psychanalyse.lu

Luiz Eduardo Prado de Oliveira

(www.pradodeoliveira.com)

La formation des psychanalystes et leurs institutions :
revue et commentaires
des principales contributions critiques
notamment au sein de l'IPA

Ce travail est le premier document d'un ensemble qui aura comme thème et comme titre La violence des psychanalystes. Toute contribution sera la bienvenue, qu'elle se présente sous la forme d'un récit d'expérience ou comme élaboration théorique. Ce travail est un prolongement de ma réflexion sur ma propre expérience entamée dans un texte précédent, Parcours : la violence institutionnalisée entre psychanalystes. Alors que ma naïveté m'avait amené à penser mon cas comme unique ou, du moins, restreint à l'institution psychanalytique où j'ai été formé, la recherche bibliographique m'a amené de surprises.
Nous devons de toute urgence nous pencher sur l'incidence de la vie institutionnelle des psychanalystes sur leurs pratiques cliniques : soit sur l'incidence de la politique qu'ils appliquent dans leurs vies sur celle qu'ils conduisent auprès de leurs patients ; c'est-à-dire sur la question de l'articulation entre leur éthique, leur morale et leur pratique de la psychanalyse. Ce ne sont pas des questions abstraites, même si elles ne peuvent pas avoir des réponses simples. Elles ont été posées et elles réapparaissent de manière chaque fois plus pressante là où il leur a été possible de se manifester, étant donné le lien entre l'expérience de la psychanalyse et une solide tradition démocratique. Il est urgent d'établir une pratique démocratique là où règne l'autocratie empêchant l'instauration d'un large débat et le réduisant à des querelles parcellaires et partiales. Nous disposons d'un grand nombre de textes en langue anglaise qui établissent un travail critique à l'égard de la psychanalyse, de son histoire et de ses pratiques. Un tel travail critique est quasiment inexistant en d'autres langues. Il est important de traduire et de divulguer ces textes. Je les résume ici.
Le refoulement correspond à un refus de traduction. Mais il peut prendre d'autres formes. Très simplement, il y a d'abord les résistances suscitées par ces textes eux-mêmes et qui ne manqueront pas de se produire à l'égard de ce texte-ci. Celles-ci se présentent de différents manières : disqualification de l'auteur du texte, admission béate des critiques, mais en prétendant qu'elles ne s'appliquent qu'aux autres, réduction du scandale à la banalité : « depuis toujours c'est comme ça », - « cela vous étonne ? » - « on le sait depuis toujours »- « et alors ? ». Et alors. Et alors que l'incurie gagne et frôle l'indigence, parfois des pratiques difficilement justifiables sur lesquelles plane en permanence l'ombre du charlatanisme, les uns et les autres feignent d'être blasés pour mieux se protéger. Et garder les choses en l'état : entre perversité et perversion, entre immoralisme et amoralisme, entre complaisance et complicité.
Alors que la psychanalyse part d'une démarche essentiellement révolutionnaire, elle aboutit aux formes de rigidité les plus conservatrices et réactionnaires dans tous les domaines, qui prennent source dans le caractère imprécis de ses propositions. Il est important de réfléchir aux enjeux de cette situation. En grande partie, cela provient des défenses particulières que les psychanalystes se sont construit, comme de se camoufler derrière la psychiatrie. Cependant, la psychiatrie elle-même part d'une démarche humanitaire, sinon paradoxalement libératrice, avant d'aboutir à l'enfermement asilaire ou chimique. Il est aussi important de réfléchir aux enjeux politiques de cette situation.
Ma sensibilité a été plus particulièrement attirée par ces textes. Sans prétendre à l'exhaustivité, ils résument des problèmes qui durent depuis longtemps. Depuis toujours, ils suscitent les mêmes résistances farouches, d'où leur importance et l'intérêt de leur divulgation. L'une des formes les plus rudes de cette résistance, du refoulement de ces textes, a été le refus de traduction de la plupart d'entre eux. En France, la discussion sur les institutions psychanalytiques s'est déroulée à l'ombre de la scission et de l'exclusion de Lacan, élargie par les scissions en cascade venues plus tard. L'étude des institutionnels et professionnels se sont trouvés préjudiciés d'autant. De même, la formation des analystes est devenue une fonction de cette manière particulière de poser et d'essayer de résoudre les problèmes. L'approche française de ces questions s'est trouvé appauvri de ce qui se faisait et se fait en Amérique Latine et aux Etats-Unis.


Origines, mythes et consolidation

Le document qui propose la création d'une association internationale, présenté par Ferenczi au 2ème congrès de psychanalyse à Nuremberg, est curieux. Signé de Ferenczi, il est très probable que Freud l'ait fortement inspiré. La description des menaces et persécutions auxquelles la psychanalyse a du survivre est assez freudienne. Au sujet de son histoire : « La première époque, l'époque héroïque pour ainsi dire de la psychanalyse, est représentée par ces dix années où Freud était seul à soutenir le combat mené contre lui de toute part et par tous les moyens [1]. »
Cette affirmation est surprenante. Freud n'a jamais été seul pendant dix ans à mener un combat inégal contre des forces persécutrices. La boutade freudienne du « splendid isolation » prend source dans une définition courante à l'époque de la position du royaume britannique dans le monde. En s'attribuant cet isolement Freud s'identifie à la couronne anglaise. Ceux qui viennent après lui croyaient à une héroïque traversée du désert qui n'a jamais effectivement existé. Breuer, Fliess, Stekel et beaucoup d'autres ont soutenu cette entreprise de différentes manières, même si ce soutien n'a pas été inconditionnel, comme a souvent semblé le vouloir Freud. En tout cas, contre lui et les siens jamais aucun pogrom n'a été dirigé d'aucune façon avant l'arrivée au pouvoir de la peste brune.
Une telle caractérisation de cette mythique première époque se justifie de l'introduction d'une deuxième époque, inaugurée par Jung. Cette mystification vise à justifier le dénouement de la deuxième époque, avec la cabale aussitôt après son intronisation contre le président nommé et élu. Elle fonde aussi l'impératif d'un comité secret comme noyau d'une troisième époque. Néanmoins, Ferenczi est plus précautionneux : « Je connais bien la pathologie des associations et je sais combien souvent dans les groupements politiques, sociaux et scientifiques règnent la mégalomanie puérile, la vanité, le respect des formules creuses, l'obéissance aveugle, l'intérêt personnel, au lieu d'un travail consciencieux consacré au bien commun. »
Dès ses fondations lancées, les maux qui affligeront une telle association sont déjà clairement et précisément décrits, au point que les documents à venir frôleront l'ennui, lorsqu'ils ne font pas preuve d'humour
Les premières lettres échangées entre Freud et ses disciples en vue de la réorganisation de l'Association psychanalytique internationale à l'orée de cette troisième époque sont significatives. Dans une lettre du 30 juillet 1912, quand il s'agît d'établir les nouveaux principes d'une association internationale dont le fondement est un « comité secret », Jones fait part à Freud de son pessimisme au sujet des « hommes qui doivent jouer un rôle dirigeant au cours des trente prochaines années. » Il critique Jung, Stekel, Rank et Ferenczi. Il revient à une conversation avec ces deux derniers : « Nous avons tous convenu d'une chose, que le salut ne pouvait résider que dans une incessante auto-analyse, poussée jusqu'à la limite la plus extrême possible, purgeant ainsi les réactions personnelles de manière à les chasser aussi loin que possible. L'un d'eux, c'était Ferenczi, je crois, a émis le vœu qu'un petit groupe d'hommes puisse être systématiquement analysé par vous, en sorte qu'ils puissent représenter la théorie pure, préservée de tout complexe personnel, et bâtir ainsi au sein du Verein un noyau dur officieux et servir de centre auprès de qui d'autres (débutants) pourraient venir apprendre le travail. Si seulement c'était possible, ce serait une solution idéale. »
Cette lettre est porteuse des mythes fondateurs de la psychanalyse, comme ceux de « l'incessante auto-analyse, poussée à l'extrême », du « petit groupe d'hommes » ou encore celui de la « théorie pure ».
La réponse de Freud est enthousiaste. Le 1er août suivant: « Je commençais tout juste à écrire l'épilogue du colloque "Onanie" que réclamait instamment Stekel ¾ le travail littéraire est si pénible sous l'effet de la chaleur printanière ¾ lorsque m'est arrivée votre lettre qui m'a détourné de mon chemin, en sorte que je dois commencer par y répondre avant de revenir au fil de mon propos. » (Lettre 81)
Le comité secret se situe ainsi entre « onanie » et langueur printanière, entre idéal scientifique et puérilité, entre institutionnalisation et fractionnisme. À peine l'internationale organisée et son président réélu, à l'ombre de l'idéal de pureté, les trahisons se préparent. Freud ne fait pas que de l'humour quand il considère les psychanalystes comme une « horde sauvage » (Cg, 344) [2].
Il poursuit sa lettre : « Ce qui a aussitôt captivé mon imagination, c'est votre idée d'un conseil secret composé des meilleurs et des plus méritants d'entre nous affin de veiller au développement ultérieur de la PsA de défendre la cause contre les personnalités et les accidents quand je ne serai plus. Vous dites que c'est Ferenczi qui a eu l'idée, mais sans doute est-ce moi qui l'a conçu en des temps meilleurs, lorsque j'espérais que Jung rassemblerait autour de lui un cercle composé des dirigeants officiels des associations locales. Je suis désormais au regret de dire qu'il fallait former une telle union indépendamment de Jung et des présidents élus. J'ose dire qu'il me serait plus facile de vivre et de mourir si je savais qu'il existait une telle association pour veiller à ma création. Je sais aussi le côte puéril ou peut-être romantique de cette conception, mais peut-être pourrait-on l'adapter pour répondre aux nécessités de la réalité. Je laisserais libre cours à ma fantaisie et sans doute vous abandonnerais-je le rôle du Censeur. »
Le fantasme du lien entre la science comme création « des meilleurs et des plus méritants » est non seulement puéril, mais engendre la quérulence comme instrument de séparation entre ce petit groupe et le « commun des chercheurs ». Cette puérilité est présente dans l'idéal scientifique de Freud.
Si les métaphores guerrières sont abondantes dans le texte présenté par Ferenczi à Nuremberg, et la protection de « l'œuvre de Freud » un étendard, leur auteur ne semble pas envisager les conséquences d'une telle institutionnalisation pour les patients des psychanalystes, pas plus d'ailleurs que l'ensemble des psychanalystes qui participent de ces débats, à la remarquable exception de Tausk qui très tôt pointe les dangers d'une « religion scientifique » pour les patients comme pour les analystes eux-mêmes [3].
Entre 1922 et 1924, à l'ombre d'une extrême idéalisation, a été formalisé le modèle de formation analytique propre à l'Institut de Berlin, qui allait installer l'intimidation intellectuelle à la place de la recherche analytique et organiser ce que Ferenczi avait prévu. Néanmoins, Eitingon possède encore un courage pionnier qui disparaît par la suite et ses critères ne sont pas encore ceux qui s'imposeront. Par exemple, il considère que la gratuité des séances ne dérange en rien le déroulement d'une cure, toujours perturbée en revanche par la rigidité de l'analyste [4].
Dans les dix années suivantes, « des voix critiques se sont élevées contre cette approche. Parmi les disciples de Freud, outre Tausk, Reik s'est très tôt montré soucieux des dangers de l'orthodoxie et du dogmatisme psychanalytiques. Dans son texte de 1933, présenté au Congrès international de Wiesbaden, peu avant l'arrivée de Hitler au pouvoir, il souligne que les véritables et intimes compréhensions psychanalytiques apparaissent comme des surprises pour l'analyste et pour l'analysant [5]. »
En vérité, Reik va bien plus loin. Il est le premier à mettre en cause les principaux axes de la formation analytique tels qu'Eitingon et l'Institut de Berlin les ont établis : « Il ne faut pas croire que les analystes ont décidé définitivement de la meilleure voie pour acquérir les connaissances analytiques. La recommandation de suivre la chaîne : analyse personnelle –étude de la littérature scientifique –analyse de contrôle n'est qu'un schéma grossier et insuffisant. Bien des doutes demeurent chez certains d'entre nous quant à la meilleure façon d'étudier la psychanalyse. Chez ceux qui ne doutent pas, il n'en demeure pas moins toute une série d'incertitudes, relatives aux postulats, aux conditions régissant les trois phases qui sont à la base de ce schéma ; des problèmes concernant leur portée et la façon dont elles agissent continuent à se poser. Bien des questions ne pourront pas être résolues aussi longtemps que nous ne disposerons pas de l'expérience portant sur des nombreuses années, sur trois générations au moins [6]. » Ces générations se sont succédées et des nombreuses années se sont passées. Si les problèmes ne restent pas en l'état, c'est qu'ils se sont aggravés. Ceux relatifs à la formation se sont multipliés par ceux relatifs à la reconnaissance des psychanalystes et aux critères retenus pour le choix de ceux qui auront la responsabilité de les former et de les reconnaître.
Reik a souligné l'impératif de rester accueillant à l'égard de la surprise. Or, les institutions analytiques se montrent singulièrement fermées à toute surprise dans leurs modes de fonctionnement. Au contraire : l'histoire montre qu'elles se soucient plutôt de la refouler avec violence. De nos jours, l'institution analytique est parmi celles qui cultivent la violence, de manière d'autant plus féroce qu'elles n'admettent aucune médiation externe.


La sortie de la guerre et la reprise des critiques

Avec la guerre et la mort de Freud, se terminait la période de l'invention et de la consolidation psychanalytiques. Aussi, cette guerre et cette mort ont fait taire les critiques contre l'institution psychanalytique. Cependant, dés la fin de la guerre et probablement de la partie la plus importante du deuil de Freud, ceux qui s'étaient tus reprennent leurs critiques, encore dans un climat d'incertitude quant é l'avenir. C'est l'inauguration de la deuxiéme période de l'histoire de la psychanalyse, soit celle de son expansion.
Immédiatement aprés la guerre, en 1948, cependant, avant que cette expansion ne commence, les doutes et les critiques antérieures reprennent. Au sujet des sociétés psychanalytiques et de la formation qu'elles dispensent, Balint écrit que leur é climat rappelle fortement les cérémonies primitives d'initiation. De la part des initiateurs ¾ les comités de formation et les analystes didacticiens ¾ nous observons un esprit de secret au sujet de nos connaissances ésotériques, proclamations dogmatiques au sujet de nos exigences et l'utilisation de techniques autoritaires. De la part des candidats, c'est à dire de ceux qui doivent être initiés, nous observons l'acceptation volontaire de fables ésotériques, la soumission à un traitement autoritaire sans beaucoup de protestation et un comportement trop respectueux [7]. » Ayant pu occuper pendant la durée de la guerre une position d'observateur privilégié de la vie institutionnelle, étant donné le confinement que Jones lui a imposé, Balint a un regard extrêmement critique, qui va de pair avec sa créativité sans limites. Il a en vue les rituels kleiniens et annafreudiens à la Société britannique de psychanalyse, encouragés par Jones, sur fond de ses souvenirs d'autres expériences institutionnelles.
Peu après, en 1952, un psychanalyste formé auprès de Freud, ayant une très longue expérience des institutions analytiques affirme : « Ces motivations irrationnelles de xénophobie et ces sentiments de culpabilité ont introduit des traits mélancoliques dans notre formation. Il se trouve que ces traits correspondaient assez à l'esprit prussien qui fleurissait parmi les fondateurs de l'Institut de Berlin. ... En psychanalyse, comme ailleurs, l'institutionnalisation n'encourage pas la pensée [8]. »
Ce que confirme, en 1953, lors de son discours inaugural, le président de Association psychanalytique américaine : « Le spectacle d'une association nationale de médecins et de scientifiques se querellant à propos des critères de formation et cliniques, et s'accusant mutuellement d'orthodoxie et conservatisme ou de déviationnisme et dissidence, n'est pas très attrayant, pour le moins. Ces termes appartiennent aux religions ou à des mouvements politiques fanatiques et non pas à la science et à la médecine. La psychanalyse ne devrait pas être une "doctrine" ou une "ligne partidaire" [9]. »
Peu après, en France, un Lacan d'une première expérience institutionnelle, n'est pas moins incisif. Il décrit l'institution psychanalytique : « La tension hostile y est même constituante de la relation d'individu à individu. C'est là ce que l'euphuisme, en usage dans le milieu, reconnaît tout à fait valablement sous le terme de narcissisme des petites différences : que nous traduirons en termes plus directes par : terreur conformiste [10]. » Les psychanalystes y apparaissent comme soumis à une forme dévastatrice et stérilisante de régime de pensée.
En 1958, un article, qui élargit ces remarques et leur donne un sens politique, souligne qu'un seul souci oriente les institutions psychanalytiques : celui du maintien du pouvoir de ses membres dirigeants [11]. Nombre de bons mots qui courent l'histoire de la psychanalyse proviennent de ce texte de Szasz, comme celui du rapport entre la durée de la formation analytique et le temps nécessaire à la naturalisation aux Etats-Unis d'un immigré européen. Plus essentiellement, l'auteur montre comment la formation psychanalytique n'est déjà plus à l'époque un système d'enseignement ou de transmission, mais un système d'endoctrinement, qui fait tarir sa source vivante.


Grondements de crise

Aprés une quinzaine d'années d'accalmie pendant lesquelles l'essor socio-économique d'aprés guerre a donné des ailes é la psychanalyse en tant que profession, en 1972, Arlow présente une étude de fond oé il aborde quatre aspects de la formation psychanalytique : les écarts culturels, l'écologie des institutions, la fréquence des scissions qui s'y produisent et le réle des analystes didacticiens. Il rappelle que la psychanalyse est la seule parmi les différentes disciplines é continuer é s'appuyer de maniére non critique sur des textes vieux de plus de cinquante ans. Cette fixation au passé porte préjudice é toute possibilité d'apprendre avec l'expérience. Le modéle de la transmission psychanalytique reste celui du maétre et de l'apprenti, proprement moyenégeux, incompatible avec une vie institutionnelle de recherche scientifique. é cette époque déjé la preuve en était pour lui la fréquence des scissions parmi les sociétés psychanalytiques nord-américaines : une demie douzaine rien qu'au sein de l'Association psychanalytique américaine. Ces scissions montrent l'extension du caractére inadéquat des modes de transmission de la psychanalyse. En outre, elles ont des conséquences néfastes et traumatisantes pour les psychanalystes eux-mémes. Pour se protéger et se défendre contre les angoisses suscitées par une telle situation, les psychanalystes instituent le systéme de convoyage, oé un analyste didacticien s'assure une position de prestige en servant de locomotive é tous ses candidats. La formation psychanalytique devient ainsi un long rite d'initiation, en tout point similaire é ceux des peuples primitifs. L'exigence fondamentale faite aux candidats est celle de s'identifier é leurs agresseurs et la théorie psychanalytique sert de roman familial aux psychanalystes. L'auteur s'appuie largement sur Reik, en signalant que le dogmatisme est une conséquence immédiate du refoulement de l'ambivalence. Néanmoins, la notion de é se dédier exclusivement é la psychanalyse é est confondue par lui avec la notion de l'exercice libéral d'une pratique clinique et n'est pas mise en équation avec le simple exercice d'une clinique en fonction d'une pensée, ainsi qu'avec l'effort de recherche et d'élaboration que cela doit impliquer [12].
Deux ans après, en 1974, Limentani considère que « la formation institutionnelle est probablement antithétique à l'analyse ; elle produit un degré d'infantilisation nuisible au procès d'individualisme et de maturation encouragé par l'analyse [13]. »
Néanmoins, les critiques faites à l'institution psychanalytique restent éparpillées. Aussi bien ont-elles quelque tendance à se tarir. Le président de l'Association américaine ne parvient pas à introduire les modifications qu'il juge nécessaires. Lacan ne parvient pas à créer une autre institution qui soit radicalement différente de celle qu'il critique.
Un certain épuisement apparaît dans ce domaine quand apparaît le travail pionnier et révolutionnaire de Roustang [14]. Pour la première fois, un éclairage d'ensemble et historique est apporté aux maux dont souffrent les institutions psychanalytiques. Leurs difficultés ne proviennent pas seulement d'une tendance presque naturelle à la bureaucratisation et de ce qu'engendrent les appareils administratifs. Elles prennent source dans la manière qu'avait Freud de considérer la discipline qu'il inaugurait, de concevoir la science et de postuler une politique conséquente avec ses vues, en pratique sinon en théorie. La force séismique de ce livre s'amplifie avec sa rapide traduction en anglais. Tous les travaux qui paraissent dans cette langue par la suite le citent abondamment et y prennent appui, élargissant le champ des premières critiques.
En 1985, l'institution psychanalytique est comparée à une société secrète, selon le modèle défini par Simmel [15]. L'auteur de cet article, malgré son courage, reste prisonnier de l'inhibition de pensée engendrée par son institution d'origine et se trouve dans l'incapacité de tirer bénéfice des avancées théoriques de son précurseur, comme l'articulation impérative entre les notions de loyauté et de trahison dans l'histoire des communautés humaines. L'application de cette articulation à l'histoire de la psychanalyse et de ses institutions met en lumière le renouvellement de vœux d'alliance et de loyauté, toujours liés à leur trahison. L'histoire de la psychanalyse est tout, sauf le déploiement d'une découverte dans la certitude de sa valeur.
L'année suivante, en 1986, Kernberg présente le premier de ses textes au sujet de la vie communautaire des psychanalystes. Ses constatations sont claires : « L'enseignement psychanalytique de nos jours est trop souvent conduit dans une atmosphère d'endoctrinement plutôt que dans celui d'une exploration scientifique ouverte. » Et, plus loin, « Je fais référence à l'atmosphère paranoïde dans laquelle baignent souvent les instituts psychanalytiques et à leur effet dévastateur sur la "qualité de vie" dans l'enseignement psychanalytique [16]. »
L'auteur cite une communication personnelle de Dorey, où celui-ci critique cet état de faits en l'attribuant au fantasme de la scène primitive lié à celui du couple œdipien qui exclut les enfants. Kernberg critique sévèrement cette approche qui prévaut en France : « L'échec dans l'établissement d'une distinction entre une institution d'enseignement et la famille reflet un échec dans le développement et dans la préservation d'une structure organisationnelle orientée vers les tâches qu'elle doit accomplir. » Et, il conclut « Surtout, la qualité de la foi nécessaire pour la traversée d'un procès dont le dessein est de mettre un individu face à l'inconnu et le recouvrement par le secret du travail et de la personnalité de ceux qui aident l'étudiant, reproduisent l'atmosphère émotionnelle des monastères et des retraites religieuses. L'exposition de la personnalité des candidats à un examen complet, alors que les personnalités des professeurs sont gardées dans un secret aussi grand que possible, est une exigence caractéristique de l'éducation religieuse [17]. » Roustang avait discuté de ce lien intime entre psychanalyse et religion que Kernberg développe dans cet article [18].
En 1987, un nouveau pas est fait. Un autre auteur décrit les institutions psychanalytiques : « D'autre part, même si l'institution semble fonctionner comme auparavant, selon des traditions établies, avec des transformations scientifiques et affectives, avec le souci de la formation permanente de ses membres et un souci éthique des rapports aux patients et aux collègues, son visage en fait se transforme : la franchise et la spontanéité disparaissent, cédant la place à un comportement routinier, à des préjugés et à une adhésion excessive aux règlements statutaires et aux normes établies.
« Les normes traditionnelles sont abandonnées et la Société perd à la fois sa mémoire et son histoire. Les échanges scientifiques et affectifs entre les pairs, à différents niveaux, deviennent formels et rigides. Des attitudes agressives apparaissent, parfois déguisées et parfois évidentes. Les communications changent : des différences apparaissent entre les membres et les non membres. L'indiscrétion prévaut, en tant qu'instrument de pouvoir pour certains et une menace permanente pour d'autres (J'ai entendu dire que... ; On dit...) [19]. »
La « terreur conformiste » et « l'atmosphère "paranogénique" » ne sont pas seulement les conséquences d'une structure. Elles s'appuient sur des puissants leviers de la vie quotidienne, au moyen de pratiques auxquelles chacun et chacune se livrent avec délice, et dont les principales manifestations sont les mondanités et les commérages. L'un et l'autre remplacent l'approche clinique et scientifique des patients et de la cure psychanalytique.


L'apogée de la crise

En 1991, la Cinquiéme conférence d'analystes didacticiens de l'Association psychanalytique internationale a lieu é Buenos Aires, sous la présidence d'Otto Kernberg. Elle a comme théme é Entre le chaos et la pétrification : problémes d'intégration de différents cadres de travail théorico-cliniques dans la formation du psychanalyste. é Son compte-rendu apparaét deux ans aprés [20]. L'auteur résume ces débats qui pointent deux dangers principaux : « le problème de l'infantilisation, de l'abrutissement et de l'étouffement de toute créativité propre aux structures de formation plus ou moins autoritaires et rigides, centrées sur les didacticiens » et « le problème d'une formation plus chaotique et peut-être plus délinquante liée à une structure plus centrée sur les étudiants et même dirigée par eux. »
Pour autant il est impossible d'affirmer, d'une part, que le danger de la délinquance soit écarté des structures autoritaires, bien au contraire ; d'autre part, il n'est pas évident que les structures plus centrées sur les étudiants soient à l'abri de l'infantilisme et de l'abrutissement.
Comme les problèmes sont formulés avec difficulté, les discussions tournent court. Certains craignent plutôt le risque du chaos, qui mettrait en danger la distinction si durement acquise, selon eux, entre cure psychanalytique et cure psychothérapique d'orientation analytique. Ces distinctions, très à la mode dans les milieux de l'Association psychanalytique internationale, sont le plus souvent d'une exaspérante naïveté. D'autres constatent l'existence d'une « guerre théorique », en appuyant fortement, encore une fois, sous les vieilles métaphores belliqueuses freudiennes. Certains rappellent des remarques plus judicieuses, comme celle de Limentani dans son article déjà mentionné sur l'incompatibilité entre institution et formation psychanalytiques, ou une communication inédite de Zusman, qui s'appuie largement sur les thèses de Reik, pour qui la racine des problèmes plonge dans les pratiques de l'Institut de Berlin, une caricature de l'esprit « germanique » entendu dans le pire sens du terme.
Lors de cette conférence, les critiques les plus violentes viennent d'André Lussier, qui attaque « la rigidité écrasante, l'endoctrinement suffocant, l'échec à attirer assez de candidats créatifs, les effets pathogéniques, intra muros, des contre-transferts et transferts non-analysés avec leur cortège d'idéalisation et d'attitudes paranoïdes », caractéristiques des institutions psychanalytiques. Il dénonce « l'atmosphère d'endoctrinement, d'interdiction de penser et le népotisme idéologique », liés à « l'atmosphère stérilisante soutenue par ceux d'entre nous qui réservent un regard méfiant aux tendances des jeunes générations à défier le statu quo et à exiger des meilleures conditions pour exprimer leurs pensées. » Lussier termine en critiquant la confusion fréquemment entretenue entre soif de liberté et révolte adolescente ou chaos. Cette confusion est le fait de ceux qui y trouvent leur intérêt
Malgré tout cela, aucune mesure concrète visant à mettre fin à cette situation n'est formulé, si ce n'est, éventuellement, la fin de l'analyse didactique et une plus grande participation des élèves, qui viendraient sans doute renforcer cette situation. Le plus grand souci des différents auteurs, en reprenant l'analyse de Reik, semble être le démantèlement de la structure tripartite ou ternaire instituée par Eitingon, à savoir celle qu'exige pour la formation de l'analyste une analyse didactique, des supervisions cliniques et des cours théoriques. Les auteurs les plus critiques proposent que chacun de ces moments de la formation soient indépendants les uns des autres, revenant en cela à la « désorganisation » que préférait Anna Freud lors de ses controverses avec Melanie Klein dans les années 40 [21].


Urgences

Les critiques s'accélérent : des nouvelles recherches apparaissent, ceux qui s'y étaient déjé consacrés y reviennent, avec une insistance accrue et des observations plus aigués.
En 1994, un travail est publié sur les tendances schismatiques profondément enracinées dans le mouvement psychanalytique [22]. Il met en relief de nombreux aspects du fonctionnement des sociétés secrètes en ce qui concerne la psychanalyse et son histoire, comme les scissions classiques, mais, bien pire, le climat d'hostilité en vigueur dans les institutions et notamment, l'hostilité envers les analystes en formation. Il présente une liste assez exhaustive de psychanalystes qui mentionnent le lien entre intimidation intellectuelle et idéalisation à l'intérieur de ces institutions psychanalytiques.
La nature même du travail analytique est à origine de cette situation. Les psychanalystes semblent incapables de penser leur vie communautaire autrement que comme une protection contre leur pratique clinique. Cette incapacité finit par engendrer chez eux, au mieux, un fort sentiment de leur déficiences, ce qu'ils compensent par la surestimation de soi et par l'idéalisation de leur travail. Elle engendre aussi, au pire, un sentiment d'inauthenticité, de manque de spontanéité et, enfin, les conduit à des pratiques charlatanesques. « Le point important, je crois, est qu'ils ne veulent pas se considérer comme étant limités dans leur appréciation des faits cliniques par des enjeux politiques. Ce qui menace vraiment l'identité professionnelle des psychanalystes n'est pas que ce ne soient pas des scientifiques, mais que leurs croyances analytiques peut les empêcher d'être pleinement à l'écoute du matériel apporté par leurs patients. »
« Les conséquences pour les instituts de ces puissantes forces centrifuges a été paradoxalement, je crois, la création de systèmes organisationnels extrêmement fermés (overbounded) (Alderfer, 1980), systèmes avec des limites imperméables à l'excès, avec des hiérarchies rigides, avec des attributions de responsabilités et de rôles inflexibles. Les instituts montrent tous les signes typiques de tels systèmes : ils possèdent des critères d'admission restrictifs et prétendument stricts ; ils possèdent de manière typique des structures hiérarchiques rigides qui mènent à des processus de décision contraignants ; ils insistent sur la pureté idéologique, sont réfractaires aux changements, etc. Les systèmes extrêmement fermés (overbound) possèdent une perméabilité inférieure à celle qui serait optimale pour les relations du système avec son environnement, ..., et ils courent le risque de perdre leur capacité de répondre aux transformations de cet environnement. Ils tendent à montrer une clarté sans équivoque et sans compromis quant à leurs buts, à exhiber des relations d'autorité hautement centralisées et monolithiques, à restreindre la libre circulation de l'information et à inhiber les critiques. ... Ces systèmes doivent être rigides, contraignants et autoritaires parce que l'allégeance première de leurs membres se fait à l'égard des couples psychanalytiques dont ils font parti, et à l'égard des lignées, des chaînes inter-bloquées de couples dont ils sont les descendants [23]. »
Cette situation a des conséquences précises pour les psychanalystes et pour leur façon d'être. L'auteur conclut que certains de leurs traits de caractère sont bien connus : « ...narcissisme fréquent, arrogance et dogmatisme, leur insistance à être au-dessus de toute critique, leur comportement agressif à l'égard des candidats et leur penchant à fomenter des attachements de dépendance... », tout « ...en faisant peu de cas des buts scientifiques... », « ...en utilisant des critères de vérification mous, appliqués de manière inconsistante... ». Les analystes « ...promeuvent inconsciemment les scissions qu'ils craignent, car elles confirment leur idée que le monde est un lieu insoluble, cruel et, en dernière instance inférieur, un lieu auquel ils n'appartiennent pas [24]
J'ajoute que les déceptions provoquées par chaque scission sont à la mesure de l'espoir suscité par ceux qui sont partis et de l'idéalisation dont ils ont été l'objet. En quelque sorte, le mépris qu'on leur voue aujourd'hui est la contre-partie des cimes où on leur avait haussé autrefois. Jung, bien entendu, mais rétrospectivement, aussi Stekel ou Adler, et auparavant Bleuler, Fliess, Breuer et, plus tard, Ferenczi. Par la suite, la scission s'instaure en tant que modalité primordiale de la vie communautaire des psychanalystes telle qu'elle a été conçue par Freud et perpétuée dans des institutions dont il a été l'inspirateur.
Tôt ou tard ces scissions prévues depuis toujours devaient susciter le rire, plutôt que la frayeur ou les évanouissements, tant leur côté enfantin est évident. Freud avait l'habitude, lors de l'ouverture des congrès, d'inviter les participants à la solidarité lycéenne.
En 1996, un article de génie apporte ce rire. « Trente manières de détruire la créativité des jeunes psychanalystes » (psychoanalytic candidates, littéralement, candidats psychanalytiques, manière des institutions ipéistes d'assigner à leur place ceux qui leur font une demande de formation et de reconnaissance).
Ces trente méthodes, que je résume et auxquelles l'auteur apporte des développement hilares et indignés, comportent la sacralisation de la pensée freudienne et du passé d'une manière générale, avec un dénigrement corollaire du présent ; le ralentissement à l'extrême de toute vie sociétaire et la suspension indéfinie de toute décision ; le renforcement hiérarchique poussé à l'absurde et rendu opaque au possible ; l'étouffement de toute initiative ; l'instauration d'une rivalité meurtrière entre les générations et entre les membres d'une même génération ; la mise à l'écart de ceux qui montrent des signes de rébellion, même timides, au moyen de complots de silence systématiques ; la complète absence de renseignements précis sur la vie institutionnelle et, quand ceux-ci sont impératifs, leur caractère contradictoire et imprécis ; le renforcement de la rumeur comme forme de communication communautaire dominante ; l'uniformisation ; et l'écartement enfin de toute approche théorique prenant en considération la réalité, l'analyse personnelle devenant toute-puissante comme seul critère de réflexion.
L'auteur conclue que la seule question à laquelle s'intéresse effectivement l'institution porte sur les moyens qu'il convient d'employer pour inhiber toute créativité non seulement dans l'institution, mais aussi chez ses membres. Le but de la formation psychanalytique n'est pas de soutenir les jeunes analystes dans la découverte et dans l'exploration d'une réalité infiniment complexe et fuyante, mais plutôt de garder intact un ensemble de dogmes dont le questionnement est interdit. Il est impératif de « garder toujours présent à l'esprit que là où une étincelle perdure, un feu peut se déclarer, surtout si elle est au milieu des bois morts [25].
Nous ne saurons pas si la présidence de l'Association psychanalytique internationale exercée par l'auteur de ce texte correspond à une exquise perversion de cette institution, à un véritable souhait de transformations radicales ou, plus probablement, aux deux. Toujours est-il qu'après sa présidence les choses restent strictement en l'état dans cette Association. Si le souhait de changements profonds a existé, il s'est heurté à des résistances encore plus lourdes et, rétroactivement, a mis à jour sa perversion.


Elargissements

Trois articles importants ont fait écho é ce texte, tous les trois la méme année.
Le premier a été présenté en 1995 au 39ème. Congrès de l'Association psychanalytique internationale à San Francisco [26]. Son auteur souligne que dès 1910, lors des réunions de la Société psychanalytique de Vienne, Tausk avait déjà exprimé des réserves quant à la nécessité d'une organisation particulière pour la divulgation de la psychanalyse en signalant en même temps son caractère de religion scientifique. L'auteur procède également à une lecture critique de travaux portant sur l'histoire de la psychanalyse, ainsi qu'à différentes définitions de la psychanalyse proposées par Freud. Il parvient à établir un principe historique pour la psychanalyse, qui se base, en dernière instance, sur un modèle binaire simple, selon lequel il n'y a qu'une seule vérité, mais d'infinies résistances à cette vérité. Cette situation amène à l'instauration d'un paradoxe : chaque analyste a besoin d'un modèle théorique cohérent sur lequel appuyer ses interprétations. Cependant, ces interprétations ne seront riches que si elles s'inspirent de différents modèles, selon les besoins de chaque patient particulier. Il conclut : « Ce texte serait incomplet si je ne mentionnais pas une force sociologique qui a favorisé l'orthodoxie. Nous nous souvenons que Jung a demandé à Freud de transformer la psychanalyse en religion joyeuse, qui retournerait à Dionysos et combattrait la répression de la sexualité. Aucun autre disciple n'a été aussi loin. Néanmoins, la création de la psychanalyse a baigné dans une atmosphère religieuse. » Comme si la psychanalyse venait remplacer la religiosité défaillante de ses créateurs et de leurs familles d'origine.
Le deuxième article, signé Muhlleitner, vient étayer cette thèse. Il procède à une reconstitution historique minutieuse de la vie des membres de la Société Psychologique du mercredi et de la Société psychanalytique de Vienne de 1902 à 1937 : nombre de participants, provenance socioculturelle, formation professionnelle, profession de leurs pères, confession religieuse de leur famille d'origine et leur provenance géographique, leur distribution selon les sexes, autant de données apportées par cette étude. Le mouvement d'ascension sociale propre à ce groupe et le suicide culturel que l'Allemagne opère à travers le nazisme est clairement et concrètement perceptible à travers la comparaison de l'origine géographique des familles des premiers psychanalystes et les lieux où ceux-ci ont terminé leurs jours.
La fluidité de déplacements des psychanalystes à l'intérieur de leur mouvement est aussi remarquable, autant que le travail idéologique permanent auquel ils s' adonnent les uns et les autres. Parmi les participants des réunions du mercredi, Sterba remarque très vite la constitution d'une hiérarchie stricte basé sur le seul critère de la proximité physique à Freud. Nunberg, quant à lui, ne semble pas remarquer les contradictions entre deux de ses affirmations qui se suivent pourtant : il écrit qu'au cours de son histoire institutionnelle, la psychanalyse a vu démissionner certains de ses membres « mais la plupart des participants sont restés fidèles jusqu'à la dissolution de la Société en 1938, quand Hitler a occupé l'Autriche. Cependant, parmi ceux qui participèrent aux Soirées du Mercredi, seuls Federn, Hitschmann et Sadger sont restés jusqu'à la fin [27]. »
En vérité, parmi les 23 membres de la Société psychologique du mercredi et de la Société psychanalytique de Vienne en 1909, parmi les 42 membres de l'Association psychanalytique internationale en 1910, seuls trois membres originaires sont encore présents en 1938, soit à peine 10%, selon les critères retenus. Et l'auteur ne voit pas de raisons de s'interroger, sinon de s'inquiéter de cette situation, mais plutôt l'occasion de s'en réjouir. De nos jours, les sociétés psychanalytiques n'ont plus le courage de tenir à jour, publiquement, des statistiques similaires, quoique leurs déclarations demeurent toujours contradictoires.
Le dernier de ces articles, tout aussi remarquable, qui reprend parfois les thèses de son auteur présentées dans un précédent texte, étudie les différentes affirmations de Freud quant à son rôle en tant que leader et en tire les conséquences pour l'organisation du mouvement psychanalytique. Les conflits et difficultés de Freud quant à sa propre élaboration théorique se sont étendus pour devenir ses difficultés avec ceux qu'il a chargé de poursuivre le développement de sa pensée. Il souligne l'importance de l'influence du groupe sur la création individuelle, plus grande peut-être que celle du mouvement inverse [28].


Développements

Aucune solution véritable n'a été apporté aux problémes de la formation psychanalytique. Les alternatives aux modéles ipéistes se multiplient. Aucune institution ne semble en mesure de récupérer le fantasme du é centralisme démocratique é nourrit autrefois par Freud et par ceux qui ont formé son é comité secret é. Les urgences se perpétuent. Dans ce contexte, trois critiques d'importance se distinguent.

- L'approfondissement des préoccupations : Kernberg

En 2000, paraît un article présenté deux ans auparavant à la Société psychanalytique suisse. Signé du président en exercice de la l'Association psychanalytique internationale, Kernberg, il reprend l'ensemble de ses propres thèses, en y ajoutant d'autres arguments, et en les validant de son autorité [29]. Encore une fois, il part de la critique de la « structure administrative oligarchique qui contrôle les instituts psychanalytiques et contribue à leur atmosphère autoritaire. » Cette structure possède un noyau idéologique, qui est la confusion entre neutralité technique et anonymat, basée elle-même sur une mystification du silence. L'anonymat permet toute sorte d'abus. Seule la plus grande transparence et l'explicitation d'un total désengagement « politicien » à toutes les étapes de la vie sociétaire peuvent y mettre fin.
Apparemment, ces considérations idéalisent le modèle dit « français ». Kernberg semble croire que l'apport révolutionnaire de Roustang se restreint à l'approche historique de la psychanalyse et il néglige son caractère contemporain. Le discours sur l'histoire sert à un commentaire essentiel fait par Roustang : « de te fabula narratur. » L'étude de l'histoire ne s'épanouit dans sa splendeur que lorsqu'il sert à comprendre le présent. Celui-ci, à son tour, sert à des approches sans cesse renouvelées de l'histoire. L'approche de Roustang éclairait et éclaire toujours l'actualité de la psychanalyse. Ces livres ultérieurs poursuivent l'étude critique de cette actualité [30]. Kernberg ne se trompe pas, qui revient à la critique sévère du « modèle français », en tant qu'il engendre « l'insatisfaction, la désorientation et un sentiment d'abandon ». « Ceci peut provoquer une distorsion signifiante de ce qui devrait être un exercice de pensée scientifique et professionnelle. Il s'ensuit l'accroissement d'une résistance passive, des craintes paranoïdes et des formulations malhonnêtes. » L'idéal nord-américain d'une moralité scientifique et intellectuelle est très éloigné, y compris dans la jurisprudence, de l'acceptation passive de cette malhonnêteté.
Kernberg reconnaît un point commun à tous les modèles d'institution psychanalytiques : « ...la tendance implicite à décourager la participation créatrice au développement de la science psychanalytique. » La conséquence en est l'étendue de l'ignorance et des tendances isolationnistes. Si les psychanalystes se trouvent si isolés et si la profession connaît une véritable crise, c'est que les psychanalystes sont venus à établir leur exercice en clinique privée et à l'adresse d'une clientèle aisée et à l'avance gagnée « à la cause » comme unique critère de la « véritable psychanalyse ». Aux États-Unis, ils se sont éloignés des lieux vivants de la recherche clinique, situés plutôt dans le domaine publique et orientés vers des populations atypiques. Ailleurs, les institutions ont tendance à ne pas reconnaître comme de la "véritable psychanalyse" celle qui s'exerce dans les lieux de soins en santé mentale, malgré les prises de position de Freud auprès de Biswanger par exemple ou malgré l'expérience d'un Eitingon.
La sélection exclusive « des candidats qui épousent l'idiosyncrasie ou l'idéologie particulières de l'institution » stimule un élitisme « qui peut acquérir aussi bien une nature provinciale : "nous ne sélectionnons que ceux avec qui nous pouvons nous entendre". » Les autres seront l'objet « d'attaques les plus arbitraires » et « d'inévitables maltraitances ».
Très probablement, d'après ses propres déclarations, telle était la politique de Freud, mais rien ne garantit qu'elle aie été juste. En outre, au cas où elle aurait été inévitable, il serait très peu raisonnable de considérer qu'une orientation si ancienne soit toujours d'actualité, alors que tout l'environnement scientifique et professionnel de la psychanalyse s'est si radicalement transformé et ne cesse de le faire.
Nous pouvons résumer : si la réalité rejette les psychanalystes, c'est qu'auparavant ils l'ont rejeté. « Réalité psychique », pour les analystes qui sont venus après la guerre, n'a pas été un concept à articuler à celui de « réalité », mais plutôt un concept qui a servi à nier celle-ci, à la rejeter et, en dernière instance, à permettre son oubli. Le concept de « réalité psychique » a servi au refoulement d'une l'histoire trop douloureuse, et le sert toujours, plutôt qu'à l'éveil et l'attention à la contemporanéité, auxquels il ajouterait une exigence supplémentaire.
Kernberg illustre la psychopathologie de la vie quotidienne des institutions psychanalytiques : « Les candidats analystes doivent payer leurs analyses, leur expérience de supervision et leurs séminaires, tout en supportant une réduction importante de leurs revenus due aux petits prix de leurs cas de contrôle. Ceci constitue une contrainte objective qui exige, je crois, que les instituts psychanalytiques considèrent activement leurs possibilités d'aider le corps des candidats à obtenir des patients. Il y a des instituts qui ne le perçoivent pas comme de leurs responsabilités.
« Les superviseurs, comme j'ai déjà signalé, sont relativement protégés de la réalité sociale du fait même qu'ils ont un certain nombre de candidats en analyse. Cela constitue souvent une pression subtile dans le sens de la réduction du nombre des superviseurs et aussi dans le sens d'un manque de responsabilité des superviseurs en tant que groupe à l'égard des difficultés de leurs puînés à obtenir des patients. »
Ces difficultés sont une conséquence de l'isolement des psychanalystes et de leur ignorance de la réalité. « L'isolement intellectuel contribue à la réduction du prestige de la psychanalyse dans la communauté scientifique et donne du poids aux critiques générales à l'encontre de la psychanalyse comme étant un traitement élitiste, subjectiviste, irréaliste et cher. » Outre la confusion entre neutralité et anonymat, une autre confusion s'est produite, entre psychanalyse et exercice libéral de la psychiatrie. Les psychiatres d'exercice privé se sont approprié la psychanalyse et ont défini ses conditions comme étant celles de leur exercice, pour le plus grand préjudice de la psychanalyse. Par exemple, le caractère obligatoire du payement des séances et leur payement en cas d'absence n'a jamais été défini, du moins de manière générale, ni par Freud, ni par l'Institut de Berlin ni même, dès 1960 aux Etats-Unis, par Alexander qui introduit le rythme de trois séances par semaine pour la cure analytique, parmi d'autres variations techniques, alors que les prétendus gardiens des ruines du temple s'évertuent encore à affirmer l'impératif supposé d'un rythme mythique de quatre, voire cinq ou six séances par semaine pour le déroulement de la "véritable analyse" [31].
Kernberg conclue que l'éducation psychanalytique ne peut plus prétendre être immune aux transformations culturelles, sociales, professionnelles, scientifiques et éducationnelles qui constituent son environnement. Au contraire, elle doit viser un recrutement ouvert et flexible des candidats articulé à des pratiques intensives de supervision et d'enseignement menant très tôt à l'intensification de leurs capacités créatrices, reconnaissant pleinement leur appartenance intégrale « à notre profession tant que ce sont encore des jeunes adultes. »
Je retiens ceci des longs développements consacrés par l'auteur à cette partie de son travail : « La présentation d'un texte scientifique doit avoir lieu après l'admission, en tant que geste de joyeuse bienvenue, et non pas en tant qu'un rituel d'initiation supplémentaire. Le plaisir des contributions scientifiques ne doit pas être gâché par leur transformation en pré-condition d'une ascension hiérarchique dans la structure de pouvoir de la société. »
Le dilemme posé auparavant au sujet de Kernberg, à propos de l'oscillation induite par ses thèses, qui nous mènent à voir l'institution partagée entre exquise perversion et véritable souhait de transformations radicales se retrouve à la fin de son étude : « Quant à la structure d'ensemble de l'institut psychanalytique, il est important que les méthodes et les critères de sélection des membres enseignants, des analystes superviseurs et des candidats, ainsi que ceux de la progression des candidats, de leur formation, etc. soient transparents et soient l'objet d'une information publique. L'organisation des candidats dans une structure administrative dont les organisateurs soient en contact permanent avec le directeur de l'institut psychanalytique et/ou avec son comité exécutif peut permettre aux candidats de participer de manière responsable au processus éducationnel et fournir à chaque candidat une voie d'appel pour la correction des erreurs commises à son encontre [32].
Pour conclure, l'auteur présente une liste de quinze critères impératifs à la caractérisation d'une institution psychanalytique comme innovante et démocratique. Ces critères eux-mêmes importent peu ici. Il suffit de signaler qu'aucune des institutions affiliées à l'Association psychanalytique internationale ne les satisfait. Celles qui ne lui sont pas affiliées non plus, d'ailleurs.
Il est impossible de savoir si la constatation de la possibilité du développement de ces « structures formelles (des instituts de formation) sans leur accorder une autorité réelle (aux candidats) » est un danger contre lequel Kernberg met en garde ou l'ambiguïté d'une solution qu'il préconise. La pratique montre que la structure des institutions psychanalytiques, qui définissent en somme comme leur priorité la préservation de la confusion entre l'exercice privé de la psychiatrie et l'exercice la psychanalyse, ne peut pas reconnaître un réel pouvoir, non pas tant aux candidats, mais surtout à ceux qui ne font pas de leur exercice privé le critère de leur pratique psychanalytique.

- Un coureur de fond : Kirsner

L'exaspération qui naît de la répétition d'une perversion fondamentale de l'institution, accentuée par une complaisance sans limite avec ses propres errements, phénomène aux conséquences particulièrement graves au bout du compte, fait l'objet d'un très beau livre de D.Kirsner [33].
En effet, les institutions psychanalytiques apparaissent comme des « associations pas libres », qui finissent par induire leurs tares chez leurs candidats. Kirsner étudie minutieusement quatre « cas » d'institutions psychanalytiques nord-américaines, celles de New York, de Boston, de Chicago et de Los Angeles. Pour chacune d'elles, il a consulté la majorité des documents disponibles, sinon leur totalité. Il explique comment les autorités locales refusent l'accès à des documents qui, par ailleurs, se trouvent dans le domaine publique à portée de celui qui saura les voir. Outre cette recherche, il a réalisé plus de 500 entretiens avec ceux qui ont participé ou participent à l'histoire de ces institutions. Là encore, il explique avec humour comment les autorités psychanalytiques locales se refusent à le recevoir officiellement, mais se montrent très accessibles et acceptent de collaborer à titre privé. Il en déduit que si l'institution assigne à ses membres une position paranoïaque, en tant qu'individus beaucoup d'entre eux restent souvent civilisés et courtois. Sans être exclusive des institutions psychanalytiques, mais sans qu'il soit possible de la généraliser à toute institution, cette modalité de relation entre l'individu et le groupe auquel il appartient reste à étudier.
Une introduction et des conclusions au sujet des troubles des institutions psychanalytiques cadrent cet impressionnant recueil, qui raconte en détail la vie et les crises de groupes de gens qui ont marqué une partie importante de l'histoire de la psychanalyse contemporaine. Nous n'avons aucune raison de penser qu'ailleurs cela a été ou est fondamentalement différent de ce qu'expose l'auteur. Au contraire, il est remarquable que l'histoire de la psychanalyse demeure à ce point inconnue en Europe, où aucune recherche similaire n'a jamais été osée.
Je résume ce que Kirsner écrit dans son introduction : « Ce livre examine un aspect du rôle joué par les psychanalystes eux-même dans leur déclin et leur crise actuelle. Cela s'est fait à travers leurs propres instituts et leurs institutions psychanalytiques. ... Depuis toujours et partout les institutions psychanalytiques ont eu des problèmes. Qu'elles soient médicales, non médicales, freudiennes, jungiennes, kleiniennes, kohutiennes ou lacaniennes, qu'elles soient à New York, Chicago, Paris, Londres ou Sydney, les institutions psychanalytiques se comportent de manière remarquablement similaire. ... Quand des institutions sociales ne s'organisent pas de manière à engendrer la confiance, elles provoquent la suspicion et la méfiance. ... Pourquoi les institutions psychanalytiques sont devenues tellement fermées, sectaires et séminaristes ? ... La psychanalyse a stagné à partir du moment où le dogme a remplacé la méthode. ... La psychanalyse étudie de manière critique comment l'amour de la vérité rencontre des puissantes résistances, le plus souvent réussies, dont les conséquences sont des formations mentales, théoriques et institutionnelles basées sur notre besoin d'éviter la vérité. ... La plupart des institutions psychanalytiques sont des associations pas libres où l'esprit de la recherche libre a été remplacé par l'inculcation d'une vérité reçue et l'onction de ceux supposés savoir. À travers leurs institutions, les psychanalystes peuvent facilement devenir aveugles à l'esprit de recherche libre qui fonde la psychanalyse. Cette méthode est rarement appliqué à leurs institutions, composées pour l'essentiel d'oligarchies pas libres, qui récompensent la conformité et punissent la différence. »
Il conclue cette introduction : « Souvent les institutions sont inamicales avec les idées, même si elles sont essentielles à leur transmission et à leur application. En partie, les organisations possèdent leur propre dynamique, indépendante de leur but manifeste. Dès que les institutions psychanalytiques ont pris en charge l'administration et la formation de leurs praticiens, de manière inévitable, certaines dynamiques se sont déclenchées, dont celle de l'influence corruptrice du pouvoir. Ces institutions ont du parcourir un chemin balisé par des facteurs sociaux, économiques et historiques, ainsi que par la nature de leur domaine et de leurs tâches, outre les caractéristiques des personnages qui y participaient. »
La plus large partie du livre est consacrée à l'étude de l'histoire des institutions psychanalytiques déjà signalées et, particulièrement, à celle des crises qui les ont atteint. La première de ces institutions est celle de New York, où l'on dénombre plus de quarante autres institutions de ce genre, dont trois seules sont liées à l'Association psychanalytique américaine. Dans cette ville, le problème de l'exercice du pouvoir parmi les psychanalystes est apparu de manière particulière. La conséquence en a été le déclenchement de crises dont la nature et la résolution ont été exemplaires de la place de l'institution psychanalytique dans une société démocratique. Dès 1953, Robert Knight signalait que les querelles si anormalement intenses parmi les psychanalystes avaient un seul fondement, à savoir à qui revenait le droit de former des analystes. Cependant, je pense que la prétention à déterminer qui peut se revendiquer comme analyste est antérieure à celle-là. Freud prétendait être le seul à avoir créé la psychanalyse. L'une des conséquences de cette position est la constitution d' une mythologie concernant les origines et la transmission de la psychanalyse.
La crise accompagne la création de la psychanalyse et court tout au long de son histoire. Cependant, cette crise n'est pas toujours féconde. Parfois, elle est d'une stérilité exaspérante. À New York, dès ses origines, et jusqu'à récemment, elle a opposé les analystes d'origine européenne ou ayant effectué leur formation en Europe à ceux d'origine américaine ou ayant effectué l'intégralité de leur formation aux États-Unis. Les premiers considéraient les seconds avec dédain et ceux-ci le leur rendaient bien au point que les uns et les autres gardaient à peine des relations personnelles.
Kirsner décrit l'apogée de la crise de la psychanalyse à New York : « Un cas qui a duré de 1979 jusqu'à 1982 a impliqué quelqu'un ayant un doctorat en psychologie et accepté par le Comité éducatif pour une formation psychanalytique, ce dont il a été informé de manière non officielle par un membre titulaire. Ce Comité a ensuite changé d'avis et a rejeté sa demande de formation, en alléguant des raisons de santé de la candidate, qui souffrait de la maladie de Hodgkin. Le Comité a considéré que la formation psychanalytique pouvait entraîner une profonde dépression, que celle-ci risquait d'affecter le système immunologique de la candidate et exacerber sa maladie. L'institut a prétendu que ce refus était dû à une « psychopathologie disqualifiante » de la part de la candidate. Au cours du procès qui s'en est suivi, l'avocat de celle-ci et la Commission des droits de l'homme ont demandé à examiner les actes des réunions au sujet non seulement de cette candidate, mais aussi de tous les autres candidats, pour s'assurer que toutes les candidatures avaient bénéficié d'un traitement égalitaire. L'institut s'est refusé à fournir ces documents, justifiant son refus du fait « d'une atteinte irréparable à la confidentialité entre les candidats et l'institut » et que cela risquait de « compromettre le droits humains des étudiants et de leurs enseignants en faveur des prétendus droits de la candidate rejetée. » L'affaire s'est conclut avec le payement par l'institut de New York de 150.000 US $ à la candidate pour couvrir ses dépenses légales et par son admission à la formation. La candidate a guéri, puisqu'il s'agissait d'une maladie auto-limitative. Aujourd'hui, elle est analyste didacticienne, n'a eu aucune difficulté à le devenir et est une enseignante très respectée.
« L'autre cas a été l'objet d'un procès mené contre l'institut et contre ses superviseurs à peu près à la même époque par une candidate qui n'a pas eu sa formation reconnue. Après douze ans de formation, la candidate, épouse d'un analyste, a accusé ses superviseurs de ne pas l'avoir averti de la sévérité de leurs réserves quant à son travail. ... La plaignante n'a pas réussi à avoir sa formation reconnue, la cour ayant reconnu la compétence de l'institut de New York en matière de formation psychanalytique et de décision quant aux formations reconnues. Néanmoins, l'institut a dû payer 100.000 US $ à la plaignante. » Cette somme venait récompenser les peines que celle-ci avait encouru du fait de ne pas avoir été avertie rapidement des réticences de l'Institut à son égard.
Ces scandales ont énormément contribué au discrédit de la psychanalyse à New York et aux États-Unis.
À Boston, la crise semble plus confuse : elle porte un élément de conflit entre analystes anglophiles et analystes anglophobes, mais parallèlement il y a eu ceux qui se souciaient d'une intégration communautaire des analystes à différents milieux sociaux et ceux qui refusaient à toute intégration, voulant réserver la qualité de didacticien aux seuls analystes se consacrant intégralement à leur clinique privée et excluant tous ceux qui s'intéressaient à une pratique hospitalière ou universitaire. La réalité a résolu ce conflit, en montrant qu'une implantation des psychanalystes ailleurs que dans leurs cabinets était devenue impérative à la survie de la psychanalyse et des psychanalystes.
L'institution psychanalytique de Chicago a connu un destin encore plus catastrophique. « Le système a eu une fin abrupte quand, en 1988, George Pollock, le directeur depuis 1971, a été accusé d'un comportement peu éthique en recevant des dons d'une patiente, accusations qu'il a rejeté avec véhémence. » Une riche veuve venait de mourir, laissant 200.000 US $ à son fils, quelques milliers de dollars à ses petits-enfants et 5 millions de dollars à un institut dirigé par Pollock, dont elle était aussi directrice, après avoir été une de ses patientes. Les enquêtes ont montré que depuis des années cet institut, financé par cette femme, procurait 80.000 US $ de revenus annuels à l'institut et à Pollock lui-même, ainsi qu'à d'autres membres de sa famille. En sa défense, Pollock justifiait son comportement en soutenant que Freud en avait fait autant. Dans un entretien accordé à Kirsner au sujet des instituts de formation psychanalytique, un éminent analyste de l'époque déclare : « Ne pensez pas un seul instant qu'il s'agisse d'autre chose que d'un collège technique. C'est comme s'il s'agissait d'un lieu destiné à l'enseignement de la mécanique automobile ! » Il oubliait de préciser qu'à Chicago, la technique et l'automobile appartenaient pour l'essentiel à la Mafia.
Un autre analyste éminent de l'époque décrit le fonctionnement du système. Lorsqu'un problème semble inévitable, une commission est nommée pour l'étudier. Le résultat de cette étude sera connu une dizaine d'années plus tard. Ensuite, une nouvelle commission sera nécessaire à l'actualisation des résultats de la première. Toute recommandation sera finalement écartée comme étant dépassée.
La « commercialisation de la psychanalyse », expression due à ce même analyste, a impliqué un appauvrissement de la recherche et un élargissement des campagnes de donation, promotionnelles ou médiatiques. En 1993, une étude sur la situation de la psychanalyse à Chicago concluait que cette profession se trouvait « en état de déclin provoqué par des menaces compétitives et une piètre image publique. »
L'histoire de la psychanalyse à Los Angeles n'est pas différente de celle de ces autres villes. En 1964, une longue crise commence, après qu'une patiente se soit plainte d'avoir été physiquement attaquée par son analyste et qu'un collègue de cet analyste porte témoignage d'avoir dû les séparer, alors qu'ils se battaient par terre. Les observateurs de l'Association psychanalytique américaine, dépêchés sur place, en général toujours éloquents au sujet de chacune des villes mentionnées, sont encore plus significatifs et clairs ici.
Ils signalent « la relation destructive » existant parmi les membres de l'institution. « Les plaintes semblent dépasser les bisbilles habituelles si souvent rencontrés et doivent donc être pris plus sérieusement en considération par tous ceux concernés par la formation psychanalytique à Los Angeles. Les tensions et l'angoisse qui nous ont été révélées sont maximales et ne laissent rien augurer de bon pour l'avenir. Les descriptions entendues par les enquêteurs comprennent des termes tels que "autocratique", "paranoïde", "vindicatif", "dominé par la peur", "égoïste", "auto-centré", etc. » Ces observateurs mentionnent les « commérages malicieux les uns au sujet des autres auxquels s'abandonnent les analystes plus âgés lors de rencontres sociales. Ces vengeances malicieuses se donnent devant des laïcs, mais aussi bien en présence de jeunes analystes. » Le rapport se poursuit : « Cette image devient encore plus négative quand des "jeunes" psychanalystes ne présentent pas de textes puisqu'ils n'oseraient pas présenter une conférence à la société. S'ils le faisaient, ils s'exposeraient à des critiques dévastatrices, destructrices et dures, d'après nos renseignements. » Ce rapport sera à l'origine d'une inutile réorganisation de cette institution.
Des guerres idéologiques se déclarent dès que les kleiniens commencent à s'installer dans cette ville. Greenson se fait un honneur de les vider de Californie et promet à Anna Freud de « les détruire », après avoir suivi leurs supervisions à Londres. Les observateurs de l'Association psychanalytique américaine signalent, en 1973 : « Si quelqu'un croit pouvoir se débarrasser d'un groupe quelconque et que cela résoudrait les problèmes de l'institut à Los Angeles –il est fou. Le problème central de cet institut est la corruption et l'immoralité qui y existent et y ont existé depuis des années, même après la Réorganisation. »
Vingt ans plus tard, un de ces analystes se souvient : « Souvent les candidats se plaignaient de leurs craintes de dire quoi que ce soit. Ils devaient plaire à leurs analystes, surtout s'ils avaient atteint le stade des supervisions. Ils racontaient qu'un superviseur disait une chose et un autre une toute autre chose. En particulier, s'il parlaient des déviations par rapport à l'orthodoxie, parfois ils avaient des difficultés avec leurs didacticiens. Cela travestissait presque la formation - le candidat souhaitait terminer sa formation, croyait qu'on lui demandait d'être spontané et de parler librement, tout en sachant qu'il en serait puni ou que ce serait au moins dangereux. C'était ça le climat des réunions et partout ailleurs dans l'institution. »
Un juge, consulté sur la situation de l'institution, la met en demeure d'expliciter si elle est un « country club », au quel cas elle aurait le droit à une sélection arbitraire de ses membres, ou une entité scientifique semi-publique, auquel cas la commission des droits civiques du gouvernement pourrait s'intéresser à ses affaires.
Mais, encore une fois, là aussi la réalité est venue corriger les errements des institutions psychanalytiques de cette ville. D'une manière générale, « avec un nombre décroissant de patients des institutions psychanalytiques affiliées à l'Association psychanalytique américaine et avec le déclin général du prestige et de l'intérêt de la psychanalyse en tant que thérapie, particulièrement pour les psychanalystes de formation médicale, l'idée d'une filiation est de moins en moins attirante. »
Kirsner remarque : « Un aspect majeur du problème, comme je l'ai observé dans l'introduction, est qu'une discipline fondamentalement humaniste s'est conçue et s'est promue en tant que science positiviste tout en s'organisant institutionnellement comme une religion. ... Nous pouvons imaginer que le rôle joué par les analystes dans l'accélération du déclin actuel de leur discipline reflète une mauvaise conception de cette discipline en tant que système... ».
Et, plus longuement : « Dans la mesure où la psychanalyse est une méthode de recherche fondée sur le scepticisme au sujet des aspects inconnus de l'esprit humain, elle est plus proche de la philosophie ou de la littérature que de la médecine ou des sciences naturelles. La nature elle-même de sa recherche, en outre, semble présupposer que la psychanalyse doit s'organiser autrement qu'à travers des superstructures institutionnelles hiérarchiques et rigides qui gouvernent, disons, les associations médicales. Les problèmes majeurs avec la codification et l'institutionnalisation de la psychanalyse, qui l'ont écarté de toute critique interne ou externe, sont la conséquence d'une valorisation du mouvement psychanalytique au détriment de la méthode psychanalytique, situation qui dure depuis des décennies. L'une des plus grandes erreurs de Freud, dans ce sens, dérive de son souci d'affirmer le caractère scientifique de la psychanalyse au détriment de son caractère thérapeutique. Ce souci l'a amené à consolider le mouvement, attitude qui à la longue, a compromis le développement lui-même et les ambitions de sa « science », tout en faisant la promotion d'un impérialisme antithétique à la méthode de recherche psychanalytique, supposée sans entrave. En outre, l'absence de liberté et, permettez-moi de le dire, le narcissisme des institutions créées par le mouvement psychanalytique se sont montrés régressifs de plusieurs manières. En fait, quelques unes des réactions négatives à la psychanalyse de ceux qui aujourd'hui « attaquent Freud » sont très liées aux prétentions exagérées et presque tout-puissantes au sujet de l'efficacité thérapeutique de la psychanalyse. La psychanalyse en tant que panacée est un fantasme et non pas une réalité. Mais pendant très longtemps, du moins aux Etats-Unis, elle a été vendue comme un remède contre un éventail remarquablement large des souffrances et désordres émotionnels. Cette exaltation, issue d'une auto-célébration illusoire et décevante, n'a pas seulement contribué à ternir la réputation de la psychanalyse, mais elle aussi trahi la capacité tristement limité de la discipline à l'introspection authentique et à l'auto évaluation critique dans un monde plein de défis et en rapide transformation. »
Kirsner réserve la dernière phrase de son livre à une citation de Bollas : « Il suffit à la psychanalyse de survivre au "mouvement psychanalytique". Si elle survit aux psychanalystes et à leurs écoles, alors elle croîtra et se développera. Mais cela reste à voir [34]. »

- Encore Kirsner

L'IPA ne craint plus d'instaurer ouvertement une gérontocratie, au moyen de la création d'une instance supplémentaire de contrôle de leurs publications. Cette instance porte un nom plus proche des consoles électroniques de jeux enfantins que de la recherche scientifique, The Body of Guardians. Composée de sept membres, elle entend obéir à la rêverie freudienne des paladins moyenâgeux. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que des nouveaux textes critiques apparaissent.
Immédiatement après son livre, encore en 2001, Kirsner vient d'en présenter deux. En fait, Unfree Associations, est un travail si riche qu'il se présente comme source de nombreuses nouvelles recherches.
Le plus bref de ces articles en est un excellent exemple. Il se concentre sur une question bien précise qui n'aurait pas surpris ceux qui connaissent les méandres de la Société britannique de psychanalyse. Alors qu'un étudiant universitaire ou qu'un diplôme d'une université le sont quelle que soit l'université qu'ils fréquentent ou qu'ils auront fréquenté, la Société britannique ne reconnaît comme psychanalyste que ceux qu'elle forme, à l'exclusion de tout autre, et que ceux-là même qui ont bénéficié d'une autre formation avaient jusqu'à récemment tendance à accepter cette ségrégation et à ne pas se considérer comme analystes. Bien évidemment, l'IPA essaye d'exporter ce modèle à toutes les institutions qui lui sont affiliées, mais seules quelques unes se conforment à ce comportement caricatural.
La réponse de Kirsner est aussi complète que complexe : « Je crois que ce sont là des problèmes difficiles et je n'attaque pas certains analystes ou l'IPA. Je crois que ce sont là des problèmes difficiles et structuraux et non pas personnels. Le transfert, l'identification et le dénigrement, si centraux à la transmission de la psychanalyse ont été incorporés aux enjeux propres à la question de savoir qui est un analyste. ... L'institutionnalisation de la psychanalyse semble avoir pris modèle sur les deux prototypes d'organization que Freud dédaignait tant : l'église et l'armée. » Et, plus loin : « Puisque il y a si peu d'accord sur les définitions de la psychanalyse ou des concepts psychanalytiques, il est quasiment impossible d'établir des jugements sérieux à propos de la compétence dans la discipline, particulièrement parce que nombreux sont ceux qui ne présentent pas leurs travaux en public. ... La formation est proche d'une bénédiction, où le candidat reçoit sa consécration et dont l'autorisation provient de la place occupée par son propre analyste. J'ai montré que dans la discipline psychanalytique le niveau de connaissance réelle est bien inférieure au niveau de la prétendue connaissance sur laquelle se base la qualification des psychanalystes [35]. »
Pourtant, j'ajoute, la psychanalyse est un domaine où les connaissances réelles peuvent être évaluées sans difficultés, en fonction de l'amplitude de la clinique de chacun, selon l'éventail de pathologies ou, plus simplement, des façons d'être dans le monde auxquelles il peut avoir accès, et, en même temps, en fonction de l'amplitude de ses propres champs d'intérêt culturels et théoriques, ce dont il peut témoigner de manière créatrice.
Lorsque la Société britannique, ou d'autres institutions liées à l'IPA, prétendent que tous ceux qui exercent la psychanalyse sans avoir été consacrés par leurs rituels s'adonnent au charlatanisme, elles cachent et refoulent les sentiments fréquents de leurs propres membres d'être en position de charlatans. En effet, l'étroitesse de leur clinique, le plus souvent confinées à leurs cabinets, à certaines pathologies liées à certaines classes sociales, est garante d'une remarquable pauvreté.
Mais aussi, le nombre de courants théoriques divergents et parfois violemment opposés à l'intérieur de l'IPA elle-même empêche tout établissement clair et net de barrières entre les détenteurs d'une théorie et d'une clinique supposés pures et ceux qui n'exerceraient que des succédanées supposés de moindre qualité.
Parfois, de manière dérisoire, les critères de différenciation supposée entre psychanalyse et psychothérapie semble se restreindre au nombre de séances hebdomadaires ou à leur durée. Cependant, ces différences ne sont pas bien établies, vu que des nombreux membres de l'IPA s'adonnent à des pratiques qu'ils auraient beaucoup de mal à avouer en public. J'ajoute, pour ma part, que les pratiques des pionniers de la psychanalyse, et même de Freud, étaient extrêmement variables. Les règles dictées par l'IPA ne sont pas issues de leurs pratiques, mais plutôt de formations réactionnelles défensives contre les menaces, plus imaginaires que réelles, liées aux conflits des années 30 à 50 à la Société britannique et aux Etats-Unis, même si leurs enjeux différaient [36].
Après avoir repris une citation d'Arlow dans un texte en date de 1970, Kirsner souligne, à très juste titre : « Les raisons pour lesquelles il est si difficile de différencier la thérapie psychanalytique de la psychanalyse proprement dite est qu'il n'y pas de distinction universelle entre elles. Ce que Freud a inauguré et que d'autres ont repris a été une méthode ou une démarche pour essayer de comprendre notre expérience au moyen de techniques comme la libre association, ou le repérage du transfert et des résistances, dont le but est d'aider à traduire le désir inconscient en paroles. Cela ne se prête pas à nommer ceux qui sont capables de conduire une analyse, combien de fois par semaine ou quoi que ce soit d'autre. Évidemment la compétence est une question importante et en général un nombre plus grand de séances hebdomadaires est mieux que, disons, une séance par semaine. La formation dispensée par l'IPA peut avoir de nombreuses qualités, mais il reste encore à démontrer qu'elle apporte une plus grande compétence lorsqu'elle est comparée à la formation dispensée par d'autres institutions.»
La citation qui sert de point de départ à l'auteur est elle-même assez révélatrice, ainsi que son année de publication : « J'ai souvent entendu dans cette Commission la mise en garde de "ne pas adultérer l'or pur de la psychanalyse avec les gangue de la psychothérapie". Vu le fait que trois des quatre panels du programme de cette Association n'ont pas pu se mettre d'accord sur les critères de différenciation entre la psychanalyse et la psychothérapie, nous ne pouvons que nous émerveiller et envier ceux qui possèdent de manière si certaine le dernier mot à propos d'un sujet si difficile [37]. »
La discussion est ainsi bien ancienne. À chaque fois que les institutions liées à l'IPA se sentent menacées, que ce soit dans leurs théories ou d'un point de vue économique, dans l'exercice de leur profession, par l'arrivée de nouveaux concurrents, ces vieilles antiennes sur les différences entre psychanalyse et psychothérapie réapparaissent comme un effort de réinvestissement d'une identité qui se perd.
Kirsner reprend également des thèmes qu'il a déjà abordés dans le deuxième article, mais en les examinant autrement. À partir d'une constatation quant à la situation actuelle de la psychanalyse, une des questions qui s'impose est celle de savoir si sa crise actuelle est due principalement à des facteurs externes, comme veulent souvent le faire croire les Body of Guardians de toute nature ou bien est-ce que des facteurs internes au mouvement psychanalytique ont joué un rôle essentiel ? Dans quelle mesure la psychanalyse a-t-elle reconnu les transformations majeures du siècle précédent et s'est-elle préparée à jouer un rôle important dans le siècle qui commence ?
Les réponses à ces questions sont sévères. Les facteurs propres au mouvement analytique tel qu'il se définit déterminent pour l'essentiel son destin. Le poids des « facteurs externes » devient écrasant à cause des déformations de ce mouvement. Les institutions psychanalytiques ont été et sont d'un aveuglement criminel à l'égard des changements culturels, sociaux et politique au sens le plus large. « Souvent, elles se sont retirées et retranchées dans la perpétuation d'un système de pensée renfermé et dans l'inaction. Elles ont accusé le reste du monde pour leurs malheurs et ont opposé des résistances aux changements internes au nom de l'or mythologique de la pureté analytique. Elles se sont accrochées à des manières de pensée conservatrices dans lesquelles si souvent elles s'engluent et ce n'est qu'à contre cœur que le plus souvent elles acceptent quelque réalité. Elles se barricadent pour résister à des ennemis externes imaginaires, alors que ce serait un tout autre approche qui s'imposerait pour que les analystes puissent s'engager dans le monde contemporain de manière à lui apporter des contributions psychanalytiques significatives [38]. » Même si certaines transformations s'annoncent, notamment à l'Association psychanalytique américaine, l'auteur doute qu'elles puissent être aussi larges et aussi rapides qu'il aurait été nécessaire. « Alors que le trait distinctif de la technique psychanalytique est la libre association, les institutions psychanalytiques semblent s'organiser selon des principes strictement opposés à ce trait, se constituant en tant que des associations pas libres. » C'est le titre de son livre si récemment paru.

- Nouveaux efforts, reprises : Eisold

Avec la multiplication des théories et des techniques psychanalytiques, des nouvelles questions se présentent qui, au-delé de l'institution psychanalytique, questionnent la pratique méme de la psychanalyse, suivant une orientation posée par Roustang. La question peut se résumer : est-ce que le fondement des déformations institutionnelles des psychanalystes réside dans leur pratique clinique elle-méme ou plutét l'inverse ? Cette question, ainsi formulée, ne peut pas trouver de réponse satisfaisante. Une ébauche de solution de ce dilemme devrait se fonder sur la notion de praxis, si souvent oubliée. Mais l'effort de répondre à une question imprécise peut se révéler riche d'enseignements. C'est à un tel effort que se livrera Eisold, dont les contributions ont déjà été mentionnées [39].
Maintenant, cet auteur reprend un travail paru en 1997 et présente d'autres modalités d'approche du sujet qui nous intéresse ici. Dans ce travail de 97, quatre analystes ont questionné leurs pairs au sujet des critères qu'ils employaient pour considérer « véritable » une cure analytique, indépendamment du bénéfice qu'en tire le patient. Huit critères semblent ainsi désigner des processus qui se déroulent au cours de l'analyse. Cependant, ces critères ne sont pas communs à tous les analystes et certains n'appartiennent qu'à un nombre restreint d'entre eux, qui, pour leur part, n'accordent pas d'importance aux critères retenus par les autres.
Les critères retenus par la totalité des analystes étant les associations libres, l'interprétation, la perlaboration, les rêves ou fantasmes, le transfert, les souvenirs ou la résistance, aucune unité n'existe parmi eux ! Si une majorité considère que l'établissement d'une relation transférentielle est essentielle au déroulement d'une cure, d'autres existent pour qui cette relation n'a aucune importance et seule une petite minorité accorde une importance quelconque aux souvenirs et à la perlaboration, ainsi qu'aux rêves ou aux fantasmes.
Il est donc impossible de déterminer ce qui constitue la « véritable » psychanalyse. « Si un concept essentiel au discours et à la théorie psychanalytique ne possède aucune signification opérationnelle cela ne témoigne pas d'une diversité, mais d'un manque de rigueur. En l'absence de toute définition consensuelle, toute discussion clinique portant sur le PA (processus analytique) se trouve compromise. Nous croyons que l'ambiguïté qui entoure la définition et la signification clinique du PA ne lui sont pas uniques, mais existe bien par rapport à d'autres concepts de la psychanalyse, par exemple celui de l'adéquation entre le patient et le thérapeute, celui du contre-transfert ou de l'analysabilité. En clinique, la bonne technique exige que l'analyste s'assure de comprendre pour chaque patient la signification singulière des mots les plus communs et les fantasmes qui lui sont associés. Une fois que le patient et l'analyste définissent un mot, il peut devenir un raccourci pour désigner une construction dont la dynamique est plus complexe et qui sera mutuellement comprise. Il semble que lorsque les analystes se parlent entre eux en utilisant le terme PA leur communication est illusoire. Elle est sabotée par la croyance erronée du partage d'une compréhension. Il se peut que les analystes soient plus efficaces en parlant à leurs patients qu'en se parlant l'un à l'autre [40]
En 1999, lors du colloque de la Société internationale pour l'étude psychanalytique des organisations, Eisold reprend ce même questionnement : « que se passe-t-il dans notre travail avec autrui –que ce soit de la psychothérapie brève ou à long terme, ou en groupe, ou lors de consultations d'organisations –qui le rend "psychanalytique" [41] ? » Ses premières réponses sont d'indiquer le caractère essentiellement trouble du travail psychanalytique et l'intensité des angoisses qu'il suscite, avant de conclure à l'impossibilité actuelle de parvenir à une définition commune de la psychanalyse. Il conclue : « Cela porte des conséquences, internes et externes. D'un point de vue interne, sans clarté au sujet de la nature du travail que nous entreprenons, nous sommes dans une position difficile pour penser à la formation et à un développement professionnel correct. D'un point de vue externe, nous ne sommes pas en mesure de nous différencier de nos concurrents. Incapables de le faire, non seulement nous sommes dans une mauvaise position pour nous protéger des attaques qui nous sont adressées, mais aussi nous ne sommes pas en mesure d'affirmer clairement ce que nous pouvons offrir et qui nous particularise. Il est compréhensible que le public soit troublé. »
Eisold reprend ce questionnement l'année suivante, à partir d'une constatation : « En fait, tel qu'elle se déroule de nos jours dans la plupart des institutions, la formation est inconsistante, contradictoire et, parfois, auto-destructrice [42]. » L'auteur y étudie de manière très détaillée le système tripartite de formation établi par l'Institut de Berlin au début des années 20 du siècle dernier, ainsi que les critiques successives dont ce système a été l'objet. Il constate l'abîme qui s'est creusé non seulement entre ce système et ce que nous connaissons aujourd'hui de la psychanalyse et des formations sociales en général, mais aussi entre ce système tel qu'il est aujourd'hui et tel qu'il a été conçu au départ.
Je signale un point particulier : alors que le système conçu essentiellement par Eitingon, à Berlin, avait comme aspiration la libre circulation internationale des psychanalystes, sa mise en pratique de nos jours a des buts diamétralement opposés à l'idéalisme des origines, aboutissant au renfermement des analystes dans leur institution d'origine. En effet, l'étranger est devenu source d'angoisse et crainte, plutôt qu'incitation à l'émerveillement et à la découverte. La défense contre cette angoisse suscitée par l'étranger est à inscrire parmi celles qu'Eisold spécifie, au nombre de cinq [43].
Premièrement, l'institution psychanalytique aujourd'hui vise avant tout à se protéger contre l'examen sérieux de son mode de fonctionnement. Elle cherche à se protéger par tous les moyens contre l'angoisse d'être jugée. Il est clair, j'ajoute, que la situation sociale de la psychanalyse de nos jours constitue, elle-même, déjà un jugement à ciel ouvert. Ceux qui ont conduit les institutions psychanalytiques jusqu'à maintenant l'ont fait de manière catastrophique et sont en grande partie responsables de la situation actuelle de la psychanalyse.
La deuxième source d'angoisse contre laquelle se protège l'institution est celle qui jaillit de son ignorance et, plus précisément, celle de reconnaître l'ignorance là où domine la prétention au savoir. Les différentes communautés psychanalytiques s'organisent autour de différents paradigmes de certitude théorique et rivalisent entre elles au nom de la possession arrogante de la vérité.
Les institutions se protégent, en troisième lieu, contre les angoisses issues de leur vague perception de l'amplitude des transformations qui deviennent peu à peu impératives à leur survie. Elles doivent reconnaître leur caractère obsolète, au-delà de tout exercice rhétorique mettant en avance leur « inactualité », selon un mot de Nietzsche, à un moment où ceux qu'elles peuvent encore prétendre former doivent envisager leur parcours professionnel plutôt avec pessimisme, la demande d'analyse devenant une véritable peau de chagrin.
En quatrième lieu, les institutions craignent l'effondrement du système des castes qu'elles ont constitué et qui les constituent, dont le seul but est de protéger le narcissisme de leurs membres. Ce narcissisme se fonde sur la supposition du savoir et de la compétence professionnelle des membres des castes supérieures. Une perversion particulière aux castes psychanalytiques est que même ceux qui prétendent ne pas disposer de ce savoir et de cette compétence se voient crédités d'un savoir et d'une compétence encore plus grandes.
Ces défenses, qui ne sont pas liées intimement aux impératifs d'un travail, présentent d'autres problèmes. Elles ne fonctionnent que de manière intermittente, imparfaite et sélective. Surtout, elles empêchent ceux qui l'utilisent d'acquérir une perspective plus réaliste de leur travail. Ainsi, le système de castes ne protège pas contre les rivalités internes à une même caste, les défenses contre l'ignorance ne protègent pas contre la perception de cette ignorance et de l'incompétence fondamentale qui lui est attachée par les nouvelles générations d'analystes, les défenses contre tout changement institutionnelle ne protègent pas contre les changement de la réalité environnante. Il est peu probable qu'aucun membre des castes supérieures ne perçoive cet état de faits ou qu'ils manquent tous d'empathie avec les nouvelles générations.
La cinquième source d'angoisse contre laquelle lutte l'institution psychanalytique provient de la crainte des responsabilités professionnelles clairement reconnues. D'une manière générale, les analystes didacticiens ou les superviseurs n'ont jamais eu à rendre compte de leur travail. Toute critique à leur encontre a été écartée, étant attribuée à l'envie, à la paranoïa ou à la rivalité de la part de collègues insuffisamment analysés. Le système institutionnel en vigueur a tout fait pour se rendre invisible. « Le déclin général de la psychanalyse a stimulé le questionnement de postulats admis depuis longtemps, non seulement au sujet de la théorie et de la pratique, mais aussi au sujet de la formation elle-même. Alors qu'il est devenu de plus en plus évident que les analystes didacticiens n'ont pas réussi à défendre la psychanalyse contre l'érosion et les attaques, leur proéminence a été questionnée et des nouvelles pratiques et procédures démocratiques ont commencé à apparaître. En outre, au fur et à mesure du déclin de la popularité de la psychanalyse, de moins en moins de cliniciens cherchent l'assurance illusoire autrefois liée à l'institution. Il est possible de dire que le démantèlement du système traditionnel de formation est en bonne route. ... Cela arrive bien trop tard et la démocratisation des pratiques institutionnelles est un remède bienvenu contre le caractère secret et autoritaire des pratiques d'autrefois. En même temps, cela comporte de profondes implications pour l'avenir. De même que l'actuel système de formation s'est établi sans aucune réflexion quant à son mode de fonctionnement, il est maintenant transformé sans aucune réflexion quant aux conséquences de ces réformes. Quels seront les fondements de la formation psychanalytique dans l'avenir ? Où et comment les futurs psychanalystes trouveront-ils une sécurité institutionnelle ? »
Eisold présente quelques suggestions quant aux points forts des transformations en cours. La première, évidente, est que le système de validation de la formation psychanalytique doit être autonome par rapport au système de la formation proprement dite. Autrement dit, les psychanalystes doivent être responsables devant des instances publiques quant à la formation qu'ils prétendent dispenser. Je rappelle que cela a déjà été le cas de jurisprudence à New York, comme l'a montré les situations étudiées par Kirsner. Le système actuel de formation psychanalytique renferme analystes et candidats dans des relations spéculaires extrêmement malsaines et violentes. La deuxième suggestion d'Eisold, communément admise, est celle d'une large participation des analystes en formation dans la conception des modalités de cette formation et de sa validation, visant à écarter toute rivalité destructrice et tout jugement intempestif.
L'auteur conclut : « Ce dont nous avons besoin est d'une redéfinition fondamentale des institutions psychanalytiques en tant que lieux de formation à travers la pratique de la psychanalyse. Cette redéfinition exigerait une nouvelle approche de l'apprentissage, de manière à écarter l'apprenti de l'infantilisme et de la dépendance où il s'est traditionnellement trouvé. Notre travail nous apprendra alors à être des meilleurs citoyens, et plus responsables aussi, de nos communautés psychanalytiques. D'autres pourront alors apprendre avec notre expérience. »
En fait, l'effort pour comprendre la diversité des pratiques analytiques étant peu conclusif, les différents auteurs reviennent vite à l'étude et à la discussion de l'institution psychanalytique. Un autre texte d'Eisold de la même année le montre. Alors qu'il porte un titre qui se réfère immédiatement à la clinique psychanalytique, les considérations nécessaires à son approche se réfèrent à l'incidence de la vie communautaire des psychanalystes sur leur pratique : « Je pense que là réside une profonde source du malaise des psychanalystes dans leur travail. Nous luttons pour garder notre intégrité clinique alors que nous affrontons la diversité théorique. Pire, peut-être, est l'impact de nos réputations. Nous devons en permanence reconnaître combien notre savoir est bien inférieur à ce que nous aurions souhaité qu'il soit, combien les dissensions internes nous affligent, ainsi que tous nos errements passés [44]. »
Le dernier article d'Eisold résume de manière magistrale ses précédents travaux et avance des nouvelles considérations, exemplaires à tout point de vue [45]. En conséquence de leurs succès, les analystes se sont habitués à se penser comme « hors du monde », comme vivant sur des petits nuages roses théoriques sans aucune considération des réalités concrètes de leur exercice professionnel. Cependant, alors que la réussite sociale contribuait au refoulement de difficultés internes à l'institution et à la pratique psychanalytique elle-même, ces difficultés grandissantes et élargies par les difficultés externes menacent maintenant de faire crouler la psychanalyse. Les psychanalystes se sont protégés et se protègent de différentes manières de ces menaces. L'une d'entre elles, historiquement la plus importante, est l'emprunt d'autres identités professionnelles, dont l'identité psychiatrique a été la plus importante. Cette identité, non seulement offre une surface sociale acceptable, reconnue et valorisée, enlevant à la psychanalyse son caractère scandaleux et provocateur, mais elle a infiltré jusqu'à l'élaboration théorique des psychanalystes, en quête de précisions diagnostique et pronostiques assez étrangères à la création originale de leur savoir.
Eisold se restreint dans son approche à d'autres identités sociales des psychanalystes dans leur souci d'intégration professionnelle, comme celle du psychologue et des travailleurs sociaux. Aux États-Unis en effet des formations psychanalytiques réservées aux assistantes sociales existent et sont de bonne qualité. En France, les psychanalystes se sont protégés en faisant appel à d'autres boucliers. Aux psychologues et aux psychiatres se sont ajoutés les professeurs d'université, les philosophes, les religieux de différents credo, les éditeurs et d'autres. Cet élargissement commence à peine à atteindre les Etats-Unis, mais le problème du parasitisme psychiatrique de la psychanalyse est loin d'être posé en France de manière conséquente et aucune solution ne se dessine à l'horizon, vu l'inféodation du corps médical aux régimes d'assurance sociale publique. Cette situation serait ailleurs comprise comme un abus de position dominante, une entente sur les marchés et une atteinte à la libre concurrence.
Partout, trois problèmes majeurs portent préjudice à la psychanalyse, à savoir la fragmentation du domaine d'exercice de cette profession, les difficultés d'établissement d'une autorité sur le domaine et, enfin, la définition de ses particularités. Inutile de s'attarder sur le problème de l'extrême fragmentation de la théorie, de la clinique et des institutions psychanalytiques, toutes se réclamant de la pureté et de l'exclusivité du dogme. Inutile de s'attarder également sur les problèmes de la reconnaissance d'une autorité dans le domaine de la psychanalyse.
Mais, bien plus essentiellement, les résultats de la cure psychanalytique sont questionnables. Les recherches sur ses résultats sont inexistantes ou douteuses. Les meilleurs d'entre elles montrent que la psychothérapie est utile, mais rien ne prouve que la cure individuelle soit plus efficace que la cure en groupe, ou que des séances à un rythme de trois ou quatre fois par semaine sont plus efficaces que des séances à un rythme d'une fois par semaine, ou que des cures payantes dans le privé sont plus efficaces que des cures gratuites dans le service public. Tout simplement, aucune recherche n'a été entreprise et aucune donnée ne permet d'affirmer quoi que ce soit.
L'incapacité des psychanalystes à étayer toute affirmation sur leur pratiques cliniques se reproduit sous la forme d'une incapacité similaire à étayer toute affirmation sur les procédures de formation psychanalytique ou de validation de cette formation. Même si nous accordions toute confiance aux plus âgés d'entre nous, qui en pratique s'occupent des supervisions, de l'enseignement et de la reconnaissance des plus jeunes, là encore, aucun étayage ne permet d'affirmer quoi que ce soit. La formation psychanalytique et sa validation sont largement basées sur les traditions et des légendes ésotériques.
Pire : malgré les critiques successives et la dénonciation des déformations imposées par les situations existantes, rien n'est fait pour les transformer.
« En résumé : comme aucune preuve n'existe du caractère effectif de la psychanalyse, comme la recherche sur la formation est inexistante, comme l'évaluation des procédures d'examen des compétences est rare, comme les institutions et d'autres organisations professionnelles ont tendance à être conservatrices et à défendre des pratiques établies, l'autorité de ceux qui ont la charge de sauvegarder la psychanalyse est profondément compromise. ... En vérité, la profession est minée par l'aliénation et par le mépris fréquemment exprimé.
« D'une manière plus large, cela se manifeste à travers des formes rivales de légitimation. Différentes institutions psychanalytiques luttent pour se faire reconnaître et, ce faisant, bien entendu, elles sapent la crédibilité les unes des autres. » La reconnaissance et la validation de la formation, même lorsque les institutions possèdent une assisse internationale, est absolument locale et paroissiale. Ceux qui accèdent à la profession ne sont jamais évalués de manière indépendante selon des critères basés sur leur compétence. »
Quelques éléments corroborent de manière intéressante ces propos. Premièrement, à la suite de quelques textes extrêmement critiques à l'égard des procédures de sélection des candidats à la profession de psychanalyste, en 1967, l'Association psychanalytique internationale a décidé examiner ce sujet à fond. Après dix ans d'étude, la commission qui en a été responsable concluait que les critères de choix et les procédures de leur application étaient très insatisfaisants. La présence ou l'absence de traits psychopathologiques chez un candidat, à l'exception des cas les plus graves, n'a pas été considérée un critère probant et, en tout cas, ce critère aurait invalidé toute l'histoire de la psychanalyse. Le seul critère acceptable aurait été d'admettre à la formation psychanalytique quiconque peut être analysé, déclare souhaiter être analyste et a réussi sa vie jusqu'au moment de ce choix pour qu'il soit possible de croire à ses possibilités d'accomplir ce qu'il prétend [46].
Deuxièmement, une étude portant sur des candidats acceptés à la formation dans une institution déterminée montrent que ceux à qui cette formation est refusée n'abandonnent pas pour autant leur projet, le réussissant même très bien, alors que parmi ceux qui échouent se retrouvent à la même proportion ceux qui ont été acceptés comme ceux qui ont été refusés [47].
En troisième lieu, presque une vingtaine d'années d'observation des procédures de sélection et de formation dans une institution psychanalytique hollandaise apportent des résultats fort inattendus, comme l'importance de la richesse de l'expérience clinique de ceux qui effectuent ces sélections, de leur souplesse plutôt que de leur dogmatisme ou de leur prétendue rigueur et ainsi de suite. En somme : « Il n'existe aucune définition de ce qui est un "bon analyste", nu aucune méthode vérifiable de sélection. Lorsque nous sélectionnons des gens pour une formation psychanalytique, nous ne savons pas (avec précision) ce que nous faisons dans le but de réaliser quelque chose que nous ne pouvons pas expliquer (avec précision) [48]. »
Eisold montre que, confrontés à cette situation, les analystes cherchent à se défendre au moyen d'une certaine forme de double nationalité, qui les protège à l'égard du public et les aliène par rapport à leurs véritables problèmes. Les analystes de formation psychiatrique, psychologique ou de travail social sont reconnus par l'état en vertu de leur formation professionnelle; en fait pré-analytiques. Ils peuvent ainsi négliger les questions relatives à leur statut professionnel en tant que psychanalystes vu que leur situation antérieure à l'analyse leur garanti une inscription en somme politique, d'après moi, à l'égard du publique, de la loi, des assureurs ou de la sécurité sociale. Dans l'état actuel des choses, quelle que soit leur formation, les psychanalystes sont sans cesse attirés vers le pré-analytique.
La dernière partie du travail d'Eisold s'interroge sur ce qu'il est encore possible de faire pour maintenir la psychanalyse vivante, en écartant soigneusement les mots d'ordre et les slogans qui jalonnent si généreusement son domaine, et constituent une véritable langue de bois. La première tâche dans ce sens est de préciser très clairement la nature du travail qui s'y accomplit, ce qui implique une définition claire de la compétence psychanalytique. Sans cela, la formation psychanalytique et sa reconnaissance deviennent des idéologies de plus en plus paroissiales. En effet, à quoi forme-t-on des professionnels s'il est impossible de savoir ce qu'ils feront ?
Eisold insiste sur le fait que ce manque de définitions précises et l'immense confusion qui en résulte accentue le caractère conservateur et réactionnaire de la pensée psychanalytique. Cela apparaît clairement dans la deuxième tâche proposée pour son renouvellement.
La psychanalyse, à ses origines, correspond à un questionnement révolutionnaire. Ce qui a caractérisé la force de son développement a été sa capacité de contrer le bon sens conventionnel et de saper les certitudes, de décaper les conventions et les habitudes établies, les rationalisations, les dogmes et les croyances qui restreignent la curiosité et la capacité de penser les nouvelles expériences, tout en gardant toujours vivants une capacité aiguë de questionnement.
Comment les psychanalystes ont-ils pu prétendre à la respectabilité et à la stabilité d'un statut professionnel alors que la psychanalyse ou bien est révolutionnaire ou bien perd son sens premier ? « Je ne dis pas que la psychanalyse doit viser la transformation sociale. Mais j'affirme que son travail exige la liberté de questionner des vérités sociales bien établies, et je pose des questions sur la possibilité d'articuler cette exigence à d'autres exigences, propres aux professions bien établies. De ce point de vue, il serait mieux que la psychanalyse redevienne un mouvement, toujours en devenir, peu sûre de la place que le monde lui réserve et devant la recréer à chaque pas. »


La boucle et encore un tour

Ainsi, la boucle semble bouclée. Lors des é grandes controverses britanniques é, Anna Freud écrit é Kris, faisant preuve d'une sensibilité révolutionnaire assez en avance sur son temps : « Je pense que la formation doit de nouveau se faire de manière dispersée, comme au début. Les gens doivent aller ici et là, trouver l'analyse qu'ils veulent, choisir les conférenciers qui ont quelque chose à leur apporter. Mon propre travail remonte à l'époque où la formation était dispensée sous forme diffuse, et je sais tout ce que cela a comme inconvénients. Mais si j'ai à choisir entre des déformations organisées de l'analyse et des inorganisées, je préfère les dernières. ... Je ne veux pas former une nouvelle société au moment précis où j'ai perdu ma foi en la fonction des sociétés [49]. »
Ce genre de formation qui permettrait le rétablissement de la libre circulation des analystes et des idées, mettant fin au confinement propre au système tripartite établi par l'Institut de Berlin, ne doit pas faire oublier le caractère le plus fertile des contributions de cet Institut, comme le signale un article récent [50]. Outre l'analyse personnelle, les cures supervisées et les séminaires théoriques, cet Institut exigeait un travail de recherche permanente et la pratique des cures gratuites. Les auteurs insistent sur le fait que la disparition de ces deux derniers volets de la formation de l'analyste a accentué toutes les déformations dont les trois premiers volets étaient porteurs, à mon sens non pas de manière intrinsèque, mais par leur confinement dans des institutions sectaires. À la faveur de leurs thèses, les auteurs rappellent qu'Eitingon et Freud visaient une offre de cures gratuites à des patients en difficulté. Ils citent Brenner, qui, en 1995, rappelle les conclusions d'Eitingon : « On ne demande pas aux patients de payer parce que le payement leur permettrait de parler plus librement. On exige qu'ils payent parce que les analystes en vivent [51]. » Ceux qui affirment l'impératif du payement doivent produire les résultats comparatifs de leur recherche. Kachele et Thoma considèrent que l'institution psychanalytique met en danger les capacités cliniques de l'analyste. Ma propre expérience montre que, au-delà de cette sensibilité clinique, certes essentielle, la pensée elle-même de ceux qui rejoignent des groupes fermés se trouve restreinte, malgré tous les efforts d'ouverture de leur part et, même, de ceux qui les accueillent dans de tels groupes.
Freud n'a jamais admis que la psychanalyse puisse être une branche de la médecine et il a critiqué la déformation propre à cette perspective. Au contraire, pour lui, la psychanalyse était une psychologie des profondeurs et, pendant tout le siècle dernier, la psychanalyse a constitué la contribution la plus importante de la psychologie à la psychiatrie, à la philosophie, aux sciences humaines et sociales, ainsi qu'à d'autres approches de la pensée. C'est dans l'ordre des choses que les psychologues examinent de près leur domaine, une fois surmontées les barrières dressées par différents corporatismes.
Un article récent va à contre-courant des critiques les plus communes à la psychanalyse. « L'argument que je veux exposer comporte trois point principaux. Premièrement, je crois que la psychanalyse s'est faite une perception idéalisée de la science et de la vie universitaire, qui a donné lieu à une représentation excessivement polarisée de la psychanalyse et de la religion, de telle sorte que les analystes ont été perplexes et honteux de découvrir des éléments "religieux" persistants dans l'organization de l'enseignement psychanalytique et dans la vie de leurs institutions. Deuxièmement, j'affirme que les hypothèses de Kelley en sociologie des religions quant aux exigences "strictes" de la confession religieuse offrent des nouvelles possibilités de compréhension de la fonction de l'orthodoxie psychanalytique. Troisièmement, à la lumière de cette nouvelle compréhension, je décris quatre structures expérimentales internes d'une institution psychanalytique relativement nouvelle qui essaye de se frayer une voie pour honorer les réformes psychanalytiques en cours [52]. »
Alors que la psychanalyse a été considérée comme une religion, même si c'était une religion scientifique, et son enseignement comme de l'ordre de la transmission religieuse, cet auteur montre que, au contraire, elle n'est pas assez religieuse et son enseignement est plutôt sectaire que religieux.
« Ma thèse est que ce que nous, psychanalystes, souhaitons comme des universités idéalisées existe déjà dans différents cadres séminaristes, même si après réflexion la plupart d'entre nous rejetteraient ce modèle "avec véhémence" (Kernberg, 1986), cela est profondément ironique. Quand nous posons la question –"Est-ce que les institutions psychanalytiques peuvent changer de manière à offrir des cursus universitaires à temps plein, avec un enseignement inter-disciplinaire, avec des exigences d'activités de recherche et dans un climat capable de favoriser les défis, le doute et les débats (Holzman, 1976) ?" –nous sommes peut-être en train de décrire des modèles existants de l'enseignement théologique. Il y a bien plus d'écoles religieuses que des institutions psychanalytiques associées aux universités les plus importantes et leur enseignement est à temps complet, avec des professeurs inter-disciplinaires en linguistique, herméneutique, anthropologie culturelle, sémiotique, histoire intellectuelle et en recherche en sciences sociales, entre autres, pour qui le doute est inévitable et le débat essentiel. Je pense que :
"L'enseignement théologique contemporain en Amérique du nord prépare les étudiants à l'histoire intellectuelle, à la nature de la science herméneutique, à l'anthropologie inter-culturelle, à la constitution du sens à travers les rituels symboliques communautaires et à la réflexion personnelle dans le dialogue. S'il y a une plainte commune aux principales confessions protestantes est que leurs séminaires transforment des étudiants conservateurs en libre-penseurs libéraux. Souhaitons que cela soit le problème typique de l'enseignement psychanalytique organisé (Sorenson, 1994) ! » Je rappelle que le terme « libéral » désigne aux Etats-Unis ce que désigne ailleurs de terme de « gauche ».
Une note montre tout l'humour de cet article : « De ce point de vue, le commentaire de Kernberg (1993) au sujet du danger de lire Freud dans une seule traduction, celle de Strachey pour la Standard Edition, semble porteuse d'une mise en garde particulière : "Le danger existe toujours, bien sûr, que la lecture de Freud devienne lecture de la Bible –un exercice religieux plutôt que scientifique". Or, la Bible possède un grand nombre de traductions en anglais, une ou plusieurs traductions nouvelles paraissant tous les deux ou trois ans, chacune relevant d'équipes de 50 à 100 savants en linguistique qui débattent de lectures chacune hautement contestée. Si la lecture de Freud était vraiment analogue à la lecture de la Bible, nous en aurions une centaine de traductions anglaises, ainsi que des débats vivants et savants sur le sens de mots et des phrases particuliers dans leur contexte culturel propre. En comparaison, la lecture de Freud en anglais est quasiment un exercice pré-religieux. »
Pour redresser cette situation, l'auteur préconise des systèmes de formation psychanalytique entièrement basés sur les analystes en formation, avec la reconnaissance de toute supervision entreprise auprès d'un analyste reconnu, quelle que soit son institution d'appartenance, selon un système de relations croisées inter-institutionnelles. Ce système, dont la mise en pratique est déjà avancée en Amérique Latine, présente à ses yeux un danger majeur, à savoir, celui d'être détourné par les superviseurs en provenance de l'American psychoanalytical association, branche locale majoritaire de l'Internationale, qui, menacés, ne craignent plus de proposer la qualité de membre à des analystes formés dans d'autres institutions que les leurs. Ce faisant, cependant –ce que l'auteur de l'article ne semble pas voir –les sociétés liées à l'International psychoanalytical association ne font rien d'autre que de se comporter comme toute autre institution non affiliée. Le danger réside dans le risque de dévoiement des analystes en formation, qui ayant choisi des systèmes de formation plus libres, seraient tentés de s'octroyer le prestige de la traditionnelle Association psychanalytique américaine.
Récemment, par exemple, certaines institutions psychanalytiques, dans un souci relevant d'une exquise perversion, d'un véritable souhait de transformations radicales ou, plus probablement, des deux, comme indiqué pour les démarches de Kernberg, offrent au lecteur intéressé leurs règlements et leur parcours de formation professionnelle. Leurs mouvements internes ainsi formalisés laisseraient croire à une démarche transparente. Ce que cette formalisation néglige de préciser est le caractère contradictoire de ces mouvements internes, régis par les jeux hasardeux des transferts et contre-transferts, des désirs des analystes qui composeront au fur et à mesure de son parcours les divers comités chargés d'évaluer un candidat. À aucun moment, nulle part, le candidat ne sera en mesure de questionner les jugements qui auront été portés à son sujet. Officiellement, il ne les connaîtra même pas. Ainsi, la transparence devient opacité et la démarche démocratique défectueuse devient camouflage d'une persistance discrétionnaire, sinon totalitaire, traditionnelle.
Un dernier article insiste sur les dangers pour la psychanalyse de se couper entièrement du champ de la psychologie. Son auteur ne semble pas concevoir que la psychanalyse a constitué le plus large domaine de la psychologie tout au long du siècle écoulé. « Même si la psychanalyse a autrefois dominé la psychologie, les faits indiquent maintenant la disparition de l'influence de la théorie psychanalytique sur la science psychologique, sur le diagnostique psychiatrique et sur l'enseignement universitaire et pré-universitaire. Je décris dans cet article sept comportements auto-destructeurs propre aux psychanalystes et qui ont contribué à la précipitation du déclin de la théorie psychanalytique ces dernières années. J'ébauche ensuite trois stratégies pour garder ce qui est utile dans la psychanalyse à la fois d'un point de vue clinique et d'un point de vue scientifique, tout en abandonnant ce qui daté et inapproprié. Ces stratégies peuvent permettre aux psychologues scientifiques et aux cliniciens de renforcer la théorie psychanalytique pendant le 21e siècle [53].
Les considérations de cet article se basent sur les résultats d'une recherche empirique montrant que moins de 2% des textes qui paraissent dans les principales publications en psychologie se réfèrent à la psychanalyse et que les principales publications psychanalytiques n'y sont jamais mentionnées, alors que dans les principaux textes d'introduction à la psychologie, aux théories de la personnalité, au développement humain ou, encore, à la psychopathologie, toutes les références à la psychanalyse sont négatives. Parallèlement, moins de 1% des thèses de doctorat en psychologie pendant les trente dernières années portent sur des thèmes psychanalytiques. Aussi intéressantes soient-elles, ces données laissent à désirer. Il est possible de les interpréter comme des indicateurs de la pauvreté de la psychologie aux Etats-Unis, par exemple. Elles pâtissent surtout de ne pas être confrontées aux résultats de recherches similaires en psychiatrie. Si la présence de la psychanalyse parmi les psychiatres nord-américains se révélait aussi faible que parmi les psychologues, la question se poserait de savoir qui s'intéresse encore à la démarche inaugurée par Freud. Même si les psychanalystes de formation psychiatrique se plaignent souvent du désintérêt de leurs jeunes collègues à l'égard des théories qui les ont inspiré, le fait est que la psychanalyse n'est jamais absente des congrès et autres rencontres psychiatriques aux Etats-Unis, y occupant le plus souvent une place de choix.
Cependant, les démarches actuelles des psychiatres nord-américains confirment assez les thèses présentes dans l'article que je discute maintenant : la psychanalyse ne pâtit pas d'être confrontée à d'autres modes d'approche du psychisme. « La psychanalyse souffre essentiellement d'avoir été malmenée depuis beaucoup trop longtemps par ses adhérents. Plutôt que d'avoir contempler l'avenir (vers les exigences grandissantes de la science et de la pratique) et son environnement (vers les idées e les découvertes dans d'autres domaines de la psychologie et de la médecine, la plupart des psychanalystes ont préféré regarder le passé (vers les contributions fondamentales, mais datées des premiers praticiens de la psychanalyse) et leur propre domaine (vers les écrits spéculaires de leurs propres collègues). »

Conclusions temporaires

Je veux prendre deux exemples des propositions encore avancées en France.
La première d'entre elles propose que si la vie institutionnelle des psychanalystes est à ce point problématique, cela proviendrait sans doute de la difficulté des analystes à faire le deuil de leur propre analyse. Cet approche a été critiquée par Kernberg dès 1986, dans le texte que je mentionne ici. Comme pour les traductions, les français semblent prendre par ailleurs, systématiquement au moins deux décennies de retard par rapport à ce qui se passe ailleurs. La critique de Kernberg, je rappelle, souligne que ce genre de postulat échoue à établir les différences topiques dans la réflexion sur les problèmes propres à la psychanalyse. Ainsi, réduire un problème professionnel et institutionnel à des problèmes transférentiels correspond à l'incapacité foncière à les traiter là où ils se posent. J'ajoute que le caractère fallacieux de la réduction du problème institutionnel à l'impossibilité de faire un deuil implique, d'un point de vue strictement analytique, à la négligence quant à la véritable nature de ce deuil. Si les psychanalystes éprouvent des difficultés à faire le deuil de leur analyse, cela reviendrait à ce que, foncièrement, ils auraient été incapables de faire le deuil de leur rapport à leur mère, ou plutôt à leurs parents. La proposition fallacieuse sur l'origine des troubles institutionnels des psychanalystes le néglige. Ce faisant, elle se met dans l'impossibilité de comprendre que les analystes n'ont jamais d'autres relations à leurs institutions que celles qu'ils ont pu y transférer de leurs rapports familiaux originaires, en recréant dans l'institution une famille idéalisée et jamais accomplie. Ce postulat bien établi, la proposition relative au deuil impossible disparaîtrait d'elle-même pour donner lieu à une compréhension réaliste et politique de la situation des analystes. Tout se passe comme si le mythe de la toute-puissance du transfert, ancré dans la légende de la toute-puissance des relations familiales et enfantines, servait aux analystes comme plage de sable où, autruches, ils éviteraient de faire face à leurs problèmes de survie en tant qu'analystes.

La deuxième proposition fallacieuse exemplaire est la suivante : « l'analyse pure exige que, à l'exclusion de toute réalité objective, seules les relations transférentielles propres à l'analyse de chacun soient prises en considération à tout instant pour l'évaluation d'un parcours analytique et d'une formation en tant qu'analyste ». Outre le fait que cette proposition possède une histoire qui la rend proche des thèses de Jones et de Klein plutôt que de celles de Freud, cette proposition implique la forclusion de la dure réalité. Comme pour d'autres constellations psychiques, la question s'impose de connaître la réalité qui vient remplacer l'autre scène, exclue. Il est évident que toute institution ou pensée analytique qui soumet la réalité objective à la forclusion vise à s'instituer en tant que seule réalité et son approche de la théorie psychanalytique en tant qu'idéologie totalitaire prétendant couvrir tout le champ de la réflexion analytique possible.
Ces deux propositions orientent une vie communautaire des psychanalystes plutôt retardataire en France, où le débat, d'une manière générale, supporte mal d'être confronté à la contradiction, sans rien dire de l'ensemble de déviations possibles. Les psychanalystes français qui ne participent pas de l'IPA se comportent toujours comme autrefois les psychanalystes britanniques qui ne participaient pas de la Société britannique à l'égard des auto-proclamations de cette société, en acceptant leur auto-définitions sans aucune critique.
Si incisives et dévastatrices que soient ces critiques faites à l'institution psychanalytique et à la formation qu'elle dispense, ces errements ont été le prix à payer pour la survie de la psychanalyse. Ces critiques ne doivent pas le faire oublier. Elles proviennent, elles-mêmes, de l'idéalisation de la psychanalyse, qui ferait croire que son histoire aurait pu être différente. Les transformations proposées, aussi impératives soient-elles, à ne pas en douter, ne manqueront pas de poser d'autres problèmes et exiger des nouvelles solutions.
Le problème essentiel des institutions psychanalytiques de nos jours réside dans les errements autoritaires de leurs membres, de leur caractère sectaire, d'autant plus prétentieux, méprisant et conformiste, qu'ils montent en grade. Ces déformations sont communes à toute secte. Ce serait erroné de prétendre qu'ils sont propres à une théorie, car ils visent essentiellement au maintien d'une réserve de marché protégée.
Les remarques de Kirsner qui établissent une différence entre les individus en tant qu'ils exercent leurs fonctions et ces mêmes individus dans leur vie privée, y compris dans leur vie professionnelle, tout en étant observables, ne doivent pas induire une négligence quant aux imbrications entre les différents niveaux de la vie de chacun. Les "candidats", pour leur part, gardent le plus souvent une vision hautement idéalisée de la psychanalyse, avec très peu de connaissances de ce que l'exercice de cette profession et de cet art peut leur réserver. Leur formation ne leur apporte nullement les outils cliniques et humains réels dont ils auront besoin à un si haut point pour exercer leur sensibilité, leur créativité et leurs capacités critiques et innovatrices.
Ces éléments ont une lourde influence sur l'exercice quotidien de la psychanalyse et sur les idées que les uns et les autres nourrissent au sujet de leur façon d'être auprès de leurs patients, dimensions politique, éthique et morale de leur existence trop vite confondues, à la fois les unes aux autres, et toutes avec une technique psychanalytique aux définitions imprécises.
L'histoire de cette technique réserve bien de surprises, comme l'écart considérable entre les pratiques de Freud, Ferenczi, Abraham ou d'autres, ou bien les différences substantielles de la façon d'être de Freud avec chaque patient ou à divers moments de son exercice. Malheureusement, de nos jours, la technique analytique se réduit le plus souvent à l'intimidation intellectuelle et au harcèlement moral : absence de réponse à des questions précises et fondées, établissement de contraintes absurdes et injustifiées où l'analyste essaie de se démarquer de toute profession libérale pour mieux servir ses intérêts personnels, mépris de la parole d'autrui postulé comme fondement de l'accès à l'expression du désir, sadisme intéressé imposant un masochisme contrit, tous deux érigés en méthode d'ascèse. Rarissimes ont été et sont les recherches cliniques portant sur les variations des mesures thérapeutiques ou du cadre.
Il est évident que l'élargissement de la démocratie et du libre accès à l'information comporte des paradoxes, parmi lesquels la crainte de la liberté, liée aux despotismes. De tout temps, la libre réflexion a été un exercice périlleux et souvent solitaire, auquel beaucoup préfèrent la soumission à la pensée de l'autre. Cependant, à la longue, les méthodes autoritaires et ésotériques ne conviennent pas à des citoyens exercés à la libre réflexion et à l'étude critique de chaque situation, ayant à leur disposition des outils de pensée chaque fois plus précis et sophistiqués. L'indigence de la vie communautaire des psychanalystes et de la clinique qu'elle engendre se font chaque jour plus criantes, de telle sorte que leurs institutions sont devenues depuis longtemps antinomique à la psychanalyse, à ses découvertes et à sa créativité clinique. À l'inverse, l'éloignement de cette institution, dans des bonnes conditions, peut ouvrir la possibilité de la surprise et de l'invention.
Ni les mesures administratives prises par les directions des institutions, ni les scissions ayant en vue la création de nouvelles institutions obéissant à des nouveaux critères ne sauront palier à cette situation. Comme l'église autrefois ou le parti communiste récemment, l'institution psychanalytique a une longue vie devant elle. Les modes de pensée les plus rigides ou les plus infantiles, les caractères autoritaires ou naïfs, les personnalités idéalistes ou conformistes, ceux qui ne peuvent vivre qu'en dehors des réalités de leur temps, tous continueront à s'abriter dans de telles structures. Après tout, comme toujours, l'institution en général et l'institution psychanalytique en particulier, sont d'exceptionnels terrains pour l'exercice de nos pulsions sado-masochistes .
La pensée psychanalytique, elle, se nourrit de productions culturelles de son temps et fleurit sur le terrain de la clinique et de qu'elle atteste, critères essentiels pour déterminer l'activité du psychanalyste.


Ce texte a été enrichie des corrections et remarques apportées par Laurent Levaguerèse et, essentiellement, Simone Bateman, à qui je dois la précision de certaines formulations.

 


[1] S. Ferenczi, « De l'histoire du mouvement psychanalytique », Œuvres complètes, tome 1, Payot, 1968, trad. J. Dupont en collaboration avec Ph. Garnier, pp. 162-171.
[2]. Roustang signale le caractère meurtrier de cette horde et les intrigues politiques de Freud pour induire et garder ses élèves en état de querelle permanente. Cf. : F. Roustang, Un destin si funeste, Minuit, 1976, pp. 12-13.
[3] Discussions du 6 avril 1910, Les premiers psychanalystes : minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol II, 1908-1910, Gallimard, 1979, trad. N. Bakman.
[4] M. Eitingon, "Report of the Berlin Psycho-Analytical Policlinic", Bulletin of the International Psychoanalytcial Association, 4, 254-269.
[5]. M. S. Bergmann, "The Historical Roots of Psychoanalytic Orthodoxy", International Journal of Psychoanalysis, 1997, 78: 69-86.
[6] T. Reik, Le psychologue surpris, Denoël, 2001, p. 323, trad. D. Berger. Je signale que ce texte est publié dès 1935.
[7] M. Balint, "À propos du système de formation psychanalytique", Amour primaire et technique psychanalytique, trad. J. Dupont, R. Gelly et S. Kadar, Payot, 1972, pp. 285-308
[8]. S. Bernfeld, "On Psychoanalytic Training", Psychoanalytic Quarterly, 1962, 31: 453-482.
[9] R. Knight, "The present status of organized psychoanalysis in the United States", Journal of the American Psychoanalytical Association, 1953, 1: 197-221.
[10] J. Lacan, "Situation de la psychanalyse en 1956", Écrits, Seuil, 1966, pp. 459-491, ici p. 489.
[11] T. S. Szasz, "Psycho-Analytic Training : a Socio-Psychological Analysis of its History and Present Status", International Journal of Psychoanalysis, vol. 39, 1958, pp. 508-613.
[12] J. A. Arlow, "Some Dilemmas in Psychoanalytic Education", Journal of the American Psychoanalytical Association, 1972, 20: 556-566. Je reviendrai plus loin à une contribution antérieure de cet auteur, dont la méconnaissance est vraiment dommageable.
[13] A. Limentani, "The Training Analyst and the Difficulties in the Training Psychoanalytic Situation", International Journal of Psychoanalysis, 1974, 55 : 71-77.
[14] F. Roustang, Un destin si funeste, Minuit, 1976. Dire Mastery : Discipleship from Freud to Lacan, John Hopkins University Press, 1982.
[15] M. Rustin, "The social organization of secrets : towards a sociology of psychoanalysis", International Review of Psychoanalysis, 1985, 12, 143-159. G. Simmel, Secret et sociétés secrètes, Circé, 1991, trad. S. Muller et P. Wattier, paru originairement comme une partie d'Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Duncker et Humblot, 1908. L'importance de la pensée de Simmel pour la psychanalyse ne doit pas être négligée.
[16] O. Kernberg, "Institutional Problems of Psychoanalytic Education", Journal of the American Psychoanalytical Association, 1986, 34: 799-834, ici pages 799 et 804-805.
[17] Idem, p. 805 et 810.
[18] F. Roustang, Un destin si funeste, op. cit., p. 31 et suivantes. Jones a essayé de rejeter ce lien, sans convaincre. Son effort cependant montre qu'il avait été établi de manière informelle depuis longtemps. Voir, E. Jones, Free Associations : Memoirs of a Psycho-Analyst, Basic Books, 1959.
[19] D. Zimmermann, "The Institutional Structures of Psychoanalysis and Their Effects on the Training of the Analyst", The Annual of Psychoanalysis, 1987, 15 : 337-351.
[20] R. S. Wallerstein, "Between Chaos and Petrification : a Summary of the Fifth International Psychoanalytical Association Conference of Training Analysts", International Journal of Psychoanalysis, 1993, 74 : 166-178.
[21] Cf. : Prado de Oliveira, "Un transfert venu d'ailleurs : réévaluation des controverses entre Melanie Klein et Anna Freud (Du bruit et du silence —de ceux qui se sont occupés d'enfants et de ce qu'ils ont fait croire), La Psychiatrie de l'Enfant, vol. 38, 1995.
[22] K. Eisold, "The Intolerance of Diversity in Psychoanalytic Institutes", International Journal of Psycho-Analysis, 1994 :785-800. En français, "L'intolérance à la diversité dans les sociétés psychanalytiques", Revue internationale de psychosociologie, 1998-1999, vol. V, n° 10-11, pp. 87-107, trad. T. Aube.
[23] Idem, pp. 789-792, de la version anglaise.
[24] Ibidem, pp. 795-796.
[25] O. F. Kernberg, "Thirty Methods to Destroy the Creativity of Psychoanalytic Candidates", International Journal of Psychoanalysis, 1996, 77: 1031-1040.
[26] M. S. Bergmann, "The Historical Roots of Psychoanalytical Orthodoxy", International Journal of Psycho-Analysis, 1997, 78:69-86.
[27] E. Mühlleitner et J. Reichmayr, "Following Freud in Vienna : the Psychological Wednesday Society and the Viennese Psychoanalytical Society, 1902-1938", International Forum of Psycho-analysis, vol. 6, 1997, n° 2, 73-102.
[28] K. Eisold, "Freud as a Leader : the Early Years of the Viennese Society", International Journal of Psychoanalysis, 1997, 78:87-104.
[29] O. F. Kernberg, "a Concerned Critique of Psychoanalytic Eduacation", International Journal of Psychoanalysis, 2000, 81 :97-120.
[30] Cf. : F. Roustang, "...Elle ne le lâche plus", Minuit, 1980, trad. en anglais "Psychoanalysis Never Lets Go", Johns Hopkins University Press, 1983, trad. N. Lukacher, , et "Comment faire rire un paranoïaque ?", Odile Jacob, 2000, trad. en anglais " How to Make a Paranoid Laugh : Or, What Is Psychoanalysis ?", University of Pennsylvania Press, 2000, trad. Anne C. Vila.
[31] Un ensemble d'idées malencontreuses, pour dire le moins, à ce sujet sont réunies dans P. Froté et J.-L. Donnet, Cent Ans Après, Gallimard, 1999.
[32] redress of grievances, cette expression anglaise se prête a des multiples interprétations. J'ai choisi celle qui me semble la moins agressive dans le contexte.
[33] D. Kirsner, Unfree Associations : Inside Psychoanalytic Institutes, Process Press, Londres, 2000.
[34] A. Molino, Freely Associated : Encounters in Psychoanalysis with Christopher Bollas, Joyce McDougall, Michael Eiguen, Adam Phillips and Nina Coltard, Free Association Books, 1997.
[35] D. Kirsner, "Off the Radar Screen", Psychoanalytic Studies, Carfax Publishing, 2001, vol. 3, n° 2, pp. 245-254. Le titre fait référence au fait que les radars de l'IPA n'enregistrent même pas l'existence ce ceux qui leur sont étrangers, si ce n'est comme des ennemis.
[36] Cf. : Mon texte précédemment cité ici au sujet des controverses entre Anna Freud et Melanie Klein.
[37] J. Arlow, "Group psychology and the study of institutes", conférence faite à la Commission de la qualité professionnelle" (Board on Professional Standards). Manuscrit inédit, 1970.
[38] D. Kirsner, "The Future of Psychoanalytic Institutes", Psychoanalytic Psychology, The American Psychological Association, 2001, vol. 18, n° 2, pp. 1-17.
[39] Voir notes 22 et 28.
[40] S. C. Vaughan, R. Spitzer, M. Davies et S. Roose, "The Definition and Assessment of Analytic Process : Can Analysts Agree ?", International Journal of Psychoanalysis, 1997, 78: 959-973.
[41] K. Eisold, "A Clinical Theory of Psychoanalysis : The Common Ground of Psychoanalytic Practice", manuscript.
[42] K. Eisold, "Psychoanalytic Training : The « Faculty System »", Psychoanalytic Inquiry, à paraître.
[43] Pour ma part, j'ai étudié le parcours et le destin de la notion d'étranger dans un groupe psychanalytique français. Voir, Prado de Oliveira, "L'énigme, l'étranger", dans Schreber et la paranoïa : le meurtre d'âme, L''Harmattan, 1996, pp. 15-34.
[44] K. Eisold, "The Rediscovery of the Unknown : An Inquiry into Psychoanalytic Praxis", William Alanson White Institute, New York, 2000, document interne.
[45] K. Eisold, "The Self-Destructiveness of Psychoanalysis : A Failed Profession", manuscript, 2001.
[46] "Report of the Study Commission on the Evaluation of Applicants for Psychoanalytic Training", 143rd Bulletin of the IPA, International Journal of Psychoanalysis, 1977, 59: 79-85, cite par W. Kappelle, "How Useful is Selection ?" International Journal of Psychoanalysis, 1996, 77: 1213-1232, ici p. 1215.
[47] H. R. Klein, "Selection techniques", Psychoanalysis in Training, cité par Kappelle, p. 1218.
[48] Kappelle, idem, p. 1229.
[49]. E. Young-Bruehl, op. cit., pp. 254-255.

[50] H. Kachele et H. Thoma, "On the devaluation of the Eitingon-Freud model of psychoanalytical education", International Journal of Psychoanalysis, 2000, 81: 806-807.
[51] C. Brenner, "Some remarks on psychoanalytic technique", J. Clin. Psychoanal, 1995, 4 : 413-428. Je rappelle qu'Eitingon soulignait qu'il était impossible de montrer que le fait de payer ou non avait une influence quelconque sur le déroulement des cures.
[52] R. L. Sorenson, "Psychoanalytic Institutes as Religious Denominations : Fondamentalism, Progeny and the Ongoing Reformation", Psychoanalytic Dialogues, v. 10, 6, 2000.
[53] R. F. Bornstein, "The Impending Death of Psychoanalysis", Psychoanalytic Psychology, 2001, vol. 18, n° 1, 3-20.

 

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