psychanalyse.lu

Luiz Eduardo Prado de Oliveira


Sublimation et symbolisation :
retrouvailles et fêtes.

(Paru dans A. Eiguer, C. Leprince, F. Baruch, La fête de famille, In Press Editions, Paris, 1998.)


Pendant dix ans cet homme vient en analyse. Pendant dix ans, il parle de son pays et de son impossible rêve de retour. Pendant dix ans, jamais, il ne rêve de ce pays. Quitté, abandonné, rejeté, perdu, retrouvé dans son pays d'accueil, au coin d'une rue, au tournant d'une mélodie, ce lieu d'origine hante pourtant sa vie. Son père lui dit au téléphone d'arrêter de penser à ce pays comme un amant à son infidèle, sa mère lui écrit de ne jamais y revenir, de l'oublier. Ses frères et sœurs, tantôt l'un, tantôt l'autre. Lui, pour sa part songe à ceux qui ont vécu une situation similaire. A Ulysse, bien sûr : « Pourquoi ne peuvent-ils pas, les hommes, s'empêcher de vouloir sans cesse revenir là d'où ils sont partis ? » se demande Molly Bloom dans le célèbre monologue final du livre de James Joyce. Il songe aussi à Sinbad, le marin, et   pourquoi pas, parfois ? - à Schéhérazade, otage, elle-même exilée dans le sérail de son roi Schahriar, lui racontant des merveilles en présence de sa sœur Doniazade. L'analyse devient alors ses « mille et une nuits » à lui et, l'analyste, l'ombre de menaces de mort trop vivantes dans son pays d'origine.La possibilité du retour s'annonce enfin. Retour entendu dans un double registre, au moins double : retour au pays et retour du refoulé. Ce soir, il rêve de son pays à deux reprises. La première fois, il voit la carte du continent où se situe ce pays, mais le pays n'y apparaît pas. Rayé. Dans son rêve, il s'affole à cette découverte, il court aux nouvelles ,s'enquérir si un tremblement de terre, un raz de marée, la chute d'une comète, la volonté divine - notre imagination est sans limite devant l'envahissement de l'angoisse - ne sont pas venus effacer son pays. Et puis, toujours dans le rêve, la crainte de la folie, la peur qu'un psychiatre ne lui dise que tout cela aurait pu arriver à de nombreux pays, mais pas au sien, parmi quelques autres, ou bien que si ces choses se produisaient, l'humanité en aurait connaissance, la planète en souffrirait. Cela aurait été un rêve de fin du monde, limité pourtant, mais sévère. Le monde apparaît comme un corps qui plonge ses racines dans d'autres corps, plus proches.Le deuxième rêve est très long, mais, curieusement, rien ne se passe, ou presque. Bruissement de feuilles haut perchées sur des arbres magnifiques, rayons de soleil tantôt se faufilant entre les branches, tantôt s'affirmant, majestueux, à côté des arbres, atteignant le sol. Perceptions d'un enfant émerveillé de son monde. Lui, qui regarde tout cela, enfant dans un conte de fées.Entre catastrophe et calme, il regagne son pays. Parmi tous les ancêtres illustres auxquels il avait songé, il avait oublié le fils prodigue. Après plusieurs années d'éloignement de son foyer, y revenant, il est chaleureusement reçu. Mais son frère exprime du mécontentement auprès du père : « Pour lui, le veau gras ? Pour moi, qui suis resté, le dur labeur ? » Le père répond à son frère, en somme : « Pour lui, rien que cet après- midi, pour toi, toute la vie ».La chaleur de l'accueil du fils prodigue, vraie pourtant, n'exclut pas d'autres sentiments, plus troubles. La jalousie, l'envie, l'agressivité, le désir de mort. Celui qui part, meurt un peu, beaucoup, extrêmement. S'il revient, quant il revient, il est un revenant, vampire, loup-garou et sphinx, monstre, père et mère confondus, frère et sœur mélangés, ange annonciateur et ange déchu. Porteur d'espoir, séducteur, il porte aussi le désespoir et la déception.Maintenant, reprenant son analyse, il se rend compte. Le retour d'Ulysse ne correspond pas seulement à des heureuses retrouvailles. Non seulement il faut tuer tous les prétendants de Pénélope, mais encore prouver à sa femme qu'il est bien Ulysse, en témoignant de son souvenir du bois dont est fait leur couche. Pénélope est plus terrible que ces prétendants, que Circé, que Polyphème ou que les sirènes. Elle n'admet aucun oubli, elle n'admet pas qu'il soit personne. Paradoxe de la famille, qui tout en étant le lieu de la reconnaissance et de la chaleur, est aussi l'endroit de la méconnaissance et du rejet. Tout en attribuant à chacun son identité, la famille lui exige aussi de nouvelles définitions. L'éloignement la menace, mais le retour mobilise de puissantes violences, des haines farouches, de surprenantes inquiétudes. C'est une grande cruauté que de demander au voyageur de prouver son identité.Comme les hommes en général n'ont de cesse que de vouloir revenir à l'endroit d'où ils sont partis et comme les femmes ne partagent pas toujours ce désir, elles deviennent témoins de cet espoir insensé et gardiennes du souvenir. Le rêve de la possibilité du retour permet le départ, alors que la certitude du retour impossible impose de rester. Masculin et féminin se localisent aussi selon les lignes fluctuantes de ces frontières.

Sublimation et symbolisation

Tant de cures analytiques de cet ordre, où l'aventure poétique doit remplacer la rigueur de la clinique pour que puisse survivre l'être humain au-delà du patient et de son « cas ». Tant de cures analytiques où la violence des séparations vient accroître l'effort de sublimation par-delà les symbolisations possibles. Car c'est à cette quête que s'adonnent ceux qui partent loin. D'avoir été contraint à porter des traces, le sujet se révèle pleinement signifiant en élargissant son travail de sublimation enrichi par de nouveaux symboles.Freud ne présente une théorie ni de la sublimation ni de symbolisation. En revanche, il propose suffisamment de thèses au sujet de l'une et de l'autre pour qu'il nous soit possible de situer les champs théoriques que chacune couvre et de positionner l'une par rapport à l'autre, sans les confondre de manière systématique. Voici quelques éléments préliminaires en vue de la compréhension de ces deux procédés psychiques. J'écarte d'emblée ici la tentation de la métaphore chimique ou artistique dans l'approche de la sublimation ou de la symbolisation, vu qu'elle trouvent d'autres racines, plus solides, dans l'histoire de la pensée où baignait la psychanalyse naissante 1.Au sujet de la sublimation, la pensée de Freud évolue, se précise et finalement révèle des sources qui, pour être surprenantes, n'étaient pas moins évidentes. En premier lieu, la sublimation correspond à la transformation de souvenirs douloureux en fantasmes à visée protectrice. Ensuite, elle acquiert son sens répandu et auquel nous nous restreignons le plus souvent, celui de l'abandon d'un intérêt ou d'un investissement sexuel à l'origine. Dès Le moi et le ça pourtant, identification et sublimation sont assimilées, la formation du Surmoi est due à ces deux mécanismes et, enfin, la sublimation s'inscrit dans les racines mêmes des pulsions. Dans une lettre du 27 mais 1937, S. Freud écrira : « Même l'instinct sexuel, comme nous le savons, ne peut agir sans une certaine dose d'agression, par conséquent, il y a dans la combinaison normale des deux instincts une sublimation partielle de l'instinct de destruction ». La sublimation correspond à une séparation au niveau des pulsions.Est-ce que nous ne pouvons pas avancer plus loin en psychanalyse dans la compréhension de la sublimation ? La pensée n'a pas attendu Freud, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, pour considérer la sublimation et la symbolisation comme deux notions majeures dont elle disposait pour se représenter ses modes de fonctionnement. Je rappelle les points suivants : Kant s'intéresse de près aux troubles de l'esprit ; Kant est le premier auteur à utiliser de manière systématique le concept de sublime et de symbolique justement dans la compréhension de la vie de l'âme et de ses troubles. La même année, en 1764, Kant écrit ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime et ses Essais sur les maladies de la tête, alors que plus tard le troisième chapitre de la Critique de la raison pratique est consacré à ce qui amène de l'amour de soi à l'amour de la loi, mouvement par lequel la pensée accède au sublime, donc sublimation. Du narcissisme au déclin du complexe d'Œdipe, pourrions-nous dire également.Peu après, dans la Critique de la faculté de juger, Kant développe son « Analytique du sublime » et complète ses thèses sur ce qu'il convient d'entendre par loi. Le sublime est maintenant divisé en sublime mathématique et sublime de la nature. Avant, dans la Critique de la raison pratique, la loi était apparue comme le « véritable mobile de la raison pure pratique », « pure loi morale même, en tant qu'elle nous laisse pressentir la sublimité de notre propre existence ». La loi morale, cependant, ne se suffit pas de la vertu, celle-ci au contraire pouvant vite devenir absurde prétention. La loi est ce qui impose à l'homme de vivre « par devoir, et non parce qu'il trouve le moindre goût à la vie » 2. « Vivre lorsqu'on n'a plus le goût de vivre (...) fait apparaître le pur intérêt pour la loi », traduit une collègue 3. La sublimation correspond ici à la séparation entre l'homme et sa vie. Kant est souvent explicite : le sentiment du sublime est douloureux 4. A la fin de la raison pratique cependant, la loi s'était déjà éloignée de la morale. Elle était devenue ce qui mène notre esprit à rechercher l'unification de tout ce qu'il comprend et d'abord de sa raison elle-même, fondement du sublime. Avec la faculté de juger, la loi devient mathématique, la nature l'impose et s'impose.Je peux résumer : la sublimation est le travail de la pensée qui se dépasse sans cesse, à la recherche d'une unité qui toujours se dérobe. Freud a proposé une origine sexuelle à ce travail, dans le sens où dès 1896 il indiquait la source indépendante de déplaisir présente dans la sexualité. La puissance de son lien à Kant tient à cet intérêt partagé envers les points de rencontre entre raison et folie qui se manifestent dans la sublimation et dans sa dégradation.De même, au sujet de la symbolisation, sans en fournir une théorie, Freud présente des thèses constantes dont les points forts s'éloignent des conceptions habituellement admises. Certes, les symboles sont présents dans les rêves, dans les mythes, dans la religion, l'art et la langue, tout comme ils se manifestent en tant que symptômes. Certes, ils ont une origine sexuelle. La thèse la plus récurrente pourtant est toute autre : « les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes (...). Le contenu du rêve nous est donné sous forme d'hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits (übertragen) dans la langue des pensées du rêve. » Freud est constant : les langues du rêve, la langue gestuelle de l'hystérique et la langue pictographique du rêve, la langue de pensée de la névrose obsessionnelle et de la paranoïa, le langage d'organe de la schizophrénie, l'absence de grammaire de la langue de la symbolique, qui se présente comme une lange à l'infinitif, où même actif et passif sont présentés par la même image, le caractère essentiel du symbolique réside dans cette comparaison avec la langue. Il conclura, pourtant : « La symbolique transcende aussi les différences des langues ; (...) elle est ubiquitaire, la même chez tous les peuples 5». La symbolisation est au-delà du langage.Kant, pour sa part, s'est trouvé à un moment important de l'évolution du concept de symbole. Il se signale en indiquant des difficultés à l'emploi de ce terme : « il appartient aux nouveaux logiciens d'admettre un usage du mot symbolique absurde et inexact, lorsqu'on l'oppose au mode de représentation intuitif. Ce dernier (le mode de représentation intuitif) peut en effet être divisé en mode schématique de représentation et en mode symbolique.(...) Toutes les intuitions que l'on soumet a priori à des concepts sont soit des schèmes, soit des symboles, dont les premières contiennent des présentations directes du concept, et les secondes des présentations indirectes. Les schèmes procèdent démonstrativement, les symboles au moyen d'une analogie (pour laquelle on se sert également d'intuitions empiriques), dans laquelle la faculté de juger mène une double entreprise qui est d'abord d'appliquer le concept à une intuition sensible, et ensuite d'appliquer la simple règle de la réflexion sur cette intuition à un objet tout à fait autre, dont le premier n'est que le symbole. » Et, bien plus prudent que Freud, Kant conclut : « Cette entreprise a été jusqu'à maintenant bien peu analysée, alors qu'elle mérite une recherche bien plus approfondie ; mais il n'y a pas lieu ici de s'y arrêter. Notre langue est remplie de semblable présentations indirectes selon une analogie par laquelle l'expression ne contient pas de schème propre pour le concept, mais seulement un symbole pour la réflexion 6».En psychanalyse, Ferenczi et Jones ont proposé des approches singulières de la notion de symbole, discutées par Lacan. Aucun de ces auteurs pourtant n'a situé ni le symbole par rapport au sublime, ni la symbolisation par rapport à la sublimation. Pourtant, la différence essentielle entre sublimation et symbolisation, aussi bien pour Kant que pour Freud, est que la première indique un processus généralisé, un mouvement de différenciation et de séparation, alors que la deuxième s'attache à des objets particuliers, à des représentations précises, même lorsque le psychanalyste prétend qu'elles soient communes à l'humanité. La sublimation concerne la différenciation de la pensée, depuis l'émoi sexuel jusqu'à la raison. Elle concerne la différenciation des instances de l'appareil psychique qui vont, chacune à sa manière, prendre en charge l'investissement du monde et la manière de le traiter. La symbolisation concerne la recherche des objets susceptibles d'accueillir dans le monde cet investissement, soit qu'ils puissent représenter différentes parties du corps, ce corps dans son intégralité ou encore les processus de la pensée elle-même. La sublimation s'élance dans le même mouvement que la séparation, elle est déjà séparation. La symbolisation est ce qui peut se produire une fois la séparation accomplie et l'absence rendue présente. La sublimation correspond à la douleur de la perte. La symbolisation correspond aux joies des retrouvailles.

Retour

L'analyse de celui qui rêvait des continents a duré autant que la guerre de Troie, une partie du temps des voyages d'Ulysse, avec des temps forts, rythmés par le souvenir des menaces du roi Schahriar ou d'autres cyclopes. Les voyages d'Ulysse nous fascinent toujours. C'est une histoire qui commence par un appel :« O Muse, conte-moi l'aventure de l'Inventif :celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d'usages,souffrant beaucoup d'angoisses dans son âme sur la mer... »Telle est la belle traduction de Jaccottet, qui raconte le rapport à la mère océane, à la découverte de l'ignorance et à l'émerveillement d'apprendre qui jaillissent de l'Odyssée. Pour rendre sensible à ces sentiments, je rappelle que Platon divisait les hommes en trois catégories : les vivants, les mort et « ceux qui vont sur la mer ». La mort elle-même se divise en trois autres catégories : la mort au combat, la mort chez soi et la mort sur mer, qui recèle une inquiétante question. Sont-ils vraiment morts, ceux qui disparaissent entre les vagues 7?Je me permets d'attirer votre attention. Le poète fait appel à la Muse pour commencer à chanter les voyages d'Ulysse. Cet appel fait déjà partie du voyage. L'aboutissement du voyage est la rencontre après la séparation, les retrouvailles après la perte, la fête. Celle-ci, dans son sens banal, courant, est présente en permanence. Ce sont les prétendants de Pénélope qui festoient toujours, sûrs de la mort d'Ulysse, sûrs de la conquête d'Hellène, prêts à se débarrasser par le meurtre de l'héritier légitime du trône, Télémaque. Cette fête est décrite par Freud à propos du meurtre du père. Elle comprend la conquête de la femme, le meurtre du fils, les vengeances fratricides. C'est le deuil maniaque. Il serait intéressant de mettre cette formulation freudienne à l'épreuve de la fête à laquelle se livrent des années durant Ulysse et ses matelots dans le royaume de Circé. La première se déroule à l'ombre du retour du père, la deuxième est éclairée par le regard de la mère.Néanmoins d'autres retrouvailles, d'autres fêtes apparaissent dans le poème d'Homère, plus amicales, où les réjouissances sont moins chargées de haine : l'accueil de l'étranger, l'hospitalité offerte dans la mutuelle reconnaissance, l'amitié royale. La réception de l'étranger sans sa reconnaissance, alors qu'il est personne ou pur objet de jouissance, est le fait du monstre. Cependant, l'Odyssée présente encore d'autres retrouvailles, où la fête se fait plus discrète, plus intime, où la douleur de ce qui la fonde est reconnue.D'abord, rencontre d'Ulysse avec ses compagnons qui retrouvent leur humanité après avoir eu leur bestialité dévoilée par Circé. « Eux de même, quand ils me virent, éclatèrent en pleurs ; il semblait à leur âme qu'ils eussent retrouvé leur pays, leur cité ... »(X,410). Certes, il y a de l'animal chez l'homme et la soif de plaisirs la met à nu, mais la bestialité est conséquence à la dégradation de leur civilité, à la perte de cette sublimation qui fondait leur humanité. L'animal symbolise une ancienne bestialité du citoyen. La civilité correspond à la sublimation qui a rendu le sujet immédiatement humain. L'abandon du symbole et la reprise de la sublimation est immédiatement douloureux.Ensuite, rencontre d'Ulysse avec les morts, notamment avec Tirésias, qui lui prédit son avenir, et sa mère. De cette rencontre avec la mère morte, je souligne ici trois aspects. Le départ d'Ulysse et la mort de sa mère sont intimement liés. « C'est le regret, c'est le souci de toi ..., c'est mon amour pour toi qui m'ont ôté la douce vie », lui répond-elle, questionnée sur la cause de sa mort. Le deuxième aspect est le suivant : la mère d'Ulysse connaît parfaitement la vie de son fils, tout son présent, beaucoup plus qu'il n'aurait pu connaître lui-même, mais elle ne connaît pas et ne comprend pas les raisons de sa présence auprès d'elle. Enfin, malgré leur douleur, cette rencontre est sereine, dans la reconnaissance partagée du caractère inévitable de la mort.D'autres rencontres se profilent. Entre père et fils, quand tous les deux pleurent et poussent de grands cris, sans qu'il ne soit pas plus question de fêter qu'il ne le sera plus tard, lors de la rencontre entre Ulysse et Laërte, son père. Et, entre ces deux rencontres, la seule qui donne lieu à une fête, la rencontre entre Ulysse et Pénélope : « ... ainsi fut bienvenu à ses yeux le mari ... »Ainsi : comme un naufragé qui regagne la rive, s'éloignant du malheur. Le femme est plus que la cité, la patrie ou les richesses. Elle est la terre ferme, où la cité sera bâtie. Et la discrétion de la fête : « ...ses bras blancs ne voulaient plus se détacher du cou ... » de son mari (XXIII, 230).Dans l'Ulysse de Joyce, ces bras blancs autour du cou, entre une femme et son homme, dans leur intimité, devient :« ...Et j'ai bien pensé bien autant lui qu'un autre et alors je lui ai demandé de mes yeux de demander encore oui et alors il m'a demandé si je oui que je dirai oui ma fleur des montagnes et d'abord je lui ai pris dans mes bras oui et je l'ai tiré vers moi pour qu'il sente mes seins tout parfums oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je le ferai Oui. »Ulysse, certes, mais avec qui a-t-il navigué, Ulysse ? Et la réponse de Joyce constitue un autre joyau de sa poésie, dont la poursuite de la traduction m'est difficile, tant sa seule musicalité emporte.Avec ?« Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailer and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phtailer ».Passage qui justifie à lui touts seul le titre de l'étude consacrée à ce poète par un autre, Anthony Burgess. Ce titre : Here comes everybody, voici venu tout le monde, voici venu tout un chacun. Cette question posée par Joyce et ainsi répondue est suivie immédiatement par une autre : quand ? Et la réponse : « En allant vers un sombre lit ... » Nous autres, comme tout un chacun, comme tout le monde. La reconnaissance des retrouvailles avec un sombre lit étant l'accomplissement suprême du travail de la sublimation.Pour mon patient, les retrouvailles avec la famille après une si longue absence sont tissées de références aux morts, aux disparus, empreintes de thèmes relatifs à sa propre mort, aux deuils nécessaires, aux douleurs anciennes si longuement accumulées.Heres comes everybody ne doit pas être compris seulement au présent. Nous voici tous venus, nous et nos contemporains. Cet appel sous forme d'annonciation doit être compris aussi d'une autre manière, non pas joycienne, mais proprement homérique. L'Odyssée est un recueil d'expériences de passages entre rêves et réalités, aller-retour. Elle dessine un espace à la fois suffisamment souple et assez contenant, correspondant à des expériences à la fois oniriques de la réalité et réalistes du rêve. Ces expériences allaient rendre possible l'essor de nos cultures, de nos mondes et, finalement, de la pensée.Comment ? C'est simple. L'être humain n'est pas né navigateur. Il a dû commencer à acquérir l'expérience de la navigation en se déplaçant sur de très courtes distances, en allant d'un point à un autre, très rapproché. Ensuite, après avoir couvert un nombre suffisamment large de points, peut-être à partir de son observation de la course du soleil, il s'est aperçu qu'il finissait par revenir à son point de départ. Encore fallait-il que le monde se prête à ce parcours. Dans un premier temps, cette expérience ne pouvait se vérifier qu'en Méditerranée. Seule, la Méditerranée était assez vaste et assez contenant pour que soit possible l'expérience du départ et du retour sur mer. L'Odyssée est l'histoire de ces matelots au nombre infini qui, de saut de puce en saut de puce, d'année en année, de siècle en siècle, allaient un peu plus loin, chaque fois un peu plus, jusqu'à être de retour. Ulysse, le roi des matelots.Ce ne sont pas des mots sur la géographie ou sur la navigation que je vous apporte. Nous pourrions les prendre comme la description d'une pure équation mathématique. Un périple obéit à la topique de la bande à Möbius, par exemple. Ce que je vous propose est une métaphore de ce que Freud indique dans la quatrième partie de Au-delà du principe de plaisir, en explication de la formation des diverses couches de l'appareil psychique avec l'exemple d'une « vésicule vivante avec sa couche corticole réceptrice de stimuli ». « Ce petit morceau de substance vivante est en suspens au sein d'un monde extérieur chargé des énergies les plus fortes et il serait anéanti par l'action des stimuli de celui-ci s'il n'était pourvu d'un pare-stimuli (...) La réception de stimuli sert avant tout le dessein de prendre connaissance de la nature et de la direction des stimuli externes et, pour ce faire, il faut se contenter de prélever de petits échantillons du monde extérieur, de les déguster en quantités minimes 8». De l'appareil psychique en tant que caravelle. L'Odyssée, une aventure éternelle, tant que les humains seront curieux.Lorsque une même expérience a été répétée un certain nombre de fois, le conscient peut émerger en se différenciant de l'inconscient et du préconscient. Voici encore une autre approche. Le départ et le retour relèvent du mouvement de la sublimation, tout comme la constitution du pare-stimuli et le prélèvement de « petits échantillons du monde extérieur », alors que chaque point touché et ce qui en ce point peut provoquer la dégustation de ses quantités minimes relève de la symbolisation.
La maîtrise de la Méditerranée, la découverte de la possibilité du retour, correspondent à l'articulation entre sublimation et symbolisation. L'expérience du retour est une dimension importante de la capacité de penser. Il s'agit de la capacité de réfléchir sur soi d'une manière que l'expérience immédiate de la réalité et l'expérience du rêve à la fois puissent le valider. Je ne dirais pas que l'expérience du groupe familial est indispensable à l'éveil de la capacité de réflexion, même si notre clinique montre qu'elle y participe. Je dirai néanmoins que l'expérience d'un groupe quelconque et de ses liens de solidarité est indispensable à l'épanouissement de la curiosité et de la pensée.Je pense encore que la réflexivité témoigne d'une sublimation réussie. La sublimation ne correspond pas seulement au passage du sexuel au non-sexuel, car ce passage est commun à la constitution du symbole. L'accomplissement de l'expérience de la séparation ouvre la voie à la sublimation. La formation du symbole est l'équivalent du « saut de puce » des matelots de l'Odyssée. Sauts de puce héroïques, certes, dont le sens ne sera dévoilé qu'une fois le périple accompli. Le retour au point de départ, le tissage de l'expérience accumulée, la réunification de tous les symboles est l'accomplissement de la sublimation.Dire « moi » ou « je » sont des premières sublimations importantes réussies, où le sujet s'éloigne de son corps, peu différencié jusqu'alors du corps du monde, dans le premier cas, et où il s'éloigne d'un soi confondu jusqu'alors avec autrui, dans le second cas, pour aller vers la perception de l'altérité, entendue de prime abord comme différenciation entre pensée et humanité de l'être. Dire « je » implique au moins l'ébauche d'un « tu » et d'un « il ». La possibilité du retour de la pensée au corps, au corps propre ou au corps groupal, où se dissout tout corps, au-delà du principe de plaisir, voici ce que nous raconte l'Odyssée, notre destin commun. La pensée peut enfin alors se penser en tant que telle et se déployer dans l'azur qu'elle crée, joyeuse du voyage accompli, du travail achevé.



1 Voir J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la Psychanalyse, PUF, 1971, p. 465, article « sublimation », poursuivi dans J. Laplanche, Problématiques III - la sublimation et Problématiques II - castration, symbolisations, PUF, 1980.
2 E. Kant, Critique de la raison pratique, Gallimard, 1985, pp. 124-125, trad. L. Ferry et H. Wismann.
3 M. David-Menard, La folie dans la raison pure - Kant lecteur de Swedenborg, J. Vrin, 1990, p. 123.
4 G. Deleuze : « Le Sublime nous met donc en présence d'un rapport subjectif direct entre l'imagination et la raison. Mais plutôt qu'un accord, ce rapport est en premier lieu un désaccord, une contradiction vécue entre l'exigence de la raison et la puissance de l'imagination. c'est pourquoi l'imagination semble perdre sa liberté, et le sentiment du sublime, être une peine plutôt qu'un plaisir. Mais, au fond du désaccord, l'accord apparaît ; la peine rend possible un plaisir. » La philosophie critique de Kant, PUF, 1963, p. 74.
5 S. Freud, L'Interprétation des Rêves, PUF, 1987, trad I. Meyerson, augmentée et révisée par D. Berger, pp. 241-242 et L'homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1989, trad. C. Heim, p.194. Les citations de Freud proviennent de A. Delrieu, Sigmund Freud - Index Thématique, Anthropos, 1997.
6 E. Kant, Critique de la faculté de juger, Gallimard, 1985, trad. A.J.-L. Delamarre, J.-R. Ladmiral, M.B. de Launay, J.-M. Vaysse, L. Ferry et H. Wismann, pp. 314-315.
7 Cf : F. Hartog, Mémoire d'Ulysse - Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Gallimard, 1996. Je rappelle aussi qu'un rapport existe entre la muse et la sirène, l'une étant secourable alors que l'autre menace.
8 S. Freud, « Au delà du principe de plaisir », Œuvres complètes, XV, pp. 295-395, PUF, 1996, trad. J. Altounian, A. Bourguignon, A. Rauzy.

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