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Thierry Simonelli  

La sexualité infantile selon Karl Abraham



« De nombreuses voix soulignent avec insistance la faiblesse du moi contre le ça, du rationnel contre le démoniaque en nous, et s’apprêtent à faire de ce principe le pilier d’une Weltanschauung psychanalytique. La compréhension de la manière d’agir du refoulement, ne devrait-elle précisément retenir le psychanalyste d’une prise de parti aussi extrême ? » (Freud, GW XIV, 123)


Abraham compte certainement parmi les analystes les plus créatifs et les plus importants de l'histoire de la psychanalyse. Il est le premier à articuler concrètement le développement du caractère, la détermination historique des symptômes psychopathologiques aux thèses freudiennes sur l'évolution de la vie sexuelle. Il est aussi le premier à développer ces thèses freudiennes de manière conséquente, et ce à partir de son expérience clinique. Abraham est l’un des très rares psychanalystes à articuler de manière claire sa théorie de la clinique et sa pratique dans ce même domaine. Il est encore le premier à avoir appliqué la psychanalyse à histoire des empereurs de l’Égypte. Freud ‘oublie’ par ailleurs de mentionner cette antériorité dans ses propres études sur Moïse et le monothéisme. Et, pourtant, nous semblons nous aussi l'avoir oublié ; peut-être parce qu'il est mort très tôt, peut-être parce que le rôle de la sexualité infantile et de la sexualité en général ne cesse d’être affaibli dans la théorie analytique.
Pour Abraham, à l’instar de Freud, les stades du développement de la libido ne peuvent être conçus sans la référence au corps et à la maturation biologique du corps. Bien que cette maturation ait des répercussions psychiques, selon Abraham, elle est d’abord et avant tout une maturation biologique.

Abraham développe sa recherche sur les stades prégénitaux de la sexualité en trois étapes. En 1912, il soutient, pour la première fois, les similarités de la genèse des affections cyclothymiques, des affections maniaco-dépressives et de la névrose obsessionnelle (1.). En 1916, la similarité des deux pathologies réapparaît dans la lumière des stades prégénitaux de la sexualité ; plus particulièrement dans leur rapport au double caractère des pulsions anales. Abraham s’y voit contraint, en partant de ses analyses de plusieurs cas de psychoses maniaco-dépressives d’apporter des différenciations nouvelles aux stades du développement de la libido des Trois Essais (2.). En 1924 enfin, Abraham repart de son expérience analytique des affections cyclothymiques et des névroses obsessionnelles pour apporter un développement plus complet et systématique des stades du développement de la libido dans leur rapport à la formation du caractère (3.).

1. En 1912[1], Karl Abraham choisit un titre prudent (Abraham, GS II, 32) pour ce qui devait rester sa découverte majeure : ébauches (Ansätze) de recherche et de traitement psychanalytiques de la folie (Irrsein) maniaco-dépressive et des états apparentés. L’étude part de l’analyse d’un homme de 45 ans souffrant d’une psychose dépressive. (Abraham, GS I, 147)

À l’âge de six ans, cet homme était tombé amoureux de la maîtresse de son école maternelle. Son amour s’exprimait par une excitation sexuelle génitale qu’il n’arrivait à satisfaire qu’au moyen d’une masturbation particulière. Il s’étendait sur son ventre, sur son lit, et frottait son bas ventre contre la couverture. À son grand malheur, la bonne qui l’attrapait en plein milieu de l’un de ses ébats amoureux solitaires, se montra férue de raclées pédagogiques. Il prenait des coups à plusieurs reprises pour ses plaisirs interdits, et se voyait également prédire, par la même bonne, qu’il se rendît malheureux pour le restant de ses jours en se masturbant.
Plus tard, il s’éprenait d’un camarde de classe pendant plusieurs années, et s’adonnait à des rêveries érotiques. Pourtant, à l’école, il était toujours seul, il se tenait toujours à l’écart de ses camarades de classe ; il n’avait pas d’amis. Enfant et adolescent, il n’est jamais parvenu à se sentir à l’aise dans la maison parentale. Pendant toute cette période, la conviction nette le hantait que sa mère préférait son frère cadet et son frère aîné. Il en jalousait ses frères et haïssait ses parents. Sa colère et sa haine étaient très fortes, et il n’était pas rare pour lui de sérieusement blesser ses frères dans des bagarres.
Adolescent, les pulsions infantiles faisaient retour, mais à ce moment, il ne s’intéressait plus guère aux femmes. Il retrouvait sa masturbation infantile, mais la pratiquait dans un état de somnolence ou de sommeil.
Il se sentait généralement dépourvu d’énergie et d’envie de vivre. À la maison, aucun encouragement ne venait interrompre son état dépressif. Avec le temps, son désintérêt pour les femmes devint une véritable crainte des femmes. Et bien qu’il fut en mesure d’avoir des rapports sexuels normaux, ces derniers le laissaient insatisfait. Sa principale activité sexuelle restait masturbatoire et sa jouissance préférée celle des pollutions nocturnes. Selon ses propres dires, il ne se sentait à la maison, chez soi que lorsqu’il se trouvait dans son lit.[2] Il se rendait compte avec amertume, que cet état le distinguait profondément des ses camarades. Il se sentait en retard par rapport à eux, en position de faiblesse physique et intellectuelle. Ce sentiment était également très fort par rapport à son frère.
Un jour, en classe, un enseignant l’insulta en l’appelant « handicapé mental et physique ». Aussitôt, le souvenir de la menace de la bonne lui revint à l’esprit. Le funeste présage s’était donc accompli. Il se sentit frappé, comme par un « coup de massue » (Keulenschlag), par ce qui dorénavant allait façonner son destin. C’est au moment précis, où les accusations de l’enseignant venant renforcer ses sentiments de culpabilité face à son activité masturbatoire, qu’il vécut sa première véritable crise dépressive.
En analyse il explique que pendant ces crises dépressives, qui durent plusieurs semaines, il se sent « déprimé » et « apathique ». (Abraham, GS I, 149) Il se sent fatigué, inhibé et préfère mourir plutôt que de continuer à vivre ainsi. Les plus simples occupations quotidiennes lui paraissent alors insurmontables et ne lui sont possibles qu’au prix de l’effort de volonté le plus important. Aussi a-t-il l’impression que sa dépression représente une punition, une peine qu’il doit purger.
À l’âge de 28 ans, des premiers revirements d’humeur ont commencé à suivre ses phases dépressives. À ces moments, tout change. Il se sent excité, dort peu, se réveille tôt le matin et se met aussitôt à ses activités professionnelles. La plupart de ses nuits sont remplies de la plus vive excitation sexuelle. Il se sent plein d’énergie, plein de courage, plein d’envie d’entreprendre, parle beaucoup et aime faire des jeux de mots et des blagues (Witz).
Mais cet état, comporte également des moments moins joyeux. Quand il se sent très excité, l’excitation peut se transformer en agressivité. Il n’était pas rare, dans ces cas, qu’il se sentit happé par une irrésistible envie de battre les passants qui ne lui cédaient pas la place sur le trottoir, les personnes qui le dérangeaient dans son travail, ou les chauffards qui l’effrayaient en passant à trop grande vitesse.


Partant de cette illustration clinique, Abraham relève la similarité de la genèse de l’affection maniaco-dépressive décrite et de celle de la névrose obsessionnelle. Pour ce faire, il s’appuie sur la découverte freudienne du rapport compliqué entre haine et amour.[3] De même que dans la névrose obsessionnelle où l'amour et la haine s’entravent mutuellement, dans la psychose dépressive et cyclothymique l’ambivalence vient au centre du conflit psychique. De même que le psychotique dépressif, l’obsessionnel perd sa faculté d’aimer et son rapport au monde ambiant est coloré par sa haine – par « la composante sadique de sa libido » (Abraham, GS I, 147 ; Freud, GW VII, 456). Par conséquent, il manifeste un manque généralisé d’énergie. De même, chez l’obsessionnel, la présence simultanée d’un amour fort et d’une haine qui ne l’est pas moins, conditionne une inhibition générale de la volonté. (Freud, GW VII, 403, 404, 456, 457)
Dans bien d’autres aspects, le patient décrit ci-dessus, manifeste des symptômes identiques à ceux de la névrose obsessionnelle. À l'instar de l’obsessionnel, sa culpabilité représente en même temps la satisfaction d’un vœu. À l'instar de l’obsessionnel, ce sont les pulsions agressives qui sont refoulées. Abraham cite le cas d’un autre patient cyclothymique, qui s’est marié pour aussitôt se voir hanté par des doutes incessants et par la conviction de son incapacité d’aimer. (Abraham, GS I, 151) Les psychoses cyclothymiques et les névroses obsessionnelles manifestent dès lors une profonde similarité, non seulement sur le plan symptomatique, mais également sur le plan de l’organisation pulsionnelle. Mais les deux affections ne s’en distinguent pas moins quant à leur évolution.
Alors que la névrose obsessionnelle crée des buts de substitution aux buts sexuels initiaux dans les actes compulsifs, les psychoses dépressives et cyclothymiques recourent à la projection. La formule la plus générale du contenu ou de la « perception intérieure » refoulée est : « je ne peux aimer les êtres humains, je dois les haïr. »[4] Cette perception est projetée au-dehors pour s’inverser en : « Les êtres humains ne m’aiment pas ; ils me haïssent... parce que je suis entaché de défauts congénitaux. »4 Et finalement : « C’est pour cette raison que je suis malheureux, déprimé. »4 Dans la perspective métapsychologique, l’aliénation au monde qui en résulte se distingue de celle de la névrose obsessionnelle par un retour à l’auto-érotisme.
C’est sur ces points que s’arrête la première analyse comparative de Abraham sur les névroses obsessionnelles et des psychoses maniaco-dépressives. Abraham relève les similarités, conçoit quelques différences sur le plan des mécanismes de défense, mais ne fournit aucun indice quant aux convergences de la genèse des deux affections.

2. En 1916[5], Abraham introduit une perspective nouvelle sur le questionnement de 1912. Se référant aux analyses de Freud, Ferenczi et de Jones, il rappelle d’emblée l’importance des stades prégénitaux dans la formation des psychopathologies, et plus généralement dans la formation du caractère.
Abraham part d’un bref rappel de l’état des recherches sur les différents stades génitaux. Au début de la vie, la libido s’organise sous la prédominance des pulsions orales. Le stade oral dit cannibalique se caractérise par l’introjection de l’objet. Suit le stade anal qui se décline selon deux versants : un versant passif – correspondant au plaisir des muqueuses –, et un versant actif – le plaisir correspondant au contrôle musculaire et à la rétention. Le stade génital synthétise les différentes pulsions sous la primauté des pulsions génitales. Les différentes pulsions prégénitales y sont en même temps supprimées dans leur fonction organisatrice de la sexualité et maintenues comme pulsions partielles. Ainsi, même dépassées, elles peuvent toujours donner lieu à une réorganisation prégénitale de la libido.
Pour ce qu’il en est des pulsions auto-érotiques, Abraham souligne trois points majeurs : la sexualité prégénitale est autoérotique, elle se rattache aux lieux corporels que sont les zones érogènes et elles s’étayent d’abord sur les besoins vitaux.
Les pulsions partielles (« Partialtriebe », Karl Abraham, GS II, 5) s’attachent à des objets extérieurs, mais elles restent isolées avant que le primat de la sexualité génitale n’y introduise sa synthèse.

À cet endroit, je remercie d’ailleurs M. Joël Bernat d’avoir attiré mon attention sur une méprise devenue courante quant à la ‘perversion polymorphe’ de la sexualité infantile. Freud n’affirme en effet nulle part, dans ses Essais sur la sexualité infantile, que la sexualité prégénitale représente le règne de la perversion polymorphe. Cette lecture escamote une nuance assez importante. Citons Freud : « Il est instructif que sous l’influence de la séduction, l’enfant puisse devenir pervers polymorphe, qu’il puisse être incité à tous les excès possibles. Ceci montre qu’il en apporte l’aptitude dans sa disposition [...][6]. » (Je souligne) La disposition à la perversion polymorphe n’est assurément pas la perversion polymorphe en acte, surtout quand la première n’est actualisée que sous l’emprise d’une séduction adulte. Si la séduction actualise la disposition à la perversion polymorphe, cette dernière ne représente pas, du moins selon l’avis de Freud, le cas ‘normal’ de la sexualité infantile prégénitale.

Ces pulsions, qui ne se font pas particulièrement remarquer dans le développement habituel de l’enfant, se manifestent néanmoins de la façon la plus éminente dans certains symptômes. Dans ses recherches sur la première phase prégénitale du développement de la libido, Abraham s’est vu confronté à des découvertes cliniques qui l’ont poussé à une analyse plus détaillée des pulsions orales cannibaliques :

Un étudiant, souffrant d’une variante de démence précoce, dépourvue de représentations délirantes et d’hallucinations, manifeste une prédilection particulière pour les sensations orales, anales et génitales. Il pratique aussi bien la masturbation génitale qu’anale. Doté de facultés intellectuelles tout à fait patentes, cet homme n’a pourtant pas réussi à finir ses études. Il lui est difficile de prendre au sérieux tout ce qui ne touche pas à son propre corps, et il se comporte généralement de manière infantile. Adolescent, il aimait jouer avec ses excréments ; un intérêt qui n’a jamais complètement disparu. De même, il n’a jamais cessé de goûter à son sperme.
Mis à part ces spécificités de sa vie sexuelle, c’est sa bouche qui est au centre de ses plaisirs. Souvent, il se réveille de ses rêves érotiques avec ce qu’il désigne lui-même de « pollution buccale ». Cette pollution consiste en ce qu’il se découvre la bouche ouverte, dégoulinante de salive. Par association, il se souvient qu’enfant, il n’est jamais parvenu à se défaire du plaisir de boire du lait. À l’école, aucune quantité de lait ne pouvait satisfaire son besoin.
Jusqu’à l’âge de 15 ans, il a une façon très particulière de boire du lait. Il recourbe sa langue en la pressant contre le palais afin de sucer sa boisson préférée. Le lait sucé ne doit être ni trop chaud, ni trop froid ; en fait, il doit avoir la température du corps. De cette façon, précise-t-il, il a l’impression de sucer le lait au sein : « Je suce ma propre langue comme le téton du sein. » (Abraham, GS II, 10) Cette idiosyncrasie disparaît vers quinze ans, mais le lait garde toute son importance pour lui. Il lui faut toujours un verre de l’ait à côté du lit pour que, quand il se réveille par excitation sexuelle, il ait de quoi se satisfaire. En l’absence de lait, la masturbation peut bien faire l’affaire, mais seulement en guise de substitut. Il est convaincu que la succion du lait constitue sa satisfaction première et que la masturbation s’y est rajoutée tardivement, comme supplément secondaire.


Abraham remarque que les comportements alimentaires et sexuels de son patient correspondent en tous les points ceux d’un nourrisson, bien que la distinction entre besoin et plaisir sexuel y soit plus marquée. Sa libido se satisfait des plaisirs pulsionnels les plus précoces.

Dans ses associations, le jeune homme passe, sans autre hésitation, de ses techniques de succion à la question du manger. Enfant, il identifiait aimer quelqu’un et manger quelque chose de bien. Il explique avoir connu des « représentations cannibaliques ». Il s’imaginait mordre la bonne qu’il aurait adoré dévorer en entier (« mit Haut, Haaren und Kleidern », Abraham, GS II, 11). Le lait lui rappelle la viande, également grasse et sucrée. Et après avoir pensé que la viande n’est qu’un substitut pour la chair humaine, il lui revient le fantasme de mordre le sein d'une femme. Ici, lait, viande et chair se trouvent réunis.


De cette configuration psychique particulière, Abraham retient trois points : la prévalence incontestée de la zone orale menant à la satisfaction sexuelle, l’enchevêtrement du sexuel et de l’alimentaire, et l’envie (Verlangen) d’incorporer (Einverleibung). Cet étudiant manifeste donc bien une organisation libidinale qui correspond à la phase orale cannibalique.

Sans entrer dans le détail des nombreuses illustrations cliniques fournies par Abraham, nous pouvons retenir deux variantes de la primauté des pulsions prégénitales dans la vie adulte : soit les plaisirs se rattachent aux pulsions partielles n’ont jamais été abandonnées – Abraham cite le cas d’une fille de 9 ans, impossible à faire sortir de son lit le matin sans son biberon, ou encore le cas d’un homme adulte qui, tous les matins, sur le chemin du bureau, s’achète des sucreries qu’il suce lentement et avec le plaisir le plus intense –, soit les plaisirs sont retrouvés par voie régressive – comme dans le cas d’une jeune femme qui, confrontée à la honte de sa masturbation, s’en abstient complètement du jour au lendemain, pour y suppléer par la consommation de sucreries en cachette, avec l’étonnement du plaisir le plus intense.
L’observation des nourrissons, leur ardeur (Eifer) à mettre les doigts dans la bouche, le plaisir qu’ils ressentent lors de la succion au sein et la satisfaction qui s’installe par la suite donne un aperçu clair de la force (Abraham, GS II, 19) des pulsions précoces. Il n’est plus étonnant, dès lors, de constater qu’elles se maintiennent toute la vie pour éclater, dans certaines pathologies, avec la fraîcheur et la force des origines.
Les personnes normales et névrotiques s’avèrent à mêmes de supporter un certain degré d’insatisfaction pulsionnelle. Si les insatisfactions persistent, il leur est possible de trouver des succédanés, du moins pendant un certain temps.
Il existe des personnes néanmoins, qui manifestent la plus grande intolérance à l’égard de leurs insatisfactions pulsionnelles. Leur libido est incapable de se passer, ne serait-ce qu’un court moment, de ses satisfactions habituelles. C'est pourquoi ces personnes ressemblent si étrangement à des enfants gâtés. En effet, tout porte à croire, qu’ils ont retrouvé leurs premiers stades pulsionnels, que leurs pulsions sont à nouveau devenues ces puissances insurmontables des débuts du développement psychique. Chez ces personnes, la non-satisfaction des pulsions provoque le mécontentement (Verstimmung) le plus intense.
Muni de ces réflexions, Abraham revient sur son article de 1912, pour remarquer combien il y a négligé l’impact des pulsions et l’importance du mécontentement issu de la frustration. (Abraham, GS II, 26) Cette omission s’est répercutée dans la sous-estimation de deux symptômes pourtant incontournables des les pathologies dépressives et mélancoliques : le refus de nourriture et la crainte de l’inanition.
Les refus obstinés de nourriture, surtout dans le cas de psychoses, sont souvent interprétés comme vœux suicidaires. Ne pas vouloir manger signifie, qui en douterait, finir par mourir de faim. Mais, rajoute Abraham, aussi vraie que soit cette réflexion, aussi insuffisante elle reste pour l’analyste. Ce dernier ne peut s’arrêter au constat de l’évidence, mais il doit encore se demander pourquoi la préférence est dévolue à une mort aussi lente et aussi douloureuse. La raison en est que le conflit psychique inhérent aux dépressions et mélancolies relève du tout premier stade prégénital, du stade oral cannibalique. Les vœux inconscients des dépressifs et mélancoliques sont déterminés par la tendance à l’introjection de l’objet. En d’autres termes : les mélancoliques et dépressifs souffrent de vouloir dévorer les objets de leur amour.
L’‘ancienne’ psychiatrie connaissait d’ailleurs les phénomènes délirants de la crainte d’une métamorphose en animal sauvage. La variante la plus connue de cette crainte – la lycanthropie[7] (Abraham, GS II, 29) – est celle de la transformation en loup-garou. Le loup-garou illustre de manière particulièrement aiguë l’ambivalence sous-jacente au conflit du stade oral cannibalique. L’introjection, comme acte de dévorer, signifie en même temps l’agression et le meurtre de l’objet.
Le conflit de la mélancolie et de la dépression s’exprime dès lors dans le refus de nourriture. Ne pas se nourrir revient à ne pas dévorer, à ne pas tuer l’objet aimé. Dans cette configuration, la libido elle-même est devenue dangereuse[8], parce que l’investissement libidinal va de pair avec le sadisme. (Abraham, GS II, 28)
Abraham souligne la profonde différence entre les névroses obsessionnelles et la mélancolie. Le mélancolique régresse vraiment au stade prégénital cannibalique, il régresse vraiment à la période où ses vœux tendent vers la destruction de l’objet aimé. L’apathie des mélancoliques en est d’autant plus importante, de même que les angoisses. Toutefois, à cette époque, Abraham n’est pas encore au clair sur la question de savoir comment expliquer la névrose obsessionnelle. Après avoir retracé la genèse de la névrose obsessionnelle et la mélancolie jusqu’au stade oral cannibalique, Abraham se heurte aux spécificités de la névrose obsessionnelle.

3. Cette difficulté est enfin résolue en 1924 dans l’un des articles les plus originaux et les plus longs d’Abraham : la « Tentative d’une histoire du développement de la libido sur fond de la psychanalyse des dérangements psychiques »[9].
L’intuition initiale de 1916 reste acquise, même si la fin de l’article semble la remettre en question. La similarité entre mélancolie et névrose obsessionnelle se situe bien sur le plan de l’organisation libidinale prégénitale. Pourtant, contrairement à 1916, il ne s’agit plus de situer la similarité du côté de la pulsion orale, mais du côté de la pulsion anale.
Or, l’expérience psychanalytique montre que l’érotique anale recèle deux plaisirs opposés (Abraham, GS II, 39) : la défécation et la rétention. Au stade anal, la personne aimée est conçue dans la perspective de la possession. L’objet aimé y est équivalent à la propriété corporelle originelle : les fèces. Ainsi, l’objet aimé peut être retenu, maintenu, contrôlé, ou alors, il peut être expulsé, rejeté, éjecté.
La névrose obsessionnelle et la mélancolie s’apparentent au « langage des organes » dans la mesure où les deux manifestent un point de fixation anal. Si la névrose obsessionnelle maintient son objet et tente de le contrôler, la mélancolie l’éjecte, au sens d’une défécation. Abraham donne un très bel exemple de cette équivalence.

Une femme aux traits anaux très caractérisés se montrait incapable de jeter quoi que ce soit. Elle collectionnait les vieux objets qui s’amassaient dans sa maison. À certains moments, tentée de se débarrasser de cette surcharge de vieux objets, elle recourait à une démarche particulière qui lui permettait enfin de se débarrasser de quelques vieux objets. Elle insérait certains objets sous sa blouse, du côté du dos, et chargée de cette façon, elle partait vers une forêt voisine. Pendant sa promenade, elle y ‘perdait’ alors les objets entassés dans son dos, tout en prenant bien soin d’emprunter un chemin différent au retour, afin de ne pas retomber sur les objets perdus.

La double tendance des pulsions anales fait penser à la congruence des pulsions sadiques. Il existe également deux orientations opposées des pulsions sadiques : les pulsions sadiques qui tentent de contrôler leur objet et les pulsions sadiques qui tentent de le détruire. (Abraham, GS II, 43) Grâce à cette comparaison, une première solution du problème est acquise.
Chez les personnes à fixation anale, le risque d’une perte de l’objet peut provoquer deux réactions opposées. Si les tendances conservatrices prévalent, la réaction à la perte de l’objet emprunte la voie du contrôle de l’objet. Les pulsions agressives s’expriment sous la forme de la domination et de la maîtrise de l’objet, c’est-à-dire sous forme de symptômes obsessionnels. Dans le cas contraire, si les autres pulsions sadiques anales l’emportent, l’objet est éjecté, éliminé et détruit. Dans ce cas, « l’individu se trouve pris dans un état dépressif mélancolique » (ibid.).
Soulignons deux points dans cette solution. D’une part, névrose obsessionnelle et mélancolie résultent d’un conflit entre libido et pulsions agressives, d’un conflit d’ambivalence. (Abraham, GS II, 47) Les mécanismes de défense se situent au sein de ce conflit d’ambivalence. Dans les deux cas, c’est l’objet aimé qui est contrôlé ou éjecté. D’autre part, le double caractère des pulsions anales et des pulsions sadiques impose une distinction nouvelle au sein des pulsions prégénitales. Le stade anal présente deux variantes opposées : un premier stade anal qui se caractérise par la perte de l’objet, et un second qui se caractérise par la rétention de l’objet. Le névrosé obsessionnel régresse au stade anal sadique tardif, alors que le mélancolique régresse au stade anal sadique précoce.
Aussi Abraham situe-il un changement profond du rapport à l’objet entre ces deux stades. Au stade précoce, les objets aimés sont éliminés. Ce n’est donc qu’au stade anal sadique tardif qu’un « amour d’objet », à proprement parler, devient possible (Abraham, GS II, 44), car l’objet y est préservé. Allant plus loin, Abraham propose de déterminer, à partir de cette ligne de démarcation, la différence entre psychoses et névroses. (Abraham, GS II, 45) C’est l’élimination de l’objet dans la première phase anale sadique qui explique aussi bien le rapport problématique des psychotiques à la réalité que l’organisation libidinale intérieure, foncièrement instable.
Le destin de l’objet éjecté est hautement intéressant. Abraham raconte le rêve d’un patient où introjection et rétablissement et réanimation vont ensemble :


L’épouse d’un analysant était enceinte et gravement malade. À un moment donné, la maladie rendit incontournable l’interruption de la grossesse. Le fœtus devait être retiré à l’aide d’une césarienne. Mais l’opération connut un aboutissement désastreux ; mère et enfant y laissèrent leur vie. Le veuf traversait alors une période de deuil profond. Pendant des semaines, il était presque incapable de s’alimenter ; un phénomène tout à fait contraire à ses habitudes normales. Lorsqu’un jour, son incapacité à manger s’arrêta, l’homme se prépara un copieux plat de viande. Suite à ce repas abondamment carné, il fit le rêve suivant :
Il assistait à l’opération de son épouse. Dans une première partie du rêve, les parties coupées de sa femme se soudaient, et son épouse recommençait à donner des signes de vie. Le rêveur en éprouvait une joie extraordinaire. Une autre partie du rêve commençait de la même manière. Mais loin de se ressouder, les différents membres coupés lui rappellent les animaux abattus d’une boucherie.


Les associations du rêveur mettent directement en rapport le rêve avec le plat de viande consommé la veille. Elles corroborent la découverte freudienne du rôle de l’introjection dans le deuil et dans la mélancolie ; mais elles semblent également introduire une nuance sur le plan de la pulsion orale. D’un côté, il y a l’introjection, représentée par l’ingestion et qui permet la réparation de l’objet perdu. De l’autre côté, il y a la destruction de l’objet aimé, ingéré.
La double fonction de la pulsion orale est très claire dans le cas des deux patients mélancoliques suivants :

Le premier a déjà souffert de plusieurs affections mélancoliques avant d’entrer en analyse. Il entame l’analyse avec Abraham à un moment de convalescence. Sa dernière rechute avait fait suite à la rupture de sa relation à une femme. Cette femme qu’il avait beaucoup aimé avait fini par produire chez lui une violente résistance. Il finissait par se détourner complètement de cette femme, avec laquelle il était déjà fiancé. Psychologiquement, le prix en fut très élevé, car il en tomba dans état dépressif profond accompagné de délires (Wahnbildung). Sous l’influence de sa rémission et de l’analyse, l’homme en question retrouvait ensuite la voie vers son aimée qui ne l’avait pas laissé tomber. Mais il ne fallut pas longtemps pour que la situation difficile se répète.
Le refus de l’aimée se manifestait d’abord par la contrainte de retenir ses excréments. Ainsi, il tentait de maintenir par déplacement physique ce que par ailleurs, il risquait de perdre.
Ce premier symptôme fut suivi, quelques jours plus tard, d'un second. Lorsqu’il marchait dans la rue, le fantasme le hantait de manger les excréments qu’il voyait par terre. C’était comme si l’objet perdu par voie de défécation pouvait à nouveau être intériorisé par ingestion.
Ici, la première pulsion analyse va de pair avec la pulsion orale cannibalique. Ce qui est sadiquement éliminé par voie anale peut être réintégré par la voie orale ; le mécanisme d’éjection est supplée par un mécanisme d’introjection. Cette introjection a comme but non pas tellement de réparer, mais de réintégrer complètement l’objet perdu. La différence d’avec la réparation ou la restitution du rêve du veuf en deuil s’en distingue dans la mesure où l’objet n’a pas été éliminé, mais ‘seulement’ découpé.


Un autre patient mélancolique témoigne d’un symptôme similaire :


Quand il se trouve dans un état de dépression, il se sent hanté par la contrainte qu’il ne comprend pas très bien, mais pour laquelle il a tout de même une explication. Au lieu de regarder les passants, quand il marche dans la rue, il sent que ses yeux ne regardent que par terre. Et par terre, il recherche de manière compulsive des boutons en nacre (Perlmutter). Dès qu’il en trouve, il les ramasse, et les met dans sa poche. Il explique que quand il se sent déprimé, il se croit tellement misérable et pauvre qu’il ne lui sera plus jamais possible d’acheter quoi que ce soit. Il doit donc se contenter de trouver le moindre objet utilisable par terre. Pourtant, il se rend compte également de l’insuffisance de cette réflexion, car les autres objets, précieux ou non, qu’il découvre dans la rue ne l’intéressent pas. Même les boutons d’une autre matière ne l’intéressent pas.
Les associations du patient font entrevoir une détermination différente. Les boutons de nacre (Permutterknöpfe) le font penser à « luisant et propre » (« blank und sauber ») et à une valeur particulière.
Selon Abraham, il n’y a pas de doute, la référence au texte de Ferenczi sur l’origine de l’intérêt pécuniaire[10], ainsi que la similarité avec le patient précédent, le portent à croire que les boutons symbolisent des fèces. La luisance et la propreté représentent une inversion courante des symboles coprophiles. Dans ce cas, ramasser les boutons revient à introjecter l’objet perdu par éjection.
En reprenant le fil de ce symptôme lors d’une autre séance, le patient raconte un autre symptôme qu’il a constaté lors de son premier état dépressif. Alors qu’il était interné, quelques membres de la famille lui avaient rendu visite, et l’avaient sorti pour une promenade. Il ne s’intéressait pas à grand chose lors de cette petite excursion, si ce n’est les caroubes (« Johannisbrot ») qu’il voyait chez un marchand. Il ressentait alors un désir ardent de s’en acheter ; ce qu’il fit. Par association, il se souvint alors d’une scène de son enfance.
En face de la maison parentale, il y avait une épicerie tenue par une dame. Le fils de cette dame était son compagnon de jeu. Or, de temps à autre, la mère de l’ami lui offrait des caroubes. À cette époque, cependant, il avait déjà essuyé une lourde déception auprès de sa mère, une déception dont les conséquences s’exprimaient encore dans ses différentes dépressions. La mère de l’ami en vint ainsi à représenter la bonne mère, par opposition à sa propre mère, mauvaise.
Le souhait d’acheter des caroubes en prend d’abord le sens du désir de soins et de consolations maternelles. Mais la couleur et la forme des caroubes ressemble en même temps aux fèces. Le vœu représente à nouveau la nostalgie (« Sehnsucht », Abraham, GS II, 56) d’incorporer l’objet perdu en le mangeant.
Une autre association de cette époque ramène le souvenir des constructions de rues qui avaient déterré un grand nombre de coquillages. Les coquillages étaient tout à fait sales, enduits de boue d’un côté, mais montraient un éclat de nacre de l’autre. Ces coquillages représentent donc le vrai modèle de la formation du symptôme des boutons. Sales et issus de fouilles dans la terre, les coquillages s’apparentent aux fèces et aux mauvais objets éliminés par voie anale. De l’autre côté du même objet, on trouve la propreté et l’éclat de cette perle rare qu’est la bonne mère (« [...] die hohe Schätzung der Mutter als »Perle«.[11]», Abraham, ibid.)


Dans les deux cas, la pulsion orale est l’inverse de la destruction. L’introjection sur ce modèle oral ne détruit pas, ne dépèce, ne coupe pas, mais au contraire rétablit, reconstitue et restaure. Si bien que, la distinction introduite au niveau des pulsions anales semble également pertinente pour les pulsions orales. Il faudrait alors distinguer entre une pulsion orale non-destructrice et une pulsion orale destructrice. La première ne mérite pas le qualificatif de sadique. En fait, Abraham suppose que dans un premier temps, la différence entre le moi et l’objet n’est pas encore affirmée. C’est le moment de la tétée, de la pulsion orale suçante. À ce stade, et vu l’absence de la différence moi-objet, il n’y aurait ni amour, ni haine. La première pulsion orale serait donc à concevoir comme pré-ambivalente. Elle n’en représente pas moins le moment de l’auto-érotisme. (Abraham, GS II, 98)
Ce n’est qu’avec la poussée des premières dents, et avec le plaisir de mordre que naît le versant sadique de la pulsion orale. La morsure représente la forme originelle de toute « impulsion sadique ». (Abraham, GS II, 60) Il faut également observer que cette première forme de sadisme soutient un rapport privilégié avec la musculature, avec l’exercice de la contraction musculaire. Et si le premier stade oral est pré-ambivalent et sans objet, le second a un objet et signifie donc l’entrée dans les rapports d’ambivalence.
Comment les choses se comportent-elles dès lors sur le plan de la pulsion génitale[12] ? Les pulsions génitales se situent au niveau supérieur de l’organisation génitale. Elles signifient l’abandon du narcissisme initial et l’entrée dans le véritable amour d’objet.
Abraham en vient ainsi à esquisser le tableau suivant, qui n’a rien d’exhaustif ou de définitif, mais représente les grandes étapes d’un intinéraire qui risque de s’avérer bien plus complexe (Abraham, GS II, 61, 97,98 ; pour le tableau, voir GS II, 98) :

Tableau


Ce tableau complète la conception freudienne des stades libidinaux de deux côtés. D’un côté, il introduit des nuances supplémentaires sur le plan des niveaux d’organisation de la libido. De l’autre côté, et c’est là que réside l’une des originalités de Abraham, le tableau introduit la perspective objectale dans le développement libidinal. C’est sur cet aspect que s’appuieront aussi bien Mélanie Klein que W. R. D. Fairbairn.
La complexité de cette perspective clinique est bien illustrée par la l’interprétation du cas de Mlle X :


Les principaux traits de Mlle X sont au nombre de trois. Depuis l’âge de 6 ans, elle a un penchant pour la mythomanie et le mensonge. En même temps, elle a développé des tendances cleptomanes tout aussi manifestes. Enfin, elle souffre de violents désespoirs, pouvant être déclenchées par les moindres occasions, et donnant lieu à des crises de pleurs. Au cours de l’analyse les crises de pleurs sont mises en rapport avec sa « perte » de masculinité (Abraham, GS II, 86) et avec l’envie (Neid) de son petit frère qu’elle croyait toujours gâté et favorisé du fait d’avoir un pénis. Les crises de pleurs éclatent pendant la menstruation, et à tout moment où elle se sent diminuée, dépréciée ou dévalorisée. Enfant, elle développe un lien intense avec son père qu’elle aime vivement. Cet amour est interrompu au début de ses six ans.
Convalescente, Mlle X se voit partager la chambre de ses parents où elle peut voir le corps nu de son père. Cette vision donne lieu à un plaisir de voir (Schaulust) de plus en plus important jusqu’au moment où il devient l’objet d’un refoulement non moins fort.
C’est à ce moment que tout change. Mlle X sent le contact personnel à son père définitivement rompu, et elle ne parvient même plus à se représenter son père dans son imagination. Il n’en reste qu’un intérêt compulsif pour son pénis.
Abraham note à ce propos qu’à ce moment, le père a cessé d’exister comme personne complète pour la patiente, et qu’il ne l’intéresse plus que sous la forme d’un objet partiel. Les différents vols de Mlle X en apparaissent comme autant de tentatives de s’emparer du pénis paternel. En fouillant la chambre de ses parents, elle y avait découvert un tuyau à lavement qu’elle utilisait ensuite dans des masturbations anales. Les différents vols représentent en même temps autant de tentatives de castration du père : elle vole de l’argent du porte-monnaie paternel, ses stylos, ses crayons.
Sa pseudologie trouve une explication dans le même contexte. La cleptomanie exprime son vœu de prendre par la ruse ou par la force ce qui lui revient de droit, mais ce qu’elle n’a pas eu.
Le mensonge obéit à la même logique sur le plan du faire-semblant. Dans le mensonge, elle fait semblant de ne pas manquer de l’objet de ses vœux. Quand elle ment, elle ressent souvent une excitation sexuelle intense et a l’impression que quelque chose s’enfle sur son bas ventre. Mentir signifie donc pour elle : faire semblant d’être en possession du pénis paternel. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que les rêves de Mlle X réalisent souvent la castration par la morsure. Contrairement aux mélancoliques qui tentent à intérioriser l’objet perdu dans sa totalité, Mlle X ne s’intéresse qu’à une simple partie de son père. Par la voie de l’incorporation de l’objet partiel, Mlle X parvient à s’identifier au pénis du père.
Son rapport à la mère n’est guère différent. Là aussi, un seul organe semble rassembler en lui tout l’intérêt : le sein. Dans l’un de ses rêves, Mlle X dévore un morceau de viande qu’elle serre avec ses dents. À un moment donné, elle se rend compte que ce morceau de viande est la partie arrière du manteau en fourrure d’une connaissance. Le nom de cette dame est celui de l’animal auquel Mlle X aime à comparer sa mère. Dans le rêve, tous les éléments du symptôme sont réunis : le plaisir oral de dévorer ce morceau de viande qu’elle aimerait avoir, le dégoût du génital de la mère et le dégoût de la mère comme fèces, le déplacement du devant vers le derrière, l’identification sous-jacente du sein et du pénis, etc. (Abraham, GS II, 89)


Dans ce cas, la double perspective de la régression est patente. La régression ne se fait pas seulement dans la perspective de l’organisation libidinale, mais également dans celle du rapport à l’objet. À la régression libidinale au stade oral tardif correspond la régression de l’amour objectal au narcissisme, qui s’accompagne d’une transformation de l’objet complet en objet partiel.

Abraham est mort en 1925, un an après la parution de son « Essai d’une histoire du développement de la libido ». Dans les 14 publications qui séparent cet essai de la mort de son auteur à 48 ans, le 25 décembre 1925, Abraham a consacré 4 nouveaux articles au rapport entre les étapes de la libido prégénitale et la formation de caractère. L’étude subséquente la plus importante sur ce sujet s’intitule : « Développement de la libido et formation de caractère[13]. » (1925) Avec la mort d’Abraham, la recherche sur la sexualité infantile, de même que la recherche sur les composantes prégénitales du caractère disparaissent presque complètement de l’histoire de la psychanalyse.
Serait-ce à dire que tout aurait été découvert et dit par Freud et par Abraham ? Peu probable. Mais à l’instar du geste de Mélanie Klein, la sexualité infantile est régulièrement effacée pour être remplacée par d’autres facteurs psychiques ou biologiques (moralement) bien moins dérangeants. Chez Klein, par exemple, la sexualité infantile est d’abord supplantée par les pulsions agressives pour réapparaître sous la forme sublimée et quasi désexualisée de l’amour et de la gratitude. De même, chez Fairbairn, la sexualité infantile d’Abraham est déplacée par le changement de perspective impliqué par les « relations d’objets ». Dans l’abstraction fondamentale de la théorie des relations d’objet, les bons et mauvais objets en général subsument la sexualité infantile jusqu’à ce que disparition s'ensuive.




[1] L’article part d’un exposé présenté le 21 septembre 1911 donné au troisième congrès psychanalytique à Weimar et portant le titre de « Le fondement psychosexuel des états dépressifs et d’exaltation ». Voir Karl Abraham, GS I, 146, note 1.
[2] « Ich fühle mich im Bett am wohlsten; da bin ich im eigenen Hause. », Abraham, GS I, 150.
[3] Abraham, GS I, 147; S. Freud « Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose » (1909), GW VII, 381-436. Voir plus particulièrement les passages p. 455-459. Voir également S. Freud, « Die Disposition zur Zwangsneurose » (1913), GW VIII, 442-452. Il est intéressant de noter que Freud estimait la valeur heuristique du « penser compulsif » (Zwangsdenken) pour la connaissance de l’inconscient et du conscient plus importante que celle de l’hystérie et de l’hypnose : « Eine psychologische Würdigung des Zwangsdenkens versuche ich diesmal nicht zu unternehmen. Sie würde außerordentlich wertvolle Ergebnisse bringen und zur Klärung unserer Einsichten in das Wesen des Bewussten und Unbewussten mehr leisten als das Studium der Hysterie und der hypnotischen Erscheinungen. », Freud, GW VII,455.
[4] « 1. Ich kann die Menschen nicht lieben; ich muss sie hassen. », « 2. Die Menschen lieben mich nicht, sie hassen mich... weil ich mit angeborenen Mängel behaftet bin. Darum bin ich unglücklich, deprimiert. » Abraham, GS I, 152.
[5] « Untersuchungen über die früheste prägentiale Entwicklungsstufe der Libido. » (1916), Abraham, GS II, 3-31.
[6] « Es ist lehrreich, dass das Kind unter dem Einfluss der Verführung polymorph pervers werden, zu allen möglichen Überschreitungen verleitet werden kann. Dies zeigt, dass es die Eignung dazu in seiner Anlage mitbringt [...]. », Freud, GW V, 91.
[7] La première occurrence du terme dans la littérature date de la renaissance: Jean de Marconville – plus connu pour son traité De la bonté et mauvaistié des femmes (1571, réédité en 1992 chez Cote Femmes & Indigo, et en 2000 chez Honore Champion) – la mentionne dans son Recueil mémorable d'aucuns cas merveilleux advenus de nos ans et d'aucunes choses estranges et monstrueuses advenues ès siècles passez, Paris. Éd. Jean Dallier, 1564.
[8] Cette idée sera reprise par W.R.D. Fairbairn : « When, accordingly, an individual with a schizoid tendency makes a renunciation of social contacts, it is above all because he feels that he must neither love nor be loved. », « Schizoid Factors in the Personality » (1940), dans Psychoanalytic Studies of the Personality, p. 26. De meme, en 1941, Fairbarin écrit : « It will be seen accordingly, that the great problem of the schizoid individual is how to love without destroying by love, whereas the great problem of the depressive individual is how to love without destroying by hate. », dans op.cit. p. 49.
[9] « Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido auf Grund der Psychoanalyse seelischer Störungen », dans Karl Abraham, GS II, 32-102.
[10] Voir Sàndor Ferenczi, « Zur Ontogenese des Geldinteresses » (1914), dans Bausteine zur Psychoanalyse I, 109-125.
[11] « Le mot »Perlmutter« [nacre] contient la haute estime de la mère comme »perle«. »
[12] Abraham développe ce point de façon plus explicite dans la troisième partie de ses études sur la formation du caractère : « Psychoanalytische Studien zur Charakterbildung » (1925), dans Abraham, GS II, 103-145. Pour le niveau de développement génital, voir Abraham, GS II, 136-145.
[13] La version définitive du texte reprend un petit article paru en 1923, et intitulé : « Compléments à la doctrine du caractère anal. » J’y reviendrai plus longuement dans un autre texte.

 

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