psychanalyse.lu


Pierre Weber


La mélopée du déclin


« Socrate conseille. Nous entendons : il faut que les imagos soient abritées par la psyché, toutes les imagos— celle de l’Autre et celle de Soi, et aussi celle de l’Humain, discrète et qui veille au coin du feu. Et il faut que la psyché, miroir on le sait, renvoie au Moi le reflet variable des représentations et fantasmes se jouant dans l’épaisseur de ses désirs. »
(P. C. Racamier[1])


Depuis le crépuscule de la deuxième guerre mondiale – toute la terre s’est levée pour arrêter la folie d’un peuple – certains d’entre nous ont été les spectateurs d’un cortège à la Prévert faisant défiler les signes successifs du déclin: le chewing-gum, le jazz, le matérialisme et l’inculture yankee, le premier sein nu au cinéma, James Dean, la nouvelle vague, les boums, le whisky, le cha cha cha et le rock’n roll, les cheveux longs et les mini-jupes, la pilule, le jean, le bikini, la télé et l’image, les supermarchés, la plage sous les pavés, les hippies, le joint, Playboy, les peep show et, plus récemment, une forêt, les Américains.

On ne cesse d’entendre, en ces temps de récession et de menaces diverses, la mélopée du déclin entonnée par des idéologues endurcis, des dévots fanatiques, des conservateurs mélancoliques, des enfants perdus, des déçus de la vie, des débatteurs de café de commerce. Elle revient souvent dans les débats télévisés. Ça soupire sur les plateaux: ah ! la perte des valeurs, des repères ! Où allons-nous ! La Grande Nation pleure son déclin et l’Allemagne son incapacité à se réformer, la perte de sa traditionnelle première place à l’école de la science et de la technologie, son impuissance à se mesurer à la forge des talents américaine. La vieille Europe serait-elle envieuse du nouveau monde incarné par les États Unis ?

Le psychanalyste Erik H. Erikson[2], disciple d’Anna Freud, émigré dans ce pays, le pense dans un livre dont la première édition date de… 1950 et qu’il définit comme un « carnet de voyage à travers les concepts » (Reisetagebuch durch Begriffe). Il y parle du rêve américain et du père allemand – en se gardant de transposer, sans précaution, sur l’étude du corps social le savoir recueilli par la psychanalyse sur les mécanismes et les processus de la névrose individuelle. C’est à propos d’une récente controverse sur la socio-psychanalyse, – qu’est devenu Gérard Mendel ? - que je me suis souvenu de ce livre lu il y a des lustres, à propos d’un concept y évoqué et lié au caractère national des Américains, concept susceptible d’illustrer, du moins symboliquement, mon propos : il s’agit de la notion de « frontière » (frontier). Celle-ci est définie par le Webster’s New World Dictionnary of the American Language (sens 2) comme « that part of a settled, civilized country which lies next to an unexplored or undeveloped region (Erikson : die jeweilige Front des Kampfes um den Kontinent)[3]. Sur le vieux continent, la frontière, c’est (sens 1er) la ligne qui sépare deux pays étrangers, sinon ennemis. La frontière américaine invite soit à s’y installer, soit à reculer, soit à transgresser.  

Quel rapport, dira-t-on, avec la mélopée du déclin, ce chant monotone et répétitif, nostalgique du « temps perdu » et des neiges d’antan ? Je n’en sais rien encore. Polémiquer, c’est se laisser emporter par l’humeur et naviguer à vue. C’est écrire dans l’urgence du temps, dans l’épaisseur des impressions, des émotions, des réflexions, des rêves et des lectures récents, s’il se trouve, au tournant de l’an, épaisseur qui fait frémir les séquelles de la mémoire attachée aux intérêts de la vie.

Bien qu’Erikson nous mette en garde contre la tentation de vouloir appuyer une opinion vague par des citations arrachées à leur contexte, je me suis laissé séduire par la formule de P.C. Racamier placée en exergue. Elle introduit, sous une épigraphe tirée d’Eupalinos ou l’Architecte de Paul Valéry, un chapitre où il est question de patients schizophrènes qui « n’ont pas de toit pour leurs dieux intimes ni de toile pour leurs spectacles intérieurs. » Je fus séduit par l’idée de la mise à l’abri. Par le coin du feu dans la maison de psyché. Où l’on va se réfugier, quand on se fait vieux, pour se protéger contre les turbulences du monde, les idées nouvelles venues du froid, leur dérive. Mais Racamier invite plutôt à la réflexion qu’à la polémique qui transporte souvent et en sous-main un ton pédagogique, moralisateur, à contre-courant du dessein de l’auteur.

L’homme vieillissant, mûrissant, le cas échéant, par l’épreuve des deuils successifs qu’il traverse, se rapprochant de la frontière, sera mis en demeure d’imaginer sa fin. Il constatera, s’il en a la force, qu’elle est inimaginable. Il se mettra à peindre le spectacle d’une vie sans vie, immobile, abritée, en marge de la communauté des vivants. Exil heureux, paradisiaque, si son Dieu veut prendre soin de lui, douloureux quand, faute d’être croyant, il redoute d’être un peu à l’étroit dans sa tombe, à l’écart des affaires du jour, oublié par les vivants vaquant à leurs occupations. « La vie continue » console-t-on celui, celle qui vient de perdre un être cher. On tourne les talons et l’on retourne à l’ordre des jours. Et le pauvre vieux dans sa tombe craint de se l’entendre dire.

Quand nous campons à la frontière, l’idée du déclin menace de nous remplir de vide, de nous chasser du coin du feu, de nous éjecter de la maison, de nous priver d’abri. Vieux et envieux des jeunes gens prêts à partir à la conquête du continent, nous serons tentés d’entonner le chant paradoxal, délectable et indigné de la dépravation des nouvelles générations ayant jeté comme du leste les bons vieux repères. Oubliant ce que nous avons lâché avant de trouver notre propre chemin.

Mais trêve de nostalgie ! Oublie-t-on sur les plateaux de télévision que l’Histoire a montré, - et ne cesse de montrer - il y a plus d’un demi-siècle, d’une manière particulièrement incandescente, à quels sommets la fureur destructrice des valeurs peut atteindre ? Où donc est le problème si, ce que nous redoutons, s’est déjà produit ? Où se situe la frontière ?

Qui va s’occuper d’en fixer le tracé ? La religion et les idéologies, certes, mais la psychanalyse ? Le psy, trop présent sur les plateaux, risque de se voir forcer la main.

Une dernière impression, encore sonnante, au tournant de l’année, celle du traditionnel concert de l’orchestre philharmonique de Vienne retransmis par la deuxième chaîne allemande. Le mot de la fin, un message d’espoir décourageant le chant du déclin des esprits chagrins, appartient à Johann Strauss et à son interprète, Riccardo Muti reprenant, en adressant ses vœux au monde, le thème évoqué par ses prédécesseurs : la musique est le seul langage que tous les peuples de la terre comprennent sans recours à la traduction. Ce langage transporte le deuil et la joie - la psychanalyse commence à s’en occuper - et ne saurait donner lieu à malentendu.



[1] Les schizophrènes, Payot, Paris 1980 ;
[2] Kindheit und Gesellschaft (Childhood and Society), Klett-Cotta, 1970 (1950) ;
[3] « cette partie d’un pays aménagé et civilisé située à proximité d’une région inexplorée et non-développée (Erikson : le front respectif de la conquête du continent ») ;

 

XHTML 1.0 Transitional