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Dr Nicolas Hoffmann

Quelques réflexions sur l'euthanasie

 

À propos de l’émission télé Kloertext (en toute clarté de texte) de février 2008 modérée par Madame Caroline Mart

L’intransigeance du théologien présent sur le plateau n’a surpris personne, car il était dans la droite ligne de son chef, Monseigneur l’Archevêque de Luxembourg, qui n’avait pas caché dans la presse écrite sa prétention de vouloir museler les représentants élus de la nation en leur interdisant de légiférer sur ce problème.

Nous sommes à présent loin du règne du regretté bon pape Jean XXIII qui avait pris l’initiative du concile Vatican II, mais il est réjouissant de constater que de nombreux catholiques pratiquants, parmi eux d’éminents enseignants et juristes, sont restés sur la longueur d’onde qui était la sienne. Idem pour ce qui est des jeunes des professions de santé présents au débat qui, tout comme désormais le tiers des médecins interrogés par sondage, entendent mieux pratiquer la charité chrétienne que les personnalités de l’appareil d’Église.

Aux clercs je voudrais simplement remémorer la péroraison du Testament de François Villon :

Et meurent Pâris et Hélène
Quiconque meurt, meurt à douleur,
Telle qu’il perd vent et haleine.
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ces maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voulût être son pleige
(id est son remplaçant)
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes et nerfs croître et étendre.
Corps féminin qui tant est tendre,
Poli, suave, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller ès cieux.

Quant au médecin palliativiste présent, il m’a laissé perplexe, car tout en l’entendant déclarer son opposition au projet de loi Huss/Err de dépénalisation de la « bonne mort » -au passage aucune ne me semble très bonne, mais on se fait à l’idée- au bénéfice des médecins qui accepteraient d’y prêter main, je me souvenais l’avoir entendu à la fin d’une conférence faite au Centre Convict raconter longuement devant un public nombreux comment il s’était finalement rendu aux raisons d’en finir d’un patient grand insuffisant respiratoire et l’avait débranché du respirateur indispensable à la perpétuation de sa triste vie, après avoir consulté l’amie et la famille du patient, et bien entendu les membres de son service.

Il avait donc procédé à une euthanasie active à la demande de son patient, et par là même démontré son humanité. Comment, dans ces conditions, peut-il en même temps être opposé à la dépénalisation de son propre acte? En logique formelle, une affirmative particulière n’infirme-t-elle pas une négative générale? Et, psychanalytiquement parlant, ne serait-il pas la victime d’un fantasme de toute-puissance en se croyant, entre autres, personnellement au-dessus des lois? Pourquoi a-t-il passé cet épisode sous silence lors de l’émission télévisée? J’avoue ne pas comprendre.

Maintenant quelques souvenirs personnels de ma propre pratique hospitalière: lorsque j’étais jeune médecin, je fus confronté au cas d’une jeune femme enceinte de deux mois et demi, souffrant d’un rétrécissement mitral serré emboligène qui constituait encore à l’époque une contre-indication formelle à la grossesse et à l’accouchement, car il s’agissait d’un problème cardiaque gravissime encore inopérable à cette époque.

Dilemme, car toute interruption volontaire de grossesse était encore interdite par la loi. J’ai donc consulté mes aînés qui m’ont conseillé d’en parler à Monsieur le Procureur de l’État pour lui demander son éventuel aval pour une IVG à pratiquer par un spécialiste, étant sous-entendu que ce magistrat ne le refuserait probablement pas devant le risque vital couru par la patiente. Ce fut effectivement le cas, le procureur, comme convenu en cas d’accord, ne nous ayant pas rappelés au bout de trois jours de réflexion (et probablement de vérification de nos casiers judiciaires, ce qui était la moindre des choses). Au cours des années suivantes et ayant pris plus d’assurance, il m’est arrivé d’avoir à procéder à trois palliations sédatives, terminales, à la demande expresse de patients cancéreux arrivés en fin de parcours et se débattant désespérément dans les affres de leur douleurs physiques, manque de souffle, incapacité de s’alimenter, cachexie, souffrance morale et solitude, (car même entouré de toute une cour de parentèle et d’amis on meurt seul, relire Villon) et aussi de l’obscurcissement progressif et anxiogène pendant des laps de temps de plus en plus longs de leur être-là au monde, dont leur mémoire à court terme se rendait toujours parfaitement compte. J’y ai consenti ouvertement, au vu et su de tous, y compris avec l’approbation explicite de nos religieuses encore présentes à l’hôpital, lesquelles ne s’appelaient pas pour rien Soeurs Franciscaines de la Charité. Cela n’allait cependant point sans que j’éprouve quelque malaise en mon for intérieur, mais j’arrivais néanmoins à me persuader de l’admissibilité morale de mon acte tout en tablant également sur le bon sens de la justice, fort de mon expérience antérieure.

À mon sens, la vertueuse sédation terminale pratiquée actuellement dans les services palliatifs avec une parfaite bonne conscience de toute l’équipe et sans qu’elle se pose de questions (à mon époque de pratique hospitalière les équipes étaient extrêmement réduites, et l’exercice de la médecine encore très solitaire), en « empoisonnant » silencieusement avec de la morphine, du fentanyl ou que sais-je les patients pour les faire passer dans l’au-delà pour ainsi dire à petit feu (et peut-être sans que les choses, je veux dire l’administration de fortes doses accélérant leur trépas, leur soient dites tout à fait explicitement?), est en bonne logique la même chose que leur « empoisonnement » rapide, sinon instantané, suite à leur demande univoque et après discussion ouverte entre les protagonistes, avec du chlorure de potassium ou toute autre substance idoine, à cette différence près que leur calvaire ne traîne plus.

Je voudrais par conséquent mettre en garde les législateurs contre l’absence totale de contrôle externe de la pratique palliative, non pour la faire interdire mais pour la faire maîtriser réellement, car dans les annales judiciaires d’Allemagne, Autriche, France (voir le procès récént de Mme Christine M.), Belgique et Grande-Bretagne les condamnations pour assassinat de vieilles personnes, valétudinaires ou bien-portantes, mais qui n’étaient nullement demandeuses, par des membres d’équipes soignantes médecins inclus dans les hôpitaux, maisons de soins, voire à la maison chez elles, sont hélas une réalité certes scandaleuse mais indéniable (comme ces crimes le seraient également si les partisans de l’euthanasie active pouvaient pratiquer celle-ci sans aucun contrôle). Une recherche sur le web concernant ces « anges » autoproclamés de la mort compassionnelle, atteints souvent de burn out et de problèmes psychiatriques connexes et ne subissant pas une supervision psychologique obligatoire, institutionnalisée et régulière, édifiera suffisamment le lecteur.

La logique, encore une fois, voudrait que la législation à venir et créant le cadre légal des services de soins palliatifs veille particulièrement en matière de sédation palliative terminale aux stricts contrôles externes de cette pratique, et soumette les cas individuels à la même obligation de déclaration que les cas visés par le projet Huss/Err, afin d’éviter tout dérapage. Une sécurité supplémentaire contre d’éventuels abus consisterait à soumettre les deux projets à une même période probatoire de cinq ans ou davantage, à l’instar de la loi Veil sur l’IVG en France, laquelle jusqu’à ce jour n’a pas été abolie.

Cela est-il prévu dans les deux projets de loi? Si tel n’est pas le cas, il faudrait à mon sens effectivement y inclure ces propositions. Elles auraient non seulement pour effet de rabattre un peu le caquet à l’angélisme, la suffisance et l’hybris palliativistes mais aussi de faire que les praticiens consentant à aider leurs patients avec plus de rapidité et moins de mollesse aient une chance réelle de ne pas encourir les foudres de la justice. Je serais donc favorable à la licité des deux procédures sous ces conditions-là.

Sources autre que l’émission télévisée : les éditions récentes de quotidiens luxembourgeois tels que Tageblatt, Wort, Journal etc...ou périodiques tels que Le Jeudi; le périodique professionnel « Die Schwester Der Pfleger » 11/2006; les sites web www.robertorotondo.de et www.supervision-hamburg-gesundheitswesen.de; le livre « le droit à la mort » de Claude Guilloud, entre autres; et aussi le colloque philosophique récent sur l’euthanasie à Unilux.

PS : Les deux lois, soins palliatifs et dépénalisation de l’euthansie active, ont été votés par 30 voix contre 26 par la Chambre des Députés, mais le 10 mars 2008 le Conseil d'Etat (équivalent grand-ducal d'une seconde chambre) a engagé une bataille d'arrière-garde en renvoyant, après les avoir déclaréés incompatibles l'une avec l'autre, les deux lois à la Chambre des Députés pour un second vote.
A priori on pouvait considérer les deux lois comme complémentaires, mais tel n’est pas l’avis du Conseil d’Etat et la Chambre est obligée d’en rediscuter. Elle n'est cependant pas tenue d'entrer dans les vues du Conseil d’Etat, mais un second vote est indispensable endéans les trois mois.

 

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