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Gérard Pommier

Existe-t-il un concept pertinent de la « toxicomanie »



I. Evolution historique de la toxicomanie et naissance de son concept

Depuis moins d'un siècle, les sociologues, les psychiatres et les législateurs ont considéré comme une catégorie en soi les consommateurs réguliers de drogues assujettis à une addiction. Pour la clarté, on peut dater l'apparition de cette catégorie avec les premières lois dressant la liste des drogues interdites, et des peines prises à l'encontre des utilisateurs et de leur fournisseurs. Avant cette date, la drogue faisait normalement partie de la vie sociale, et cela depuis la nuit des temps et dans toutes les cultures. Après cette date, une ligne de démarcation a été instaurée entre les drogues légales et les drogues illégales, dont le nombre tend à s'accroître, puisque l'alcool et le tabac s'acheminent vers des réglementations de plus en plus strictes. La drogue illégale, c'est celle de l'autre dieu, celle de l'autre culture, créditée d'être restée plus humaine. Ainsi de la prise de haschich, d'opium, de champignons hallucinogènes, toujours quelque peu contaminée d'un mysticisme latent. Les nouvelles drogues légales, les sédatifs, les somnifères, etc., prennent en revanche une extension extraordinaire, bien qu'ils soient eux aussi l'occasion d'abus et d'une addiction qui n'avoue pas son nom.
Ce bref rappel d'une évolution en cours ne définit pas avec pertinence un concept de toxicomanie, même du point de vue psychiatrique et encore moins psychanalytique. Il s'agit au mieux d'une catégorie sociologique, sinon policière, qui permet, parmi d'autres mesures, de criminaliser les couches de la population adonnées aux drogues illégales. En dehors de ce contexte, le terme de « toxicomanie » a d'autant moins de sens qu'il est vain d'identifier un sujet à son symptôme. Lorsqu'on a dit : « l'alcoolique », « l'insomniaque », « l'énurétique », etc.., on s'est seulement économisé la peine de comprendre pourquoi un sujet boit, pourquoi il ne dort pas, s'oublie dans son lit etc... Si son but est seulement de calmer l'angoisse, le recours aux drogues concerne aussi bien la psychose, la névrose que la perversion. Et rien ne justifie un concept particulier pour désigner non une maladie, mais un traitement. L'angoisse des hommes les a toujours amenés à se droguer, et on devrait donc ne considérer la « toxicomanie » que comme une facilité de vocabulaire adaptée aux particularités de la société actuelle, prompte à occulter ce qui la dérange grâce à la médecine et à la psychologie. Seule l'existence de centres de soins spécialisés lui donne quelque pertinence.
Pourtant la critique de cette catégorie en apparence superficielle de « toxicomanie » découvre des problèmes nouveaux qui, en retour, la fondent. Regardons mieux les conditions de son apparition. Le Pharmakon témoigne sans doute du malaise universel des civilisations, mais jusque récemment, il était bien intégré dans le tissu social, c'est-à-dire religieux. Il avait comme fonction d'endormir le conscient et de laisser parler l'inconscient, c'est-à-dire ce qui correspondait aux représentations religieuses de la société concernée. Ce rôle sacré légitimait la drogue, et elle avait ensuite un autre rôle, plus thérapeutique, celui de calmer l'angoisse provoquée par le désir. Dans notre culture, le vin « sang du Christ », participe au mystère de la messe, et en ce sens l'alcool est la drogue légitime de la chrétienté. Dans d'autres civilisations, les servants du culte communiquent avec les mystères sacrés en utilisant d'autres drogues, et les shamans s'initiaient aux volontés des « esprits auxiliaires » grâce à diverses sortes d'hallucinogènes. Forts de la familiarité ainsi acquise avec l'inconscient, connaissance médiatisée par les mythes de leur culture, ils se proposaient d'exorciser ceux que ce même inconscient faisait souffrir. En conséquence de ces pratiques sacrées, les drogues elles-mêmes acquirent la réputation de soulager des esprits malins. Dans le même sens, les médicaments psychotropes ne rompent pas avec les coutumes passées : outre leur action sur les nerfs, une part de leur efficacité relève d'une croyance en cette nouvelle religion qu'est devenue la science. Ils ont seulement l'inconvénient d'occulter leur propre condition d'effectuation, en laissant croire que la cause de la souffrance est organique, alors qu'elle est psychique dans l'immense majorité des cas. Ne pouvant se verbaliser, la souffrance psychique se proroge ainsi, et l'intoxication médicamenteuse est reconduite.
La légitimité d'un Pharmakon a donc toujours été relative à son intégration dans la sphère sacrée d'une culture, et l'on commence à soupçonner que les psychotropes traditionnels ont perdu leurs lettres de créance au fur et à mesure du déclin des croyances religieuses. Cette marginalisation des idéaux se produit dans la mesure où l'idéal hégémonique de notre société brille par l'absence déclarée d'idéal . Car la « marchandise » ou le « marché » sont le contraire d'un idéal. Non que l'idéal soit forcément « spirituel », mais quel qu'il soit, il se réalise grâce aux hommes qui l'accréditent en commun (la justice, la fraternité, la liberté, par exemple) et non par l'acquisition de biens (qui n'en est que la conséquence éventuelle).. Ses conséquences ne sont pas seulement celles subies par les marginaux et les précaires du monde du travail. Elles frappent aussi, par ricochet, les autres, y compris les nantis : eux non plus ne peuvent plus croire aux lendemains qui chantent. Une brisure intérieure refend tout un chacun, violence à cet égard plus grande que celle subie par les hommes du Moyen Age, qui vivaient au moins en communauté de croyances avec leurs oppresseurs. Au contraire, le corps se défait en même temps que le corps social lorsqu'il perd toute perspective idéalisée de son histoire.
De nouvelles machines à rêver ont alors été recherchées ailleurs, dans d'autres cultures, créditées de proposer des idéaux plus consistants. On en prendra pour preuve le chemin qu'empruntèrent de nouvelles drogues avant de se populariser dans notre civilisation. Cette voie a d'abord été littéraire, initié en Angleterre par les « Confessions d'un mangeur d'opium » de Thomas de Quincey, traduit par Musset, suivi d'un nombre croissant d'essais comme ceux de Baudelaire, Balzac, Gautier ou Nerval[1]. La mode fit le reste, d'abord dans les cercles d'écrivains, dont des psychiatres comme Moreau de Tour ne furent pas absents. La drogue a ainsi d'abord fonctionné en toute innocence et en toute légalité comme un moyen d'accès à des mondes nouveaux dans un univers trop connu. Elle a d'abord fait rêver, moins au titre de son effet chimique que comme objet littéraire. Nombre de romans populaires prirent ensuite pour thème la déchéance délicieuse engendrée par la « Fée Morphine ». Le lecteur aura d'abord été enivré par cette littérature avant d'avoir avalé un seul grain de Laudanum.

II. La toxicomanie au défaut des idéaux

Cette rupture assez récente dans le tissu traditionnel des croyances oblige à penser un problème nouveau, qui sort du cadre de la sociologie dans lequel la « toxicomanie » semblait se confiner. Car l'introduction des nouvelles drogues témoigne de la marginalisation des idéaux du moi, si importants pour le psychisme. Leur perte d'influence va contraindre chaque sujet à se construire des idéaux qui lui soient propre. S'il ne le fait pas, privé du secours de la fraternité de masse, il devra affronter une angoisse qu'il ne connaissait pas au bon vieux temps où les cieux étaient surpeuplés. Quel était le message de ces habitants des cieux ? Ils figuraient d'abord sous une forme inversée les invariants de son propre inconscient, et sa subjectivité s'en trouvait ainsi dédouanée. Son destin lui tombait dessus de là-haut. Et en conséquence, les dieux énonçaient les règles et les interdits d'une jouissance bien ordonnée.
On voit donc en quel sens la marginalisation des idéaux retentit : elle découvre la difficulté des hommes et des femmes à se rencontrer. Elle révèle la nudité du sexe, et l'angoisse de l'être humain aux prises avec un érotisme dont les conditions d'effectuation sont extérieures à son corps. De sorte que le Pharmakon change de sens. Il quitte la sphère divine et se sécularise. Il est désormais consacré aux difficultés de la rencontre du prochain, à ce que la sexualité recouvre de néant, devenu condition de la jouissance. Le désir a comme condition le vide qu'il aspire à combler et les rituels de l'idéal qui le bordaient n'ont plus d'efficace. Il est difficile de supporter cette proximité du vide, mais la plupart des protagonistes de notre société y parviennent, car la dure vérité de ce rapport n'en représente pas moins une libération. Mais cet affrontement ne va pas sans vin, sans tabac, sans café, sans tranquillisants, sans ces expédients nocturnes de l'angoisse contemporaine. En contre-partie du lâcher prise des idéaux de masse, il faut payer le prix d'une liberté nouvelle qui crée cette angoisse légère et hypomane facilement consommatrice d'euphorisants, propices à son errance noctambule. Dans les églises et les armées, où l'on sait ce qu'il faut penser, il est interdit de fumer.
En revanche d'autres ne le supportent pas, surtout lorsqu'ils sont confrontés, non seulement au lot commun d'une marginalisation de l'idéal, mais plus encore, lorsque l'image même de leur corps, sa présence au monde est remise en question au point de flotter. Comment cela se peut-il ? Le défaut d'amour, dont chacun a subi un jour l'épreuve, expérimente ce que « flotter » veut dire, quand le sol lui même se dérobe sous les pieds, pourtant alors de plomb. Le défaut d'amour, c'est le défaut de ce qui leste la présence : bien plus que l'ennamoration si souvent jouée les yeux fermés, c'est le regard et la parole qui vous assurent que vous êtes bien là où il le paraît. L'effondrement de ce moi aimé se produit non seulement pour ceux qui n'ont plus la force d'aimer ou d'être aimés, mais aussi pour ceux qui sont rejetés du lien social, sans travail, méprisés ou criminalisés. Cela leur arrive d'autant plus violemment qu'un idéal ne leur permet pas de prendre leur mal en patience, qu'ils n'ont plus de tribu, même petite, qui les assure de la vérité de demain, que leur tribu s'est réduite à celle des sans tribu, eux les hommes devenus les négatifs de ce que voulait dire être un homme il y encore peu. C'est alors que flotte ce corps, dont la croissance diffère de celle des animaux, car elle dépend de l'attention qui lui est portée. Par la suite et tout au long de sa vie, son existence procède de sa place par rapport aux autres, qu'il s'agisse de sa fonction sociale, aussi modeste soit-elle, ou de l'amour dont il ne peut se passer.
La délimitation de cette place importe, car le corps psychique est animé par la violence des pulsions, qui le poussent vers une jouissance anéantissante au delà d'une certaine limite. Les idéaux dont aucune société ne s'est dispensée refoulaient ou sublimaient cette violence : ce n'est plus le cas. Dans ce défaut, les hommes se fabriquent encore des idéaux à la taille de leur tribu, mais ils ne sont vraiment efficaces que lorsqu'ils prétendent à l'universalité. Lorsque cette ligne de défense cède aussi, reste l'amour et l'avenir de la famille, mais de manière détournée, la foi en l'amour dépend elle aussi des idéaux : croire en l'amour, c'est croire en l'Homme. Le travail et l'amour semblent appartenir à des réalités bien différentes, mais contrairement aux apparences, l'amour ne dépend pas simplement de la sphère privée : des contraintes sociales et des idéaux extérieurs au couple conditionnent son existence.[2]
Que ce soit par les voies du travail ou par celle de l'amour, c'est du semblable dont le soulagement de la pulsion est attendu : c'est lui que le fantasme met en scène, c'est de lui dont on attend le soulagement de la pulsion. C'est beaucoup lui demander ! Mais après tout, il attend le même service, et des arrangements sont possibles.[3] Le défaut d'amour va inhiber l'action, défaut d'amour de l'homme pour la femme certes, mais aussi, mise en défaut plus générale de l'amour dans le lien social. Ce n'est pas d'une sorte d'idylle amoureuse de la fraternité dont il s'agit, mais de l'empêchement concret à agir subi par des individus, par une classe, une race, une foi, un sexe : l'interdiction de l'action signifie un rejet, d'un défaut d'amour en ce sens.
De sorte que, de défection en défection, le corps se confronte à la violence de ses pulsions. La rupture des liens à autrui, qui faisait carburer leur excès de puissance, provoque d'abord leur rabattement sur le corps psychique, et ce dernier se confronte ensuite à la béance qui le sépare de l'organisme. Car notre corps psychique se greffe seulement sur notre carcasse, qu'il commande plus ou moins bien. Notre corps psychique, c'est ce souffle qui existait avant nous dans le désir de nos parents. C'est lui qui tire l'organisme vers la vie, et continue de l'orienter. Toujours en avant de lui, il affirme que demain existe.

III. Le Pharmakon dans la béance du corps et de l'organicisme

Ainsi, lorsque l'idéal se marginalise, il ne reste plus que cette béance entre le corps psychique et l'organisme, source d'une angoisse sans nom. On la comparerait à celle de celui qui entendrait constamment battre son propre cœur, circuler son sang, claquer ses valvules, mourir à chaque seconde des millions de ses propres cellules. Cette béance engendre une angoisse effrayante : celle de traîner son propre organisme. Et il faut combler ce gouffre, sous peine de tomber à chaque seconde dans rien, et encore dans rien. Le Pharmakon a pris cette fonction. Il a rompu avec le sacré. Il n'aide plus à surmonter la distance qui sépare d'autrui. Dans la solitude et sans mots, il affronte la béance du corps psychique à la chair qui le supporte. Cette caractéristique concerne en propre le toxicomane que la post-modernité fait naître.
Comment une telle béance peut elle non seulement s'ouvrir, mais encore rester dans cet état ? La pulsion, qui donne sa surface au corps psychique, oscille constamment entre plaisir et déplaisir. Plus exactement elle pousse vers un plaisir dont l'excès se retourne en son contraire[4]. En effet, son but est l'identification du corps à une totalité, au phallus, mais si elle l'atteignait, le corps s'anéantirait. Semblable aux électrons de la théorie quantique, la pulsion oscille constamment entre « être » et « néant ». Et l'on pensera qu'il s'instaure un instant de béance entre corps psychique et organisme, lorsque l'identification au phallus se trouve en phase « néant ». Mais comment pourrait-elle se maintenir dans cette ouverture ? La fixation de la pulsion en phase « d'être » est facile à comprendre. Elle se produit à chaque fois qu'un traumatisme entraîne sa « fixation ». C'est ainsi que les symptômes s'écrivent sur le corps dans l'après-coup d'un choc psychique, par exemple une séduction sexuelle. Les êtres humains traversent tous de tels chocs. Le traumatisme s'envisage souvent sous un jour négatif, mais en réalité il oblige à faire un effort de subjectivation pour le surmonter : il pousse vers une entrée positive dans l'humanisation, dans une symptomatisation du corps psychique sans laquelle les liens avec l'organisme restent défaits. On en déduira a contrario à quelle condition la béance organisme / corps psychique se maintient : ce sera en l'absence de traumatisme. Le traumatisme fixait « l'être » à coup de symptômes. L'absence de traumatisme va fixer le « néant ».
Pour comprendre la production d'une béance, on en arrive donc à une notion aussi bizarre que celle d'un « traumatisme par absence de traumatisme ». Toutefois, cette étrangeté disparaît si l'on considère ce qu'elle signifie : le traumatisme par absence de traumatisme, c'est le défaut d'intérêt des parents pour leur enfant, le manque d'érotisation de la relation qui implique qu'aucune occasion n'a fait germer un fantasme de séduction[5]. Une fixation sur la phase « néant » du mouvement pulsionnel résulte du défaut de traumatisme sexuel, c'est-à-dire d'un défaut d'intérêt érotique des parents pour leur enfant, dont le corps les a laissé froid. Ce désintérêt n'a pas d'implication structurale, il ne décide pas si le sujet sera du côté de la psychose, de la névrose, ou de la perversion.
On approche ainsi d'encore un peu plus près une caractéristique transtructurale de la toxicomanie. La stase de la libido, qui désactive le mouvement pulsionnel, laisse en quelque sorte le sujet tomber en lui-même, dans le trou de l'organisme qu'il traîne, dont il faut combler la béance. Pour le dire encore plus simplement, l'amour des parents dynamise, parce qu'il faut lui échapper, passer de l'endogamie à l'exogamie, passer à l'action. Privé de cet amour qu'il faut fuir, le sujet reste en proie à l'inhibition. On isole ainsi le concept clef qui légitime qu'on puisse parler de « toxicomanie » autrement que comme d'un symptôme. Ce n'est pas une nouvelle catégorie clinique, car l'inhibition qui l'engendre ne concerne pas une structure particulière : l'inhibition diffère complètement du symptôme[6]. L'inhibition procède du défaut d'amour, alors que le symptôme témoigne des embarras du désir. L'amour et le désir se distinguent dans leurs causes et dans leurs effets. Le symptôme fait la structure, en revanche l'inhibition est transtructurale, et un sujet s'adonnera peu ou prou à une drogue pour la surmonter. Qui ne constate qu'il lui faut parfois prendre un verre, ou fumer une cigarette, afin d'avoir le courage d'agir ? Lorsqu'un homme parle à une femme et la désire, il peut éprouver en même temps une forte envie de boire ou de fumer (dans certaines occasions, son émotion est telle qu'à dire vrai, il pourrait même fumer du foin).

IV. Une caractéristique transtructurale de la toxicomanie

La dernière remarque est tellement banale qu'on se demande si l'inhibition caractérise vraiment la toxicomanie. Il faut faire un pas de plus et ajouter qu'il existe des degrés dans l'inhibition, c'est-à-dire dans le défaut d'amour des parents. Au degré zéro de l'amour, certains parents sont indifférents à leurs enfants (ils ne les détestent même pas, ce qui serait déjà un sentiment positif). Des parents peuvent aussi aimer leurs enfants, mais ils ne le leur signifient pas, au moins en le leur disant; ou par de menus cadeaux. A un niveau supérieur, ils peuvent les aimer en le faisant savoir par quelques dons. Mais ce troisième degré comporte deux sous-ensembles : ils peuvent les laisser profiter de cet amour symbolisé pour gambader en dehors de la famille, ou bien ils peuvent s'y opposer. A ces quatre degrés correspondent des niveaux d'inhibition plus ou moins importants. Ce n'est pas une révélation de constater qu'un enfant très aimé n'aura aucune peine à entreprendre. Lorsque l'inhibition est levée, la pulsion s'active alors, elle forme le combustible ordinaire de la machine à fantasmer ; elle sert, par exemple, à sublimer ou encore à aimer (ce destin si paradoxal de la pulsion). Au feu de l'activité, elle se désincarne en cause du désir, selon cette caractéristique étrange de l'érotisme humain, jamais si efficace que lorsqu'il passe de l'objet au manque d'objet, de la pulsion au désir, en effet.
Et l'on peut penser qu'en revanche au degré zéro de l'amour, celui de l'inhibition maximale, correspond la généralité de la toxicomanie : le sujet va se droguer pour réussir à agir, c'est-à-dire pour surmonter la stase libidinale de l'objet pulsionnel. Il cherche à surmonter une inhibition qui l'enferme dans la béance de lui-même. Mais un drame se produit alors, car au même moment, la pulsion est en stase complète, de sorte que l'action va bien se produire, mais seulement au sein du rêve engendré par la drogue. Et ce drame comporte un acte deux : le produit va engendrer l'addiction, un manque organique, qui va remplacer la cause du désir régressée sur la pulsion. Il importe de ne pas considérer la drogue seulement dans ses effets, mais d'abord du point de vue de son manque. Que l'organisme puisse ressentir le manque d'un produit a une importance de premier plan. Le sujet peut ainsi transformer la problématique du désir, au moment où elle est inhibée, en un besoin de l'organisme. Au degré zéro de l'amour le toxique est bien ingéré pour lever l'inhibition, mais la stase complète de la libido a comme conséquence de remplacer la cause du désir par le manque organique. Les « alcooliques » du bon vieux temps ne se comportaient pas autrement : il se mariait avec la bouteille plutôt qu'avec une femme[7].
On aura ainsi répondu à une objection que le lecteur s'était peut-être faite : les drogués ne sont pas plus entreprenants grâce à leur Pharmakon, loin de là ! C'est que, si la prise de drogue a bien comme point de départ l'effort pour surmonter l'inhibition, l'addiction déplace doublement le lieu de l'action : d'une part la cause du désir devient un manque organique ; d'autre part, l'effet chimique produit une rêverie à l'intérieur de laquelle l'action s'accomplit intégralement. Prendre de la drogue devient l'action au sein de laquelle se déroule l'action, qui s'est ainsi développée selon trois degrés : c'est d'abord un acte qui subjective l'effondrement passif qui procède de l'absence des idéaux. Ensuite la transgression fait jouir, en même temps qu'elle fait appel à un père, pour dérisoire qu'il soit déguisé en gendarme. Enfin, l'effet chimique construit du rêve et de l'action dans le rêve.
Une fois la machine à fantasme désamorcée, le manque organique recouvre la béance. Et plutôt que l'angoisse de cette béance, le sujet va ressentir des sensations pénibles de manque à cause de l'addiction. Mais elles seront moins effrayantes que l'horreur de cette béance. Une certaine drogue est souvent désagréable. Mais son manque est agréable, au sens où il anesthésie le désir[8]. En deçà de sa prise, le toxique comble la béance organisme/corps psychique ; et au delà l'addiction remplace la cause du désir par un manque organique, elle substitue la nécessité peu pratique d'aimer quelqu'un par la servitude d'un produit. Si l'on ne voit pas cet « en deça » et cet « au delà », certaines particularités de la toxicomanie échappent complètement. En effet, la plupart de ceux qui ne connaissent pas cette souffrance se refusent énergiquement à se droguer, au moins avec certains produits. S'ils essayent malgré tout par curiosité, ils n'en éprouvent que de l'angoisse et un sentiment pénible. Ils ne peuvent comprendre l'intérêt de drogues qui provoquent souvent des hallucinations, des moments de dépersonnalisation, ou une agressivité disproportionnée. C'est que, pour ceux qui sont dans « l'en deçà », ces états sont quand même un progrès, comparé au vide affreux qu'ils doivent supporter. La dilatation du moi pulsionnel, qui donne l'impression de planer, ferait craindre la chute à la plupart, mais cette angoisse est légère comparée à une autre angoisse, moins liée au poids de l'existence qu'à celui de cet organisme qu'il faut traîner, faire décoller enfin.[9]
Après le rôle de premier plan du manque, généralement passé sous silence, il faut situer les effets de la drogue. Le toxique cimente le vide creusé entre « corps psychique » et « organisme », distinction qui étonne peut-être, car notre corps ressemble à une unité. Certains neuroscientifiques (ou en tout cas leurs idéologues) s'imaginent que leurs découvertes marginalisent la psychanalyse. C'est plutôt le contraire, car après tout, ils apportent des preuves de cette distinction entre corps psychique et organisme : dans le cerveau, le feuilletage des aires corticales montre le recouvrement des aires sensori-motrices organiques et d'un découpage du corps psychique qui ne correspond pas à cette organicité (par exemple, l'aire représentant les lèvres est proportionnelle à la pulsion orale, et non aux nécessités organiques de la bouche, etc.). Le corps psychique recouvre et anime constamment l'organisme, au point que tout mouvement psychique a sa traduction organique immédiate, de même d'ailleurs que toute atteinte organique peut représenter un symptôme.
L'effet chimique réduit la distance entre le corps psychique et l'organisme. Le produit peut agir soit sur la pulsionnalité elle-même, en quelque sorte en gonflant et en rendant supportable la cénesthésie et la sensorialité, soit au niveau du défaut d'idéal, en augmentant le débit de la pensée et des productions idéatives. Là encore, les neurosciences montrent que certains psychotropes agissent sur le lobe droit au niveau des aires sensorielles (par exemple l'opium, le haschich, etc.), alors que d'autres portent leur action à gauche, sur l'aire symbolique du langage (les amphétamines, la caféine, la cocaïne, etc.).
En ce sens, le Pharmakon remplace le corps psychique par l'organisme (et l'arrêt de la drogue sera ressenti comme la mutilation d'un organe). L'urgence corporelle remplace celle du désir, et cette fonction soulageante ne sera jamais oubliée, même bien longtemps après une désintoxication complète[10].

V. Mondialisation du Pharmakon

Marginalisation des idéaux, défaut d'amour, défection du lien social : l'angoisse peut se potentialiser selon ces différents gradients, ou pour tous ces motifs en même temps. La prise du Pharmakon a d'abord signifié la légitimation sacrée du lien social. Puis elle a aidé à supporter la difficulté du rapport à autrui et à la sexualité. Enfin elle sert à se supporter soi-même, seul tel qu'en soi-même. Elle prend alors un troisième sens, celui de la confrontation de l'organisme avec un corps psychique désarrimé d'autrui en ses deux ancrages : celui de l'idéal fraternel, et celui du rêve d'amour partagé.
Le troisième angle d'attaque du Pharmakon inquiète : il ne relaie pas les anciennes manières de parler aux dieux. Il prend à revers les façons de rêver, et en ce sens il est doublement précurseur. En effet, il traite l'âme comme un organe et annonce l'instrumentation généralisée des corps. Les excès visibles de la drogue illégale permettent de mettre en relief l'extension immense et invisible des drogues légales. L'alcool était largement socialisé. Est-ce encore le cas des nouveaux psychotropes, aussi bien de ceux qui sont légaux (on prend ses tranquillisants en secret) que de ceux qui sont hors la loi ?
En quelques dizaines d'années, ces trois usages du psychotrope se seront déboîtés l'un de l'autre et potentialisés, et l'on comprend que le législateur ne soit intervenu qu'avec l'apparition du dernier, qui tourne seul le dos à la société. L'ordre politique sévit contre ce qu'il a lui-même provoqué, ne sachant trop s'il a affaire à des malades ou à des délinquants, selon l'ambiguïté des textes de loi eux-mêmes, qui font obligation aux drogués de se soigner sous peine d'être pénalisés. Le législateur a eu cette intuition que, en jouant la carte désespérée d'une jouissance autarcique, le toxicomane récuse la société et l'accuse, lui le premier.
Au lieu même de l'effondrement des mythes et alors que se déploie une frénésie de consommation déjà à moitié toxicomaniaque, la figure du drogué prend une inquiétante allure prémonitoire. L'organisation de la jouissance dans le lien social le montre. La propriété est « privée » au sens de la privation : la jouissance d'un objet n'est jamais si délicieuse que lorsque mon semblable n'en profite pas. Je jouis d'un bien à proportion de la privation d'un prochain.[11] De sorte que celui qui est privé, non seulement des biens matériels : mais de ses idéaux ; et non seulement de ses idéaux : mais de ses amours intimes, se tient au centre secret de la jouissance de la société. Et la loi lui interdit de se soustraire de ce lieu grâce à la drogue, qui inverse désormais brutalement le sens du Pharmakon, dont l'utilisation cesse de faciliter le rapport au semblable au profit de l'autarcie. Loin de résulter d'un incident marginal et momentané dans les mutations économiques en cours, la nébuleuse des toxicomanies, tout comme d'ailleurs celle des sans-logis ou des sans-papiers, focalise une jouissance pour l'ensemble de la société, prête à secourir ses « laissés pour compte », pourvu qu'ils restent à leur place, où chacun peut apprécier ce que devient un être humain, lorsqu'il est privé de tout. Autour d'eux, ceux qui possèdent quelque chose peuvent profiter de leurs biens, jouissance toujours relative à son absence, dont ils sont l'incarnation. Ce n'était encore pas assez du modèle d'appropriation où l'on consomme « en haut » la maison, la voiture, les vêtements à la mode, les bijoux, mais aussi bien « en bas » des objets plus modestes : modèle bourgeois parce qu'il n'est jamais si agréable que face au dénuement d'autrui. Ce n'était pas encore assez que de profiter de son bon goût, de l'éducation et de la culture, comparée à un abrutissement de masse orchestré. Maintenant, on peut jouir aussi de ses liens les plus intimes, de ses amitiés, de ses amours, en les comparant à ceux pour lesquels cette grâce s'est effondrée. « Voyez ! Cela aussi pourrait vous être retiré. Profitez du peu que vous avez, et gardez-vous de vous plaindre ! » Sorte de héros moderne à rebours, le toxicomane bénéficie ainsi d'une discrète publicité et d'une manne financière importante, si on la compare au délabrement croissant de la psychiatrie, bientôt réduite à la distribution aveugle de médicaments.
La drogue a donc une nouvelle fonction : elle dénonce en acte une faillite culturelle, et elle le fait contre la loi, transgression qui représente à elle seule la moitié de sa jouissance. A telle enseigne que les molécules à peu près équivalentes à celle des opiacés, comme la méthadone, prescrite légalement, n'arrivent jamais à procurer la même satisfaction qu'un produit illégal. Commettre un acte illégal fait jouir, et en ce sens, il est fort probable que la transgression provoque à elle seule la production d'endomorphines. Les travailleurs en institutions pour toxicomanes savent que la transgression est la dernière règle, et qu'ils sont eux-mêmes offerts à l'acte transgressif, dont la jouissance potentialise celle de la drogue. On peut conjecturer presque à coup sûr dans l'état actuel que, si les drogues étaient autorisées ou même gratuites, une forme de transgression ou une autre serait encore inventée.
Un pas de plus s'accomplit sous nos yeux. Ce n'est plus la drogue de l'autre culture, de l'autre mythologie, qui est préférée comme machine à rêves, comme droit à l'inconscient, mais simplement celle qui transgresse à n'importe quel prix : hors culture. De plus en plus, la prise de drogue dit non à toute culture, acte homogène à la négation, elle aussi mondialisée des multiples « exceptions culturelles ». La transgression change de sens. Il ne s'agit plus de dire non à une culture particulière, mais à l'humain, si l'on range sous ce terme le sujet du lien social. Désormais le Pharmakon ne vise plus à faciliter l'action, même rêvée, même érotique, même poétique : il empaquette le corps et l'organisme en un tout, et représente ainsi l'avenir du corps devenu lui aussi marchandise mondialisée. Maintenant, il dit d'abord non à notre culture, et puis non aussi aux autres cultures. On n'ira plus à Katmandou, à Marrakech, sur les hauts plateaux mexicains. Nous sommes dans les banlieues des absences idéales, alors que la culture s'est partout repliée dans les musées, marchandise devenue touristique, elle aussi. Ce « non », lui aussi mondialisé représente malgré lui un dernier espoir. La transgression en appelle secrètement à une loi idéale, non celle de la police, mais celle qui saurait légitimer ses propres raisons d'interdire, au point que l'interdiction, comme la transgression, deviendrait inutile.



[1] cf. L'imaginaire des drogues, de Max Milner, Gallimard, chapitre « De Thomas de Quincey à Henri Michaux
[2] La plupart des cultures ont par exemple largement méconnu l'amour, non qu'il n'exista point, mais parce qu'elles ne lui ont laissé qu'une place marginale dans les échanges matrimoniaux.
[3] Ce marché problématique porte le masque de l'amour, sentiment qui ferme les yeux sur l'incommensurabilité du désir à son objet.
[4] C'est le cas lorsque vous avez faim et regrettez ensuite votre voracité.
[5] distinct de toute séduction sexuelle effective, naturellement.
[6] cf. S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse.
[7] Dans le même sens, la boulimie est une demie toxicomanie, au sens où le manque d'aliments remplace la cause du désir. Mais naturellement, il manque à la nourriture le temps second que procure l'effet du toxique.
[8] On s'assure ainsi, si l'on en doutait encore, que ce n'est pas la drogue qui fait le toxicomane, mais que sa souffrance précède toute prise de Pharmakon.
[9] Dans son livre La nuit venue, Henri Michaux reconnaît que la déréliction que fait vivre la drogue est un absolu sans égal... « une solitude dont le solitaire n'a aucune idée. La solitude de cette banlieue ne se compare à rien, est une injustice, un scandale. A côté d'elle, la solitude d'un méditatif est un palais, celle d'un gueux même est un nid, nid pouilleux mais nid quand même ». Pourquoi s'infliger un tel isolement, sinon parce qu'il constitue encore un progrès « vous projetant loin du fini qui partout se découd... une hernie de l'infini ».
[10] La drogue est aussi importante par son manque que par son effet. En ce cas, on voit que la condition de possibilité d'une cure psychanalytique sera d'échanger l'objet cause du désir contre l'objet drogue : en quelque sorte de réactiver le fantasme, pari qui va dépendre du transfert.
[11] Cette assertion prendra plus de relief si l'on considère le « bien » comme le partenaire sexuel. Sa propriété exclusive suppose la privation des autres.

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