Elliott Jaques
Mort et crise du milieu
de la vie
(« Death and Midlife Crisis », dans International
Journal of Psychoanalysis, 1963, 46, 502-514 ; traduction
française par Didier Anzieu, in Crise, rupture et
dépassement, Dunod, 1979, pp. 277-305.)
Le développement de l’individu connaît des phases
critiques qui sont des moments de changement, ou des périodes
d’évolution rapide. Moins connues peut-être, bien que
réelles, sont la crise qui survient vers 35 ans - je l’appellerai
« crise du milieu de la vie » - et celle de la pleine
maturité, autour de 65 ans. C’est de la première crise dont
je parlerai ici.
Quand je dis que cette crise du milieu de la vie se
manifeste vers 35 ans, cela signifie qu’elle se situe entre trente et
quarante ans, que le processus de transition se déroule sur quelques
années et que la période exacte peut varier selon les individus.
L’évolution est souvent masquée chez les femmes par les
changements liés à lave nue de la ménopause. Chez les
hommes, le changement a été quelquefois attribué aux
années climatériques[1],
à cause de la diminution de la virilité qui peut se produire
à ce moment-là.
I. La crise chez les
génies
Je pris conscience de l’importance de cette
période comme phase critique pour le développement de
l’individu, lorsque je remarquais que le travail créateur de grands
hommes, entre 35 et 40 ans, tendait à accuser une crise. Richard Church
l’exprime clairement dans son autobiographie, The Voyage
Home :
« Il semble qu’il y ait une raison
biologique à ce que les hommes et les femmes, vers trente-cinq ans, se
sentent aux prises avec des doutes, d’angoissantes recherches et une perte
d’enthousiasme. Est-ce cet état que les scolastiques du Moyen Age
appelaient accidie, le péché cardinal de paresse
spirituelle ? Je le crois. »
Cette crise s’exprime de
trois façons différentes : la carrière
créatrice peut purement et simplement prendre fin, soit que le travail
créateur s’épuise, ou que la mort advienne ; la
capacité de créer peut apparaître et s’exprimer pour
la première fois ; enfin, un changement décisif dans la
qualité et le contenu de la créativité peut se
produire.
Le phénomène peut-être le plus important est
la variation du taux de mortalité chez les artistes créateurs.
J’avais l’impression que l’âge de 37 ans
émergeait assez nettement comme âge de la mort chez des personnes
de cette catégorie. Cette impression a été confirmée
à l’examen d’un échantillon de quelques 310
célébrités ou génies, peintres, compositeurs,
poètes, écrivains et sculpteurs. Le taux de mortalité
s’accroît brusquement entre 35 et 39 ans, il est supérieur
à la mortalité normale à cette époque. Ce groupe
comprend Mozart, Raphaël, Chopin, Rimbaud, Purcell, Baudelaire, Watteau...
On observe ensuite, entre 40 et 44 ans, une importante baisse par rapport au
taux normal de mortalité, suivie d’un retour à la norme
statistique vers l’approche de la cinquantaine. Plus on en vient aux
génies dans l’échantillon, plus l’accroissement du
taux mortalité est frappant et significatif.
Le changement dans la
créativité qui se produit à cette période est
repérable dans la vie d’innombrables artistes. Bach, par exemple,
était organiste avant de devenir chantre à Leipzig à 38
ans, moment à partir duquel il commença ses imposantes
compositions. La vie de Rossini est décrite en ces
termes :
« Son relatif silence dans les années
1832-1868 (c’est-à-dire de 40 à 74 ans, date de sa mort),
fait de sa biographie le récit de deux vies distinctes : un rapide
triomphe, et une longue vie de réclusion. »
Racine connut
treize ans de succès continu jusqu’à 38 ans avec Phèdre ; sa production s’arrêta pendant une
douzaine d’années. Les principales œuvres de Goldsmith,
Constable et Goya virent le jour alors que leurs auteurs avaient entre 35 et 38
ans. À 43 ans, Ben Jonson avait produit toutes les pièces dignes
de son génie, bien qu’il vécut ensuite jusqu’à
64 ans. À 33 ans, Gauguin abandonna son travail d’employé de
banque et à 39 ans il commença une carrière
créatrice en tant que peintre. Un critique a repéré dans
l’œuvre de Donatello, après 39 ans, un changement important de
style : l’équilibre figé de ses premières
compositions disparaît et il se tourne vers la création d’une
expression spontanée de la vie. Un revirement s’opéra dans
l’esprit de Goethe, après son voyage en Italie entre 37 et 39 ans.
Comme beaucoup de ses biographes l’ont montré, l’importance
de ce voyage et de cette période de la vie ne saurait être
surestimée. Lui-même considérait ce moment comme
l’apogée de sa vie. Il n’avait jamais eu auparavant une si
parfaite conscience de son génie et de sa mission de poète. Son
œuvre commença alors à refléter l’influence
classique, celle de la tragédie grecque et de la
Renaissance.
Michel-Ange exécuta une série de
chefs-d’œuvre avant 40 ans : son « David »
fut achevé à 29 ans, la décoration des voûtes de la
Chapelle Sixtine à 37 ans, et son « Moïse »
entre 37 et 40 ans. On ne connaît de lui que peu d’œuvres
artistiques pour les quinze années suivantes. Il connut une pause de
l’activité créatrice jusqu’à 55 ans, âge
auquel il entreprit le grand monument des Médicis, puis le
« Jugement dernier », et les fresques de la Chapelle
Pauline.
Qu’il soit clair que je ne suggère pas que la
carrière des personnes plus créatrices commence ou finit pendant
la crise du milieu de la vie. Il y a peu de génies créateurs
vivant et produisant à l’époque de la maturité dont
la supériorité ne puisse être discernée dès la
jeunesse à partir soit d’œuvres déjà
réalisées, soit de potentialités créatrices ;
c’est le cas de Beethoven, Shakespeare, Goethe, Couperin, Ibsen, Balzac,
Voltaire, Verdi, Haendel, Goya, Dürer, pour n’en citer que
quelques-uns au hasard. Mais il y en a également peu chez qui on ne
puisse voir un changement décisif dans la qualité de
l’oeuvre, chez qui des effets sur l’œuvre de la crise du milieu
de la vie ne puissent être discernés. La gamme des réactions
s’étend de la crise sévère et dramatique à une
transition imperceptible et peu troublée - de même que les
réactions à la crise de l’adolescence peuvent aller des
perturbations sévères et des décompensations
jusqu’à un réajustement relativement ordonné à
la vie sexuelle et mentale de l’âge adulte - mais les effets du
changement sont discernables. Quels sont, maintenant les principaux traits de ce
changement ?
Deux facteurs semblent être de première
importance. Le premier concerne la façon de travailler, le second, le
contenu de l’œuvre. Considérons successivement chacun
d’eux. J’userai des expressions « jeunesse de
l’âge adulte » et « maturité de
l’âge adulte » pour qualifier respectivement les phases
antérieures et postérieures à la crise du milieu de la
vie.
II. Le changement dans la manière de
travailler
Je rendrai plus sensible le changement dans la
manière de travailler en décrivant ses manifestations
extrêmes. À vingt ans, et au début de la trentaine, la
créativité a pour caractéristique d’être
brûlante. Elle est intense, spontanée, l’œuvre est
d’emblée définitive. Les effusions spontanées de
Mozart, Keats, Shelley Rimbaud en sont le prototype. La plus grande partie du
travail semble se faire inconsciemment. La production consciente est rapide, la
vitesse de création n’étant souvent limitée que par
la capacité de l’artiste d’enregistrer matériellement
les mots ou la musique qui lui servent d’expression.
Une description
vivante du travail lors de la jeunesse de l’âge adulte est
donnée par Gitting dans sa biographie de
Keats :
« Cette année-là, Keats vivait de son
capital spirituel. Il utilisait et consommait chaque expérience presque
aussitôt qu’elle se présentait à lui ;
l’effet que lui produisait chaque personne, regard, livre, émotion,
ou pensée était immédiatement traduit en poésie.
Pouvait-il, lui ou tout autre poète, ne pas succomber sous un tel
rythme ?... Il ne pouvait pas écrire plus longtemps avec cette
méthode. Il le comprit de lui-même lorsqu’il décida de
composer sans "enthousiasme" comme il disait. Il ne pouvait pas se maintenir
à un pouls si élevé et continuer de
vivre. »
Par contraste, la créativité aux alentours
de la quarantaine est « sculptée ».
L’inspiration peut être brûlante et intense. Le travail
inconscient n’est pas moindre qu’auparavant. Mais une grande
distance sépare le premier élan d’inspiration du produit
créé et fini. L’inspiration elle-même peut venir plus
lentement. Même s’il y a de brusques jaillissements
d’inspiration, ce n’est là que le commencement du processus
de création de l’oeuvre. L’inspiration initiale doit
d’abord être extériorisée à l’état
brut. Alors commence un processus de formation et de façonnage de produit
externe, par modelages et remodelages successifs de la matière.
J’utilise le terme « sculpté » car la nature du
matériau du sculpteur - c’est au sculpteur sur pierre que je pense
- oblige l’artiste à entretenir ce type de relation avec le produit
de son imagination créatrice. Là apparaît tout une
interaction entre d’une part le travail inconscient intuitif,
l’inspiration, et d’autre part la perception attentive du produit
externe en train d’être créé et la réaction
à celui-ci.
Dans son billet sur « Un trait de
caractère de Freud », Joan Rivière (1958) décrit
comment Freud l’exhortait concernant certaines hypothèses
psychanalytiques auxquelles elle pensait :
« Écrivez
cela, écrivez cela ; mettez cela noir sur blanc... sortez cela,
produisez cela, faites quelque chose de cela, à l’extérieur
de vous, je veux dire : donnez à cela une existence
indépendante de vous. »
Ce processus de mise à
1’extérieur de soi est l’essence du travail créateur
à l’âge de la maturité adulte ; comme le montre
le cas de Freud, le matériel initialement extériorisé
n’est pas le produit fini ou presque fini ; il est plutôt un
point de départ, l’objet d’un travail ultérieur de
modification, d’élaboration, qui s’étend parfois sur
plusieurs années.
En distinguant la créativité
hâtive propre à la jeunesse de l’âge adulte, de la
créativité « sculptée » propre à
la maturité de celui-ci, je ne voudrais pas donner l’impression de
tracer une ligne de démarcation nette entre ces deux périodes. Il
y a, bien sûr, des créateurs d’âge mûr qui
connaissent des éclairs d’inspiration et dont la production est
rapide et féconde. De même, on pourrait trouver chez des
créateurs jeunes des exemples d’oeuvres
« sculptées » et mûries. Le David de
Michel-Ange est, je pense, le meilleur exemple de ce dernier cas.
Mais les
exemples d’œuvres de jeunesse qui soient élaborées et
« sculptées » sont rares. Certains travaux
scientifiques peuvent quelquefois donner l’impression de
l’être. De jeunes physiciens de vingt et quelques années
peuvent, par exemple, produire des découvertes étonnantes. Mais
elles résultent de l’application des théories modernes sur
la structure de la matière, théories qui ont elles-mêmes
été le produit d’un travail
« sculpté » de la maturité de
l’âge adulte de la part des génies comme Thomson et
Einstein.
De même, des œuvres vraiment créatrices de la
maturité de l’âge adulte, qui ne donnent pas
l’impression d’être travaillées et
« sculptées », le sont vraiment. Ce qui peut sembler
une création rapide et spontanée est le plus souvent la reprise de
thèmes élaborés auparavant ou qui, au fil des
années, ont émergé lentement à partir des
premières œuvres. Inutile de chercher plus loin que les travaux de
Freud pour avoir un remarquable exemple de livres écrits rapidement et
qui sont néanmoins le fruit d’idées qui ont
été travaillées, façonnées,
reformulées, laissées incomplètes et pleines de conclusions
branlantes, puis reprises une fois encore avec l’émergence
d’idées nouvelles, permettant de dépasser les
difficultés antérieures.
Le bien-fondé de notre
distinction apparaît dans le fait que certains matériaux sont plus
appropriés que d’autres à la créativité
hâtive propre à la jeunesse de l’âge adulte. Ainsi, la
composition musicale ou la poésie lyrique se prêtent plus à
une production créative rapide que la sculpture sur pierre ou la peinture
à l’huile, par exemple. Il est, en effet, remarquable que, si de
très nombreux compositeurs ou poètes arrivent à
l’apogée de leur talent pendant leurs années de jeunesse, il
n’en est pas de même pour la majorité des sculpteurs et pour
celle des peintres qui utilisent la peinture à l’huile. Avec la
peinture à l’huile et la pierre, la relation aux matériaux
eux-mêmes est importante, et demande à ce que le processus
créatif puisse passer par l’étape d’une
extériorisation initiale, puis d’une finition du produit
extériorisé. Les mots écrits et la partition musicale
n’ont pas nécessairement cette même qualité plastique
extérieure. Ils peuvent être
« sculptés » et travaillés, mais ils peuvent
aussi être simplement utilisés comme supports pour un
enregistrement immédiat de productions dont la structure est inconsciente
et qui sont alors transposés dans leur totalité et leur
intégralité, ou presque.
III. Qualité et
contenu de la créativité
La différence dans
le mode de travail propre à la jeunesse ou à la maturité de
l’âge adulte, c’est le caractère rapide ou
« sculpté » de la créativité.
Considérons quelques instants le changement concernant la qualité
et le contenu de la créativité. Le changement auquel je pense est
l’émergence d’un contenu tragique et philosophique qui
conduit à la sérénité dans la
créativité de la maturité de l’âge adulte, par
contraste avec un contenu plus typiquement lyrique et descriptif dans les
œuvres de la jeunesse de l’âge adulte. Cette distinction est
assez communément admise et peut être considérée
comme suffisamment évidente pour ne requérir que peu
d’explications ou d’arguments. Elle est implicite au choix que
j’ai fait des termes de « jeunesse » et de
« maturité » pour qualifier les deux phases de
l’âge adulte sur lesquelles porte mon étude.
On peut
observer un changement dans les écrits de Dickens, à partir de David Copperfield (qu’il écrivit à 37 ans) : ils
deviennent plus humains, plus tragiques, moins factices et
théâtraux. On peut également repérer un changement
chez Shakespeare, de ses pièces historiques et de ses comédies
à ses tragédies. Il avait environ 31 ans quand il écrivit,
parmi d’autres comédies lyriques, Roméo et Juliette.
Par contre, la grande série des tragédies et des pièces
romaines commença à apparaître quelques années plus
tard : Jules César, Hamlet, Othello, Le Roi
Lear et Macbeth passent pour avoir été écrites
très probablement entre 35 et 40 ans.
De nombreux facteurs bien
connus interviennent dans le changement en question. L’idéalisme et
l’optimisme de l’adolescent finissant et du jeune adulte,
corrélatifs du clivage et de la projection de la haine, sont
dépassés et supplantés par un pessimisme p1us contemplatif.
Un conservatisme plus réfléchi et plus tolérant se
substitue à une impatience et à une exigence radicales. La
croyance en la bonté naturelle des hommes est remplacée par la
reconnaissance et l’acceptation du fait que la bonté naturelle
s’accompagne de haine, de pulsions destructrices internes et que cela
contribue à la misère et au tragique de la condition humaine. Dans
la mesure où la haine, la destruction et la mort peuvent se trouver
explicitement présentes dans les productions créatrices de la
jeunesse de l’âge adulte, elles se manifestent, chez Poe et
Baudelaire, par exemple, sous forme du satanique ou du macabre, non sous celle
d’angoisses ayant fait l’objet d’un travail
d’élaboration et de résolution.
L’esprit de
création propre à la jeunesse de l’âge adulte est
résumé dans le Prometheus Unbound de Shelley. À
propos de cet ouvrage, sa femme a écrit :
« Selon la
théorie de Shelley, le facteur important de la destinée humaine
est que le diable n’est pas inhérent au système de
création, il n’est qu’un accident qui doit être
rejeté... Dieu fit la Terre et l’Homme parfaits, mais celui-ci, par
sa chute "apporta la mort dans le monde et tous nos maux". Shelley croyait
qu’il suffisait que l’humanité refuse qu’il y ait un
diable dans le monde pour qu’il n’y en ait aucun... Il tenait avec
un enthousiasme fervent à cette
idée. »
L’idéalisme de la jeunesse de
l’âge adulte est construit sur l’utilisation inconsciente du
déni et des défenses maniaques comme processus de défense
contre deux caractéristiques fondamentales de la condition humaine :
l’inéluctabilité de la mort et l’existence de la haine
et des pulsions destructrices à l’intérieur de chaque
personne. J’essayerai de montrer que la reconnaissance explicite de ces
deux caractéristiques et leur prise en considération est la chose
essentielle qui permet de surmonter heureusement la crise du milieu de la vie et
d’accéder à la maturité de l’âge
adulte.
C’est lorsque la mort et la destructivité humaine -
c’est-à-dire à la fois la mort et la pulsion de mort - sont
pris en compte que la qualité et le contenu de la
créativité prennent une tonalité tragique, réflexive
et philosophique. La position dépressive doit être de nouveau
abordée, mais à un niveau qualitativement différent La
misère et le désespoir devant la souffrance et le chaos venus de
notre inconscient sont à affronter et à surmonter pour que la vie
puisse être supportée et la créativité continuer. Némésis est la clef, et la tragédie le thème
de sa reconnaissance.
La réussite finale du travail créateur
de l’âge mûr dépend de la résignation
constructive face à la fois aux imperfections humaines, et aux
insuffisances de son propre travail. C’est cette résignation
constructive qui imprime alors la sérénité à la vie
et à l’œuvre.
IV. La Divine
Comédie
J’ai pris ces exemples chez des
génies créateurs, parce que je crois que l’essentiel de la
crise du milieu de la vie est révélé, dans sa forme la plus
pure et la plus pleine, par la vie des grands artistes. Il est apparu manifeste
que cette crise est de type dépressif, alors que la crise de
l’adolescence est plutôt du type schizo-paranoïde. À
l’adolescence, une décompensation grave débouche sur la
schizophrénie ; au milieu de la vie, elle aboutit à la
dépression ou à un système défensif
élaboré contre l’angoisse dépressive, tel qu’il
se reflète dans les défenses maniaques, l’hypocondrie, les
mécanismes obsessionnels et la détérioration du
caractère. L’élaboration de la crise du milieu de la vie
exige une réélaboration de la position dépressive
infantile, mais avec une compréhension plus mûre de la mort et des
pulsions destructrices qui ont à être prises en compte.
Ce
thème de l’élaboration de la position dépressive est
remarquablement exprimé dans La Divine Comédie. Ce
chef-d’œuvre de tous les temps a été commencé
par Dante à la suite de son exil de Florence à l’âge
de 37 ans. Dès les premières strophes, il se met en scène
avec des mots d’une grande force et d’une terrible profondeur
psychologique. Il commence ainsi :
« Quand
j’étais au milieu du cours de notre vie,
je me vis
entouré d’une sombre forêt,
après avoir perdu le
chemin le plus droit.
Ah ! qu’elle est difficile à
peindre avec des mots,
cette forêt sauvage,
impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma
peur !
À peine si la mort me semble plus
amère. » (L’Enfer, chant 1, début ; trad. fr. d’A.
Cioranescu)
Ces vers ont été différemment
interprétés ; comme référence
allégorique à l’entrée en Enfer, par exemple, ou
comme le reflet de l’état d’esprit du poète
forcé à l’exil, sans foyer et assoiffé de justice.
Ils peuvent cependant être interprétés à un niveau
plus profond comme l’ébauche d’une description vive et
parfaite de la crise affective du milieu de la vie, crise qui aurait saisi
l’esprit et l’âme du poète, quelles que soient ses
convictions religieuses et que sa situation extérieure ait
été réglée ou non. Cette conclusion est
confirmée par le fait que, dès la trentaine, avant son exil, Dante
avait déjà commencé une évolution qui l’avait
mené de la conception idyllique de la Vita Nuova (à
l’âge de 27-29 ans) à une conversion à la
« philosophie » symbolisée dans le Convivio,
écrit entre 36 et 38 ans.
Même prise au sens littéral, La Divine Comédie est une description de la première
rencontre pleinement consciente et réfléchie du poète avec
la mort. Il est conduit à travers l’Enfer et le Purgatoire par son
maître Virgile, pour finalement trouver son propre chemin, guidé
par sa chère Béatrice, jusqu’au Paradis. Sa rencontre
finale, extatique et mystique avec Dieu, représenté en termes
étranges et abstraits, ne fut pas une pure extase, ne fut pas la simple
invasion d’un être par un sentiment mystique et océanique. Ce
fut l’expérience d’un niveau d’organisation psychique
plus élevé. Ce fut expressément une vision de l’amour
et du savoir suprêmes, dans laquelle les pulsions et le désir sont
contrôlés et qui promeut une vie plus adulte, plus détendue,
plus contemplative, vie devenue possible après le dépassement des
angoisses archaïques et des sentiments de culpabilité et
après le retour au bon objet primaire.
Dante rattache explicitement
sa meilleure intégration psychique et son émergence hors de la
confusion à sa relation infantile archaïque au bon objet primaire.
Vers la fin du trente-troisième Chant du Paradis, le sommet de son
œuvre, il dit :
« Désormais mon discours pour ce
dont j’ai mémoire,
Sera plus pauvre encor que celui d’un
enfant
Dont le lait maternel mouille toujours la langue. »
(Ibid.)
Mais la relation au bon objet primaire est celle
où la réparation a été effectuée ; le
Purgatoire a été traversé, les élans d’amour
sont devenus plus forts, la cruauté et la dureté du Surmoi,
exprimées dans l’Enfer, ont diminué. L’amertume
a laissé place à la quiétude.
Chez Dante, le
résultat de cette profonde transformation n’est pas le renforcement
des défenses maniaques et du déni, qui caractérisent
l’expérience mystique d’une fusion avec l’omnipotence
magique, mais plutôt l’abandon de ces défenses, et le
renforcement consécutif de la personnalité et de la volonté
sous la domination de l’amour. Ainsi que Croce
l’observait :
« Ce qui ne se trouve pas dans le Paradis, c’est la fuite hors du monde, le refuge absolu en Dieu,
l’ascétisme, car cela est étranger à l’esprit
de Dante. Il ne cherche pas à fuir le monde, mais à
l’instruire, à le corriger, à le réformer... Il
connaissait les actions et les passions terrestres. »
V.
La conscience de sa propre mort
Bien que mes exemples soient pris
chez ces cas extrêmes que sont les génies, mon hypothèse est
que la crise du milieu de la vie atteint non seulement les créateurs,
mais aussi, sous une forme quelconque, chacun de nous. Quelle est maintenant la
nature psychologique de la réaction à cette situation du milieu de
la vie, et comment pouvons-nous l’expliquer ?
Le fait simple
dans cette situation est que l’individu arrive au milieu de sa vie. Mais
ce qui est simple du point de vue chronologique ne l’est pas du point de
vue psychologique. L’individu a fini de grandir et il a commencé de
vieillir. Il doit faire face à un ensemble nouveau de conditions
extérieures. La première partie de sa vie adulte a
été vécue. Il est assis dans sa famille et son
métier (à moins que l’adaptation de l’individu ne soit
mauvaise) ; ses parents ont vieilli et ses enfants sont au seuil de
l’âge adulte. Il faut faire le deuil de la jeunesse et de
l’enfance qui sont maintenant passées et terminées.
Réaliser la maturité et l’indépendance de
l’âge adulte devient la principale tâche psychologique. Le
paradoxe est que l’entrée dans la fleur de la vie, dans
l’étape de l’accomplissement, marque le début de la
fin. La mort en est le terme.
Je crois, et j’essaierai de le
démontrer, que ce fait de l’entrée, sur la scène
psychologique, de la réalité et de
l’inévitabilité de notre propre mort personnelle à
venir constitue le point crucial et central de cette phase du milieu de la vie,
le facteur qui rend critique cette période. La mort - du moins au niveau
conscient - n’est plus une idée en général, ou la
perte de quelqu’un d’autre ; elle devient une affaire
personnelle, sa propre mort, le fait d’être soi-même
réellement et vraiment mortel. Freud (1915) a décrit cela avec
justesse :
« Nous soutenions volontiers que la mort est la
fin nécessaire de la vie... Cependant, en réalité, nous
avions l’habitude de nous comporter comme s’il en était
autrement. Nous manifestions une nette tendance à "mettre de
côté" la mort, à l’éliminer de notre vie. Nous
essayions d’étouffer l’affaire... C’est de notre propre
mort qu’il s’agit bien sûr... Personne ne croit à
l’éventualité de sa propre mort... Dans l’inconscient,
tout le monde est convaincu d’être immortel. »
Cette
attitude face à la vie et à la mort décrite par Freud dans
un autre contexte, caractérise bien la situation que nous rencontrons
tous au milieu de la vie. La réalité de notre propre mort force
notre attention, nous ne pouvons la scotomiser plus longtemps. Un patient de 36
ans, en analyse depuis sept ans, qui traversait une profonde crise
dépressive préludant à la phase finale de son analyse
quelque dix-huit mois plus tard, exprimait cela très clairement :
« Jusqu’ici, disait-il, la vie était comparable à
une interminable montée avec rien d’autre qu’un horizon
lointain devant moi. Maintenant, j’ai l’impression d’avoir
subitement atteint le sommet de la colline, et là, en avant,
s’étend une pente, au bout de laquelle est une route dont
j’aperçois le bout - assez éloigné il est vrai mais
la mort est visiblement présente à ce
bout. »
À partir de là, les projets et les
ambitions du patient prirent une nouvelle tournure. Pour la première fois
de son existence, son avenir lui apparaissait circonscrit. Il savait maintenant,
et il acceptait le fait qu’il ne pourrait réaliser tous ses
désirs dans le cours de sa seule vie. Il ne pourrait en réaliser
qu’un nombre limité. Nombre d’entre eux resteraient
inachevés et irréalisables.
Cette prise de conscience de la
finitude de sa vie s’accompagna d’une meilleure solidité dans
ses points de vue et d’une résignation toute nouvelle à
l’égard des choses de ce monde. Cela reflétait une
diminution de son désir inconscient d’être immortel. Ce
désir persiste communément sous la forme de déni du deuil
et de la mort, sous celle d’idées d’immortalité, ou de
théories sur la réincarnation et la survie, de croyance en sa
propre longévité comme l’exprime dans son journal intime un
brillant romancier de 28 ans : « Je serais le plus important des
hommes et je vivrai plus longtemps que tous les
autres. »
VI. La signification inconsciente de la
mort
La façon dont chacun au milieu de la vie
réagit à la rencontre avec la réalité de sa propre
mort à venir - qu’il l’affronte ou la nie - est fortement
influencée par sa relation infantile inconsciente à la mort,
relation qui dépend du stade et de la nature de
l’élaboration de la position dépressive, telle que Melanie
Klein l’a découverte et décrite (1940, 1955). Je vais
résumer ses conclusions.
La relation de l’enfant à la
vie et à la mort s’établit dans un contexte où sa
survie dépend de ses objets externes et de l’équilibre
interne entre les pulsions de vie et de mort qui soutient la perception de ces
objets, la confiance qu’il leur accorde, et la façon dont il les
utilise. Dans la position dépressive chez l’enfant, à
condition que l’amour prédomine, le bon et le mauvais objets
peuvent être, dans une certaine mesure, synthétisés, le moi
devient mieux intégré, l’enfant fait
l’expérience qu’il peut espérer le
rétablissement du bon objet : le dépassement de son chagrin
et le regain de sécurité qui s’ensuivent constituent
l’équivalent infantile de la notion de vie.
Si au contraire,
la persécution prévaut, l’élaboration de la position
dépressive se trouve plus ou moins bloquée, la réparation
et la synthèse ne peuvent être effectués, le monde
intérieur est inconsciemment ressenti comme dépositaire du mauvais
sein persécuteur et destructeur, dévoré et
détruit ; le moi s’éprouve morcelé. La situation
interne chaotique ainsi vécue est l’équivalent infantile de
la notion de mort.
Des idées d’immortalité
s’édifient en réponse à ces angoisses et servent de
défense contre elles. Les fantasmes inconscients
d’immortalité sont le contrecoup de fantasmes infantiles concernant
le caractère indestructible et par conséquent immortel de
l’objet primaire, idéalisé et généreux. Ces
fantasmes sont aussi persécuteurs que la situation interne chaotique
qu’ils sont censés atténuer. Ils assurent un triomphe
sadique et omnipotent, ce qui augmente la culpabilité et la
persécution. Ils provoquent des sentiments intolérables
d’abandon, du fait de la dépendance à un objet parfait qui
exige en retour une égale perfection dans le comportement.
La mort
existe-t-elle pour l’inconscient ? Les conceptions de Melanie Klein
diffèrent de celles de Freud à ce sujet. Klein admet une
connaissance inconsciente de la mort. Freud pense que l’inconscient en
repousse toute connaissance. Aucune de ces optiques, prise au sens
littéral, ne peut rendre compte de la vérité. Je crois que
leurs auteurs eux-mêmes n’approuveraient pas une
interprétation littérale de leurs propres vues.
L’inconscient ne connaît pas la mort per se (en tant que
telle). Mais certaines expériences inconscientes sont voisines de
représentations qui apparaissent ensuite dans la conscience comme
fournissant une notion de la mort. En voici un exemple :
Une patiente
de 47 ans, souffrant de claustrophobie et de divers troubles psychosomatiques
graves, racontait un rêve dans lequel elle gisait dans un cercueil. Elle
était morte ; elle avait été coupée en fines
tranches. Mais une toile d’araignée ténue et tissée
de nerfs reliait chaque tranche et les connectait à son cerveau. Elle
pouvait donc tout ressentir. Elle savait qu’elle était morte. Elle
ne pouvait ni bouger ni proférer un son. La seule chose qu’elle
pouvait faire était de rester enfermée dans le noir et le silence
claustrophobiques d’un cercueil.
J’ai choisi ce rêve
particulier car il me semble bien illustrer l’expérience et la
crainte de la mort dans l’inconscient. Il ne s’agit pas en fait de
la mort telle que nous la représentons consciemment, mais d’un
fantasme inconscient d’immobilisation et de détresse dans lequel le
moi est soumis à une violente fragmentation, tout en conservant la
possibilité de ressentir le tourment et la persécution auxquels il
est exposé. Lorsque ces fantasmes de persécution et torture
suspendues sur le sujet atteignent une intensité pathologique, ils sont
caractéristiques de nombreux états mentaux tels que la catatonie,
les stupeurs, les phobies, les obsessions, le fait d’être
glacé par l’angoisse et la dépression
simple.
VII. Un cas de déni de la mort
Dans
la période de jeunesse de l’âge adulte qui
précède celle de la rencontre, vers le milieu de la vie, avec la
mort, une complète réélaboration de la position
dépressive n’est pas encore nécessaire au
développement normal. Elle peut être différée. Elle
n’est pas urgente. On peut la reporter jusqu’au moment où des
circonstances forcent à y faire face.
Dans le cours ordinaire des
événements, la vie de l’adulte encore jeune est
généralement active et bien remplie. Du point de vue
physiologique, il a atteint le plein développement de ses
potentialités, et l’activité - aussi bien sociale, physique,
économique que sexuelle - est au premier plan. C’est le temps de
l’action, et l’action, à un degré plus ou moins grand
qui est fonction de l’ajustement émotionnel de chacun, se trouve
soutenue et facilitée par une défense maniaque,
l’hyperactivité, et par le
déni.
L’activité réussie de l’adulte jeune
dissimule, en fait, une mise en œuvre importante des défenses
maniaques. Mais l’angoisse dépressive qui est ainsi
évitée fera retour plus tard et aura à être
affrontée. La crise du milieu de la vie la fait surgir avec force, elle
ne peut plus être mise de côté sinon la vie en serait
appauvrie.
J’illustrerai, à l’aide d’un cas, la
relation qu’il y a entre une adaptation fondée sur
l’activité débordante chez l’adulte jeune et
l’échec au milieu de la vie, si la position dépressive
n’est pas inconsciemment (ou consciemment dans l’analyse)
élaborée une nouvelle fois. Jusqu’à ce qu’il
vienne en analyse, M. N. avait réussi dans la vie, du moins
d’après les normes habituelles. C’était un homme
actif, un « réalisateur ». Il avait réussi
dans sa carrière, grâce à son application et à un
travail acharné ; il était marié, avait trois enfants
et de nombreux amis, tout semblait aller pour le mieux.
Cette image
idéalisée de lui-même reposait sur une hyperactivité
qui ne laissait pas de place à la réflexion. Il pensait
qu’il était venu non pas à une analyse qu’il aurait
à faire lui-même, mais à des sortes de cours, pour me
soumettre son histoire personnelle et pour tenir avec moi un séminaire
clinique où nous aurions procédé à
l’évaluation psychanalytique du matériel apporté par
lui sur son cas.
Comme on pouvait s’y attendre, M. N. avait de
grosses difficultés avec l’ambivalence. Il était
inconsciemment effrayé par toute agressivité, envie, jalousie ou
autre sentiment hostile dirigé contre moi ; il s’en tenait
à un amour idéalisé à mon égard et
accueillait avec une tolérance bienveillante chaque tentative de ma part
pour analyser ses pulsions de destruction et ses sentiments de
persécution dont il se défendait par
l’idéalisation.
Lorsqu’il finit par prendre conscience
qu’il avait été jusque-là incapable d’affronter
l’ambivalence – expérience qu’il ignorait
complètement - il s’aperçut que dans toutes ses relations,
l’idéalisation était suivie inévitablement
d’une déception, déception due au fait qu’il
n’obtenait pas le type d’amour qu’il attendait impatiemment en
retour, et qu’il nourrissait de l’envie à
l’égard des personnes qu’il
idéalisait.
C’est à partir de l’analyse de ce
matériel analysé que nous avons pu, au cours de sa cure,
l’amener à réfléchir sur son mode d’adaptation
d’adulte jeune. Il admit qu’il était malade, et que la
connaissance inconsciente de sa maladie était certainement la principale
raison pour laquelle il avait recherché une analyse. Etre actif et
s’impliquer totalement dans ses relations aux autres était pour lui
des drogues auxquelles il s’adonnait. Il me confia son ressentiment pour
l’analyse qui lui ôtait ses défenses habituelles. Il avait
secrètement entretenu le projet d’arrêter celle-ci, car,
disait-il « penser à moi au lieu d’agir est une mauvaise
chose. Je réalise maintenant que j’ai accumulé ma rage
à l’intérieur contre vous comme je l’ai fait avec tout
le monde ».
Ainsi, au cours de la première année
d’analyse, il abandonna de nombreuses techniques qui étaient
caractéristiques de son mode d’adaptation d’adulte jeune. Ce
fut à l’occasion des vacances de Noël que l’angoisse
dépressive, cause principale de ses troubles du milieu de sa vie, revint
en force. C’est ce matériel qui illustre 1’importance de la
position dépressive et des sentiments inconscients envers la mort, en
relation à la crise du milieu de la vie. Avant les vacances de Noël,
il avait manifesté déjà des sentiments d’abandon, me
disant que, non seulement il ne me verrait pas, mais que ses amis seraient tous
partis. Trois jours avant la fin des vacances, il me téléphona
pour me demander, d’une voix triste et pleine de sanglots, s’il
pouvait me voir. Je pus fixer une séance pour le soir
même.
Lorsqu’il arriva, il fut d’abord effrayé
d’avoir à s’étendre sur le divan. Il me dit
qu’il voulait simplement me parler, être rassuré et
réconforté. Il me raconta ensuite qu’il « broyait
du noir » depuis le début des vacances. Il désirait que
sa mère soit encore vivante pour être l’objet de ses soins et
de son amour. « Je me sentais complètement abandonné et
perdu », me dit-il. « Je restais assis des heures et des
heures, incapable de bouger ou de faire quelque chose. J’avais envie de
mourir. Je ne pensais qu’au suicide. Mon état d’esprit a fini
par me terrifier. C’est pourquoi je vous ai
téléphoné. Je n’aurais jamais pensé possible
de perdre à ce point le contrôle sur moi. » Il
m’expliqua que la situation était devenue absolument insupportable
après que son fils ait d’une façon presque meurtrière
agressé sa femme. Il lui semblait que son monde avait
éclaté en morceaux.
Ce matériel et d’autres
associations firent apparaître que sa femme tenait lieu de mauvaise
mère, et son fils de la partie sadique et meurtrière de
lui-même. Dans sa peur de mourir, il réexpérimentait ses
propres fantasmes inconscients de déchiqueter sa mère et il se
sentait ensuite abandonné et perdu. Comme j’interprétais
dans cette optique, il s’écria que la pire des choses était
qu’il se sentait lui-même mis en pièces. « Je ne
peux le supporter, disait-il, c’est comme si j’allais
mourir. »
Je lui rappelais alors un rêve qu’il avait
fait juste avant les vacances et que nous n’avions pas eu le temps
d’analyser, dont le contenu était de première importance
pour comprendre la perception infantile qu’il avait d’être
mort. Dans ce rêve, il était un petit garçon qui pleurait,
assis sur un trottoir de sa ville natale. Il avait laissé tomber une
bouteille de lait. Elle gisait brisée en morceaux dans le caniveau. Une
de ses associations fut que la bouteille avait été cassée
à cause de sa maladresse. Il était inutile de gémir et de
pleurer sur le lait renversé puisque c’était, après
tout, de sa faute.
Je rapprochais ce rêve de son impression
d’être abandonné par l’analyste. J’étais
la bouteille de lait - de « bon » lait - détruite par
sa rage meurtrière parce que je l’abandonnais, et
asséchée. Ces vacances de Noël signifiaient inconsciemment
pour lui perdre son analyste comme il avait perdu sa mère et le bon sein
à cause de sa maladresse - de sa violence, de son manque de
contrôle - et parce qu’il m’avait souillé à
l’intérieur avec ses excréments. Il se sentait alors
intérieurement persécuté et mis en pièces par les
éclats de verre de la bouteille, qui représentait aussi bien le
sein et moi-même, que la psychanalyse. Comme le dit M. Klein (1955, p.
313) « le sein pris avec haine devient le représentant de la
pulsion de mort à l’intérieur de soi ».
Je
conclurais en disant que le patient avait inconsciemment fui la
dépression par le recours aux procédés
schizo-paranoïdes de clivage et de déplacement de ses pulsions
destructrices de moi sur sa femme par l’intermédiaire de son fils.
Ces procédés se mettaient maintenant à ne plus fonctionner,
en raison du travail analytique antérieur qui avait porté sur son
clivage et son déni. Jusqu’ici il avait pu dénier ce qui
était en réalité une pénible situation familiale en
la percevant simplement comme la résultante de ses propres
projections ; il se sentait maintenant rempli de culpabilité,
d’angoisse et de désespoir, car il se rendait compte qu’en
réalité, ses relations familiales n’étaient pas
seulement la projection de son chaos intérieur et de sa confusion, mais
qu’elles étaient franchement intolérables.
Pendant les
mois qui suivirent, nous pûmes élaborer plus profondément
son attitude envers la mort, ressentie comme le fait de tomber en
morceaux.
Un des liens entre son attitude phobique face à la mort et
sa fuite dans l’activité apparut, par exemple, lorsqu’il se
rappela une maxime qui avait toujours été significative pour
lui : « Marche ou crève ». Il se rendit compte
qu’il ne l’avait jamais utilisée que sous forme d’une
abréviation très personnelle :
« Marche ». La pensée qu’il puisse mourir
n’avait jamais effleuré sa conscience.
Un
événement fit bien apparaître comment sa peur de la mort le
détournait du deuil. Un de ses amis mourut, Le patient fut à cette
occasion la personne indispensable qui effectua toutes les démarches
nécessaires, alors que la famille et les amis étaient noyés
de larmes et paralysés par le chagrin. Il n’éprouvait aucun
sentiment, ayant juste une tête lucide et occupée à agir au
sujet des dispositions à prendre. C’était sa manière
d’être habituelle, il avait réagi ainsi à la mort de
son père et de sa mère. Bien plus, lorsque
j’interprétais sa fuite de la dépression par le déni
des sentiments et la fuite dans l’action, il se rappela un
événement qui révéla le chaos inconscient et la
confusion que la mort provoquait en lui. Il se rappela le jour où,
quelques années auparavant, un de ses cousins était mort
subitement d’une crise cardiaque, comment il courait du corps au
téléphone pour appeler le médecin, oubliant qu’un
petit groupe de gens s’était réuni autour du corps et
n’arrivant pas à comprendre que tout le monde sauf lui se rendait
très bien compte que le cousin était tout à fait mort et
même qu’il l’était déjà un peu avant son
arrivée.
Le chaos et la confusion provoqués chez le patient
par cette mort sont à rapprocher de ses fantasmes infantiles inconscient
de sein détruit et persécuteur et du moi mis en pièces,
équivalents de la mort.
Je crois surtout que, grâce à
l’amour qu’il avait reçu de son père et qui
était venu probablement renforcer ses bonnes pulsions innées ainsi
que ce qu’on lui avait décrit comme ayant été sa
bonne relation au sein maternel pendant les cinq premières semaines de sa
vie, il avait pu parvenir à une élaboration partielle de la
position dépressive et à un bon développement de ses
capacités intellectuelles. L’importance du déni maniaque et
de son activité débordante, l’utilisation massive du
clivage, de l’introjection et de la projection, ainsi que de
l’identification projective et introjective, dénotaient bien le
caractère partiel de ce travail d’élaboration.
Les
défenses maniaques et schizo-paranoïdes étaient suffisamment
efficaces dans la jeunesse de son âge adulte entre 20 et 35 ans. Son
succès apparent, sa générosité obsessionnelle lui
permettaient de jouer le rôle de la bonne mère
intériorisée, de prendre soin de la bonne partie de lui-même
projetée sur les autres, de dénier sa situation intérieure
réelle faite d’envie, d’avidité et de désir de
détruire et qu’il appelait sa
« méchanceté », de dénier la
pauvreté de sa vie émotionnelle, l’absence d’amour
authentique et d’affection dans son rôle de mari et de
père.
En arrivant à la maturité de l’âge
adulte entre la trentaine et la quarantaine, ses défenses se mirent
à perdre de leur efficience. Il avait perdu sa jeunesse, la perspective
du milieu de la vie et de la mort à venir stimulèrent la
répétition et la réélaboration de la position
dépressive infantile. Les sentiments inconscients de persécution
et de destruction totale, que la mort représentait pour lui,
s’éveillèrent à nouveau.
Il avait perdu sa
jeunesse, ses parents étaient morts, personne ne le séparait plus
de la tombe. Au contraire, il devenait lui-même cette barrière dans
la représentation de la mort, pour ses enfants. Accepter ces faits
demande résignation constructive et détachement. Au niveau
inconscient, une telle démarche requiert la capacité de maintenir
le bon objet interne, d’accepter ses propres imperfections et celles du
bon objet intériorisé, et de se résigner à avoir des
pulsions destructrices. Ses fantasmes inconscients d’intolérable
méchanceté, ses craintes d’avoir pollué et
détruit le bon objet primaire, ce qui le faisait se sentir perdu,
abandonné et n’être de nulle part, ses fantasmes inconscients
d’avoir de mauvais parents intériorisés empêchaient ce
patient de parvenir à un tel détachement et à cette
résignation. Les défenses qui avaient permis sa
précédente adaptation - adaptation limitée, bien sûr,
avec un considérable appauvrissement affectif - ces défenses
échouèrent au moment du milieu de la vie, quand la crainte de
vieillir et de mourir vint s’ajouter à l’univers de
persécution dans lequel il vivait au niveau inconscient. Si le bon objet
interne avait été moins bien établi à
l’intérieur de lui-même, s’il avait été
originellement moins constructif et aimant, M. N. aurait pu continuer sa vie de
maturité de l’âge adulte sur sa lancée
précédente ; mais je crois plutôt que sa crise du
milieu de la vie aurait été à l’origine d’une
détérioration de son caractère, d’accès
dépressifs, de troubles psychosomatiques, dus à l’importance
et à la persistance de son déni et de sa propension à la
déception, et à sa vision déformée du monde
extérieur.
Comme ce n’était pas le cas, les facteurs
positifs de sa personnalité lui permirent d’utiliser son analyse,
qu’il avait profondément investie et valorisée. Le
dépassement du clivage et de la fragmentation apparut pour la
première fois au cours d’une séance, où il vit deux
morceaux de triangles rectangles venus de nulle part. Ils se
déplacèrent l’un vers l’autre et se rejoignirent pour
former un carré parfait. Je lui rappelais alors le rêve de la
bouteille brisée. Il me répondit : « C’est
curieux que vous me le rappeliez. J’y pensais à l’instant.
C’est comme si les morceaux de verre se
recollaient. »
VIII. L’évitement de la
reconnaissance de la mort
Il est évident qu’un cas
clinique ne valide pas une hypothèse générale. Il peut
simplement illustrer un thème. Le thème est ici que les
circonstances auxquelles ce patient eut à faire face à cette
période du milieu de la vie sont représentatives du schéma
général du changement psychologique survenant à cette
époque. Dans quelle mesure ces changements sont-ils liés aux
changements physiologiques ? C’est une question à laquelle je
ne pourrai répondre. On peut simplement supposer que
l’interrelation doit être importante : la libido, la pulsion de
vie qui pousse à créer et qui se manifeste dans la
sexualité, diminue et la pulsion de mort prend relativement plus
d’importance.
Voir vieillir ses parents, voir ses enfants devenir
adultes contribue beaucoup au sentiment de son propre vieillissement, au
sentiment que c’est maintenant son tour de vieillir et de mourir. Le
sentiment concernant l’âge de ses parents est quelque chose de
très vif et même des patients dont les parents sont morts bien
auparavant pensent en arrivant au milieu de leur vie que ceux-ci entreraient
maintenant dans la vieillesse s’ils avaient vécu.
Pendant la
jeunesse de la phase adulte, la contemplation, le détachement, la
résignation, ne sont pas les éléments essentiels du
plaisir, de la joie et du succès. L’activité à
soubassement maniaque et l’évitement de la dépression
peuvent cependant, comme dans le cas de M. N., limiter la réussite et le
plaisir. Les procédés de clivage et de projection peuvent trouver
à s’exprimer dans des types de comportements que nous
considérons comme parfaitement normaux, tels la défense
passionnée de causes idéalisées ou l’opposition tout
autant passionnée à tout ce qui est ressenti comme mauvais ou
réactionnaire.
Avec la perspective de la seconde moitié de la
vie, les angoisses dépressives inconscientes se réveillent, la
reprise et la continuation du travail d’élaboration de la position
dépressive sont alors nécessaires. De même que, dans
« les relations satisfaisantes à autrui dépendent du
succès remporté par l’enfant sur son chaos intérieur
(ou position dépressive) et de la sécurité d’avoir
instauré ses "bons" objets internes », de même, au milieu
de la vie, l’instauration d’une adaptation satisfaisante à la
contemplation de sa propre mort dépend du même processus, sinon la
mort est assimilée au chaos dépressif, à la confusion,
à la persécution, comme dans l’enfance.
Lorsque, dans
l’équilibre entre les deux pulsions, la haine l’emporte sur
l’amour ou que se produit une désintrication des pulsions, on
observe un débordement de la destructivité sous l’une ou
l’autre de ses formes - autodestruction, envie, omnipotence grandiose,
cruauté, narcissisme, avidité - et le monde extérieur est
doté de traits persécuteurs. L’amour et la haine sont
clivés, l’agressivité n’est plus
médiatisée par la tendresse. La protection contre les fantasmes
inconscients catastrophiques de destruction de nos bons objets internes
n’est plus assurée ou presque. Les processus qui sous-tendent la
créativité, à savoir la réparation et la
sublimation, sont bloqués et ne fonctionnent pas. Au fond du monde
inconscient règne l’horrible sensation d’être envahi et
habité par les objets psychiques qui ont été
détruits.
À l’origine, le processus de création
est en partie ressenti comme une identification projective, où la peur de
mourir est clivée et projetée sur l’objet créé
(qui représente le sein créateur). Quand les pulsions
destructrices dominent, l’objet créé, comme le sein, est
ressenti comme : « faisant disparaître les
éléments bons ou valables dans la peur de mourir, et faisant
pénétrer le résidu mauvais à
l’intérieur de l’enfant. L’enfant qui a tressailli de
peur à l’idée qu’il va mourir, finit par être
envahi par une indicible terreur » (Bion, 1962).
La mort perd sa
signification et le processus créateur est stoppé. C’est
l’expérience d’un patient qui, ayant créé une
œuvre d’art dans une effusion spontanée, trouvait qu’
« elle devient morte en moi, je ne veux plus m’occuper
d’elle ; je ne peux plus y travailler une fois qu’elle est
à l’extérieur ; c’est pourquoi je ne pourrai
jamais la parfaire ; elle perd complètement sa signification pour
moi - elle devient une chose étrangère qui ne me concerne
pas. »
La sensation de chaos intérieur et de
désespoir qui suivit fut inconsciemment fantasmée en termes qui
pourraient décrire un enfer : « Je me retrouvais à
l’intérieur d’un bois noir... épais, sauvage et
cruel. » Si cet état intérieur n’est pas
surmonté, la haine et la mort doivent être déniées,
écartées, chassées au dehors, évitées et
rejetées de la conscience. Elles sont remplacées par des fantasmes
inconscients d’omnipotence, d’immortalité magique, de
mysticisme religieux qui sont la contrepartie des fantasmes de l’enfant
qui s’imagine être indestructible et sous la protection et les soins
de quelque figure idéalisée et généreuse.
La
personne qui atteint le milieu de la vie, qu’elle ait échoué
dans sa vie conjugale et professionnelle, ou réussi grâce à
une activité maniaque et au déni, mais avec un appauvrissement
inévitable de la vie affective, est mal préparée à
affronter les exigences de cette période et à jouir de sa
maturité. Dans de tels cas, la crise du milieu de la vie et la rencontre
proprement adulte avec l’idée que la vie ne peut être
vécue que dans la perspective d’une mort personnelle, seront
probablement l’occasion d’une période de troubles
psychologiques et d’une crise dépressive. La décompensation
peut être enrayée si les défenses. maniaques sont
renforcées, la dépression et la persécution
provoquées par la prise de conscience du vieillissement et de la mort se
trouvant ainsi chassées, mais au prix d’une augmentation de
l’angoisse persécutive face à
l’inévitabilité du vieillissement et de la mort qu’il
faut bien finir par reconnaître.
Les tentatives compulsives que tant
d’hommes et de femmes font autour de la quarantaine pour rester jeunes,
les craintes hypocondriaques au sujet de leur santé et de leur apparence
physique, l’apparition d’un libertinage sexuel destiné
à prouver qu’ils sont restés jeunes et puissants, le vide,
le manque de jouissance de la vie, l’ennui, l’importance des
préoccupations religieuses, tout cela est bien connu. Ce sont des
tentatives menées pour battre le temps de vitesse. À
l’appauvrissement de la vie affective étouffée sous ces
préoccupations, peut s’ajouter une détérioration du
caractère. Le retrait par rapport à la réalité
psychique favorise les compromissions intellectuelles et l’affaiblissement
de la moralité et du courage. La recrudescence de l’arrogance et de
l’inhumanité, sous-tendues par des fantasmes d’omnipotence
sont caractéristiques d’un tel changement.
Ces fantasmes
défensifs sont cependant aussi persécuteurs que la situation
interne de chaos et de désespoir qu’ils ont pour fonction
d’atténuer. Ils mènent à des succès faciles,
maintiennent la fausse note du lyrisme du jeune adulte, favorisent les
créations vite faites ; créations où la
méditation n’entre pour nulle part, et qui par conséquent,
n’expriment pas, mais évitent l’expérience infantile
de la haine et de la mort. Au lieu d’un renforcement des capacités
créatrices consécutif à l’établissement
d’un sentiment réel du tragique, on a affaire à un
appauvrissement effectif, à un recul devant tout développement
créateur. Comme Freud le remarquait judicieusement : « La
vie perd de son intérêt lorsque l’enjeu suprême, la vie
elle-même, ne peut être risquée. » Là est le
talon d’Achille de nombreux jeunes génies.
IX. Le
travail d’élaboration de la position
dépressive
Au contraire, lorsque l’équilibre
des pulsions penche du côté de l’amour, une union
pulsionnelle se produit où la haine est atténuée par
l’amour ; la rencontre du milieu de la vie avec la mort et la haine
prend une tournure différente. Les fantasmes inconscients de haine sont
alors ranimés et non plus déniés, mais
médiatisés par l’amour : ceux de mort et de destruction
sont médiatisés par la réparation et le désir de
vivre ; ceux concernant les bons objets attaqués et
endommagés par la haine, revivent à nouveau et sont guéris
par un chagrin plein d’amour ; ceux d’envie destructrice sont
réparés par l’admiration et la gratitude ; ceux de
confiance et d’espoir sont vécus à travers, non plus le
déni, mais la certitude intérieure que les tourments du chagrin et
de la perte, de la culpabilité et de la persécution peuvent
être supportés et dépassés, si une réparation
aimante y fait face.
Avec des conditions favorables, l’objet
créé dans la période du milieu de la vie est vécu,
sans que l’on s’en rende compte, comme le bon sein qui, selon les
termes de Bion (1962) : « tempère la partie de la peur qui
s’est fixée dans la peur de mourir et qui a été
projetée sur lui ; et l’enfant, dans le cours normal de son
évolution, pourra ré-introjecter la partie de sa
personnalité devenue alors supportable et susceptible en
conséquence de stimuler le développement. »
Dans le
mode « sculpté » de création, l’objet
extérieur créé, au lieu d’être vécu
comme ayant appauvri la personnalité, est ré-introjecté
inconsciemment, et stimule la créativité inconsciente.
L’objet créé est vécu comme générateur
de vie. La partie de la peur qui s’est fixée dans la peur de mourir
se transforme en une expérience constructive. La notion de la mort peut
être acceptée dans la pensée sans user du mécanisme
d’identification projective, de sorte que la connaissance de la mort peut
commencer de trouver une réalisation consciente. L’épreuve
de la réalité concernant la mort peut être accomplie par la
pensée et séparée en partie du processus de création
d’un objet externe. En même temps, l’identification partielle
et continue de l’activité créatrice à la projection
et à la réintrojection de la peur de mourir stimule la
créativité, puisque l’identification projective de
l’enfant avec le bon sein a été menée à
bien.
Ainsi pouvons-nous au milieu de notre vie, supporter le choc et
réagir normalement à la prise de conscience de notre propre mort.
Nous pouvons vivre avec elle sans nous sentir submergés par la
persécution. La position dépressive infantile peut être
élaborée plus avant inconsciemment grâce à la force
accrue, chez l’individu qui vient d’accéder à la
maturité, de la reconnaissance de la réalité. En
réélaborant ainsi la position dépressive infantile, nous
pouvons retrouver inconsciemment le sentiment primitif de plénitude,
celui du caractère bon de nous-même et de nos objets internes,
bonté qui se suffit à elle-même, sans avoir besoin
d’être idéalisée, sans être soumise à une
exigence de perfection. Le sentiment d’une sécurité
limitée mais sûre qui en résulte est
l’équivalent de la notion infantile de vie.
Ces conditions
meilleures ne font pas que le passage de la crise du milieu de la vie soit plus
facile. C’est une période d’angoisse et de dépression
que l’on pourrait comparer au purgatoire.
Ainsi parle
Virgile :
« Jusqu’à l’Averne la descente
est facile. Mais lorsqu’à partir de là tu te rappelleras ton
voyage, là est le vrai travail, là la tâche immense que peu
mènent à bien. »
Réélaborer
l’expérience infantile de perte et de chagrin augmente la confiance
en ses propres capacités d’amour, en ses possibilités de
faire le deuil de ce qui a été perdu et qui est passé au
lieu de le haïr et de se sentir persécuté par lui. Nous
pouvons commencer à faire le deuil de notre propre mort à venir.
La créativité atteint de nouvelles profondeurs et de nouvelles
nuances des sentiments. Il est même possible de mener la résolution
de la position dépressive à un niveau beaucoup plus profond. Une
telle résolution n’est possible que si l’objet primaire est
suffisamment bien établi dans son propre droit, sans être ni
dévalorisé ni idéalisé. Dans de telles conditions,
la dépendance infantile au bon objet est réduite au minimum, le
détachement obtenu favorise l’établissement de
l’espoir et de la confiance, la sécurité dans la
préservation et le développement du moi, la capacité de
tolérer ses défauts et ses désirs destructeurs, et en
même temps la possibilité de profiter de sa vie adulte et de sa
vieillesse.
Avec un tel monde intérieur, on peut vivre la
deuxième moitié de sa vie en sachant consciemment que l’on
mourra ; c’est une certitude que l’on accepte comme partie
intégrante de la vie. Le deuil de son propre moi mort peut commencer
à travers le deuil et le rétablissement des objets perdus, de
l’enfance et de la jeunesse perdues. Le sentiment de la continuité
de la vie en sort renforcé. Il en résulte une prise de conscience,
une réalisation de soi et une compréhension accrues. On peut
cultiver des valeurs authentiques de sagesse, de fermeté, de courage, une
capacité d’approfondir d’amour, d’affection,
d’humanité, et aussi d’espérance et de joie :
qualités dont l’authenticité résulte de
l’intégration réalisée par une conscience de soi plus
lucide et plus prompte, par l’acceptation non seulement de ses
défauts, mais aussi de ses pulsions destructrices et par une plus grande
possibilité de sublimation accompagnant la vraie résignation et le
détachement.
X. La créativité
« sculptée »
L’élaboration
de la position dépressive renforce la capacité d’accepter et
de tolérer le conflit et l’ambivalence. On n’exige plus la
perfection de son œuvre. On peut la recommencer plusieurs fois, mais on
l’accepte avec ses défauts. Le travail
« sculpté » est suffisamment poussé pour que
l’œuvre soit suffisamment bonne. Les tentatives obsessionnelles qui
visent à la perfection ne sont plus nécessaires, puisque les
inévitables imperfections ne représentent plus un échec
cuisant et persécuteur. De cette résignation de la maturité
vient la sérénité dans les œuvres des génies,
une véritables sérénité qui transcende
l’imperfection en l’acceptant. La meilleure intégration du
monde intérieur et l’approfondissement du sens de la
réalité extérieure permettent une plus libre intersection
entre les deux mondes, interne et externe. La créativité
« sculptée » exprime cette liberté dans le
va-et-vient du flot de l’inspiration entre le dedans et le dehors,
va-et-vient incessant, répété et encore
répété. Il y a une qualité de profondeur dans la
créativité de l’âge mûr qui jaillit de la
résignation constructive et du détachement. La mort n’est
plus une persécution infantile ou un chaos. La vie et le monde continuent
à tourner, et nous continuons à vivre à travers nos
enfants, nos objets d’amour et nos travaux, à défaut
d’immortalité.
La créativité
« sculptée » est facilitée du fait que la
préparation à la dernière épreuve de la
réalité a commencé, l’épreuve qui porte sur la
réalité d’une fin de la vie. Pour chacun de nous,
l’approche de la quarantaine est la période à partir de
laquelle les nouveaux départs dans la vie cessent: d’être
possibles. Ce sentiment surgit d’une façon particulièrement
poignante vers quarante-cinq ans. Le sentiment que la vie n’apportera plus
de changement est anticipé lors de la crise du milieu de la vie. Ce qui a
été entrepris doit être achevé. D’importantes
choses que la personne aurait aimé réaliser, aurait voulu
être, ou aurait voulu posséder, ne deviendront jamais
réalité. La conscience de la frustration à venir est
particulièrement intense. C’est pourquoi l’accès
à la résignation est d’une telle importance. La
résignation, ici, a le sens d’une acceptation consciente et
inconsciente de l’inévitable frustration qu’implique sur une
grande échelle la vie dans son ensemble.
Plus l’aptitude
créatrice de l’individu est grande, plus l’épreuve de
cette réalité est douloureuse, car le temps nécessaire
à la réalisation des œuvres augmente dramatiquement avec les
dons. L’expérience est particulièrement pénible pour
les génies capables de réaliser plus d’œuvres
qu’il ne leur est matériellement possible d’en faire dans les
années qui leur restent. Ils sont frustrés par l’immense
vision des ouvrages à faire qui ne verront jamais le jour. Et parce que
la route vers l’avant est devenue cul-de-sac, l’attention commence
son processus proustien de retour sur le passé, élaborant
consciemment celui-ci dans le présent et l’entrelaçant
à un futur bien limité. La mise en résonance du
passé et du présent est une caractéristique du travail
« sculpté » de la maturité de
l’âge adulte.
La pleine créativité et la touche
de sérénité qui accompagnent la réussite à
supporter la frustration sont caractéristiques des productions de
l’âge mûr chez Beethoven, Goethe, Virgile, Dante et autres
génies. C’est la disposition d’esprit du Paradis qui se
termine par ces mots d’une confiance inébranlable et
tranquille :
« mais déjà mon envie avec ma
volonté
tournaient comme une roue aux ordres de l’amour
qui pousse le soleil et les autres étoiles ».
(Le
Paradis, chap. XXXIII, fin ; trad. fr. déjà
citée)
C’est cet état d’esprit qui subsiste sur
une plus petite échelle après qu’ait été
surmontée la crise du milieu de la vie, et qui se prolonge dans la
jouissance de la créativité mûre et de l’œuvre,
en pleine connaissance de la mort qui est là sous-jacente :
résigné mais non vaincu. Cet état d’esprit est un des
critères du succès de l’élaboration de la position
dépressive en psychanalyse.
[1] Les Anciens disaient critique
chaque septième ou neuvième année de la vie, en particulier
la 63
e (7 x 9) (N. d. T.).