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Pierre Weber

Le neveu de Lacan

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Tout m’a été livré par mon père.
Nul ne pénètre le fils, sinon le père ;
Et nul ne pénètre le père, sinon le fils, et celui à qui le fils veut le découvrir.
(Père et fils, Annonce de Matyah, 11, 27[1])

Geschrieben steht : « Im Anfang war das Wort ! »
Hier stock ich schon ! Wer hilft mir weiter fort ?
Ich kann das Wort so hoch unmöglich schätzen,
Ich muss es anders übersetzen,
Wenn ich vom Geiste recht erleuchtet bin.
Geschrieben steht : Im Anfang war der Sinn.
Bedenke wohl die erste Zeile,
Dass deine Feder sich nicht übereile !
Ist es der Sinn, der alles wirkt und schafft ?
Es sollte stehn : Im Anfang war die Kraft !
Doch, auch indem ich dieses niederschreibe,
Schon warnt mich was, dass ich dabei nicht bleibe.
Mir hilft der Geist ! Auf einmal seh ich Rat
Und schreibe getrost : Im Anfang war die Tat !
(Goethe, Faust, 1. Teil, 3. Szene)



Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener dans les jardins du vieux Séminaire au Mont Saint Lambert que, d’un nom barbare, les ambitieux appellent « campus ». C’est moi qu’on voit, toujours seul, rêvant sur un banc. Je m’entretiens avec moi-même de la maturité de l’âge et de celle de l’homme, d’amour, d’éducation, de politique et de psychanalyse. J’abandonne mon esprit à tout son libertinage, je le laisse maître de suivre la première idée qui vient comme on voit dans l’allée nos jeunes étudiants courir sur les pas du Savoir, ce courtisan d’un pouvoir chimérique. Le souvenir me rappelle ce vieux jésuite, docteur ès théologie, qui, pour me ramener à Dieu, m’avait convié à une promenade dans ces allées. J’avais laissé entendre, par des propos maladroits, que ce n’est point l’incroyance qui fait question mais la foi. Aussitôt, il me somma de prouver la non-existence de Dieu, ce dont je fus bien incapable. Cet entretien me laissa le goût amer et pénétrant du remords. Car j’étais bien décidé à quitter le giron de l’Église.

Il y a quelque temps déjà, la faculté des sciences pédagogiques, la Fédération européenne de psychanalyse et l’École Psychanalytiques de Strasbourg invitaient à une conférence du docteur Richard Freymann, psychiatre et psychanalyste, qui avait pour thème: « Éducation, psychanalyse et politique : trois métiers impossibles dixit Freud »

L’invitation suggérait en sous-titre : « À nous, aujourd’hui, de définir ces trois fonctions, en regard de ce nouveau 'malaise dans la culture' qui est celui de notre temps. Sans chercher à répondre de manière définitive quant à leurs buts, pourquoi ne pas tenter de leur trouver de nouvelles voies, qui n’ont pas d’autre prétention que de les rendre simplement 'praticables'. »

C’est un sujet intéressant, pensai-je, proche de mes délibérations et présenté par le neveu de ce philosophe célèbre qui nous a délivré de Freud, ce professeur viennois dont nous psalmodions depuis des lustres les maximes et qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de l’âme, où ni lui ni personne n’entendit jamais rien. Que la psychanalyse fût un métier impossible, autant que la politique et l’enseignement, je n’y avais point encore songé malgré mon scepticisme. L’Université de Luxembourg allait me donner l’occasion d’entendre la parole d’un disciple du fameux docteur Lacan lequel a fait sortir la vérité en démasquant les coquins.

Cependant, homme avisé, je connaissais assez les écrits de Freud - qui, un temps, m’avaient détourné de la philosophie - pour m’étonner que le Maître eût jamais dit que la psychanalyse est un métier impossible. Ma curiosité fut piqué à vif par cette thèse audacieuse dont le docteur Freymann a, sans doute, vérifié le fondement dans l’oeuvre de l’inventeur de la psychanalyse. Je savais que Freud avait le don de discourir de façon critique en faisant entendre, par jeu, les sceptiques et les adversaires de ses assertions, et même de mettre en scène des conférences académiques en imaginant les objections de son auditoire. Mais il se peut qu’au crépuscule de sa vie, rongé par le cancer, il ait négligé, par inadvertance, de mettre un point d’interrogation à une assertion qualifiant de pet foireux son entreprise thérapeutique.

Je voulus en avoir le cœur net. Et c’est ainsi que je me rendis au 162 de la rue de la Faïencerie un vendredi soir à 8 heures. L’amphithéâtre de la faculté, formé de gradins raides, se remplit à la dernières minute quand, emmenée par le porte-drapeau du lacanisme d’ici, une volée de séminaristes – je venais d’apprendre que la conférence avait été précédée d’un séminaire – envahit les rangs.

Freud dixit? Si « suggérer est à l’antipode d’analyser », ainsi qu’ on va l’entendre, nous sommes bien partis. Comme le chat assis, je restais calme. Introduisant le sujet de la conférence, un représentant de la Faculté finit par reconnaître à l’invention de la psychanalyse l’effet d’un tremblement de terre. Il céda la parole au docteur Freymann. Celui-ci, enchaînant l’idée du cataclysme analytique, envisagea l’amphi immobile d’un regard pénétrant: posture annonciatrice de profond, ai-je songé.

Que savons-nous de nos origines ? Que savons-nous des premiers temps de notre existence ?

Rien !

Vous concevez, lecteur, jusqu’où je pourrais pousser ce commentaire sur un sujet dont on a tant radoté, tant écrit depuis cent ans sans en être d’un pas plus avancé. Si vous me savez peu de gré de ce que je vous dis, sachez m’en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.

Richard Freymann nous entraîna dans le cabinet d’étude de Faust répétant les interrogations de celui-ci au sujet de ce qui fut à l’origine du monde : du verbe, du sens, de l’énergie, de l’esprit ou de l’acte ? Nous savons que Goethe finit par décréter : Im Anfang war die Tat ! et que Freud se rallia à cette proposition en conclusion de « Totem und Tabou[2] » :

Pour démontrer la thèse annoncée, le conférencier retourna à Freud, agitant une fiche sur laquelle il avait inscrit une citation tirée d’Analyse terminée et analyse interminable[3], ouvrage fort prisé et souvent cité, si je ne me trompe, par les disciples de l’École et leur Maître lequel a dû le lire dans sa traduction française, publiée à la veille de la guerre, un an avant la mort de Freud dont l’écho, à Paris, était à peine perçu.

Pendant que le conférencier discourait, je me laissais bercer par les sonorités douces et caressantes d’une langue qu’on ne doit guère plus entendre qu’autour de l’allée d’Argenson au Palais Royal et, peut-être, au café de la Régence. J’entendis des mots agréables à l’oreille et joliment tournés tels oracle de l’angoisse, déguisement de la perversion, parole pleine et parole vide, idéal du moi, révélation du palimpseste, hiéroglyphes de l’hystérie[4], manque, perte de l’objet, souture du moi, fioriture et syncope, réel et béance, discours dominant, bien sûr, règle fondamentale, sujet-supposé-savoir, impératif de jouissance, rebond, repérage du transfert, tiers exclu, et, finalement, l’incontournable « après-coup ». Il fut même fait état de « star-académie » ce mot franglais du répertoire de la comédie médiatique fort goûté dans les chaumières, métonymie ou métaphore du discours dominant. Mais qui, dans la salle, regarde encore la télévision parisienne ? demandai-je.

Tandis qu’à la fin, au moment des questions, quelques théologiens disputaient sans s’entendre, comme il peut arriver en théologie, et tandis que la salle retînt son souffle, comme interdite, la nuit s’approchait. J’en ai profité pour filer à l’anglaise (french leave). J’étais loin d’être rassuré sur le dit de Maître Freud que le conférencier s’était contenté de citer en français. Tradutore tradittore. Il me fallait, pour en avoir le cœur net, me résoudre à lire le papier de Freud d’un bout à l’autre. Mais, à mon âge, aurais-je besoin de le savoir ? C’est, du reste, lecteur, une question que, souvent, je me pose. Que faut-il que je sache pour couler des jours tranquilles dans la société du Savoir ?

La Nuit, comme toujours, apporta conseil.

Je fis un songe. J’étais à Berlin où je n’avais jamais mis les pieds. Un curieux personnage, chauve et borgne, m’accosta. Il prit la parole et dit, pointant l’index:
« - Monsieur a raison !

- De quoi te mêles-tu ? fis-je.

- Je me mêle de mon métier; je suis thérapeute à votre service et je vais vous montrer la ville. »

L’étrange docteur me fit traverser les rues de la ville, bordées de maisons baroques. Il marchait d’un tel pas que j’avais peine à le suivre. Lorsque nous eûmes atteint les faubourgs, l’homme s’arrêta. Il me lança avant de tourner les talons et de disparaître autour du coin : Voilà ma devise : « - J’oublie le nom du malade, et je ne m’occupe que de la structure de la maladie. ». Je m’affollai. Les plaques de rues ne portaient pas d’inscription. Comment demander le chemin au passant alors que j’ignorais le nom du lieu d’où j’étais venu ? J’ai déplié le plan de la capitale me rappelant que j’étais parti du centre. C’était une carte de Paris. Saisi d’effroi, je me suis réveillé au milieu du lit où est ma place.

Y a-t-il une morale à cette histoire ? Il y en a deux, peut-être plusieurs Tout d’abord, Freud n’a jamais affirmé que la psychanalyse est un métier impossible.

Et Freud était un homme d’humour. On pourrait appliquer aux lacaniens ce qu’il a dit de son disciple Rank. Lui reprochant de céder à la mode en adaptant le temps de la thérapie analytique à la hâte de la vie américaine, il écrit : « Man hat nicht viel davon gehört, was die Ausführung des Rankschen Planes für Krankheitsfälle geleistet hat. Wahrscheinlich nicht mehr, als die Feuerwehr leisten würde, wenn sie im Falle eines Hausbrandes durch eine umgestürzte Petroleumlampe sich damit begnügte, die Lampe aus dem Zimmer zu entfernen, in dem der Brand entstanden ist. Eine erhebliche Abkürzung der Löschaktion wäre allerdings auf diese Weise zu erreichen.[5] »

On peut, du reste, se demander si la meilleure façon d’apaiser le malaise dans la culture des enseignants et de les intéresser au savoir psychanalytique est de les confronter à un cours de théologie lacanienne. Freud, pour introduire ses auditeurs à la psychanalyse[6], a choisi délibérément les Fehlleistungen parce qu’on peut les observer chez tout homme/femme normal (bei jedem Gesunden). Il dira que l’auto-observation est indispensable si l’on veut bien comprendre, ajoutant qu’on ne peut saisir le véritable enjeu de la relation thérapeutique qu’en se soumettant à une analyse personnelle.

La morale de l’histoire ? Elle est peut-être dans le mot de la fin. – Si l’enseignement est un métier impossible, conclua le représentant de la Faculté, il nous faut, nous enseignants, mieux écouter nos élèves. »

Le conférencier : - Oui, mais écouter c’est un métier qui s’apprend ! »

À vrai dire, l’enseignement lacanien est un métier impossible, paradoxal[7] au sens de Racamier. Il vous apprendra, peut-être, à mettre votre lanterne à l’abri du feu. Le lacanisme n’est nulle part, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, ni suggestion, ni analyse, tout et rien à la fois : c’est une forteresse vide et imprenable. L’auditeur reste sur sa faim (châtré) tant qu’il ne parle pas lacan. « Lacan pour les lacaniens, et les lacaniens pour Lacan, jouent le rôle de garde-fou[8] », écrivait François Roustang[9] Nul ne pénètre le fils, sinon le père. Votre Moi de neveu en sera comblé[10].

Im Anfang war die Tat ! Oder der Sinn ? Oder die Kraft ? Oder das Wort ? Mais la souffrance ?



[1] Évangile de Matthieu, traduction d’André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1989 ;
[2] GW, Bd IX, (1912), Fischer, paru en France chez Payot, 1947 ;
[3] Die endliche und die unendliche Analyse, Bd XVI, p. 59, (IZP, 1937), Fischer ;
[4] Je m’excuse d’épingler quelques mots papillon piqué directement dans les textes du Maître ;
[5] Bd XVI, p.60 : « On n’a pas beaucoup entendu parler de ce que l’entreprise rankienne a apporté aux malades. Sans doute pas davantage que n’eût obtenu une escouade de sapeurs-pompiers se contentant, face à un incendie causé par une lampe à pétrole renversée, d’éloigner la lampe en la sortant de la pièce où le feu a pris . Ce serait là, en effet, une manière d’abréger considérablement l’intervention des sapeurs ;
[6] Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Studienausgabe, Bd I, Fischer : « Ich erinnere Sie daran, dass uns eigentlich an den Fehlleistungen selbst nicht viel gelegen ist, dass wir aus ihrem Studium nur etwas für die Psychoanalyse Verwertbares lernen wollen. » ;
[7] v. P.-C. Racamier, Le génie des origines  : Psychanalyse et psychose, p. 385, Éd. Payot. « « Me suffirait-il de rappeler que, loin d’additionner, à la manière de l’ambigu, le paradoxal ne fait que soustraire. C’est ainsi que l’objet ambigu est donné à la fois comme interne et comme externe, et qu’il est ainsi donné deux fois. Tandis qu’un objet paradoxal est doublement retranché : il n’est pas interne, puisqu’il est renvoyé dehors, et il n’est pas externe puisqu’il est renvoyé dedans ; il ne sera donc qu’en étant nulle part. »
[8] Cornelius Castoriadis, in Carrefours du labyrinthe, coll. Esprit, Seuil, p. 70 ;
[9] Un destin si funeste, Éd. de Minuit, 1976 ;
[10] Pour une critique de la théorie lacanienne du langage, voir, entre autres : Didier Anzieu, Psychanalyse et langage, ouvr. coll., Dunod, 1977  et Thierry Simonelli, Lacan, La théorie, Cerf, 2000 ;


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