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Thierry Simonelli

Changer de sexe

Introduction à la conférence de Pierre-Henri Castel :
« Les problèmes du transsexualisme : un tour d’horizon »,
du 1er avril 2006 à l’Université du Luxembourg



En 2003, Pierre-Henri Castel publie un ouvrage chez Gallimard intitulé La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle.
Que l’on ne se méprenne pas sur l’adjectif l’impensable. L’ouvrage, en tous les cas, ne manque pas de pensée. Sur 500 pages, Pierre-Henri Castel aborde la question du transsexualisme et le problème de l’identité sexuelle par le biais de la philosophie, de l’épistémologie, de la logique, des gender studies, de la psychiatrie, de la médecine, du droit et de la psychanalyse.

Nous voici donc en 2006 ; l’impensable est devenu énigme. Terme nettement plus freudien. Avant de devenir le nom d’un complexe, Œdipe était pour Freud le symbole même du déchiffreur d’énigmes. Écoutons le coryphée à la fin de la pièce Sophocle : « Regardez, habitants de Thèbes, ma patrie. Le voilà, cet Œdipe, cet expert en énigmes fameuses, qui était devenu le premier des humains. »

Pierre-Henri Castel, nous propose donc une nouvelle énigme pour la psychanalyse, l’énigme du changement de sexe. Mais le fait-il en Sphinge ou en Œdipe ?

D’après Pierre-Henri Castel, le changement de sexe représente une « énigme moderne ».
Mais nous semblons d’abord ramenés à une énigme, somme toute, pas si moderne. L’énigme de la différence des sexes ; celle de leurs guerres, de leurs trêves, de leurs passages, de leurs liens et de leurs métamorphoses.

Rappelons deux variantes mythologiques de cette énigme : l’androgyne et Tirésias.
Le mythe de l’androgyne, présenté par Aristophane dans le Banquet de Platon, inaugure un thème pérenne dans la question de l’identité sexuelle. Quelques exemples :
Dans le Bereshit Rabbah (Midrash de la Genèse) du 5ème (à peu près) siècle de notre ère, il est écrit que « Adam et Ève étaient faits dos à dos, attachés par les épaules : alors Dieu les sépara d'un coup de hache en les coupant en deux. D'autres sont d'un autre avis : le premier homme (Adam) était homme du côté droit et femme du côté gauche ; mais Dieu l'a fendu en deux moitiés. »
Jean Scott Érigène (théologien irlandais du 9ème siècle) fait de la séparation des sexes une conséquence du péché. En Dieu, il n’existe pas de différence sexuelle, Dieu et Tout et Un. Par la suite, il revient à l’homme et à la femme d’entreprendre la réunion des Substances mâles et femelles, afin de réaliser l’eschatologie de la création. Au paradis, mâle et femelle seront réunis à nouveau.
L’intrigue du mythe est connu : hybris (démesure) – transgression – Némésis (châtiment).
Dans la transposition chrétienne, ce sera : péché (mortel) – transgression – châtiment ; perte de la grâce divine, perte du paradis, esclavage par le démon, etc.
Mais le constat de la genèse se conçoit encore comme fondement de la Loi sexuelle divine : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle, il les créa. » Voilà pour les fondements métaphysiques et moraux de l’identité sexuelle. Tu es homme ou femme, tu ne changeras plus, à moins de transgresser la Loi divine.
Mais c’est d’abord l’union des sexes qui est prohibée, à moins qu’elle ne soit temporaire et ne serve qu’à la seule fin licite : la procréation.

L’énigme que nous propose Pierre-Henri Castel est une énigme moderne. Pas l’ancienne, donc. Mais qu’y a-t-il de moderne dans cette énigme de l’identité sexuelle ? La réponse tient aux progrès de l’art chirurgical. Aujourd’hui, on passerait du mythe de Tirésias à sa réalité. Les Érinyes frétillent...

Qu’en est-il alors de ce mythe de Tirésias ? Prenons deux versions du mythe : celle d’Hésiode (VIIIè siècle av. J.-C., un contemporain de Homère) et celle de l’évêque Eustache de Thessalonique (XIIè siècle).
Selon Hésiode, Tirésias né homme, tue des serpents en train de s’accoupler et se voit transformé en femme. Plus tard, il récidive pour se voir retransformé en homme. Ainsi, il permettra à Zeus et à Héra de décider ce qu’il en est de la différence entre la jouissance masculine et féminine.
La réponse de Tirésias est connue : si l’on divise la jouissance sexuelle en 10 parts égales, 9 reviennent à la femme, 1 à l’homme. Ce qui lui vaut le châtiment d’Héra et une récompense de Zeus. L’une le rend aveugle, l’autre lui octroie le don de voyance.
Le mythe de l’évêque de Thessalonique propose un prologue différent : Tirésias nait femme, et éveille le désir d’Apollon qui lui offre ses faveurs. Par la suite, Apollon se voit refusé par son amante et la transforme en homme. Châtiment. Éros, de son côté, prend Tirésias en pitié, et lui rend son corps de femme.
Donc : la où l’androgyne présente les deux en un – mâle et femelle – Tirésias présente une alternative : ou bien... ou bien. On se souviendra, au passage, de la différence entre les symptômes hystériques et obsessionnels, et les fantasmes sexuels correspondants, que Freud a pu y déchiffrer.
Mais Tirésias est également intéressant en ce qu’à côté de l’articulation temporelle, il inaugure un autre type d’agencement spatial : l’un dans l’autre. Qu’il naisse homme ou femme, au moment de la métamorphose, Tirésias est un homme dans un corps de femme, ou une femme dans un corps d’homme. Un sexe peut en cacher un autre, et les deux en même temps soulèvent le courroux des Dieux. Des Dieux seulement ?
En tous les cas, cette perspective du mythe nous laisse entrevoir un fait d’expérience presque banal, mais pas si banal du tout. Toute femme, tout homme fait, au moins une fois dans sa vie, l’expérience d’une métamorphose corporelle majeure et qui tient du changement de sexe : la puberté.
L’expérience clinique ne manque pas d’exemples : métamorphose bienvenue, magique, ou horrifiante, irruption de la sexualité adulte, transfiguration du corps de l’enfant, émergence d’organes sexuels, angoisse ou bonheur de fonctions nouvelles, de sensations inconnues. Les réactions à l’« horreur » vécue ne manquent pas : gros vêtements, retraits sociaux, crises d’angoisse, anorexies. Horreur qui, assez régulièrement, naît comme formation de réaction surmoïque face au nouveaux plaisirs, à la naissance du corps d’homme ou de femme tant attendus, au fantasmes exaltants et terrorisants du nouvel adulte, qui se retrouve enfin l’égal physique de ses parents.
Autant de répugnances et d’aversions qui viennent confirmer la nature sexuelle de la métamorphose. « Un beau matin, je me suis réveillée, j’avais des seins, j’étais une femme... Mais je voulais rester enfant. » Et comme si ce corps étranger ne suffisait pas, voici qu’un père affectueux, qu’une mère chaleureuse se transforment en statues de marbre, en Dieux déchus et mal à l’aise, voire en persécuteurs sadiques.
L’Œdipe n’est pas à sens unique, et l’amour parental, pas si « innocent » non plus, contribue à donner tout son poids au changement de sexe de l’enfant. Malheureusement, une chasse aux sorcières moderne aura vite fait de remettre sous le sceau du secret ce chapitre, et de brûler qui oserait y penser. N’y pensons plus, donc.
La morale c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister. La question revient tout de même, et se soucie peu de l’hypocrisie moralisante. Et pourquoi donc ne reviendrait-elle pas sous la forme de notre question : le changement de sexe ?
Mais ne savez-vous pas, mon bon M’sieur, que « la théorie » freudienne est dépassée ? Ignoreriez-vous qu’aujourd’hui, le sexe scientifique, ça s’observe dans les neurones, au PET-Scan ? Touche pas à mon sexe ! Dixit le psychologue scientifique : « Chère Madame, vous réfléchissez trop ! » (sic.) Une question sexuelle ? Passons !

Reste une autre question : pourquoi donc le changement de sexe moderne représente-t-il une énigme pour la psychanalyse ?
Quelques questions me viennent aussitôt à l’esprit. Qu’est-ce que la surface du corps a à voir avec l’inconscient ? Freud pensait plutôt – et la clinique psychanalytique le confirme même à l’âge des neurotransmetteurs – que la surface du corps concerne une instance particulière du psychisme, tournée vers le monde extérieur et nommée « Moi ».
Y a-t-il au moins une identité sexuelle dans l’inconscient ou dans le Ça ? Non plus !
Que nous montre le rêve, par exemple ? Nous y sommes hommes, femmes, enfants, animaux. Il y a des rêves, où le rêveur est un objet, une chose, un sac perdu dans un coin de gare, une peau de banane... Et n’oublions pas non plus ces soupirants qui rêvent de devenir plus immatériels encore, même pas objet mais « ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien... » Ouah ! ouah !

Ajustons notre microscope, et regardons de plus près cette énigme moderne qui tient à l’intervention chirurgicale.
En apparence, il s’agirait d’un simple échange : je donne mon pénis, je reçois un vagin et une paire de seins. Ou à l’inverse : je donne mon vagin, mon clitoris et mes seins, et je reçois un pénis et un paire de couilles. Voilà pour la surface.
Pour ce qu’il en est de la fonction des organes d’échange, n’y pensons même pas. Car les chirurgiens modernes restent très en arrière de l’art d’Apollon et d’Éros. Voilà pour le progrès. La façade est métamorphosée, mais la maison reste froide. Vous me voyez venir : derrière cet échange le psychanalyste risque de voir se dresser le spectre de la castration. Ce qui nous ramènerait aussitôt au sens courant de l’impensable : « ce que l'on a du mal à admettre ».
Mais s’il n’y a pas d’identité sexuelle pour l’inconscient, y a-t-il au moins de la castration ? Non plus !
À nouveau, la castration se situe sur le plan du Moi et de son meilleur ennemi, le Surmoi. C’est l’homme aux loups paralysé par l’hallucination de son pouce sectionné...
Freud l’avait montré : la théorie de la castration elle-même repose sur une autre théorie, une théorie sexuelle infantile : tous les êtres humains ont un pénis. Et si on ne le voit pas, c’est qu’il est caché, c’est qu’il poussera plus tard, ou bien, au contraire qu’il n’y en a plus... Horreur ! C’est la raison pour laquelle on ne trouvera pas de castration, tout court, dans la clinique freudienne, mais des menaces de castration et des complexes de castration.
Et voici qu’une fois de plus, l’énigme moderne retrouve le chemin connu de l’énigme ancienne : le complexe de castration, qui fait suite à un autre complexe, celui de l’Œdipe.

Mais fi des grands concepts abstraits, concrètement, qu’est-ce que signifie ?

« Si je vais trop bien, il m’arrive malheur. » ou bien « à chaque fois que je suis trop heureux, je suis puni » Ou encore : si j’ai trop de succès ou trop de femmes, ou trop d’hommes, si je gagne trop d’argent, si je suis trop connu, je subis un revers funeste,  j’attrape une maladie, on me mettra à la porte, on me fera un procès, plus personne ne m’aimera, etc.

Il en existe également ce que j’aimerais appeler une « variante du chercheur », en référence à ce que Freud nommait « recherche sexuelle infantile ». C’est celle d’Œdipe, justement, et celle de Tirésias. « Si j’en sais trop, si j’en découvre trop, si je cherche trop loin, je suis châtié. » Donc : ne t'approche pas trop de l’énigme, car sinon... Réussite, envie, jalousie, Érinyes.

Voilà un enjeu toujours moderne, en effet. Celui de la psychanalyse, peut-être, mais surtout, celui, bien plus quotidien et plus concret, de l’analyste et de l’analysant dans la cure.

Voilà bien des questions auxquelles Pierre-Henri Castel apportera ses lumières.


 

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