépendance, laquelle serait le propre des perversions hard –par exemple sadomasochisme pur et dur- rendant esclave des habitudes et incitant à exprimer sa sexualité selon un scénario obligé sinon compulsif, et souvent ruineux, pour le porte-monnaie, sinon pour l’âme, ajouterai-je au passage.
Or si certains couples achoppent sur cet éros et sont détruits, il semble que de plus en plus nombreux sont ceux qui y survivent. Ce qui forcément nous amène à la question de savoir « à quoi sert le couple ? » Willy Pasini y a apporté sa réponse dans le livre du même nom, paru antérieurement chez Odile Jacob également. Elle est lapidaire : à prolonger l’amour ! Evoquons encore la question de la normalité en matière de pratiques sexuelles. Selon l’auteur il existe plusieurs normalités en sexologie : statistique, médico-légale, psychologique et morale, en fonction desquelles les couples se positionnent. Pour conclure : un fossé s’est creusé récemment entre le cœur et le sexe. Les perversions soft sont un moyen de vivre plus librement sa sexualité, mais elles créent de graves problèmes chez ceux qui ne dissocient pas les sentiments de la sexualité. Qui plus est, l’irruption du désir féminin (M. Pasini ne donne pourtant pas l’impression d’être un macho à l’ancienne ?) et de certains fantasmes érotiques, surtout masculins, a dans l’opinion de l’auteur engendré davantage de confusion que de bonheur. Donc là aussi back to basics ? L’auteur, compte tenu de ce qu’il appelle l’imbroglio actuel, se refuse à conclure, mais il y a incontestablement problème.

 

XHTML 1.0 Transitional