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Georges Penning (†) & Pierre Weber


Paris - Remiremont
(Projet de Lettre aux Français)


Coincés entre l’Hexagone et une Allemagne d’autant plus redoutable qu’elle sera réunifiée lorsque cet ouvrage paraîtra[1], nous nous permettons de vous adresser cette lettre fraternelle bien que pour vous l’ existence de notre pays ne pèse pas plus lourd que celle d’une sous-préfecture qui aurait revendiqué et obtenu le statut d’une nation indépendante. Il est vrai que n’étant plus français depuis la déroute de Napoléon, et ne l’ayant jamais vraiment été, il n’a été que rarement question de nous dans vos discours et dans vos livres. Et pourtant, nous sommes nombreux à vivre, le regard rivé à la France, à l’actualité parisienne et provinciale, à souffrir de vos excès, à nous passionner pour votre foi qui trop rarement inspire vos discours et anime vos débats, à désespérer de vos querelles incessantes et à succomber à la beauté ineffable de votre langue qui est, à vrai dire, votre seule richesse.

Dès notre adolescence, votre pays nous a été présenté comme le phare de la culture, comme le haut lieu du débat politique et comme le berceau de la démocratie. Nous y reviendrons. Lorsque notre professeur de littérature française, formé rue d’Ulm, nous fit découvrir vos poètes, vos philosophes, vos écrivains et vos cinéastes, nous finîmes par nous persuader qu’il nous serait interdit de vivre ailleurs qu’en France pour ne pas dire à Paris. D’autant qu’à nos yeux, Paris était le carrefour de toutes les avant-gardes, le creuset des intelligences et des talents, le lieu de rencontre des amitiés et des belles amours.

Comprenons-nous ! Ce rêve avait été cimenté par le drame de l’occupation allemande laquelle prit fin avec l’ effondrement crépusculaire tant attendu de la Germanie mise à feu et à sang. Lorsque les libérateurs américains investirent nos villages et notre ville, avançant avec l’insouciance et la souplesse du fauve, dans l’équipage exubérant des citoyens du Nouveau Monde, généreux, déterminés, souriants mais combien vulnérables, de nombreux enfants de notre petit pays, subjugués, avaient conçu un premier rêve.: partir pour l’Amérique. D’autres avaient pris le chemin de l’Angleterre et de la Suisse et bien plus tard, lorsqu’elle renaissait de ses cendres, certains ont choisi d’aller se former en Allemagne. Quant à nous, nous avons longtemps hésité tout en sachant, quelque part- comme vous dites, que nous finirions par choisir la France. Peu à peu, votre langue nous est devenue indispensable, nous a habités et a constitué notre identité créatrice. La quête de cette identité là ne fut évidemment pas le fait du hasard. Elle nous a permis de nous déterminer par rapport à la culture allemande, par rapport au milieu sociologique et linguistique qui était et continue d’être le nôtre. Elle nous a conféré cette particularité de devenir des exilés et, paradoxalement, des observateurs privilégiés qui pouvaient, au nom des valeurs qui étaient les vôtres, vivre au-dessus de la mêlée provinciale.

Aujourd’hui, si nous avons décidé de vous écrire après tant d’années d’hésitation et de tergiversation avec nous-mêmes et de ce lieu lointain, minuscule enclave au milieu de l’Europe, c’est pour régler une affaire de coeur qui, nous l’espérons, nous permettra de nous réconcilier avec vous. Il n’y a point de réconciliation sans explication, sans la possibilité de formuler nos doléances. Il est vrai que vous ne nous avez rien demandé et que la liberté que nous prenons répond à une nécessité intérieure. Nous estimons, néanmoins, que le regard que nous jetons sur la France peut être instructif pour vous, sur votre manière d’appréhender ce regard, à l’instar du psychanalyste qui approfondit sa connaissance de lui-même en prêtant attention à la manière dont l’analysant avance ou n’avance pas dans l’exploration de son inconscient. Dans ce long trajet à deux qu’est l’analyse, il arrive aussi que l’analysant s’adresse à l’analyste, parfois brutalement, pour critiquer son silence et revendiquer une parole d’amour et l’expression de ce cri, de cette revendication, représente pour le patient un petit pas qui, par la suite, en entraînera de plus importants. Interpellé de cette façon, l’analyste saura que la relation analytique est sur le point de se modifier l’impliquant davantage, parfois de façon décisive.

Venant de formuler cette revendication, nous venons de franchir une première borne. Nous travaillons dans l’espoir que cette bouteille jetée à la mer finira par tomber entre vos mains.

Si notre message vous parvient et s’il vous intéresse d’en prendre connaissance, il vous faudra tenir compte, pour bien apprécier notre démarche, du fait que, ne partageant pas les heurs ni les malheurs de votre vie quotidienne, notre jugement pourra vous paraître, parfois, excessif. Nous estimons, néanmoins, qu’ au moment où la vie de tous les jours tend à s’uniformiser, non seulement grâce aux moyens de communications, mais aussi en raison de la similitude de plus en plus grande des conditions matérielles, notre contribution est de nature à animer l’éternel débat au sujet du rôle, de l’influence politique, économique et culturelle de la France. Considérez que notre regard est celui de deux naufragés vivant au milieu de l’affairement de ce Hongkong européen qu’est devenue Luxembourg-City. Que votre indulgence vous porte d’entrée de jeu à nous pardonner notre rigueur parfois excessive qui est, croyons-nous, le fruit de notre acharnement à vous avoir porté, en dépit de votre indifférence et de votre méfiance, dans notre coeur.

Par où commencer ? Par votre langue hérissée d'obstacles pour celui qui désire s'y initier, langue immuable, close, dont la syntaxe - contrairement aux langues anglo-saxonnes - n' accepte que difficilement d'être modelée, adaptée aux exigences issues de situations nouvelles. Dans son Journal, Friederich Dürrenmatt note que la langue française est une langue achevée ne tolérant point d'apport personnel, local ou régional. Cette inflexibilité n'est pas le fruit du hasard. Profondément imbriquée dans l'histoire de votre pays, elle correspond à une mentalité spécifique. Tout se passe comme si votre discours imposait son moule à la réalité du monde et comme si la pensée française, depuis Descartes, revendiquait l'exclusivité de l'adéquation des catégories logiques au réel. Nous avons appris que le pouvoir central avait besoin d'un instrument de domination, domination dont la langue écrite était un facteur déterminant. Aujourd'hui on parlerait d'un «standard» qui aurait été imposé à la nation dans ses relations avec Paris. La création de l'Académie française par le cardinal Richelieu répondait au souci de maintenir au-dessus des parlers régionaux une langue administrative et littéraire à la botte du souverain. Peu à peu, cette assemblée de notables, investie du pouvoir de décider du bon usage des mots et de bannir du langage les emplois «impropres et abusifs» (Gide). Bien que l'Académie s'en défende, on a l'impression qu'elle n'indique pas tellement l'usage qu'on fait des mots, mais qu'en vertu de son choix même, elle dicte aux créateurs les bonnes manières du savoir écrire, bonnes manières fustigées par Céline dont la prose géniale et dévastatrice continue de marquer, ainsi qu'il l'avait craint, ceux de vos écrivains impatients de se placer dans la bonne direction de tout vent nouveau. «En france (sic), note Guy Hocquenghem, notre jeune frère et maître, où le rapport au pouvoir est la pierre de touche de la création, l'artiste est toujours officiel, en passe de l'être ou décidé à le devenir. Sinon, il est "maudit", un par siècle. Toutes les querelles culturelles nationales brodent sur le même thème: la reconnaissance officielle, ou la déclaration d'utilité publique, chèrement disputées.(...) Pourvoyeurs de la cour ou de la ville, les faiseurs de culture français courent derrière l'Etat, dont ils admettent implicitement ou explicitement la toute-puissance.» On sait que depuis le XVIIème siècle, le chemin de la réussite passe par les coulisses de la cour ou de la régence républicaine. A ce sujet, Fernand Braudel écrit: «Dans la France de Louis XIII, le chemin de la puissance, c'est de se rapprocher du roi et de la Cour. Le premier pas de la vraie carrière de Richelieu, titulaire de l'évêché crotté de Luçon, a été de devenir l'aumônier de la reine mère, Marie de Médicis, d'arriver ainsi jusqu'à la Cour et de s'introduire dans le cercle étroit des gouvernants[2].» Que de chemin parcouru !
Tout se passe comme si de l'illusion du pouvoir érigé en spectacle, naissait la certitude de participer au vrai pouvoir. L'histoire confirme, au contraire, que du XIIIème au XXème, période pendant laquelle le pouvoir économique capitaliste s'est développé, Paris est restée à l'écart des hauts lieux de la mise en oeuvre du progrès technologique. Jacques Attali note que «le champ de la marchandise s'est étendu en revêtant huit formes successives, caractérisées par huit coeurs : Bruges, qui émerge vers 1300, Venise vers 1450, Anvers vers 1500, Gênes vers 1550, Amsterdam vers 1650, Londres vers 1750, Boston vers 1880, New York vers 1930.[3].(...) Qu'est-ce qui décide, s'interroge Jacques Attali, que tel ou tel lieu devient un coeur? Il me semble que c'est toujours, là où un groupe sait mobiliser un peuple autour d'un projet culturel, rassembler des ressources, et mettre en oeuvre des technologies pour développer et accélérer les communications. (...) Très souvent, c'est aussi à l'occasion d'une mutation radicale de la pensée religieuse ou de l'organisation politique: Luther et Locke sont au moins aussi importants pour Amsterdam et Londres que les technologies nouvelles qui y apparaissent.» Amère constatation qui confirme, hélas, notre intuition de naufragés de Luxembourg-City. Que les gouvernants de notre département ne soient pas en mesure de lever leur petit peuple en faveur d'une action culturelle, cela nous paraît naturel. Mais que dire de la grandeur de la France dès lors que ce pays est considéré par ses propres experts comme n'ayant guère vocation à réaliser un projet politique ou culturel, véritablement populaire.

Luxembourg



Commentaire

« Le Projet de Lettre aux Français », fruit d’un élan fugace, fut rédigée au lendemain de la chute du mur de Berlin, époque déjà lointaine, riche d’espérance et d’angoisse. Il exprime, assurément, la frustration de jeunes gens blanchis sous le harnois d’un fantasme tenace, privé de futur, qu’une poignée d’hommes et de femmes, ici, partagent : écrire dans la langue du voisin, de l’un ou de l’autre, de Molière ou de Goethe. Mais « écrire » est un verbe sans objet donc tout à fait à la convenance grand-ducale. Nous avons souffert d’être nés orphelins, exposés aux vents contraires de deux cultures puissantes, armés seulement d’un pauvre patois de base, langue de bouche (Mundart) dont il aura fallu inventer l’orthographe pour le rendre accessible au résident étranger.

Quand on rêve d’écrire, il suffit parfois d’inventer le titre de l’ouvrage et d’en esquisser la première phrase avant de ranger le pinceau pour en éviter l’achèvement. Nous avons donc rédigé la préface prématurée d’un livre imaginé portant un titre de travail : « Lettre aux Français ». Notre projet, pour aboutir, aurait requis quelque effort (de recherche) que nous savions empreint d’échec: à l’Ouest, c’est Paris qui met le sceau de la réputation, à l’Est, c’est moins central et plus ouvert, mais ça n’était pas notre madeleine.

Nous étions, pour des raisons diverses, familiers des paysages de la Suisse romande, villégiature dès le lendemain de la guerre, séjour d’études universitaires, stations de cure avant l’arrivée de la pénicilline, lieu même d’établissement professionnel. Plus tard, nostalgiques, nous avons pris l'habitude de traverser, plusieurs fois par an, les provinces de l’Est français en direction du canton de Vaud devenu, en quelque sorte, patrie d'élection. À cette occasion, nous avions noté ce qui suit :

« Nous empruntons la RN 57 qui mène à travers des régions aussi différentes que la Lorraine, les Vosges, la Franche-Comté et le Jura. Nous sommes stupéfaits de redécouvrir, à chaque fois, l' immobilité de ces provinces mal-aimées vivant à l'écart de la vie et du progrès, parents pauvres du développement économique. Quoi de plus attristant que de remettre pour la énième fois les pieds dans telle taverne de Remiremont ou de Charmes, d'y rencontrer toujours les mêmes visages fermés, les mêmes jeunes et les mêmes vieux désarçonnés par l'apparition répétée de ces deux personnages insolites, venant rompre, un moment, le cours figé de leurs vies suspendues. On est, soudain, bousculé par le sentiment miteux d’être immobilisé dans un lieu sordide, négligé, crasseux, réservé à ceux qui, certainement, n'auront jamais le privilège de monter à Paris ou de suivre les itinéraires secrets des bourgeoisies provinciales. Ici, la méfiance cloue les lèvres. Jusqu' à l'état des lieux dits d'aisance, tout contribue à renforcer la certitude que, contrairement aux proclamations affichées par les bureaux de tourisme, le voyageur est de trop, et que, seule, son obole est la bienvenue, sous condition, toutefois, qu'il ne se montre pas sourcilleux sur le prix de la consommation. »

Sans doute, nous sommes-nous consolés de trouver plus orphelin que nous : ces provinciaux de la Province, abandonnés au bord de la route de la France profonde que chante, pour des raisons électorales, l’oligarchie parisienne; avides de fréquenter, par contraste, les terres vaudoise et valaisanne abritant un petit peuple ouvert au monde, enraciné dans la démocratie directe, parlant et écrivant un idiome français mélodieux, moqué à Paris.

On console la douleur comme on peut.

Pierre Weber




[1] v. sous Commentaire
[2] La dynamique du capitalisme, éd. Arthaud, 1985;
[3] Lignes d'horizon, éd. Fayard, 1990;

 

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