psychanalyse.lu

Pierre Weber


La position du patient


« Le docteur à qui j’en ai parlé m’a conseillé de commencer mon travail par une analyse historique de mon goût pour le tabac.
- Écrivez! écrivez! Vous verrez comme vous arriverez à vous voir tout entier ! »

Italo Svevo[1]

Préambule

Lorsqu'un malade vient pour la première fois à mon cabinet, je vais l’accueillir sur le pas de l’entrée qui donne sur le palier du deuxième étage. Je fais entrer le patient dans le vestibule et lui montre le chemin de la salle d’attente. Retournant à mon bureau, je prépare la fiche du consultant qui doit patienter une dizaine de minutes au bout desquelles je vais quérir le nouveau-venu. Me plaçant le dos au chambranle, je lui tends la main et lui demande de me précéder dans le cabinet dont la porte à doubles battants capitonnés reste entr’ouverte projetant par la fente une raie de lumière blanche qui partage les carreaux. Après avoir invité le patient à prendre place devant mon bureau, je contourne la table pour m’asseoir en face de lui. Je lui demande de me fournir quelques précisions concernant son état civil et ses antécédents. Au bout d’un intervalle silencieux où je m’occupe à compléter la fiche, je me tourne vers l’inconnu, le dévisageant.
Je découvre presque toujours un homme ou une femme, embusqués, à l’affût d’un signe, d’un feu vert l’autorisant à exposer sa plainte. C’est l’instant où le silence est porté à blanc, le moment critique que je choisis pour avancer le premier pas sur la crête d’une relation flanquée d’abîmes, inaugurée par la question rituelle : - Que puis-je pour vous être utile ? ou bien : - Je vous écoute ! Le futur patient est souvent dérouté, parfois saisi de panique devant l’ouverture incongrue. La méthode est d’autant plus brutale que les gens sont habitués à être totalement pris en charge par le médecin. Il n’est pas rare, aussi, de voir le consultant, brûlant d’impatience, forcer l’entrée et plonger dans une lamentation ininterrompue comme s’il voulait faire perdre la face à celui auquel il est demandé secours l’entraînant sur une voie qui ne pourra que s’achever en débâcle.
Mais le choc est salutaire et l’entrée en matière immédiate. Le malade sait, désormais, qu’il sera fait appel à ses lumières pour éclairer les racines de sa souffrance et il pressent que c’est son identité (sinon son argent) qu’il met en jeu en commençant la partie.
Pour toutes ces raisons, il m’a toujours paru indiqué d'exhorter le candidat à bien peser son choix avant de franchir le pas. En règle générale, je lui propose de me faire connaître sa décision lors de la prochaine consultation.
Un médecin que je connais bien, un jour, m’adressa cette lettre : 
« Je vous propose de rencontrer Pierre K. que je vois régulièrement depuis quelques années, principalement pour un check-up, accessoirement pour des troubles fonctionnels divers (...). Il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années, cadre de banque, ayant, d’après ce qu’il laisse entendre, perdu le goût du travail qu’il néglige de jour en jour et qui lui fait courir le risque d’être lâché par ses employeurs...
Cette fois, le malade se plaint de ce qu’il appelle «reflux des contours dans un déferlement tonitruant de vagues sonores», phénomène qui l’atteint dans la rue ou dans des circonstances déterminées, apparemment anodines, comme de signer un courrier, et dont il dit qu’elles le mettent à l’étroit au point qu’il craint de prononcer une parole ou de déplacer sa main à la recherche d’un stylo.. rien que la perspective d’une crise lui fait craindre de sortir de son bureau ou d’y rentrer...
À noter que l’examen médical ne décèle rien d’anormal. Il n’y a pas d’antécédents familiaux (...).J’espère qu’avec votre concours etc. Le médecin précise, en PS, que le patient s’est soumis à un cathétérisme cardiaque au CHU de Nancy, le test de Masters ayant montré quelques anomalies au niveau de (...) qui n’a rien révélé ».
« C’est assurément un malade difficile », avait ajouté mon correspondant.
J’ai fait savoir à celui-ci qu’il fallait que je réfléchisse et que ma décision serait portée à la connaissance de son protégé dans les meilleurs délais. Tout bien pesé, me dis-je, je veux me rendre utile à Pierre K. Quelques jours plus tard, je chargeais ma secrétaire d’informer le malade que je pourrais le recevoir à mon cabinet le 15 novembre à 14 heures.
Ce n’est qu’après coup que je me suis étonné de la spontanéité de ma décision.
Et c‘est ainsi que j’accueillis à mon cabinet un homme âgé d’une quarantaine d’années, originaire de notre ville et dont la marque la plus immédiatement perceptible était qu’il avait gardé un air d’adolescent. Cette fois, la question habituelle fut suivie d’un long silence bourru. Bourru comme une tête d’adolescent portée à l’incandescence par l’embarras et la gêne d’avoir été pris en flagrante poussée d’émotion. Et le jeune homme de balbutier : - Je suis au bout du rouleau, sur le point de tout lâcher. Je crains...». Après un long silence, il fit : - Je n’avance pas...
- À quoi voulez-vous avancer ?
* * *

J’ai vu Pierre K. régulièrement durant plusieurs années. Un jour, d’une semaine à l’autre, il resta absent. Mais il m’adressa une lettre – surprenante à maints égards – intitulée : « Cher Monsieur ».
Voici ce qu’il écrit :
« Les choses se disent mieux en les écrivant.
Vous m’avez proposé un changement d’horaire déplaçant une séance au mercredi de 8 à 9. Lorsque je me suis couché la veille, j’ai pris soin de régler le réveil, un vieux radio-réveil Sonny qui, en guise de sonnerie, pousse un hurlement ininterrompu comme une cheminée de paquebot. Son bourdonnement infernal ferait se dresser un sourd. Mais voilà ! J’ai réglé la sonnerie, omettant de régler l’heure. Le réveil m’a arraché au sommeil à l’heure du début de la séance.
J’ai songé à vous, assis dans votre fauteuil, en train de m’attendre, désœuvré mais serein, taciturne comme d’habitude. J’ai pensé qu’il fallait vous prévenir, peut-être passer, malgré l’heure tardive, à votre cabinet Mais je n’en ai rien fait. Rester au chaud, recroquevillé sous le duvet, m’épargnerait d’être jeté dehors, dans la rue glaciale et d’être emporté par le flux scabreux des employés affluant au centre-ville.
Au lieu de vous téléphoner, je vous adresse cette lettre. Le ratage de mercredi m’a fait réfléchir. Je vais cesser de vous voir bien que je sois très malheureux. Je veux cesser de venir au rapport, d’avoir à interpréter un silence accablant en n’associant pas plus loin que la mémoire.
Je vais me borner à vous écrire si vous en êtes d’accord. Votre image est faiblement ancrée, je veux en rameuter l’ardeur. Dégager une place où l’implanter.
Qu’en pensez-vous ? Ne suis-je pas en train de réveiller mon père ? »

* * *

Le blâme de Pierre K. me semble un peu hâtif. Mais je ne suis pas mauvais perdant. L’ayant perdu de vue, – il a cessé de m’écrire comme il a cessé de me voir – je me demande s’il a avancé.




Cher Monsieur,

Il faut laisser les choses aller. Une brise inégale secoue le volet clos. Quelques rayons percent par la fente, on devine un jour blanc, éclairé par un soleil diffus, tiède. Le ronronnement obstiné d'une tondeuse déroute l’attention, mais la persienne respire la brûlante senteur de l’herbe coupée. L’envie de vous écrire et le désarroi d'avoir à sauter le pas me partage. Jusqu'à présent, je me suis contenté de toujours repousser à demain le projet de me mettre à l'ouvrage. À force de surseoir à la promesse - vous donner de mes nouvelles, sans parti pris, avec régularité - ç’en devient flagellation. Et je me mets à traîner les pieds, je me rebiffe et je pousse au cul vos cartons qui attendent mes textes.

Il faut laisser les choses aller.

À lire mes lettres, vous finirez par être convaincu que ma vie se borne à vagabonder comme cette chatte sans maître avec laquelle je viens de me trouver nez à nez en sortant de ma chambre pour aller remplir la cafetière à la cuisine. L'animal, après m'avoir dévisagé à son aise, est allé frotter son dos contre la rampe de l'escalier comme pour m'inviter à le caresser. Déconcerté une seconde, je me suis détourné. Je ne sais toujours pas parler aux chats.

Assurément, je ne fais que rôder dans les rues, aller et venir sur les quais de gare, attendre les trains, voir passer le temps au bureau, faire des haltes ici et là pour rêver ou réfléchir. Il m'arrive, parfois, de faire la tête et d'être saisi d'impatience. J'ai alors envie de casser la baraque. De quitter ce monde à grandes enjambées, de dégager le terrain, de faire table rase. En même temps, je ne puis me cacher que la baraque n'y est pour rien. C'est la convergence de ces deux mouvements qui compose un mélange explosif et qui m'empêche, parfois, de trouver le sommeil.

À qui en parler sinon à vous.

Tout à l'heure, en descendant du train, j'ai cligné de l’œil à un marmot qui n'a cessé de se démener pendant le trajet sous le regard placide de sa grand-mère. S'immobilisant, debout sur le siège, il me lorgna, souriant. Mon clin d’œil a-t-il voulu dire : -Bonne chance, petit, devant la vie.  Ce matin, j’étais parti dans la précipitation. Levé trop tard, j'ai failli rater le train. La sonnerie du réveil effaça d'un trait tout souvenir de la nuit. Vacillant, vidé, ce n'est qu'en chemin que j'ai réussi à me ressaisir un peu.

Alors qu'on n'est jamais sûr d'avoir bien écouté ce qu'on a cru entendre ni de bien se souvenir de ce que l'on a vu ni, surtout, de se rappeler de ce que l'on a dit et encore moins de ce que l'on vient de lire, pour les souvenirs des rêves dont on prend note, on est sûr, au moins, de n'avoir rien inventé.

Je venais de faire un rêve plein d'espérance et j'eus le regret de le voir s'achever. Malgré la coupure du réveil, j'étais heureux. Avant d'ouvrir les yeux, je songeais au manuscrit que mon père m’a confié dans le rêve et dont l'auteur était un écrivain hindou. Il s'agissait plutôt d'une épreuve d’imprimerie couchée sur du papier journal et pourvue d'annotations manuscrites.

Devant prendre le train à 7 heures 10, j'ai rapidement noté les principaux éléments du rêve. Il réunit, me semble-t-il, des personnages déterminants.

Maintenant, j'ai hâte d'achever le récit de ce songe magnifique. J'y tiens le rôle d'un jeune homme passionné, plein d'élan, animé d'une grande félicité, se démenant, se multipliant pour rendre service, pousser ses semblables à s'animer, à inventer une vie nouvelle, une vie d'invention. La clé de voûte de l'histoire est dans ce coin de bois touffu, sauvage. Mon père porte un manuscrit. Je me saisis du document qui a la forme des comptes-rendus de la Chambre. Je saisis, sans tarder, le parti qu'on pourrait tirer du contenu du document. Il est écrit dans une langue étrangère, en sanskrit, qu'il faudra traduire. Contrairement à mon père, je ne vois aucun problème à mettre en oeuvre cette traduction. L'écrit lui a été remis par un personnage d'une grande distinction, un homme qui, si mon souvenir est exact, lui en imposait, le Pandit Nehru. Celui-ci se tient dans l'ombre, derrière mon père, le double pour ainsi dire. Ma mère est là, en toile de fond, lointaine. Je préciserai que la scène est dans les jardins opulents de l'ancienne demeure des maîtres de la Faïencerie, à un carrefour, non loin de l'auberge de Septfontaines, d'où bifurquent les routes en direction de Mamer, Bridel et Saeul, tous lieux qui me sont familiers pour y avoir trouvé abri et réconfort.

Bettembourg où je demeure, vous ne le connaissez guère. Cette agglomération de cheminots, située à quatorze lieues de Luxembourg et à dix minutes de train, forme une sorte de banlieue de notre ville. C'est un machin coupé en deux par la voie du chemin de fer et la gare qui voit défiler des trains internationaux, vers la Suisse, vers l’Italie, vers Paris. Des trains qui m’ont fait voyager depuis toujours.

La coupure de la localité, je m'en souviens, était naguère accentuée par une barrière qui gênait la circulation des voitures. On a donc fait disparaître la barrière et construit un pont pour l’automobile, hostile aux piétons, qui préfèrent traverser les passages souterrains. Les femmes vous disent qu’elles ont peur de les emprunter le soir. Une chaussée interminable serpente d'un bout à l'autre de la cité, longeant l'église, la brasserie du Centenaire et le café Mousel. Tournant à droite, elle devient rue marchande. Elle passe devant le café de Justine et monte vers ce pont déserté par les piétons. Au delà de l'Auberge du Parc, qui abrite les bals de l’hiver, elle met à l’alignement d’innombrables maisonnettes sans attrait, à perte de vue. En quittant la gare, je prends cette route pour rentrer. Elle dessert les nouvelles cités qui poussent dans ses prolongements.

Il y a, non loin de l'église, à l’écart du centre, un vieux château que la commune a acquis pour s'y installer. Un parc public, ancienne dépendance du château, se déploie à ses abords. Mais, ces lieux ne sont pas ceux que j'ai l'habitude d'arpenter.

Tout doit pouvoir se dire.

Quand Léon, mon ami, me dit que tout est dans les têtes, c’est un peu cela - bien qu’il pense, sans doute, à autre chose. Chacun d'entre nous se meut dans une sorte de mythologie privée dont il n'est pas disposé à céder quelque parcelle ni à concéder qu'il fait se déplacer l’autre dans les avenues de sa propre légende.
Première journée printanière. Dans le train, j'avais fermé les yeux, la tête appuyée sur le dossier de la banquette. Entre les collines, des images lumineuses ou noires, sans contenu, défilaient comme projetées par une lanterne magique. La tête ne fait que réverbérer la douleur éprouvée dans les tripes.

Sincèrement vôtre.


2/05/93
Nous sommes rentrés au cantonnement, Léon et moi, au lendemain d’un entretien difficile à Aubonne, sur la terrasse du restaurant de l'Esplanade qui surplombe le vignoble de Morges et, plus loin, le lac de Genève. Devant la maison, sur le pas de la porte, tournant la clé dans la serrure, j'ai le sentiment d'être au pied du mur. Terminée la promenade. Léon parle, moi, j’écoute. De quoi veut-il me persuader?

Il me faut encore défaire ma valise, vider le sac à linge, ranger les vêtements emportés en voyage. Un peu de répit me soulagera. Je passerai au village faire quelques courses. Le frigo est vide.


3/05/93
Ce matin, j’ai repris mon travail au bureau après ce bref séjour au canton de Vaud et en Valais où Léon a passé une partie de sa vie.

Le ciel est dégagé et une longue journée sans paroles est devant. Je viens d'échanger des mots anodins au sujet du temps - encore frais - avec un collègue dans l'ascenseur. J'ai vu qu'il s'est foulé le pied, mais je n'en ai rien dit. Mon chef, Monsieur Berg qui a souhaité me parler d'une note que je lui avais préparée est déjà parti en réunion. Je ne le verrai pas de toute la journée.

Creuser le silence lorsqu'aucune parole, aucun bruit, aucune rencontre ne le rompra. Il me faudra encore passer à la banque pour encaisser un chèque et voir au garage pour ma voiture donnée en réparation.

À la descente du train en gare de Luxembourg, je prends l’autobus de la ligne 20 qui me dépose à l'entrée de la Côte d'Eich devant la taverne du Petit-Bourg où je m'accorde un répit, avalant rapidement deux doubles express et fumant quelques cigarettes. Je laisse trois tabourets entre Madame Maggy et moi. Accoudée au bar, silencieuse, buvant son café et fumant, elle semble rêvasser. Avant de partir, elle compose son menu pour le repas de midi. Parfois, je lui adresse la parole. C'est ainsi qu’elle m’a appris qu'elle est clerc de notaire dans une étude toute proche. Et il me semble l'avoir déjà rencontrée quelque part – comme il arrive souvent avec les gens de notre ville - avant de la retrouver ici. Ses cheveux coupés courts sont devenus blancs et elle marche en clopinant. A quoi rêve-t-elle?

Léon avait évoqué le suicide de Pierre Bérégovoy pour s’insurger contre les propos de Mitterrand lors des funérailles de l’ancien Premier ministre. Le président aurait dit que son ami et collaborateur avait été livré aux chiens. Qui sont les chiens?, se seraient aussitôt demandé les journalistes et mon ami avec eux. Léon avait cessé d’estimer Mitterrand qui l’a déçu.

Ce rappel d’un souvenir somme toute inutile m’est passé par la tête quand j’ai traversé la place du Théâtre toute proche. Contournant l'église des Capucins, longeant la piscine municipale, récemment rénovée, je me suis hâté vers le bâtiment du ministère situé boulevard Royal. J'ai la gorge nouée. Peut-être que je m'irrite d'être en colère contre Léon.

C'est sûr, cher Monsieur, qu'une après-midi lointaine, je m’en souviendrais toujours, parcourant l'avenue de la Liberté accroché au bras de ma mère, je fus soudain saisi d'un pesant sentiment d'ennui et une voix – tout comme - me dit qu'il n'y a d'issue que dans la poésie. Nous rentrions, las de lécher les vitrines, toujours les mêmes, bordant le trottoir de droite en direction de la Gare, qui passe devant le majestueux bâtiment administratif des Aciéries Réunies. J’imaginais les maîtres de forges, principaux employeurs du pays, orchestrer les allées et venues d’une armée de subalternes dans les couloirs sombres de ce palais sans visage. Je n’y mettrais jamais les pieds, ai-je songé.

Cela me revient parce que, l'autre jour, Léon et moi, nous avons parlé, une fois de plus, de la nécessité d'écrire.

Meilleurs sentiments


4/05/93
Je commence cette matinée de samedi par faire couler un bain. Avant de m'y décider, j'ai vidé une cafetière remplie à ras bord et j'ai fumé. Plutôt qu'une décision, c'est une pente qui s’est trouvée. Je ne pouvais me surmonter à entreprendre cette lettre sans être propre, lavé, coiffé, rasé, habillé. Vous écrire en robe de chambre et en pantoufle? Puis-je seulement l'envisager ?

Hier matin, entré au Petit-Bourg, j’ai trouvé Madame Maggy installée seule à l'autre bout du comptoir de ce café faussement rustique. Comme d'habitude, je laisse trois tabourets d’écart entre elle et moi. Elle porte un manteau rouge sur sa jupe plissée. Une femme d’un certain âge aux cheveux paille, une de celles qui se veulent rajeunies par l'éclat d'un maquillage haut en couleur et des vêtements tape-à-l’œil avait pris place sur la banquette en bois sombre, au fond de la taverne. Monsieur Thiel, l'avocat général qui, avant de se rendre au Palais, vient plonger son nez dans le Républicain Lorrain, ne devrait pas tarder. Dans son coin, il affiche la mine d’un que le poids des dossiers empêche de regarder autour de lui.

La première parole que la journée me destine parvient de derrière le percolateur qui cache Maria, la serveuse : - Un double pour Monsieur? J'opine de la tête. Je me demande si, prenant l’initiative, je vais adresser un mot à Madame Maggy. Me souvenant de la remarque de Léon exprimée la veille : - Cette fraîcheur, ce n’est pas un temps de saison!, je pourrais lui souffler : - N’est-ce pas la fête des saints de glace, Mamert, Pancrace et Servais, ajoutant: - Hier soir, j'ai été manger un poisson frit au marché de l'Octave de Pâques, place Guillaume. Il a fait drôlement frais dans la baraque du restaurateur. Elle me répondrait : - L’Octave n'est plus ce qu'elle était. Plus de fanfares ni de processions dans les rues. La commémoration de la fête à Notre-Dame passe inaperçue. La dame fardée se verrait obligée de compléter: - Les gens arrivent en bus et se rassemblent place de la Constitution à cent mètres de la Cathédrale. Les vrais pèlerins se font rares. Ce matin, c’est le tour de ceux de St Vith, d'Arlon et de Bitbourg.

Il n’y aurait aucun désaccord entre nous.

Madame Maggy se laisse glisser de son tabouret murmurant : - Allons-y, reprenons le collier pour le dernier jour de la semaine ! Avant de partir en clopinant, elle fait encore remarquer à sa voisine: - Quand on a été manger du poisson, il faut mettre tout son linge à la machine tellement ça pue!

Meilleurs sentiments


5/05/93
J’éprouve quelque nervosité à me mettre à vous écrire. Le sentiment en est plus aigu que d'autres jours. Je rédige sans notes, dansant sur la corde raide à la manière du funambule. Je viens de terminer une courte sieste et, à l'heure qu'il est, après les orages de la nuit, un soleil éclatant illumine les toits et les façades des maisons qui semblent baigner dans les jardins et les champs alentour. L’océan de lumière m'appelle à m'évader. Pour calmer mon inquiétude sinon pour gagner du temps, je m'en vais préparer du café à la cuisine.

J'aimerais, pourtant, connaître votre commentaire sur un certain nombre de choses dont je me suis entretenu ces jours-ci avec Léon. Du moins de certains aspects de ces choses, peut-être des désaccords, que le climat tendu, inconfortable de nos rencontres ne me permet guère d'aborder. Rien n’échappe à la clairvoyance de mon ami qu’il soutient d’un regard pénétrant. Est-ce par simple prudence ou politesse que je m’abstiens de ne lui rien objecter ? Il m’apparaît à l'instant qu'il n'est pas moins difficile de vous rapporter de quoi exactement je me plains. Ce dont il faudrait qu'il soit ici question s'enveloppe d'un épais silence, est enrobé d'une opacité que la lumière ambiante ne réussit pas à traverser.

Il se peut que la splendeur des jardins me rende simplement impatient.

Bien à vous.


6/0593
Une lettre du ministère de la Culture vient m'annoncer que le secours dont j'ai bénéficié aux termes d’une loi encourageant la création cessera de m’être octroyé dès le mois prochain. On me signifie, sans autre justification, que je ne répondrais plus aux critères d'attribution auxquels j’ai, pourtant, satisfait au départ. Ce décret vient me ravir le calme - bien précaire - que requiert l'écriture. La loi n’ayant subi aucun changement dans l’intervalle, je m’interroge. Un coup de téléphone malveillant au fonctionnaire qui distribue les secours serait-il à l’origine de ce revirement. La lettre est posée devant moi me plongeant dans un silence alarmé. Je me sens assiégé par un ennemi invisible. Rien ne servira d’arguer de ce fait.

Quand, ce matin, consigné au bureau, n’ayant pas encore pris connaissance de la mauvaise nouvelle, m'inquiétant seulement de ce que j'aurais à vous écrire, j'éprouvais une sorte de bonheur épeuré. Monsieur Victor, accaparé, comme d’habitude, par ses dossiers et ses rendez-vous, galopait dans les couloirs où je l'ai croisé par hasard. Je l’entendis grommeler, en passant, qu'il était si débordé qu'il ne trouverait pas le temps de me recevoir. Je restais donc sans instructions, tout au loisir d'attendre l'heure du départ et de voir le ciel dégager le soleil qu’il voile. Le silence autour de moi me laissa bouche bée. Ne vous avais-je pas signalé, un jour, que, rentré chez moi, j'aimerais parfois me voir consoler par la tendre caresse d'une main de femme?

J'irais, dès que je serai sorti d’ici, me détendre au sauna de la piscine municipale. Retrouver un peu de tranquillité. Mais j'ai trouvé les portes fermées pour cause de réparation.

Ce soir, je dînerai avec Louise, une amie de longue date. Je n’en dirai rien à Léon qui n’estime point cette femme.

Affectueusement vôtre.


7/0593
Le repos que je prendrai à mon retour à la maison, un léger somme , va me préparer, pensé-je, à entrer en correspondance avec vous. J’étais parti à Esch-sur-Alzette pour y accomplir quelques formalités obligées qui me sont pénibles. Ces démarches dont vous connaissez l'objet blessent ma dignité suscitant un sentiment coupable. Tout se passe comme si j'avais à essuyer l'outrage des passants dans la rue et des bureaucrates que je dois affronter. La honte qui me ronge est exaspérée par la fin de non-recevoir qui me fut signifiée par le ministère de la Culture. Il y a là un fonctionnaire sans visage qui, sans autre argument, me soupçonne de simuler. On me taxe de frivole comme si j’inventais d’écrire. Il ne manquerait plus que ça. Mais au lieu d'être emporté par la colère, je suis confit d'angoisse.

J'ai résisté à la tentation de noyer l'émoi sous quelques chopes de bières sachant qu'un tel recours m'affaiblit. Vider des chopes aurait, assurément, été utile pour servir de soupape au dépit et pour libérer un peu de bile. Mais je me suis borné à avaler un verre de Vittel avec un double express dans un bar de la rue de l'Alzette, feignant de lire Le Monde. Quelques employés communaux réfugiés au café avant la fermeture des bureaux vociféraient et tonnaient contre le comportement, à leurs yeux inadmissible, de l'entraîneur du FC Jeunesse.

L'anxiété dont vous savez qu'elle n’a cessé de dominer ma vie, ne serait-elle pas la séquelle d'un état de confusion dont il faudrait démêler les fils, déterminer les tenants et les aboutissants. Les notes que j'ai prises au fil des ans, s'il est vrai qu'elles n’ont pas été d'un grand secours à moins d'avoir atténué un peu ma souffrance, seraient-elles susceptibles d'indiquer des pistes à explorer comme disent les docteurs que j'ai eu l'occasion de rencontrer ici, il est vrai sans succès.

J'aimerais connaître votre sentiment à ce sujet.

Ce matin, j'ignorais que j'allais vous entretenir de tout cela estimant être en mesure de vous parler de choses plus importantes. Je souhaitais pouvoir écarter d'un revers de main l'incident de la lettre ministérielle. Je comptais me soulager de sa perfidie par un gros éclat de rire partagé avec Léon qui n’a que mépris pour les fonctionnaires. J'avais prévu de vous parler plutôt de ce que, hier soir, une amie m'a raconté de ses joies et de ses misères. Notre relation continue de comporter un aspect quelque peu thérapeutique sinon pédagogique. Je m'efforce d'échapper à ce rôle incommode qu'elle-même dit ne pas pouvoir s'empêcher de jouer à l'égard des gens avec qui elle travaille. Elle en souffre. Et je m’aperçois combien je lui suis attaché.

À vous entendre.


8/0593
L'autre soir, je me suis arrêté à l'Auberge du Parc, à l 'entrée de la route de Mondorff, pour boire un verre et entendre causer. Valério, le garçon italien qui s'occupe du restaurant, ne manque jamais de m'interpeller dès qu'il m'aperçoit - ce n'est pas toujours le cas - me lançant: - Comment va, chef? Quant à Claudine, la Thionvilloise, qui sert les accoudés du bar, elle accueille la plupart d'entre eux en les saluant de leur prénom, rayonnante et prenant, sans délai, la commande. Jamais elle ne manque de prodiguer quelques bonnes paroles. Attentive et de plain-pied avec tout le monde, la petite femme un peu rondelette, mais jolie, met de la chaleur dans ce bistrot où, le soir, se retrouvent les pensionnaires de l'hôtel installé à l’annexe : des voyageurs de commerce, des ouvriers spécialisés et des techniciens, flamands, wallons, néerlandais, allemands, français, italiens qui font de la maintenance dans les usines alentour et à la base militaire toute proche. La cacophonie des palabres, à elle seule, suffit à vous remonter le moral. Peu de gens d'ici fréquentent l’auberge de Lou, le patron, que d’aucuns qualifient de «paillasse». Il est vrai qu'il a l'air d'un clown triste, rébarbatif, acariâtre, qui ignore votre présence même régulière. Il adresse seulement la parole à quelques familiers qui viennent là en voisins, comme le boucher d'en face, son fournisseur. Il y a aussi des gens vivant en marge de la communauté locale, des rêveurs savourant en silence le tumulte qui les baigne et désirant rester à distance des controverses qui font rage autour des comptoirs du village où se pressent les habitués qui se connaissent. Pour rejoindre ceux-là, il vous faudrait décliner votre identité et indiquer votre place dans la vie.

Ce soir-là, donc, - voyez que je finis d’en venir ce que j'ai en tête de vous écrire – plein d’admiration pour Claudine, je me suis avancé à lui demander comment elle fait pour retenir le prénom des nombreux clients qu’elle sert. Aussitôt, elle se lança dans une explication vivace qui l'amena à faire la différence entre les pensionnaires, clients réguliers et les autres, clients occasionnels:- De ceux-ci, je connais le verre, dit-elle, joliment. Pour ce qui est des pensionnaires, je connais forcément leur nom parce que je les inscris dans le livre. Je fais mon métier, c'est tout. Je parle à tout le monde, mais je n'aime pas qu'on entre dans ma vie privée. Je me contente de remplir la caisse du patron et j'aime rentrer, certaine que tout s'est bien passé. Vous comprenez! Et d'ajouter: - Vous prenez encore une bière, Monsieur?

- C'est l’heure de partir, fis-je. Combien je vous dois?
Tout cela vous paraîtra bien insignifiant, cher Monsieur. Je compte sur votre indulgence.
Vôtre, affectueusement.


(à suivre ...)


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