psychanalyse.lu

Luiz Eduardo Prado de Oliveira

(Psychanalyste, directeur de recherches à l'École Doctorale de Psychanalyse,
Université de Paris VII, Centre Hospitalier Sainte-Anne, Paris)

Le secret des lettres :
incidences des fantasmes relatifs
à l’institution psychanalytiques sur les cures



À chaque fois que la situation devient trop intolérable à la maison, Maria s’enfuit chercher refuge dans son jardin. Intolérable, sa vie l’est, d’habitude. En vérité, c’est un jardin public, mais elle en parle comme de son jardin à elle. Et il l’est bien à elle, au moins ce coin, près du grand arbre avec un creux, ou cet autre coin, au milieu des buissons touffus. Ce jardin public secret a même de curieuses extensions. Il s’étend loin, sur les berges du fleuve, dans ce creux des rochers où Maria est seule à se rendre, dont elle connaît seule le chemin. Arbre, buisson, rocher sont les dépositaires des secrets de Maria, à qui elle chuchote ses douleurs, cache sa rage, laisse exploser sa colère, quand les explosions intimes et familiales aussi hasardeuses qu’habituelles ne suffisent plus.
Anna, pour sa part, fuit dans les jardins au-delà des murs du château quand la situation devient trop intolérable dans son monde à elle. Ce monde est rempli d’êtres et d’événements épouvantables. On s’y tue, on s’y tire dessus, on y meurt de mort atroce. Elle y devient aveugle, elle y doit défendre une ferme qui lui appartient, à elle et à son père. Lorsqu’elle dégaine son sabre, elle s’aperçoit qu’il est fendu, ce qui la remplit de honte devant ses ennemis.

Deux filles en bateau

Quand Anna s’échappe de ce monde, elle ne va pas bien loin, malgré son déguisement garçonnier, qu’elle revêt avec beaucoup de soin et précaution. Elle a retrouvé un livre d’aventures de garçons. Elle l’a lu, passionnée, frémissante. Elle y est très attentive, elle est la fille la plus attentive au monde. Elle voit comment les adultes font avec les garçons, pour les punir. Pourtant, elle ne parvient pas à se protéger et elle s’imagine punie. Pour un rien elle est enfermée dans des donjons, dans des salles de torture. Elle essaye de s’enfuir et de chercher refuge au-delà des murs. Le chevalier, gardien des lieux, prince peut-être, sinon roi, la reconnaît sous ses vêtements de garçon, il la rattrape et la ramène, invariablement, la menaçant de nouvelles tortures, chaque fois plus terribles, avant de devenir doux, prévenant et prévoyant. Invariablement, le chevalier la reprend vite, au galop, dans ses bras. Et, en vérité, ce n’est pas étonnant, car ce jardin secret vers lequel elle essaye de s’enfuir appartient à son père. Le chevalier aussi, d’ailleurs, appartient, lui aussi, à son père, comme le château, la salle de torture, le donjon, elle-même. Tout appartient à son père. Elle l’aurait fui, elle aurait été encore plus loin, très loin, vers les berges d’un fleuve, comme Maria, pour elle, Anna, cela n’aurait rien changé. Ce serait toujours à son père.
Pour Maria, en fin de compte, c’est simple. Son père et sa mère sont morts. Les tortionnaires sont ses frères, qui l’ont choisie, elle, entre toutes, elle, parmi ses sœurs, elle, l’élue. Ses sœurs ne l’aident pas non plus, ne se révoltent pas, ne la protégent pas, même l’aînée fait la sourde et l’aveugle. Son père, travailleur immigré, ouvrier, a fait un premier mariage, dont un fils est issu. Puis, sa première femme venant à mourir, il s’en fut dans son pays en chercher une autre. Il en a ramené la mère de Maria, femme rejetée par un premier mari lorsqu’il découvre pendant la nuit de noces qu’elle n’est plus vierge. Cette deuxième femme donne au père de Maria le plus grand nombre de ses enfants. Il travaille dur et, puis, il meurt. Il laisse à ses enfants un héritage confortable, produit des assurances qu’il a eu la précaution de contracter. Chacun d’entre eux a un point de départ dans la vie modeste, mais solide.
Pour Anna, la simplicité recouvre une complication sans fin. À la mort de son père, elle hérite d’un empire illimité et qui se veut éternel, donc instable et fragile. Toute sa vie durant, elle porte cette instabilité et cette fragilité. Car, toute sa vie durant, c’est comme si personne n’existait, à part elle et son père. Disparues, sa mère et sa tante, disparus, ses frères et ses sœurs. Même les amis de son père semblent lui appartenir, n’être autre chose que son ombre. Elle serait complètent perdue sans le chevalier, si doux, enfin de compte.
Plus tard, ce sera quelqu’un d’autre. Son père a une amie, une seule qu’il écoute, à qui il fait confiance, tout au moins en ce qui la concerne, elle, Anna. Une amie à qui il la confie quand il le faut, quand cela lui devient beaucoup trop intolérable, à elle, son propre monde. Cette amie l’a sauvé de son père. En quelque sorte, son père l’a offerte à cette amie de la famille, mais désormais plus particulièrement sienne, à elle, Anna, la dernière fille de son père. Alors qu’elle n’aurait pas dû naître, d’un commun accord, elle est devenue la fille à son père.
Maria a occupé une autre position, curieuse. Issue d’une famille de 13 enfants, dont 7 garçons et 6 filles, elle en a été la neuvième, mais la troisième des filles. Sa mère l’a voulue la dernière, mais une autre est survenue, qui n’a même pas de prénom, qui est dite “la dixième” et encore une autre et, puis, leur mère est morte. En quelque sorte, sans l’être tout à fait, Maria l’a été, cette dernière, la dernière des vœux de sa mère avant sa mort. Cette mère lui en a voulu, du fait qu’elle ne l’ait pas vraiment été. Elle aurait du, elle, Maria, régler les grossesses de sa mère. Ainsi, préférée de sa mère, elle a été aussi la plus rejetée, celle que sa mère a aimé et détesté le plus.
Par exemple : sa mère la bichonne, mais, en le faisant, elle lui fait mal. Maria a un grain de beauté entre les cuisses. Or, quand sa mère lui donne son bain, elle frotte ce grain de beauté, longtemps elle le frotte, « pour qu’il parte, pour qu’il s’en aille, » fredonne-t-elle tout bas, comme si ce grain était le signe d’une malédiction, l’oracle d’un malheur à venir. Pourtant même le frottement fait plaisir à Maria. De même, dès que sa mère a remarqué une petite tâche de sang dans une petite culotte parmi tant d’autres, elle doit forcément être sa petite culotte à elle et cette tâche de sang ne peut pas provenir d’une petite égratignure, d’un petit accident, non, mais elle doit être la preuve formelle que sa petite fille a déjà perdu sa virginité, que sa petite fille âgée de sept ans à peine n’est plus vierge et qu’elle serait une pute si sa mère et ses frères ne veillaient pas tous en permanence sur elle, le plus souvent pour l’accabler de ne pas être assez discrète, de ne pas assez se couvrir.
Comme Maria, Anna est aussi la troisième fille, mais d’une plus petite fratrie, de seulement six enfants, composée à moitié par des garçons. Alors que Maria aurait dû être la dernière, Anna, qui n’aurait pas dû être, est devenue l’après dernière. Les enfants auraient dû s’arrêter juste avant elle. Sa naissance est source de grandes douleurs pour sa mère et d’un « délire des grandeurs » pour son père, qui croyait déjà à la fin de son intérêt sexuel. La mère ne s’est jamais occupé de sa fille. D’abord, contrairement à ce qui s’est passé avec les autres, elle refuse de l’allaiter. Ensuite, son beau-père si aimé de son mari, meurt peut après la naissance d’Anna et, par un jeu des circonstances et coïncidences, sa propre sœur, tante maternelle de cette petite fille, vient s’installer dans leur foyer, captant l’attention de son mari. Enfin, pour la première fois de leur mariage, le père et la mère d’Anna prennent alors des vacances séparés. Rien de réjouissant ne semble entourer la naissance de cette fille, qui sera confié à une bonne d’enfants. Rien, sauf l’amour de son père, qui lui est immédiatement et intégralement acquis.
Anna ne pardonne jamais rien à sa mère. Tout l’amour de son père ne semble pas atténuer la douleur du manque d’amour de sa mère. Anna se sent perdue et il lui arrive de se perdre réellement dans les foules des jardins, encore petite fille. Là encore, jardin public et jardin secret se confondent, où pousse le bouton de l’égarement.
Sa mère ne l’aime pas d’un amour ambigu et contradictoire, comme celui de la mère de Maria, non. Le désamour de la mère d’Anna à son égard est clair et précis. La mère de Maria la livre à ses fils, ses frères. La mère d’Anna la livre à son mari, son père.
Par exemple, un jour Maria rentre de l’école. Elle demande de l’argent à sa mère pour les petites fournitures. Sa mère lui dit d’aller voir avec ses frères. Déçue, Maria s’enfuit dans son jardin, se confie à son arbre qui lui dit de faire selon les conseils de sa mère. Elle va donc voir l’un d’entre eux, qui lui refuse de l’argent et lui dit qu’elle n’a qu’à faire la pute. Elle va voir un autre, à qui elle dit qu’elle est venu faire la pute pour avoir un peu de sous. La voilà donc qui taille une pipe à son frère en échange de l’argent des fournitures scolaires, selon ce que sa mère lui a dit de faire.
Mais, c’est un jeu ! Maria revient le lendemain vers ce frère pour lui dire que le compte n’était pas bon et qu’il manque de l’argent. Son frère veut bien lui en donner plus, mais en échange d’une autre pipe. Et le manège recommence. Peu à peu, chacun des aînés s’y met. L’agenda de Maria est chargé. Trois, quatre pipes par jour, autant d’argent. Elle distribue de la confiserie à ses copines. Elle se la joue princesse. Peu à peu, Maria acquiert le sentiment de rendre véritablement service à ses frères, qui semblent tellement souffrir de leur excitation. Elle leur rend service, ils la protègent. Pas question qu’un garçon de son école s’approche d’elle ou se refuse de lui obéir. Les frères, caïds, sont là.
Personne, personne dans cette famille ne voit ce qui s’y passe ? Si ! À deux, trois reprises la mère les prend en flagrant délit. Elle ferme la porte derrière elle et prétend ne rien avoir vu. De toute manière, c’est comme ça. Pour cette mère, ce qui ne se dit pas n’existe pas et, si Maria dit une chose et ses frères le contraire, elle en prend pour son grade, car sa mère croit ses frères. Peut-être que pour sa mère aussi, il s’agit d’un jeu. Une fois, elle lui dit de faire plus attention dès qu’elle aura ses règles. Une autre fois, elle lui fait une magie, qui lui ferme le sexe tant qu’elle ne sera pas marié. Maria souffre de ne pas trouver un homme qui la satisfasse pour un mariage.
Anna ne se marie jamais de sa vie. Elle a toujours été beaucoup trop effrayé de tout ce qui rappelle une séparation, de près ou de loin. Beaucoup de ses souvenirs se rapportent à cette expérience et à la frayeur panique qu’elle éprouve alors. Une fois, un oncle de passage à la maison invite tous les enfants au cirque, mais pas Anna, car elle a un gros rhume. Elle se sent vivement humiliée et abandonnée, elle en garde un grand chagrin. Un peu plus tard, tous partent à une promenade en bateau, mais elle reste à la maison, car elle est encore trop petite et, de toute façon, il n’y a plus de place sur le bateau. Cette fois-ci, elle ne se plaint pas et son père, qui assiste à toute la scène, la félicite et la console. Cela lui fait un si vif plaisir, à Anna, que plus rien ne compte. Encore un peu plus tard, ses frères l’amènent en promenade en bateau. Ce sont des fiers marins, mais elle n’a aucune expérience de la mer ou des voiles. Comme il y a du vent, ils lui commandent de se coucher, de manière à éviter des ennuis. Elle obéit avec beaucoup de joie. Elle a appris à faire ce qu’on attend d’elle. Elle a appris à combattre la panique, la douleur et le sentiment d’abandon par l’obéissance et le plaisir qu’elle en tire.
Maria n’obéit jamais, à part évidemment dans les circonstances déjà mentionnés, quand elle croit ne pas obéir, mais jouer. Autrement, elle attaque ses frères à coups de poing et d’hurlements de manière à leur faire peur, même s’ils sont plus grands et plus forts. Ils finissent par quitter la maison, pour éviter sa colère. Et, lorsque sa mère la bat, elle lui tient tête, jusqu’à ce que celle-ci se fatigue et lui hurle de quitter la pièce où se déroule la punition, de s’éloigner d’elle. Même à l’école, pour n’importe quelle broutille, comme à la maison, Maria peut devenir très violente et s’attaquer à ses collègues avec une telle furie qu’ils prennent peur, alors que les plus grands et plus à même de lui riposter n’osent pas s’approcher d’elle, de crainte de ses frères. D’autre part, à la maison, lorsque par exemple son père rentre du travail, toutes ses sœurs courent le saluer et se jettent à son cou. Pas elle. Le père prend ses sœurs dans ses bras, danse avec elles, les embrasse, les cajole. Pas elle. Maria reste dans son coin. Parfois, seulement, il lui dit que c’est bien, qu’elle apprend à ne compter qu’avec ses propres forces. Elle en tire fierté. C’est comme ça qu’elle le devient. Elle aurait pourtant tellement aimé lui dire, à ce père, qu’elle, elle aussi, aurait aimé faire comme les autres, le fêter et être fêtée par lui, mais qu’elle n’y parvient pas et qu’elle en souffre. Elle ne dit rien.
Maria, orgueilleuse, porte une plaie ouverte. Son corps ne l’obéit pas, ses jambes l’amènent là où elle ne veut pas aller, sa bouche ne s’ouvre pas pour dire ce qu’elle veut exprimer. Tout en elle se révolte contre elle. Elle se soigne en courant vite vers son jardin secret à ciel ouvert, où elle se confie au creux de son arbre, nichée dans son buisson, à son intime rocher près du fleuve. Ses chuchotements, ses hurlements, ses coups de pied et de poing, arbre, buisson, rocher, les accueillent, toujours accueillants au-delà de l’humain. Donc, peu à peu, Maria se calme. Elle s’intéresse à autre chose, sa curiosité s’éveille. Bientôt, dans sa famille, elle devient mademoiselle la science. La petite pute est aussi chercheuse scientifique. Elle réfléchit, apprend à ses frères et sœurs à faire pareil, les amène à reprendre des études, à passer des diplômes qu’ils réussissent ou ne réussissent pas, à chacun son destin. Maria, elle, les réussit, haut la main. Elle s’intéresse au droit et à l’application de la loi, aussi aux sciences économiques, c’est à dire à la science des lois qui nous gouvernent dans notre vie quotidienne. Depuis longtemps, elle n’est plus la petite pute. Elle devient protectrice, responsable de haut niveau d’un organisme international. Mais, protectrice, elle ne parvient pas à se protéger contre les souvenirs qui l’envahissent, si excitants, ni contre ses propres sentiments.
Anna, dont seule la modestie cache l’orgueil insensé, s’intéresse aussi aux études. La folie d’Anna s’inscrit vite dans les livres et à partir des livres. Elle se souvient qu’on lui apprend à déchiffrer l’hébreu sur une page en regard de laquelle figure le texte dans sa langue maternelle à elle. La connaissance des lettres de l’alphabet lui permet de lire le texte hébreu, sans comprendre vraiment ce qu’elle lit, car “on” ne lui apprend jamais le sens des mots, ni le sens des choses, d’ailleurs, d’une manière générale. Ni elle, ni ses camarades n’ont jamais été capables de traduire ne serait-ce qu’une phrase d’hébreu.
Anna dit « on ». Elle oublie de dire qu’elle ne se révolte jamais, qu’elle ne s’oppose jamais à cette situation et qu’elle n’exige jamais férocement d’apprendre l’hébreu. C’est avec beaucoup de joie qu’elle fait ce qu’on attend d’elle. Pour le restant de ces jours, dans d’autres domaines, elle reproduit les contraintes initiales de cet exercice de sa curiosité. Elle continue à reproduire des phrases dont elle ne comprend pas le sens. C’est le sens d’une certaine folie sado-masochiste : cet abandon de soi à la compulsion de répétition de ce dont le sens demeure inabordable.
Anna partage ses jours et ses nuits, ses vacances et son travail, ses loisirs et ses études, sa maison et les enfants, avec une amie qui la fréquentait déjà chez son père. Pourtant, elle refuse d’entendre parler d’homosexualité. Peut-être restreint-elle l’homosexualité à la génitalité et la génitalité à sa seule activité masturbatoire.
Maria aussi se perd et s’enferme dans la masturbation. Quand un garçon l’intéresse trop, elle court s’y adonner, de manière à se prouver qu’elle ne dépend pas de lui, qu’elle ne lui est pas soumise, qu’elle ne l’aime pas. Souvent, au cours de ses séances de solitaire plaisir, il lui arrive de se rappeler de ses jeux avec ses frères, ce qui l’indispose assez. Elle les imagine aimables, doux, gentils, ce qu’ils n’ont jamais été, au contraire. Sa jouissance vient de leur transformation imaginaire : alors qu’ils sont brutaux, au moins en ce qui concerne la satisfaction de leur excitation sexuelle, ils deviennent aimants et aimables après coup.
Anna imagine aussi que ses tortionnaires deviennent très doux et serviables, aimants et aimables. Le chevalier se met à son service. Et, alors, elle jouit. La jouissance qui ne se partage jamais est signe d’autisme, cette sorte d’érotisme dont l’autre est exclu.

La cure analytique et son institution

Pour Anna, l’analyse n’est pas un exercice de sa curiosité et de sa capacité à découvrir le monde, en y ajoutant la connaissance d’une autre dimension, le plus souvent ignorée. Non. L’analyse est pour elle le prolongement de ses exercices de soumission. Anna entre en analyse comme d’autres en religion.
Maria demande une analyse comme d’autres quittent le bordel. Elle demande à calmer sa curiosité contradictoire, ses plaisirs contradictoires, son exaspérante solitude contradictoire, où elle aime ceux qui lui font du mal, mais pour d’autres raisons que pour le mal qu’ils lui infligent, selon ses rationalisations à elle.
Anna demande une analyse comme d’autres demandent la paix. Elle se fait analyser par son père. À moins que ce ne soit Freud qui offre à sa fille une analyse. Car, Anna, vous l’aurez reconnue, est sa fille, qui commence dans le plus grand secret sa première tranche d’analyse à l’automne 1918 et la poursuit jusqu’en 1921/22, analyse que son père essaye toujours de garder secrète, secret de Polichinelle – mais comment savoir au juste si cette analyse s’est arrêtée un jour ? En tout cas, il est bien connu aujourd’hui que l’article de Freud sur « Un enfant est battu » garde une liaison intime avec le texte de sa fille sur les « Fantasmes de battre et rêves diurnes », dont proviennent la plupart des exemples que je mentionne ici, les « belles histoires », comme les appelle Anna. D’autres textes freudiens portent la même empreinte.
Quand un père considère son attachement à sa fille comme similaire à son tabagisme et qu’il entend l’analyser tout en écrivant sur « Le tabou de la virginité », que reste-t-il d’autre à la fille, sinon la masturbation ? Voici une lettre de Freud à Lou Andreas-Salomé en date du 13 mars 1922 : « Ma “fille-Anna” me manque beaucoup aussi. ... Il y a longtemps que je la plains d’être encore chez ces vieux. ... Mais, d’autre part, si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment, par exemple, ou qu’il me fallait renoncer à fumer. ... À cause de tous ces conflits insolubles, il est bon que la vie prenne fin quelque jour [1]. » “Fille-Anna”, en un seul mot, est la réponse du père au fantasme de la fille de signer “annafreud”, en un seul mot. Comme pour consigner le fantasme fusionnel incestueux.
Courant 1924, Freud propose à Anna de reprendre son analyse. Elle écrit à Lou Andreas-Salomé : « La raison pour continuer a été l’état pas tout à fait ordonné de mon honorable vie intérieure : intrusions épisodiques et malvenues de rêves diurnes associées à une allergie grandissante – parfois physique mais aussi mentale - aux fantasmes de fustigation et à leurs conséquences (onanisme) dont je ne pouvais pas me passer [2]. » Anna est alors âgée de 29 ans. Pendant ses analyses, la jalousie qu’éprouve la fille à l’égard du père ne cesse de croître. Elle n’épargne ni sa mère, ni sa tante, ni aucune des patientes de Freud, qu’elle perçoit farouchement comme des rivales, sœurs menaçantes. Cette deuxième tranche d’analyse prend fin quand Dorothy Burlingham commence une analyse avec Freud et ses enfants commencent la leur avec Anna. Dorothy, plus tard, sera cette femme avec qui Anna partage sa vie.
Voici quelques rêves qu’Anna raconte à son père au cours de sa première analyse : elle a rêvé que la nouvelle femme de Tausk a pris un appartement voisin à celui de sa famille et se prépare à venger son homme en tuant Freud d’un coup de pistolet. Et, puis : « J’ai rêvé que tu étais roi et que j’étais une princesse. Quelqu’un voulait nous séparer au moyen d’intrigues politiques [3]. » Et, plus loin : « Maintenant mes différentes personnalités me laissent tranquille. Mais je fais toutes les nuits des rêves très nets et très bizarres. Par exemple, hier : “J’ai assassiné quelqu’un, ou quelque chose comme ça. Pour me punir, on m’a mise dans une grande pièce où il y avait une foule de gens, qui pouvaient faire de moi ce qu’ils voulaient. Ils voulaient me mettre en pièces et me jeter par la fenêtre. J’avais peur, mais sans plus. Il y avait aussi parmi eux un vieux monsieur qui tout à coup a pris une chose qui était au mur et m’en a donné la moitié pour que je puisse me défendre et repousser les autres [4]. »
Les « intrigues politiques » existent bel et bien. Anna y est plongée, son père les orchestre. Anna partage le pouvoir sur l’empire de son père. Elle le soutient, le tient, l’épaule. À elle, enfin, le royaume et la gloire.
Les passions adolescentes de Freud pour Don Quichotte, pour le royaume et pour la gloire sont connue. Il apprend seul l’espagnol pour lire Cervantès dans l’original [5]. Le rôle d’un “comité secret” chevaleresque dans l’institutionnalisation de la psychanalyse, lui, en revanche, a souvent été oublié. Dès le début de l’organization de ce comité, Freud élit Anna comme sa Cordelia, d’après le nom de la dernière fille du roi Lear, seule à le soutenir dans ses vieux jours et sa déchéance [6]. Plus tard, elle devient son Antigone, d’après le nom de la dernière fille du roi Œdipe, qui le suit dans son aveugle destin [7]. Le romantisme moyenâgeux, le comité et la manie du secret qui s’y déploient ont une grande incidence dans la vie d’Anna.
Le 1er août 1912, en réponse à une lettre de Jones où celui-ci lui propose la création d’un comité secret, Freud est enthousiaste : « Je commençais tout juste à écrire l’épilogue du colloque “Onanie” que réclamait instamment Stekel ¾ le travail littéraire est si pénible sous l’effet de la chaleur printanière ¾ lorsque m’est arrivée votre lettre qui m’a détourné de mon chemin, en sorte que je dois commencer par y répondre avant de revenir au fil de mon propos. »
Le comité secret se situe ainsi entre « onanie » et langueur printanière, entre institutionnalisation et fractionnisme. Aussi, entre idéal scientifique et puérilité, comme le montre la suite. Les échanges sur la masturbation à la Société psychanalytique de Vienne seront longs et approfondis. Ils commencent dès le 25 mai 1910 et se poursuivent le 1er et le 8 juin 1910. Ils reprennent encore, après les vacances d’été, pendant trois autres séances, le 22 novembre, puis le 6 et le 20 décembre. Elles connaîtront un deuxième tour, qui commence le 24 janvier 1912, puis le 7 et le 28 février, le 13 et le 20 mars. La fin de ces débats est une conférence de Freud du 24 avril de la même année. Cet ensemble fait de la masturbation le thème le plus important de cette Société dans toute son histoire. Ce sont des discussions qui portent sur le plaisir solitaire, certes, mais aussi sur l’institutionnalisation de la psychanalyse, ce qui est très clair pour tous les participants, puisque très vite un lien s’établit entre l’onanisme, le culte du secret et les sociétés secrètes [8]. La contribution de Tausk à ces discussions est absolument remarquable. Freud le soutient [9]. Par ailleurs, il est intéressant de souligner que tout le processus explicite de la rupture avec Jung, et notamment sa phase la plus aiguë, se déroule alors que la Société de Vienne est plongée dans le débat sur la masturbation. Il est aussi intéressant d’indiquer qu'Anna est alors une grande adolescente. Ces discussions commencent quand elle environ 14 ans et se poursuivent jusqu’aux alentours de ses 16 ans.
Dans sa lettre déjà mentionnée, Freud poursuit : « Ce qui a aussitôt captivé mon imagination, c’est votre idée d’un conseil secret composé des meilleurs et des plus méritants d’entre nous affin de veiller au développement ultérieur de la ΨA et de défendre la cause contre les personnalités et les accidents quand je ne serai plus . » La lettre de Jones propose déjà quelques mythes fondateurs de la psychanalyse : ceux de « l’incessante auto-analyse, poussée à l’extrême », du « petit groupe d’hommes systématiquement analysés » ou celui de la « théorie pure ». La réponse de Freud les renforce, en suggérant que la psychanalyse est la création d’une élite et qu’elle doive en permanence être défendue, alors qu’elle n’a jamais été véritablement attaquée.
Une semaine après, le 7 août, Jones surenchérit, en s’attribuant le beau rôle : « L’idée d’un petit corps uni, destiné, comme les Paladins de Charlemagne, à garder le royaume et la police de leur maître, est un produit de mon romantisme et je ne me suis pas hasardé à en parler à d’autres avant de vous en avoir touché un mot. » Le 11, réponse rapide de Freud : « Je suis ravi d’apprendre que le goût du romanesque n’est pas cantonné à mon imaginaire personnel [10]. » Il est curieux de remarquer le signifiant “un petit corps” sous la plume d’un Jones déjà poursuivi pour pédophilie. Anna écrit en permanence des poèmes emplis de cette fantasmagorie médiévale et chevaleresque, alors que Freud la met en garde contre Jones de la manière la plus ferme et explicite, tout comme il lui interdit sa fille.
Les circulaires que les membres de ce “comité secret” s’échangeront pendant une dizaine d’années restent en grande partie des lettres secrètes [11]. C’était un procédé évidemment puéril et dangereux pour tout fonctionnement démocratique d’une institution. Le fantasme de la science en tant que création « des meilleurs et des plus méritants » engendre la quérulence, le fractionnisme et la hiérarchisation bureaucratique, plutôt que la débat libre, spontané et participatif comme mode de sociabilité des psychanalystes.


Incidences et conclusions

Cette puérilité est présente dans l’idéal scientifique et institutionnel de Freud, et encore, de manière paradoxale, dans sa conduite de l’analyse de sa fille, entièrement enfermée dans le « goût du romanesque ». Prenant en considération les avancées les plus récentes de la science et sans privilégier les fondements pulsionnels de la théorie psychanalytique, comme le veut une certaine tradition, si nous reconnaissons pleinement à la pensée ses origines sociales et groupales tissées par le langage, l’intimité de la cure apparaît comme déterminée par l’engagement institutionnel et politique de chacun, ainsi que par les fantasmes dont l’institution ou la communauté sont investies ou qu’elles provoquent.
Le caractère fusionnel de la relation père-fille dans le cas de l’analyse d’Anna, la promiscuité de l’inconscient de l’un avec l’inconscient de l’autre et l’interchangeabilité de leurs fantasmes ont rendu tout dégagement analytique impossible. À la fin de sa vie, quand ses mains lui désobéissent et qu’elle est incapable de tricoter, Anna dit encore à sa jeune infirmière : « Regardez cette main-là, elle est en colère pour m’avoir obéi si longtemps [12]. » L’impératif de l’obéissance est proche de la compulsion masturbatoire.
La complexité de ces situations de caractère nettement incestueux intéressent moins ici qu’un autre de leurs aspects. Au-delà de ce cas particulier, se profile à l’horizon une influence sans faille des fantasmes que les analystes nourrissent au sujet de leurs institutions ou au sujet de leurs théories sur les cures singulières qu’ils se proposent de conduire. En effet, il est impossible de concilier la langue de bois que l’institution ne manque pas de produire, l’homogénéisation qui lui est propre, et, à l’autre extrémité, la musicalité de chaque patient particulier, ses intonations, sa manière de mettre le langage à sa disposition ou de s’asservir à lui. Comment concilier la production industrielle propre aux institutions et artisanat propre à la cure individuelle ?
L’analyse de cette fille par son père montre, pour l’un comme pour l’autre, le degré de dépendance de la théorie, de la clinique et de la vie institutionnelle des psychanalystes par rapport à leurs propres configurations fantasmatiques, elles-mêmes issues d’autres configurations familiales, faites d’imbrications d’autres fantasmes, organisées dans des chaînes transgénérationelles. La passion de Freud envers sa psychanalyse, à lui seul et à personne d’autre, l’amène à négliger sévèrement l’impasse théorique, l’impossibilité clinique et la marque du fantasme de l’inceste qu’il impose à son institution à partir de leur promiscuité avec sa vie familiale. Cette servitude où se trouvent les analystes est d’autant plus néfaste qu’elle est bien connue et pourtant niée dans leur vie clinique et communautaire. La conjonction entre la reconnaissance et la négation engendre la perversion. Or, essentiellement la vie sociétaire des psychanalystes, mais souvent leur rapport à leur clinique et à leur théorie témoigne d’une position perverse, impliquant d’importants mouvements sado-masochistes ou exhibitionnistes et voyeuristes, organisés autour de formations obéissant à des fantasmes paranoïaques souvent signalés [13]. Si ces derniers commencent à être bien connus, j’insiste sur les fantasmes et les formations perverses qui alimentent les institutions psychanalytiques, nourries de fantasmes d’inceste.
Le plus grand danger pour la psychanalyse est qu’elle devienne une idéologie, pour s’en défendre, avec ses mots d’ordre et son jargon, éloignés de la sensibilité du patient, finalement source d’effroi plutôt que de surprise et découverte. Malheureusement, la vie sociétaire des psychanalystes, telle qu’elle est encore organisée, favorise cela à un point que les psychanalystes peinent à reconnaître. Chaque psychanalyste « institutionnalisé » poursuit ainsi le destin d’annafreud.
Tout autre est l’issue des cures analytiques menés par des analystes qui se débarrassent des références uniques à la rigidité des théories ou des institutions. Le seul but de l’analyse est de rendre le sujet autonome en le libérant de la compulsion de répétition, ce qui engendre toujours de l’hétérogénéité. L’analyse qui engendre de l’homogène est un produit idéologique qui rend servile.
L’analyste de Maria suit les chemins des surprises et découvertes. Quand il lui propose d’associer librement à partir d’un éventuel lien entre son plaisir solitaire et ses fantasmes d’être un garçon, elle devient agressive envers lui. À cette occasion, Maria fait un rêve. Elle est dans une très grande pièce, très claire. Elle sait que c’est le cabinet où elle se rend trois ou quatre fois par semaine, au centre où travaille son analyste. Elle est assisse sur le divan et non couchée, comme d’habitude. Elle s’entretient paisiblement avec son analyste et, tout d’un coup, elle s’aperçoit que deux autres personnes se trouvent dans la pièce. Un jeune homme aux cheveux noirs, tout habillé en rouge et une très belle jeune femme. Elle est très surprise qu’ils soient là. Son analyste se lève alors, écrit quelque chose sur une feuille de papier et colle la feuille au mur, juste derrière elle, comme pour indiquer que la feuille se réfère à elle. Sur la feuille, il y a marqué le mot “souffrance”.
Ce rêve semble encourageant pour plusieurs raisons. La représentation du cabinet comme un endroit plus spacieux et plus clair peut être une indication de l’élargissement et de la clarification des capacités de pensée de Maria, d’abord. Elle doit pouvoir maintenant reconnaître ses fantasmes garçonniers, vu qu’elle associe assez facilement le jeune homme habillé en rouge avec elle-même et que, quand son analyste lui parle de sa rage récente contre lui, elle est contente de cette idée. Enfin, Maria semble reconnaître sa propre souffrance et ne plus considérer l’analyse comme une humiliation supplémentaire que lui inflige le destin. C’est presque trop beau quand Maria associe la belle jeune femme à côté de l’homme habillé en rouge à sa propre mère. Elle associe longuement à propos des photos de sa mère et de sa jeunesse. L’analyste se croit alors autorisé à lui parler du rouge comme signifiant également son vif désir garçonnier à l’égard de sa mère, lié à sa rage contre cette même mère du fait qu’elle ne l’aurait pas faite garçon, comme si Maria attribuait ses propres fantasmes de toute-puissance à sa mère.
La jeune femme semble accepter tout cela. Mais lorsque l’analyste lui suggère que si elle avait été un garçon, elle se serait appelée probablement Mario, comme son père, et non pas du même prénom que sa mère, Maria se met dans une colère très aiguë, qui surprend son analyste, rendu imprudent par tant de succès récents.
Pourtant, les jeux autour des voyelles d’un nom sont bien connus. À la connaissance de l’analyste, Freud s’y réfère en indiquant que le changement des voyelles d’un nom est de nature à dévoiler les secrets qui l’entourent. « Sans doute, des objections ont été souvent élevées contre les affirmations de Stekel selon lesquelles, dans les rêves et les associations, des noms qui doivent être cachés sont remplacés par d’autres qui contiennent la même séquence de voyelles. L’histoire de la religion en offre, cependant, une analogie frappante. Parmi les anciens hébreux, le nom de Dieu était tabou et il ne devait ni se prononcer ni s’écrire. ... Cet interdit était tellement obéi qu’encore aujourd’hui la prononciation des quatre consonnes du nom de Dieu (YHVH) demeure inconnue. Cependant, la prononciation en était “Jéhovah”, les voyelles du nom “Adonaï” (Seigneur), au sujet desquelles il n’y avait pas d’interdit, venant les remplacer [14]. »
Freud reconnaît aussi la contribution de ce premier élève, auparavant son patient : « Le caractère déconcertant de ce tabou du nom diminue si nous nous rappelons que le nom est, pour les sauvages, une partie essentielle et une possession importante de la personnalité et qu’ils attribuent au mot la pleine signification de la chose. ... Même l’adulte civilisé peut encore deviner à certaines particularités de son comportement qu’il n’est aussi éloigné qu’il le croit d’accorder une valeur pleine et une importance extrême aux noms propres, et que de façon tout à fait originale son nom ne fait qu’un avec sa personnalité [15]. » En fait, cette théorie élargit ce que Freud établit comme principe organisateur de sa vie familiale, lorsqu’il choisit les prénoms de ces enfants. Dès L’interprétation des rêves, il écrit à ce sujet : « Je tenais à ce que leurs noms ne fussent pas choisis d’après la mode du jour, mais déterminé par le souvenir de personnes chères. Leurs noms font des enfants des revenants [16]. »
Ces éléments liés au nom propre, qui courent d'une génération à l'autre, sont extrêmement difficiles à travailler en psychanalyse, dans la mesure où ils constituent un des noyaux les plus solides du narcissisme du sujet [17]. Toute approche de ces éléments ne peut se faire que de forme allusive, comme en général toute parole en psychanalyse qui prétend à un statut d'interprétation, étant entendu que la traduction des paroles du patient dans le jargon théorique de l'analyste est rigoureusement proscrite.
Notre analyste ignore cela à l’époque de son travail avec Maria. Il touche à vif le petit “a” de son nom qui ne fait qu’un avec sa personnalité. Cette bévue déclenche une violente tempête chez la jeune femme, qui, maintenant, ne se contente plus d’attaquer l’analyste, mais attaque l’analyse elle-même. Les questions à propos de son utilité sont remplacées par des silences prolongés, obstinés et enragés, eux-mêmes remplacés par son absence à ses séances et, finalement, par sa communication de l’envie de tout arrêter.
N’appartenant à aucun “comité secret”, ne s’identifiant pas au père de la jeune femme, ni à une institution, ni à une idéologie particulière, ayant connu seulement le malheur de ne pas laisser le temps venir décanter sa culture théorique, notre analyste sait se rattraper et reconquérir la confiance de Maria.
Il lui confirme que, si elle veut arrêter son analyse avec lui, elle est libre de le faire, mais qu’il ne lui semble pas qu’elle puisse arrêter son analyse à elle. Celle-ci est indépendante de son travail avec lui et la concerne essentiellement, elle, dans son rapport à elle-même, ayant préexisté à ce travail et devant se poursuivre au-delà de son arrêt. « Votre analyse en vérité a commencé le jour où pour les premières fois vous vous êtes confiée au grand arbre de votre jardin secret au grand jour. Moi-même, ici, pour vous, je suis arbre, buisson, rocher au bord du fleuve. Si vous devez arrêter de venir me parler, ce sera comme si vous abandonniez votre rocher au bord du fleuve pour regagner votre maison infernale. Ce serait dommage, mais pas catastrophique. Vous les avez gardé longtemps en vous. Vous les retrouverez. » L’analyste ici, de toute évidence, ne s’identifie pas à l’institution ou à la théorie, mais à la vie fantasmatique du patient.
Maria dit alors qu’en l’entendant parler, elle éprouve une grande paix et qu’elle désire poursuivre, qu’elle change d’avis. En surmontant sa bévue, l’analyste appelle à lui, vers lui, les lieux dépositaires des secrets de Maria.
Entre lettre secrète qui différencie le nom de cette fille de celui de son père et l’effacement du secret d’un blanc entre deux noms, effacement en l’occurrence cautionné et confirmé par le père d’Anna, entre secret inavouable et secrète intimité, entre passion du secret où réside le secret du pouvoir, entre comité ou société secrète et fidélité au secret de ceux qui choisissent l’analyse, souvent à vu d’œil, navigue l’analyste ayant comme seul point cardinal la parole de ceux qui décident de se confier à lui. À lui d’apprendre avec eux, de manière à renouveler, à chaque fois et dans chaque cas singulier, les secrets de son art.


[1] L. Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, suivie de Journal d’une année, Gallimard, 1970, trad. L. Jumel, p. 143.
[2] E. Young-Bruehl, Anna Freud, trad. J.-P. Ricard, Payot, 1991. La plupart des donnés biographiques mentionnées proviennent de ce livre. Les autres sont d’Anna Freud et viennent de son article “The Relation of Beating-Phantasies to a Day-Drem”, International Journal of Psychoanalysis, 1923, 4 : 89-102. La traduction de “beating-phantasies” par “fustigation” laisse à désirer. L’anglais est ici plus violent que le français.
[3] E. Young-Bruehl, Anna Freud, op. cit., p. 68. Aussi : P. Gay, Freud, une vie, Hachette, 1991, p. 503-504, trad. T. Jolas.
[4] E. Young-Bruehl, Anna Freud, op. cit., p. 78.
[5] S. Freud, Lettres de Jeunesse, Gallimard, 1990, trad. C. Heim.
[6] Lettre de Freud à Ferenczi du 9 juillet 1913. S. Freud – S. Ferenczi, Correspondance, Calman-Lévy, 1992, p. 528, trad. Groupe de traduction du Coq-Héron. L’incidence et les implications des prénoms Anna dans la vie de Freud sont trop larges pour que puisse les discuter ici. Celui de Cordelia, est aussi le prénom de la sœur de Gœthe, envers qui le poète nourrissait de sentiments aussi ambivalents que ceux de Freud envers sa propre petite sœur dont sa fille a porté le prénom. Cf. : M.-C. Baïetto, “Au sujet de Freud et de la rivalité fraternelle, « Anna », un prénom énigmatique”, Analyse Freudienne Presse, automne 1997, n° 15, L’Harmattan, pp. 81-95.
[7] Lettre à A. Zweig, le 1er mai 1935, dans S. Freud, Correspondance, 1873 – 1939, Gallimard, 1978, trad. A. Berman, coll. J.-P. Grossein, p. 145. Aussi, P. Gay, Freud, une vie, op. cit., p. 507.
[8] H. Nunberg et E. Federn, Les premiers psychanalystes – Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, II, III et IV, Gallimard, 1979-1983, trad. N. Bakman, p. III-312, par exemple, où le lien entre masturbation et passion des sociétés secrètes est clairement affirmé.
[9] H. Nunberg et E. Federn, Les premiers psychanalystes – Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, III, op. cit., p. 317. Par exemple, l’affirmation courageuse de la masturbation comme issue d’un premier questionnement philosophique.
[10] S. Freud – E. Jones, Correspondance complète (1908-1939), PUF, 1998, trad. P.-E. Dauzat, coll. M. Weber et J.-P. Lefebvre, pp. 198-203.
[11] P. Grosskurth, Freud, l’anneau secret, PUF, 1995, trad. C. Anthony.
[12] E. Young-Bruehl, Anna Freud, op. cit., p. 426.
[13] Cf.: K. Eisold, “L’intolérance à la diversité dans les sociétés psychanalytiques”, Revue internationale de psychosociologie, vol. V, n° 10-11, automne 1998-hiver 1999, pp. 87-107, et aussi O. Kernberg, “A concerned critique of psychoanalytic education”, International Journal of Psychoanalysis, 2000, 81, pp. 97-120.
[14] S. Freud, “The significance of sequence of vowels”, S. E. XII, 1911-1913, trad. J. Strachey, A. Freud, A. Strachey et A. Tyson, The Hogarth Press and The Institute of Psycho-Analysis, 1958, p. 341. Ma traduction ici. À l’époque, les traducteurs et les éditeurs ignoraient encore le texte de Stekel qui avait inspiré Freud, même s’il le cite dans Totem et tabou. Aussi W. Stekel, “Die Verpflichrung des Namens”, Zeitschrift fur Psychotherapie und med. psychol., 3, 1911, t. 2, p. 110-120 et, encore, K. Abraham, “La force déterminante du nom”, Œuvres complètes, I, 1907-1914, Payot, 1965, trad. I. Barande et E. Grin, pp. 114-115. Stekel s’intéresse aux consonnes du nom de Schumann et de leur destin dans sa musique.
[15] S. Freud, Totem et tabou ¾ Quelques concordances entre la vie psychique des sauvages et celle des névrosés, Gallimard, 1993, trad. M. Weber, p. 158.
[16] S. Freud, L’interprétation des rêves, PUF, 1971, trad. I. Meyerson, augmentée et complètement révisée par D. Berger, p. 415, signalée par M.-C. Baïetto dans son article déjà cité.
[17] Avec Freud, le narcissisme n'est pas seulement une relation "en miroir", mais aussi la "l'ombre de l'objet qui tombe sur le moi". Voir mon article déjà cité. Aussi : "Etre seul avec un mort : solitude et identification narcissique", Dialogue, n° 129, 1995, pp. 69-79. Les psychanalystes ont le plus souvent des difficultés à travailler avec des signifiants qui relèvent de la mort.


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