C’est à dessein que j’ai mis
entre guillemets les trois concepts de ce titre parce qu’ils ne recouvrent
pas la même réalité pour tout le monde. Dans son
éditorial de tageblatt du 18 avril 2008 intitulé VIVRE DEBOUT,
MOURIR DEBOUT, Madame Danièle Fonck s’est demandé si
« les médecins », sans trop de
précisions de quel type d’hommes et de femmes il
s’agit » ne seraient pas manipulés et a eu elle aussi
la prudence de les mettre entre guillemets, car elle est consciente des
réserves que peut soulever la simplification abusive de leur mise dans un
seul et même panier.
Comme dans le débat de
société actuel je suis parfois personnellement interpellé
par des amis sur le silence « des médecins », leur
supposée attitude réactionnaire et depuis peu également
leur demande de garanties juridiques, je voudrais clarifier ci-dessous ce
qu’il me semble personnellement en être.
Pour ce qui
est de « leur » silence, relatif, car certains d’entre
eux se sont exprimés publiquement à la télé, la
radio, dans la presse écrite, et à la Chambre des
Députés ou ont signé l’une ou l’autre des
pétitions en cours pour faire connaître leur position en fonction
de leurs convictions, je voudrais faire toucher du doigt aux lecteurs que
formés par leurs études pour rétablir au mieux, en
âme et conscience, l’intégrité physique ou psychique
de leurs patients chaque fois que c’est possible, l’activité
de ce que j’appelle l’aide à mourir ne peut certainement pas
être leur préoccupation la plus urgente ni la plus gratifiante.
Mais, ce qui finit forcément de leur arriver lorsque les situations de
fin de vie deviennent insoutenables pour leurs malades, ils ne baissent pas les
bras, qu’ils soient praticiens hospitaliers ou médecins de ville,
et paient alors de leur personne, car les sadiques genre Mengele ou Dr. Petiot
sont quand même exceptionnels dans leurs rangs. Sans enthousiasme, mais
avec le même dévouement que celui manifesté envers leurs
malades curables ils se prêtent à la mise en oeuvre des soins
terminaux que ce soit sur le mode palliatif, c’est-à-dire en
« soulageant de façon incomplète ou provisoire, en
atténuant faute de remède véritable », comme le
Petit Robert définit le verbe pallier, ou sur le mode plus radical
et plus rapide de l’euthanasie, non contrôlée
jusqu’à ce jour, situation qui à l’avenir devra
cesser. Mais lorsque les palliativistes hâtent la fin par
l’administration de médicaments à des doses toxiques non
admises pour la personne saine, arrêtent l’alimentation par sonde,
provoquent un coma artificiel ou débranchent un appareil indispensable
à la survie du patient autant que l’air, l’eau et la
nourriture dont on le pourvoit, les deux pratiques deviennent pour moi de nature
identique et nécessitent un contrôle toutes les deux.
Qu’on ne croie donc pas que cette activité autour des
fins de vie est celle que « les médecins »
préfèrent -je dis médecins mais
généraliserai à la globalité des soignants- car
elle leur renvoie à la figure chaque fois l’image et la
pensée de leur propre finitude, même si cela me semble être
l’explication la plus plausible de ce qu’ils finissent
généralement vaccinés contre l’angoisse de la mort,
chaque accompagnement d’un moribond agissant dans leur psyché
à l’instar d’un booster, d’une injection de rappel,
pour filer la métaphore vaccinale, à charge de chacun de constater
par la suite son degré d’immunité atteint, ou
peut-être non atteint. Mais ce qui est certain c’est qu’il
n’y a jamais dans ces circonstances-là de soignants
heureux.
Pourquoi donc « les médecins »
se taisent-ils ? C’est que par leur devoir d’état, par
leurs fonctions mêmes, ils se trouvent dans une logique de l’action,
et non de la réflexion (philosophique ou religieuse, même si
celle-ci ne leur est point interdite lors de leur temps libre), et que la
parole, toute libératrice qu’elle soit en d’autres
circonstances, de prime abord ne leur paraît ici d’un grand secours.
Sans vouloir offenser les enseignants je rappellerai l’adage anglais qui
dit de façon un peu outrée mais avec un grain de
vérité « those who can do, those who can’t
teach » (or preach, ajouterai-je, et those who can’t teach teach
teachers, ajouterai-je encore), ce qui implique réflexion et parole. Or
Rilke disait « der Tod ist gross, wir sind die Seinen lachenden
Munds » et pour la majorité des praticiens le reste est
silence.
Le débat n’en est pas moins en train de
faire évoluer les mentalités. Voir les résultats du sondage
spontanément effectué auprès de ses adhérents par
l’AMMD ! (à ne pas confondre avec l’ADMD-L,
l’association pour le droit de mourir en dignité Luxembourg, dont
je suis également membre).Il aura, entre autres, pour effet de sortir les
médecins de l’ineffabilité, du mutisme et/ou de la
confidentialé dans laquelle ils confinaient jusqu’ici les
problèmes que la thanatologie leur pose. Car ils n’arrêtent
pas de s’interroger ni sur l’admissibilité morale de leurs
actes ni non plus, et tout à fait légitimement, sur les suites
civiles et pénales que ceux-ci sont susceptibles d’entraîner
pour eux. Nous vivons dans un monde de plus en plus rude, et on comprendra que
la protection légale de leurs activités autour des fins de vie
soit devenue pour eux une exigence dont la garantie ne mangera le pain de
personne. L’AMMD est en effet un syndicat de défense
matérielle et morale de la profession médicale. On nous dit
qu’elle vient de changer son fusil d’épaule en matière
de temporalité du contrôle en demandant maintenant que celui-ci
intervienne au préalable au lieu de l’ex-post, mais on ne saurait
le lui reprocher sérieusement car ce n’est certainement pas une
manœuvre ni dilatoire ni déloyale.
Quant au
Collège Médical (auquel je considérais comme un honneur
d’avoir été élu membre, autrefois, par mes
confrères), c’est l’organe de surveillance
déontologique et de juridiction professionnelle des médecins. On
ne peut décemment lui demander de marcher sur la tête,
l’accuser de conservatisme et exiger de lui qu’il n’applique
pas la législation actuellement en vigueur, car il est justement
chargé de garantir cette application. Il est par conséquent
éminemment dans son rôle. Mais que la société change
le code de déontologie en y incluant ce qu’en jargon juridique on
appelle en France « l’exception d’euthanasie »
et le Collège Médical appliquera loyalement les nouvelles
dispositions.
Mon ami Henri Entringer a eu l’obligeance de me
faire tenir un article lumineux paru dans Le Monde du 6/7 avril
2008, rédigé par Jean-Yves Goffi, professeur de philosophie de
Grenoble et bioéthicien (article que je souhaiterais que tageblatt publie in extenso, car il expose très bien la problématique
actuelle de l’euthanasie en France et fournit des éléments
également utiles au débat de chez
nous).
L’auteur y dit en substance : « L’euthanasie recouvre les situations où une
tierce personne utilise des procédés qui permettent soit
d’anticiper, soit de provoquer la mort d’un malade incurable qui en
fait la demande, et ce pour abréger ses souffrances ou lui
épargner une situation de déchéance et
d’indignité extrêmes. » Cette définition est
neutre quant aux moyens utilisés : elle tient pour euthanasique la
mort qui résulte d’une action (administrer un produit létal)
ou d’une omission d’agir (arrêt des traitements), dès
lors que les autres conditions sont satisfaites. »
Je
pense que tout le monde pourrait être d’accord avec cette
définition. Telle était déjà mon opinion lorsque
dans une contribution précédente à ce journal j’avais
mentionné les propos du médecin palliativiste de
l’émission de télé Kloertext racontant dans
une autre enceinte que la télé comment il avait
débranché du respirateur un grand insuffisant respiratoire
rivé sous peine de mort à cette machine, ayant exaucé sa
prière pressante de cesser un traitement qu’il est permis en
l’absence de toute chance de rémission de considérer,
c’est obvie, comme cruel et inhumain. Je disais à propos de mon
confrère que celui-ci avait ainsi prouvé son humanité -que
le lecteur consente un instant à se mettre dans la peau de ce malheureux
malade- et j’entendais montrer qu’il s’était bien agi
1) d’euthanasie, et que 2) la différence entre euthanasie active et
passive est impossible à faire ici et qu’il s’agit bien du
même concept, même si on me répond qu’il ne
s’agissait que de mettre fin à un acharnement thérapeutique.
Or ce qui était en cause, cétait bien la vie d’un homme
ayant demandé qu’on y mette fin. En effet, la distinction faite
dans les services de soins palliatifs entre euthanasie active et passive me
paraît bien artificielle et difficile à soutenir, à moins de
se cantonner dans le palliatif stricto sensu, c’est-à-dire en se
contentant d’un soulagement incomplet et passager par des moyens
insuffisants, ainsi que la palliation est définie dans les dictionnaires.
Quant à la mise en œuvre d’intoxications
médicamenteuses ou de comas artificiels, considérées comme
des palliations sédatives terminales, ne jouons pas sur les mots. Il ne
s’agit à mon sens ni plus ni moins que d’euthanasie active,
n’en déplaise à personne. Une euthanasie vraiment passive,
id est subie, une bonne et belle mort au sens grec du terme, ne saurait dans des
circonstances de souffrance extrême n’être rien d’autre
qu’un miracle, un merveilleux cadeau du Ciel. La conduite d’un
médecin qui se limite à prescrire des thérapies de confort
à un malade en fin de vie, à lui administrer des antalgiques tout
en sachant que cela entraînera sa mort prématurée est donc
tout aussi euthanasique que celle consistant à le débrancher
d’un appareil sans lequel ses fonctions vitales s’arrêtent.
Et la responsabilité morale, pénale et civile de celui qui agit
ainsi est engagée au même titre que celle du médecin qui
administre un toxique à une dose qui amène un decès
rapide. « Peut-on sérieusement dire -je cite encore
Jean-Yves Goffi- qu’on n’est pas responsable de toutes les
conséquences prévisibles et connues de ses actes ? Si la mort
du malade est prévue par le médecin comme une conséquence
inévitable de l’arrêt des traitements » il
s’agit bien là aussi d’un faire mourir et non pas d’un
laisser mourir, le praticien étant susceptible de poursuites dans les
deux hypothèses.
Reste à examiner le volet « société », le plus difficile
et le plus décisif. Car quelle société voulons-nous, et de
quelle société ne voulons-nous pas ? Une fois de plus tout le
monde sera d’accord pour dire que nous ne voulons pas d’un
système totalitaire, à la nazie, dans lequel sous prétexte
d’eugénisme, on éliminait d’abord les malades mentaux
jugés incurables, et ensuite les adversaires politiques, pente savonneuse
qui a finalement abouti à l’holocauste. Les anciens comme moi en
ont encore la mémoire vive, et leur crainte d’une dérive
fatale vers cette déshumanisation est facile à comprendre.
« Mais, dit M. Goffi, ce précédent a une
fonction pragmatique d’avertissement. Dans ces questions il faut toujours
rester attentif aux dérives et aux détournements
possibles. » .
Que penser donc de
l’affirmation qu’ « à partir du moment
où on accepte le fait que des gens puissent mourir avec l’aide de
médecins, l’interdit du meurtre est levé : cela
conduira forcément à des pratiques de masse où ceux qui
n’ont rien demandé seront mis à
mort » ? Cette argumentation est très discutable
d’un point de vue logique. En revanche il faut lui reconnaître la
fonction pragmatique d’avertissement » affirme encore notre
philosophe bioéthicien.
A titre personnel je pense que nos
palliativistes -ce terme ne se veut nullement blessant- sont en
réalité des euthanasiants, en tout cas partiels, engagés
dans la même lutte que leur collègues partisans
déclarés de l’euthanasie. Simplement ils ne le savent pas
encore, ou pour toutes sortes de raisons ne veulent pas se l’avouer. Je
n’arriverai sans doute pas à les convaincre, même si je borne
mon analyse au plan des seules pratiques et sans compliquer la
problématique par les considérations philosophiques et/ou
religieuses légitimes qu’elle soulève également,
considérations clairement exposées dans l’article de
Jean-Yves Goffi, mais je ne leur en tendrai pas moins une main (con)fraternelle
en leur disant : euthanasie et soins palliatifs, même combat.
Dans ma contribution antérieure j’avais
déjà mis en garde contre les abus, mortels pour des personnes qui
ne demandaient qu’à vivre, rendus possibles actuellement dans la
sphère palliative du fait des ‘anges’ autoproclamés de
la mort compassionnelle (les Dr. Shipman, Sœur Gotfrida, et plus
récemment Mme Christine M., pour ne mentionner que ceux-ci) dont la
raison chavirante (ou alors le génie criminel ?) n’avait pas
bénéficié de secours psychiques, et j’avais
exigé le même contrôle externe de la pratique palliative que
celui prévu pour l’euthanasie, assorti de la mise en place
d’une supervision psychologique continue des équipes. Il ne serait
évidemment qu’équitable qu’une semblable supervision
devienne disponible également au bénéfice des praticiens
partisans de l’euthanasie, lesquels sont déjà assujettis au
contrôle externe par la loi votée en première instance.
J’avais écrit que la démesure de certains
palliativistes m’agaçait passablement et donné à
entendre que leur sentiment illusoire de toute-puissance par rapport aux
problèmes posés par les situations difficiles de fin de vie des
patients me paraissait un phantasme qui me faisait peur. Mais ce que je crains
encore bien davantage, c’est une autre dérive possible à
advenir, éventuellement, si et lorsque le
néolibéralisme économique pur et dur voire sauvage qui est
en train de reconquérir les sociétés du monde entier aura
fini de démanteler la sécurité sociale
générale et refusera d’accorder les moyens financiers
considérables qu’il faut pour offrir les soins aux personnes, y
compris palliatifs. Pour ce type de société l’euthanasie
pervertie serait une aubaine. Or ce démantèlement est
déjà timidement commencé dans des pays limitrophes. Le
Luxembourg aura-t-il la sagesse d’y résister? La
société, et donc la majorité des électeurs et
citoyens qui auront voulu cette sociéte-là, qu’ils en soient
bien conscients, admettent ainsi le risque de pousser au désespoir et
rejeter dans les ténèbres extérieures les pauvres, les
moins bien lotis, les malades incurables et les vieux sans défense.
Jusqu’ici ses partisans n’ont pas encore osé proposer la mort
de ces personnes, mais dans une telle société sans égards
pour autrui le laisser mourir sera bien pire que le prétendu faire mourir
des mesures actuellement proposées dans notre pays en faveur d’une
mort douce par des personnes ayant encore le respect d’autrui.