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Luiz Eduardo Prado de Oliveira


L'archaïque dans mon expérience

Propos sur les hallucinations suivis d’un exemple clinique
(Deuxième conférence au séminaire
de l’Ecole Doctorale « Recherches en Psychanalyse »)

 

Je commence par une citation de Baudelaire, tirée des Paradis artificiels, de 1860 : « Les hallucinations commencent. Les objets extérieurs prennent des apparences monstrueuses. Ils se révèlent à vous sous des formes inconnues jusque-là. Puis ils se déforment, se transforment, et enfin ils entrent dans votre être, ou bien vous entrez en eux. Les équivoques les plus singulières, les transpositions d'idées les plus inexplicables ont lieu. Les sons ont une couleur, les couleurs ont une musique. Les notes musicales sont des nombres... »



La révolution que Freud apporte à la psychiatrie

Pendant longtemps, les psychiatres ont considéré l’hallucination comme « perception sans objet ». Cette formule, de Benjamin Ball, en 1853, retient exclusivement le caractère sensoriel de l’hallucination, qui serait alors une sorte « d’erreur des sens ». Ceux qui s’y opposèrent ont proposé que l’hallucination soit considérée comme une « croyance erronée » C’était faire la part belle au caractère « intellectuel » de l’hallucination, qui, de toute façon, comporte un caractère sensoriel important. Henry Faure rappelle « qu’Esquirol, dans un mémoire écrit en 1817, avait proposé la formule suivante : « Un homme qui a la conviction intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n’est à portée de ses sens, est dans un état d’hallucination. » Freud apporte une révolution à ces définitions en liant l’hallucination au rêve et au souvenir.

Les premières lignes qu’il écrit à leur sujet, apparaissent dans son travail avec Breuer, Etudes sur l’hystérie. Ces thèses sont un acquis constant pour la compréhension de cette expérience. « Lorsque, en traitant des hystériques, nous apprenons de leur bouche que, lors de chacun de leurs accès, ils ont la vision hallucinatoire de l’incident qui a provoqué la première attaque, nous apercevons nettement ici encore le rapport de cause à effet [1]. » Voici la première thèse : l’hallucination correspond à un souvenir.Ce texte est de 1893. Deux ans plus tard, dans son Projet pour une Psychologie Scientifique, Freud reprend l’équation entre les rêves et les hallucinations déjà présente chez Kant, mais il y ajoute deux éléments importants, non explicités par son devancier : d’abord, rêves et hallucinations ont en commun qu’ils attirent la conscience et qu’ils suscitent la croyance ; ensuite, il y ajoute les conséquences de la distinction entre processus primaire et processus secondaires de pensée : « ...nous devons signaler que le souvenir primaire d’une perception est toujours une hallucination et que seule l’inhibition par le moi nous apprend à ne jamais investir de la sorte une image de la perception [2]. »1896 est une année fertile pour les considérations freudiennes au sujet de l’hallucination. En décrivant les symptômes hystériques et leur étiologie, Freud écrit : « Y appartiennent avant tout les si nombreuses et si variées sensations et paresthésies au niveau des organes génitaux et autres lieux du corps, qui, en une reproduction hallucinatoire, souvent aussi en un renforcement douloureux, correspondent simplement au contenu sensitif des scènes infantiles [3]. » Je signale que « scènes infantiles » signifie ici exclusivement les expériences sexuelles infantiles. Ce que Freud pointe semble indiquer les nombreuses sensations physiques qui accompagnent les hallucinations, ce qui, encore de nos jours est à la portée de l’observation de chacun. Cependant, malgré tout, dans un texte de la même époque, Freud ne semble pas lier ces sensations proprement à l’hystérie, mais plutôt à la névrose d’angoisse, à cause de la douleur qu’elles provoquent : « A côté de cet accroissement de la sensibilité à la douleur, j’ai observé dans nombre de cas de névrose d’angoisse une tendance aux hallucinations, lesquelles ne pouvaient pas être interprétées comme étant hystériques [4] ». Il est vrai que, dans ce même texte, en premier lieu, Freud a déjà pointé une dizaine de symptômes comme étant propres à la névrose d’angoisse, que, en deuxième lieu, tous ces symptômes sont liés au tabagisme, à savoir, troubles de l’activité cardiaque, troubles de la respiration, bouffées de sueur, tremblements, boulimie, vertige locomoteur et ainsi de suite. Il est vrai que je tiens la théorie de l’angoisse freudienne comme une conséquence de ses troubles tabagiques. Par ailleurs, peut-être a-t-il préféré voir dans le tabagisme une solution à la névrose d’angoisse, plutôt qu’un symptôme hystérique supplémentaire.Permettez-moi de procéder à une citation un peu longue de Freud maintenant. Il s’agît d’un cas clinique. La citation provient de « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense » : « Depuis assez longtemps je nourris le soupçon que la paranoïa est une psychose de défense, c’est-à-dire que, comme l’hystérie et les obsessions, elle provient du refoulement de souvenirs pénibles... Propre à la paranoïa devrait être une voie ou un mécanisme particulier de refoulement, de même que l’hystérie opère le refoulement par la voie de la conversion en innervation corporelle et la névrose obsessionnelle par substitution (au long de certaines catégories associatives). »
Ce mécanisme propre à la paranoïa sera la projection, qui apparaît ici comme mécanisme de refoulement. Mais, la question peut déjà se poser sur la facilité avec laquelle Freud passe de la psychose à la névrose. La paranoïa, comme l’hystérie et la névrose obsessionnelle, est une psychose de défense.
Freud procède alors à un exposé de cas. Sa patiente présente de nombreux symptômes paranoïaques : on l’épie, on lui refuse toute considération, on est malpoli avec elle, on devine ses pensées. Maintenant, ce qui nous intéresse, au sujet de l’hallucination : « Un jour déjà, au début de l’année, alors qu’elle était seule avec sa femme de chambre, elle avait éprouvé une sensation dans le bas ventre et avait alors pensé que la jeune fille avait à ce moment une pensée inconvenante. Cette sensation devint plus fréquente pendant l’été, presque continuelle, elle ressentait ses organes sexuels “comme on ressent une main lourde’’. Alors elle commença à voir des images qui la remplissaient d’horreur, des hallucinations de nudités féminines, en particulier un bas-ventre féminin nu avec sa pilosité ; parfois aussi des organes génitaux masculins. L’image du bas-ventre poilu et la sensation organique dans son propre bas-ventre se produisaient généralement ensemble. Les images devinent très tourmentantes, car elle les avait régulièrement lorsqu’elle était en compagnie d’une femme, et il s’y ajoutait l’interprétation qu’elle voyait alors cette femme dans une nudité inconvenante, mais qu’au même moment la femme avait d’elle la même image. En même temps que ces hallucinations visuelles... des voix commencèrent à l’importuner qu’elle ne reconnaissait pas et ne pouvait s’expliquer. Lorsqu’elle était dans la rue c’était : voilà Mme P. – elle s’en va. Où va-t-elle ? On commentait chacun de ses mouvements et chacune de ses actions, parfois elle entendait des menaces et des reproches [5]. »Ce cas est un cas de paranoïa. Pourtant, les symptômes qui précèdent les hallucinations, l’engourdissement de la région génitale de la patiente, par exemple, les symptômes donné en exemple sont bien hystériques. L’emboîtement des symptômes hystériques et des symptômes paranoïaques sont assez fréquents, en effet, et même ceux-là s’emboîtent à des symptômes obsessionnels, car l’observation permanente et minutieuse à laquelle la patiente est soumise correspond plutôt à cet ordre de symptômes.
Jusqu’à ses derniers écrits, les thèses de Freud ne changent pas. Il remarque comment les souvenirs évoqués par les constructions en analyse peuvent être qualifiés d’hallucinations, quand, à leur netteté s’ajoute la croyance en leur actualité. Il poursuit : « Mais l’analogie gagna de l’importance quand mon attention fut attirée par la présence occasionnelle de véritables hallucinations dans d’autres cas, des cas qui n’étaient certainement pas psychotiques. Ainsi continuait mon raisonnement : on n’a pas encore assez apprécié ce caractère peut-être général de l’hallucination d’être le retour d’un événement oublié de toutes premières années, de quelque chose que l’enfant a vu ou entendu à une époque où il savait à peine parler. C’est ce qui s’impose maintenant à la conscience, mais probablement de façon déformée et déplacée par l’effet des forces qui s’opposent à un tel retour [6]. » Et Freud poursuit, pour insister sur la présence, aussi bien dans l’hallucination que dans le délire, d’une vérité historique, quoique déplacée, déformée, malmenée de toute manière. Et, dans un court texte de l’année suivante, qui reprend l’articulation entre la psychose et l’état normal, il relie le déplacement du pénis dont l’absence est insupportable au petit garçon sur d’autres parties du corps – et, pourquoi pas ? – sur d’autres parties du monde, à un mécanisme hallucinatoire. Le caractère insupportable de l’absence du pénis ou d’une menace contre cette partie du corps devient la source dont jaillit toute hallucination [7]. Il est vrai que Freud parle tantôt de pénis et tantôt d’organes sexuels. Pour ma part, je crois qu’il assimile les deux et n’a pas fait assez d’attention à ce que l’organe sexuel féminin pouvait contenir comme source de représentations psychiques, sauf en ce qu’il ne contient pas en permanence un pénis, de toute évidence.



L’apport majeur de Tausk

C’est là que Tausk reprend la théorie de l’hallucination, de manière magistrale. Il apporte une contribution dont les fruits sont loin d’être pleinement appréciés aujourd’hui. Par exemple, tous les exemples cliniques que Freud offre dans son texte sur l’inconscient en vue de l’éclaircissement d’une supposée intimité entre inconscient et schizophrénie proviennent en vérité de Tausk. Ou, encore, le concept d’identification projective, doit l’essentiel de sa richesse à Tausk et non pas à Melanie Klein. Ce concept est pourtant essentiel à toute théorisation kleinienne et post-kleinienne. Rosenfeld ou Bion s’en servent comme d’un mot d’ordre. Je doute qu’il y ait un seul kleinien en mesure de tracer son origine. Freud et Klein citent Tausk, mais de manière marginale, comme pour se décharger d’un devoir, sans le lire vraiment !
Difficile de trop insister l’importance de la pensée de Tausk pour la compréhension des psychoses et, bien entendu, pour la compréhension du fonctionnement psychotique des névroses.
Voici ce que je lis dans Tausk et que je n’ai jamais lu nulle part ailleurs, même si Tausk attribue ces idées à Freud : l’intellect doit atteindre le stade de la représentation des souvenirs. Ce stade est relativement tardif et il est précédé par celui des hallucinations des images mnésiques, donc par un stade où les représentations surgissent réellement dans le monde extérieur et ne sont pas reconnues comme des processus intérieurs. Tausk décrit la bande de Mœbius. Et il conclue : «  Et ce stade de la fonction de représentation hallucinatoire , qui représente déjà une sorte d’objectivation, de trouvaille de l’objet et de choix de l’objectal, coïncide également avec cette première période de la vie [8]. » Il convient de reconnaître dans les souvenirs leur caractère propre des souvenirs et pas autre chose. Quand la machine à souvenirs n’est pas prête, la machine à perceptions l’actualise et cela apparaît comme hallucination, puisqu’il y a un dérèglement des machines.
Freud ne me semble pas avoir traité de la capacité à se souvenir comme l’une des fonctions du moi. Il signale la capacité à être attentif, mais pas il ne se réfère pas à celle de se souvenir [9]. Je ne connais aucune autre manière de s’approcher de la capacité de se souvenir que celle de Tausk. Proust a une manière particulière de se souvenir, par le menu détail. Joyce en a une autre, par les signifiants et les grands ensembles. A la recherche du temps perdu décrit une vie. Ulysse ou Finnegann’s Wake décrivent quelques secondes, une journée tout au plus. La clinique quotidienne des névrosés, des états limites, des pervers ou des psychotiques présentent ces différentes manières de se souvenir. Jusqu’à maintenant, après une trentaine d’années de clinique, je ne saurai pas lier un critère nosographique aux différentes manières de se souvenir, même si le souvenir des rêves en particulier, ainsi que leur qualité, fournissent des orientations assez précises.De l’appareil à souvenir, Tausk passe à la description des phénomènes psychopathologiques liés à l’appareil à influencer. L’halluciné est incapable de se souvenir. Ou bien : sa manière de se souvenir est hallucinatoire. J’avance ceci : l’appareil à se souvenir constitue notre histoire en tant que récit. Là où le souvenir s’épuise, se forme le mythe en tant qu’appareil à influencer. Le mythe serait un souvenir perdu que les humains ont essayé de récupérer en tant que souvenirs propres, dans la croyance, d’abord de cette possibilité, ensuite dans la réalité des mythes. Les mythes gardent depuis toujours leur potentialité hallucinatoire. L’hallucination correspond à une sorte de mythologie personnelle étrange.
Quelque chose a changé (en moi). Voilà le premier stade, selon Tausk, de l’origine de l’appareil à influencer : sentiment d’altération provoqué par une stase libidinale au niveau d’un organe. Quelque chose a changé en moi, mais pas tout à fait en moi, pas au niveau de mon moi tel que je le comprends. L’organe devient source principale des soucis du sujet. « Est-ce que mon nez... ? Est-ce que mon poids... ? Est-ce que ma taille... ? Et, évidemment, « Est-ce que mon cerveau... ? »
Le sentiment d’altération d’un organe, ou du moi tout entier à cause de cet organe, provoque la stase libidinale propre à l’hypochondrie. Moi = organe, équation où la catachrèse s’impose au moi, le réduisant à l’ombre d’une métonymie, alors que sa existence en tant que tel, en tant que proprement moi, serait plutôt de l’ordre de la métaphore.
Après la crise hypochondriaque – et je veux ajouter que la clinique le montre largement, depuis la description faite par Schreber de l’évolution de sa folie, jusqu’à la clinique quotidienne des états amoureux, qui montrent, au lendemain d’une rencontre amoureuse, une perte d’appétit, ou une crise insomniaque, ou tout le contraire, - après cette crise, un sentiment d’aliénation se déclenche, où le sujet rejette l’organe supposé malade, ou les organes ou tout son corps, qui devient corps de l’autre, corps aimé en miroir de son propre corps. « Les amants s’enlacent, l’un d’autre réfléchi. Deux amants, qui sont-ils ? Deux ennemis ! » - chante le poète brésilien, de Andrade.
Il y a ceci de remarquable dans la clinique des états limites ou des états névrotiques : bien avant la notion d’un sujet supposé savoir, le clinicien se confronte à un sujet supposé malade. Le sujet supposé savoir est toujours le sujet supposé malade, rarement seul à savoir sur lui-même, pour autant qu’il vient consulter. Dans ce processus, le sujet exclue une partie de son corps et, en ce faisant, il exclue une partie de lui-même, liée à ce corps exclu, ainsi que toute l’histoire liée à cet organe ou à ce corps.
Aux sentiments d’altération d’un organe et d’aliénation de soi-même, s’ensuit le sentiment de persécution, issu de la projection des modifications pathologiques du corps et de soi-même dans le monde extérieur.
Tausk détaille l’origine de ces projections, qui procèdent, soit en attribuant les origines des modifications à une puissance étrangère et hostile, soit par la construction d’un appareil à influencer, qui réunit tous les organes du corps, ou certains d’entre eux, ou le corps tout entier. Tausk souligne que « parmi ceux-ci les organes génitaux peuvent occuper une place privilégiée, comme point de départ fréquent du mécanisme de la projection [10]. »Le plus souvent, les autres organes viennent en effet s’approprier cette valeur phallique liée à un seul organe. Cependant, c’est une grave erreur que d’assimiler la valeur phallique à la valeur pénienne ou la réduire à un seul organe. Pascal Guignard, dans son magnifique livre Le sexe et l’effroi, qui, à mon avis, correspond à la poursuite des dernières recherches de Foucault sur la sexualité, Guignard montre que, plus que le pénis, ce sont les fesses qui possèdent une valeur phallique dans l’ancienneté grecque et romaine, et, plus encore que les fesses, les seins. Si le phallus et la valeur phallique sont liés au pénis en tant que représentation imaginaire d’une permanente érection, le mot de falot l’est aussi, ou celui de fascination, objet de l’intérêt de Guignard. D’après ses conclusions, est phallique tout ce qui possède une valeur sexuelle.
Or, que voyons-nous dans la description de Tausk ? Que le sexe devient une machine. Est-ce que c’est suffisant pour considérer que le sexe ou la machine deviennent pathologiques ? Non. D’une part, Lyotard, clairvoyant, avait déjà signalé que les machines étaient investies sexuellement et que le corps devenait machinal. D’autre part, ce qui est en question ce n’est pas tellement le caractère machinal des toutes les activités répétitives, y compris sexuelles, mais plutôt leur caractère aliéné. Ce que Tausk signale est que, le corps, appareil à influencer, demeure étranger au psychotique, qui ne s’y reconnaît pas, ou très mal. La douleur hypochondriaque correspond à l’aliénation d’un organe ou d’une fonction, ou d’un ensemble d’organes ou de fonctions, du sujet, qui ne reconnaît pas le caractère imaginaire de sa plainte ou de ses douleurs, confondues avec le réel du corps.
L’essentiel, je pense, de la contribution de Tausk, est qu’il y a une ou plusieurs aliénations qui se produisent. Il y a, chez le schizophrène ou l’aliéné, cette notion, selon laquelle, son corps et lui, lui et son corps, constituent deux entités parfaitement étrangères entre elles, comme si le grand Autre n’avait jamais eu de liaison avec le petit autre et qu’aucune relation entre eux ne devrait jamais exister. Ou, à l’inverse, comme si l’Autre était toujours prêt à prend corps et à se précipiter dans l’autre. C’est d’ailleurs peut-être là un des secrets de la passion et du narcissisme. C’est aussi ce que décrit Schreber : Dieu souhaite sans cesse se précipiter dans son corps.



Retour à Freud et au-delà

Deleuze parle du sujet « pur esprit ». De même, le fantasme du « corps sans âme » hante nos patients. Ou, du moins, sans l’âme qui lui convienne. Et, dans la crevasse de cette étrangeté entre corps et pensée, apparaissent parfois les hallucinations, en tant que pauvres pensées et riches sensations, perçues comme étrangères au sujet, ou bien avec ce que le corps impose au sujet, en tant que sensations liées à ses fantasmes.
Le paradoxe de l’hallucination jusqu’alors est qu’elle se situe entre souvenir, fantasme et réalité, sans qu’on puisse l’approcher de manière exclusive. Et, puis, que les hallucinations ne se réduisent pas à un seul ou deux sens de nos corps, mais à tous à la fois, quel que soit celui qui se présente à un moment donné comme dominant. Voici Schreber, en 1901 : « Je serais curieux qu’on me montre quelqu’un qui, placé devant l’alternative ou de devenir fou en conservant son habitus masculin, ou de devenir femme, mais saine d’esprit, n’opterait pas pour la deuxième solution. C’est pourtant bien comme cela et pas autrement que pour moi la question se pose [11]. » Désormais, une lutte effrayante se déroulerai dans le corps et dans la raison de Schreber, entre ceux qui veulent rendre fou le Président et ceux qui le préfèrent femme. Les hallucinations issues de ce combat procurent à Schreber des sensations qui oscillent entre la volupté proche de la béatitude et les plus intenses douleurs [12].« Le cas Schreber » a été l’occasion pour Freud de rappeler l’extension d’un de ses plus anciens concepts et de l’utiliser d’une nouvelle manière. Depuis ses remarques sur les psychonévroses de défense, Freud sait que le refoulement comme la projection peuvent porter sur l’affect lié aux fantasmes, sur le contenu des fantasmes, ou sur les deux à la fois, quand apparaissent les dégâts les plus sérieux. C’est le cas de la paranoïa.
Maintenant, à l’occasion de son étude sur Schreber, après avoir proposé ses thèses sur l’origine des sentiments de persécution et sur l’érotomanie, Freud s’attaque aux origines du délire de jalousie. Et il écrit cette phrase remarquable : « La déformation par projection n’a pas à jouer ici, puisque le changement dans la qualité de la personne qui aime suffit à ‘projeter’ le processus entier hors du moi. Que la femme aime les hommes, voilà qui est le fait d’une perception extérieure... [13] »Je signale ce mot de projeter. C’est un mot qui va provoquer l’une des plus formidables discussions dans le monde de la psychanalyse francophone ou inspiré de la francophonie.. La traduction anglaise n’offre pas de prise à ce débat. Je la retraduis en français : « La déformation par projection est nécessairement absente dans ce cas, puisque, avec le changement de l’objet d’amour, le processus entier, de toute façon, se trouve jeté à l’extérieur du soi. Le fait que la femme aime les hommes est un fait de la perception extérieure pour lui... » (SE, XII, p. 64). »
La traduction de Freud faite par Marie Bonaparte et Lœwenstein dessert le travail clinique de Freud. Lacan s’en aperçoit le premier. « Projektion » n’est pas « Verwerfung » ! Après quelques malheureuses nouvelles tentatives de traduction, parmi lesquelles le terme de rejeter, les traducteurs français de œuvres complètes de Freud se rangent à la solution anglaise, elle-même basée sur la traduction espagnole : « ...le processus est de toute façon jeté hors du moi. Que la femme aime les hommes, cela demeure une affaire de perception externe... [14]. » Nous avons deux problèmes. Celui de la traduction et celui du passage de l’intérieur vers l’extérieur, d’un extérieur qui menace ou inquiète le sujet. Freud est clair : ce qui était à l’intérieur, revient de l’extérieur. Lacan s’approprie de cette idée, négligée pour des problèmes de traduction, et la fait sienne. Cela devient la forclusion. Le problème est que ce terme est intimement articulé avec celui de loi et que Freud n’emploie jamais ce terme de loi dans le même sens que Lacan.
Quand Lacan tient son séminaire sur les psychoses, il n’emploie jamais ce terme de forclusion. Ce qu’il a à dire, entre 1955 et 1956, d’un point de vue clinique, n’exige aucunement l’appel à ce concept. Lacan n’utilisera le concept de forclusion que trois ans après son séminaire sur les psychoses. Ce terme deviendra d’une si grande utilité clinique.
Cependant, Lacan a raison dans l’ensemble : nous ne pouvons pas demander aux choses perçues de nous expliquer ce qu’il y a dans la tête de ceux qui les perçoivent, quoique l’insistance des voix de Schreber à lui parler, à partir d’un certain moment, de défécation et de selles, ne me semble pas indifférent. Et, d’autre part, il arrive que ceux qui perçoivent soient au moins ambivalents à l’égard du sens qu’il convient d’apporter à ce qu’ils perçoivent. La « langue fondamentale » de Schreber attribuait aux mots un sens exactement opposé à ceux qu’ils possèdent dans la vie quotidienne. La langue fondamentale schébérienne se situait entre celle de Hölderlin et celle de Hitler. Le mode de fonctionnement en a été le même. C’était la langue du troisième empire !!!
D’autre part, Lacan a encore raison d’affirmer, en bref, que le signifiant s’inscrit sur la chair. Ce n’est pas une vraiment une découverte, néanmoins : Magritte et Kafka, parmi d’autres, l’ont largement signalé. Une des nouvelles de Kafka, « La colonie pénitentiaire », en propose le meilleur exemple : une machine inscrit leur peine sur le dos des condamnés, qui n’en connaissent pas la teneur jusqu’à la fin de l’inscription. Il s’agît là bien d’un appareil à influencer.
Or, cette nouvelle toute métaphorique de Kafka, en fait, est une évocation tardive de l’expérience des grands mystiques, dont l’union avec Dieu s’est exprimée à travers l’apparition des stigmates. « Il semble que le premier stigmatisé ait été, historiquement, saint François d’Assise, le 14 septembre 1224 – marqué dans son corps, aux pieds, aux mains et au flanc, âme imitative corporellement signé du sceau de l’Époux. Comme Catherine de Sienne ayant acquis par le mariage mystique un anneau que seuls les purs pouvaient apercevoir et dont les stigmates étaient la garantie visible...[15]. »Et, encore, ce texte magnifique, qui inspirera le Bernin, dans son sculpture célèbre, « La Transverbération de Sainte-Thérèse » : « Je vis un ange auprès de moi, à ma gauche, en forme corporelle, ce qui ne m’est donné qu’exceptionnellement. Il n’était pas grand, mais petit et très beau. A son visage enflammé il paraissait être des plus élevés parmi ceux qui semblent tout embrasés d’amour. Il tenait en ses mains un long dard en or, dont l’extrémité de fer portait je crois un peu de feu. Il semblait qu’il le plongeait plusieurs fois dans mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait toute entière enflammée d’un immense amour de Dieu ... La douleur était si vive que je gémissais et si excessive la suavité de cette douleur qu’on ne peut désirer qu’elle cesse. » Et, je souligne cette remarque finale : « Douleur spirituelle et non corporelle, bien que le corps ne manque pas d’y avoir part, et même beaucoup [16]. » La génialité de Lacan est de transposer Magritte, Kafka et Sainte-Thérèse à l’intérieur de sa pratique psychiatrique. « Le spirituel » est ce que je considère comme « de l’ordre du signifiant ». Le corps, bien entendu, correspond à la singularité réelle de notre existence. Ce qui les relie, ici, comme ailleurs, de l’ordre de l’imaginaire, ce sont les rêves, les fantasmes, les hallucinations et les délires, selon différentes positions que les uns occupent par rapport aux autres.



Rachel et le feu

Mes patients décrivent des expériences similaires, sans encadrement religieux. Rachel décrit abondamment ses raisons de ne plus pouvoir marcher : le feu de l’enfer vient lui brûler les pieds, lui monte à travers les jambes, jusqu’aux entrailles ; le tout-puissant la bombarde de ses rayons, elle éprouve en permanence un sentiment de brûlure intense, douloureuse. Elle entend des voix qui l’injurient.
« N’est-ce pas que l’érotisme est une douce brûlure sans fin ? » - je l’interroge un jour, elle me regarde surprise.
Le père de cette jeune femme est séfarade. Sa mère est ashkénaze. Ils votent à l’extrême droite, car ils entendent se libérer des arabes. Cette famille s’organise d’une manière paradoxale, d’une manière schizophrénique, peu cohérente.
A l’âge de seize ans, Rachel est enceinte d’un jeune d’origine maghrébine, comme son père. Mais, alors que ce père est un juif pied-noir du Maroc, le jeune homme est un arabe de Tunisie. Ce qui suffit pour que Rachel soit expulsée de la maison familiale par son père, sans que sa mère la protège, avec l’injonction de n’y revenir qu’une fois avortée. Le jeune père ne s’intéresse plus à Rachel.
Voilà cette très belle jeune femme qui déambule dans les rues de Paris, les larmes aux yeux, jusqu’à ce qu’elle rencontre un très joli travesti qui l’invite à prendre un chocolat chaud et qui s’intéresse à sa personne. Le travesti lui déconseille de se faire avorter, si elle ne le sent pas, et se propose de l’héberger, de l’abriter et de veiller à la naissance de l’enfant. Il lui propose aussi de confier leur enfant, pour ainsi dire, à une famille d’accueil juive qui lui permette de garder une certaine relation avec l’enfant. Comment payer tout cela ? Le travesti la rassure, se propose de s’en occuper et de ne demander que les affaires soient réglées une fois l’enfant né et placé. Rachel accepte. Avec son ami, ils décident simplement de tenir un cahier des comptes, pour que Rachel sache combien elle doit.
A l’âge de 17 ans, Rachel doit une fortune à son ami. L’enfant placé, celui-ci demande son du. Comment va-t-elle faire, qui n’a jamais travaillé ? « Très simplement », répond le travesti, « tu vas tapiner comme moi. » Mais Rachel est vraiment très belle, très classe, très mode, très top. Et intelligente. Au lieu de tapiner, elle tapote, et travaille avec le minitel et l’internet rose. Cela marche bien, mais peut encore mieux marcher. Elle paye une partie de sa dette et décide de s’installer toute seule pour la poursuite de ses nouveaux projets. Elle déniche, entre minitel, téléphone et web, sept papies, comme elle dit. Ce sont ses sept papies à elle, sur qui elle règne, comme Blanche-Neige sur ses petits nains, selon ce qu’elle me dit. Ce sont sept homme, âgés d’une cinquantaine à une soixantaine d’années qui, moyennant le versement mensuel de 1000 euros chacun, ont droit à accéder à ses services et à son réconfort quand ils veulent, pourvu que la rencontre soit programmée. Pour 7000 euros par mois, Rachel se livre aux fantasmes de ces messieurs, professeurs d’université, docteurs, banquiers, hommes esseulés qui rêvent de tenir une Rachel des neiges, blanche et savoureuse, entre leurs bras.
Enfin, pas tout à fait, je l’apprendrai plus tard. Car Rachel est très maline. Et elle s’est présentée dans la rubrique « femmes dominatrices ». Ses messieurs lui rendent visite pour mettre en scène leurs fantasmes masochiques. Ah ! penser que Freud a écrit sur ces fantasmes en ne donnant que d’exemples d’hommes et, au moyen d’une pirouette, les a attribué au femmes !!!
Un jour, Rachel invite ses parents à dîner en ville. Comme ils s’étonnent de son train de vie, très convoité par père et mère (BM, fringues, parfums et ainsi de suite), et comme ils lui posent de questions, elle les répond. Elle leur raconte tout. Père et mère s’enragent, interdisent, piquent la colère ? Non. Père et mère éclatent de rire et disent qu’ils ont toujours su qu’elle avait le feu à la chatte.
Le lendemain, Rachel teint ses cheveux en rouge feu. Peu après, elle est frappée par les foudres de l’enfer et des cieux à la fois. Le feu monte de l’enfer et saisi son corps. Il l’a déchire au milieu. Il déchire le ciel. Des pluies de feu tombent sur elle. Cela dure un an. L’inconsistance permanente de ses parents a laminé la constitution d’un appareil de pare-excitations.
Je ne pense pas vraiment que l’analyse puisse jouer un rôle normatif ou surmoïque auprès de patients en grande souffrance ou en grande difficulté psychique. Je crois que l’analyste joue un rôle de reconstruction du système de pare-excitations, en montrant comment la folie ne vient pas de l’organisme, même si des choses qui interviennent sur l’organisme peuvent la soulager. Il peut aussi aider les patients à réfléchir aux modes d’attaque, d’envahissement ou de carences familiales qui ont rendu difficile pour lui l’établissement d’un système de para-excitations, capable de lui permettre de penser.
Je ne sais pas ce qu’il conviendrait de comprendre par ce concept si ce n’est l’ensemble de signifiants circulant dans la famille qui peuvent rendre possibles les gestes de protection et de tendresse, ainsi que la pensée et la parole, en tant que la tendresse, la pensée et la parole seules sont en mesure de contenir les excitations auxquelles sont soumis les corps.
Après un certain temps de repos à l’hôpital, Rachel recommence à se lever. Avec l’aide d’une infirmière, elle revient en visite à son appartement. Elle doit porter des plateformes pour s’éloigner du sol, des lunettes de soleil, même la nuit, pour ne pas avoir les yeux qui brûlent, des parkas, curieusement, pour se protéger de la chaleur.
Pendant un certain temps, nous essayons de reconstruire son histoire. Je suis sûr que Rachel a connu de relations incestuelles, que son père ou sa mère, ou les deux, s’adressaient à elle en faisant référence à l’érotisme. Elle ne veut pas m’en parler, mais elle entend ce que je lui dis. Elle se souvient d’avoir eu beaucoup de jeux érotiques avec sa sœur, jeux auxquels parfois ses parents assistaient, en éclatant de rire. Et, puis, avec un cousin aussi, à l’amusement général de la famille.
Rachel ne veut pas que la thérapie traîne. Elle doit reprendre le travail, chercher autre chose, aller rendre visite à son enfant. Elle ne voit plus ses parents, mais garde son amitié avec son ami travesti, qui la protége de loin.
Aujourd’hui, Rachel passe me voir de temps en temps. Elle est gérante de boutiques de mode aux Champs-Elyssées. De temps en temps, elle se prostitue, « mais, alors, là, le prix est vraiment fort et je suis toujours dominatrice. Je n’ai jamais pensé que ce serait comme ça, vous savez, mais c’est le plus protégé. Il suffit de deux ou trois coups de cravache, même pas très méchants, et on a son bonhomme.»
Dans un certain sens, la parole du père, en désignant le feu à la chatte, a permis l’éclosion d’hallucinations qui ont eu ici une conséquence thérapeutique, pour autant qu’elles sont venues désigner un espace menacé, entre ciel et enfer. Curieusement, ces paroles surprenantes de la part d’un père ont quand même servi à établir un brin de démarcation entre imaginaire et réel, en établissant la place, par exemple, d’un père gigolô ou macrô, contre qui Rachel a pu enfin se révolter, non pas seulement sur la forme de la crise adolescente, mais aussi sur la forme de la destruction de sa propre pensée, remplacée par les hallucinations. Il est possible que la création du délire ou de l’hallucination corresponde à un dernier, ou à un tout premier effort du sujet en vue de la création/découverte d’un tiers qui puisse l’aider à s’éloigner quelque peu de son propre corps. De même que le délire porte une valeur curative, en psychanalyse, l’hallucination en fait autant.
Dans ce sens, la médicalisation de l’un ou de l’autre, tout en atténuant les souffrances éventuelles des sujets, correspond aussi à la destruction de leurs capacités de régénération propre et de découverte d’une nouvelle créativité. Les pratiques psychiatriques actuelles, aussi réconfortantes soient-elles, détruisent toute possibilité d’éclosion de nouvelles créativités. Ni le délire, ni l’hallucination ne doivent être pris en tant que manifestation idiote d’un symptôme, mais plutôt, comme Freud l’inaugure, en tant « qu’effort de reconstruction. » C’est ce sur quoi il insiste largement dans son étude sur Schreber et ce que nous montre Rachel.



[1]. S. Freud et J. Breuer, Etudes sur l’Hystérie, (1893), Paris, PUF, 1956, pp. 1-2, trad. A. Berman.
[2] S. Freud, « Project for a Scientific Psychology », (1895), The Standard Edition of the Complete Psychological Works, vol. 1, London, The Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis, 1966, p. 339, trad. J. Strachey. Ma propre traduction ici.
[3]
S. Freud, “Sur l’étiologie de l’hystérie”, (1896) , in Œuvres complètes, III, PUF, 1989, pp. 173-174, trad. J. Altounian et O. Bourguignon.
[4] S. Freud, « Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que “névrose d’angoisse” (1895), Oeuvres complètes, III, op. cit., p. 40.
[5] S. Freud, « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense » (1896), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, trad. J. Laplanche.
[6]
S. Freud, « Constructions dans l’analyse » (1937), Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938, Paris, PUF, 1985, trad. E. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, pp. 278-279.
[7] S. Freud, « Le clivage du moi dans le processus de défense », idem, trad. R. Lewinter et J.-B. Pontalis, p. 286.
[8] V. Tausk, « De la genèse de ‘l’appareil à influencer’ au cours de la schizophrénie », Œuvres complètes, Paris, Payot, 1976, trad. J. Laplanche et V. Smirnoff, pp. 177-217, ici 206-207.
[9] S. Freud, S. Freud, « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques » (1937), Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938, Paris, PUF, 1985, trad. J. Laplanche, pp. 135-144.
[10] V. Tausk, « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie », Œuvres psychanalytiques, Payot, Paris, 1976, p. 211, trad. J. Laplanche et V. Smirnoff.
[11] D. P. Schreber, Mémoires d’un névropathe, Paris, Seuil, 1975, p. 151, trad. P. Duquenne et N. Sels.
[12] J’ai dédié trois travaux aux multiples questions soulevées par le livre de Schreber.
[13] S. Freud, « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 309, trad. M. Bonaparte et R. M. Lœwenstein.
[14] Idem, Œuvres complètes, X, Paris, PUF, 1993, p. 287, tard. R. Cotet, R. Lainé.
[15] J. N. Vuarnet, Le dieu des femmes, Paris, L’Herne, 1989, p. 163.
[16] La vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, in Œuvres complètes, Paris, 1702, trad. Arnauld d’Andilly, cité par J.-N. Vuarnet, Extases féminines, Paris, Hatier, 1991, p. 125.

 

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