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Dr Nicolas Hoffmann

Point de vue/Forum

Vers des changements sociologique majeurs ?!
Le silence « des médecins »,  « euthanasie » et « société »

 

C’est à dessein que j’ai mis entre guillemets les trois concepts de ce titre parce qu’ils ne recouvrent pas la même réalité pour tout le monde. Dans son éditorial de tageblatt du 18 avril 2008 intitulé VIVRE DEBOUT, MOURIR DEBOUT, Madame Danièle Fonck s’est demandé si  « les médecins », sans trop de précisions de quel type d’hommes et de femmes il s’agit » ne seraient pas manipulés et a eu elle aussi la prudence de les mettre entre guillemets, car elle est consciente des réserves que peut soulever la simplification abusive de leur mise dans un seul et même panier.

Comme dans le débat de société actuel je suis parfois personnellement interpellé par des amis sur le silence « des médecins », leur supposée attitude réactionnaire et depuis peu également leur demande de garanties juridiques, je voudrais clarifier ci-dessous ce qu’il me semble personnellement en être.

Pour ce qui est de « leur » silence, relatif, car certains d’entre eux se sont exprimés publiquement à la télé, la radio, dans la presse écrite, et à la Chambre des Députés ou ont signé l’une ou l’autre des pétitions en cours pour faire connaître leur position en fonction de leurs convictions, je voudrais faire toucher du doigt aux lecteurs que formés par leurs études pour rétablir au mieux, en âme et conscience, l’intégrité physique ou psychique de leurs patients chaque fois que c’est possible, l’activité de ce que j’appelle l’aide à mourir ne peut certainement pas être leur préoccupation la plus urgente ni la plus gratifiante. Mais, ce qui finit forcément de leur arriver lorsque les situations de fin de vie deviennent insoutenables pour leurs malades, ils ne baissent pas les bras, qu’ils soient praticiens hospitaliers ou médecins de ville, et paient alors de leur personne, car les sadiques genre Mengele ou Dr. Petiot sont quand même exceptionnels dans leurs rangs. Sans enthousiasme, mais avec le même dévouement que celui manifesté envers leurs malades curables ils se prêtent à la mise en oeuvre des soins terminaux que ce soit sur le mode palliatif, c’est-à-dire en « soulageant de façon incomplète ou provisoire, en atténuant faute de remède véritable », comme le Petit Robert définit le verbe pallier, ou sur le mode plus radical et plus rapide de l’euthanasie, non contrôlée jusqu’à ce jour, situation qui à l’avenir devra cesser. Mais lorsque les palliativistes hâtent la fin par l’administration de médicaments à des doses toxiques non admises pour la personne saine, arrêtent l’alimentation par sonde, provoquent un coma artificiel ou débranchent un appareil indispensable à la survie du patient autant que l’air, l’eau et la nourriture dont on le pourvoit, les deux pratiques deviennent pour moi de nature identique et nécessitent un contrôle toutes les deux.

Qu’on ne croie donc pas que cette activité autour des fins de vie est celle que « les médecins » préfèrent -je dis médecins mais généraliserai à la globalité des soignants- car elle leur renvoie à la figure chaque fois l’image et la pensée de leur propre finitude, même si cela me semble être l’explication la plus plausible de ce qu’ils finissent généralement vaccinés contre l’angoisse de la mort, chaque accompagnement d’un moribond agissant dans leur psyché à l’instar d’un booster, d’une injection de rappel, pour filer la métaphore vaccinale, à charge de chacun de constater par la suite son degré d’immunité atteint, ou peut-être non atteint. Mais ce qui est certain c’est qu’il n’y a jamais dans ces circonstances-là de soignants heureux.

Pourquoi donc « les médecins » se taisent-ils ? C’est que par leur devoir d’état, par leurs fonctions mêmes, ils se trouvent dans une logique de l’action, et non de la réflexion (philosophique ou religieuse, même si celle-ci ne leur est point interdite lors de leur temps libre), et que la parole, toute libératrice qu’elle soit en d’autres circonstances, de prime abord ne leur paraît ici d’un grand secours. Sans vouloir offenser les enseignants je rappellerai l’adage anglais qui dit de façon un peu outrée mais avec un grain de vérité « those who can do, those who can’t teach » (or preach, ajouterai-je, et those who can’t teach teach teachers, ajouterai-je encore), ce qui implique réflexion et parole. Or Rilke disait « der Tod ist gross, wir sind die Seinen lachenden Munds » et pour la majorité des praticiens le reste est silence.

Le débat n’en est pas moins en train de faire évoluer les mentalités. Voir les résultats du sondage spontanément effectué auprès de ses adhérents par l’AMMD ! (à ne pas confondre avec l’ADMD-L, l’association pour le droit de mourir en dignité Luxembourg, dont je suis également membre).Il aura, entre autres, pour effet de sortir les médecins de l’ineffabilité, du mutisme et/ou de la confidentialé dans laquelle ils confinaient jusqu’ici les problèmes que la thanatologie leur pose. Car ils n’arrêtent pas de s’interroger ni sur l’admissibilité morale de leurs actes ni non plus, et tout à fait légitimement, sur les suites civiles et pénales que ceux-ci sont susceptibles d’entraîner pour eux. Nous vivons dans un monde de plus en plus rude, et on comprendra que la protection légale de leurs activités autour des fins de vie soit devenue pour eux une exigence dont la garantie ne mangera le pain de personne. L’AMMD est en effet un syndicat de défense matérielle et morale de la profession médicale. On nous dit qu’elle vient de changer son fusil d’épaule en matière de temporalité du contrôle en demandant maintenant que celui-ci intervienne au préalable au lieu de l’ex-post, mais on ne saurait le lui reprocher sérieusement car ce n’est certainement pas une manœuvre ni dilatoire ni déloyale.

Quant au Collège Médical (auquel je considérais comme un honneur d’avoir été élu membre, autrefois, par mes confrères), c’est l’organe de surveillance déontologique et de juridiction professionnelle des médecins. On ne peut décemment lui demander de marcher sur la tête, l’accuser de conservatisme et exiger de lui qu’il n’applique pas la législation actuellement en vigueur, car il est justement chargé de garantir cette application. Il est par conséquent éminemment dans son rôle. Mais que la société change le code de déontologie en y incluant ce qu’en jargon juridique on appelle en France « l’exception d’euthanasie » et le Collège Médical appliquera loyalement les nouvelles dispositions.

Mon ami Henri Entringer a eu l’obligeance de me faire tenir un article lumineux paru dans Le Monde du 6/7 avril 2008, rédigé par Jean-Yves Goffi, professeur de philosophie de Grenoble et bioéthicien (article que je souhaiterais que tageblatt publie in extenso, car il expose très bien la problématique actuelle de l’euthanasie en France et fournit des éléments également utiles au débat de chez nous).

L’auteur y dit en substance : « L’euthanasie recouvre les situations où une tierce personne utilise des procédés qui permettent soit d’anticiper, soit de provoquer la mort d’un malade incurable qui en fait la demande, et ce pour abréger ses souffrances ou lui épargner une situation de déchéance et d’indignité extrêmes. » Cette définition est neutre quant aux moyens utilisés : elle tient pour euthanasique la mort qui résulte d’une action (administrer un produit létal) ou d’une omission d’agir (arrêt des traitements), dès lors que les autres conditions sont satisfaites. »

Je pense que tout le monde pourrait être d’accord avec cette définition. Telle était déjà mon opinion lorsque dans une contribution précédente à ce journal j’avais mentionné les propos du médecin palliativiste de l’émission de télé Kloertext racontant dans une autre enceinte que la télé comment il avait débranché du respirateur un grand insuffisant respiratoire rivé sous peine de mort à cette machine, ayant exaucé sa prière pressante de cesser un traitement qu’il est permis en l’absence de toute chance de rémission de considérer, c’est obvie, comme cruel et inhumain. Je disais à propos de mon confrère que celui-ci avait ainsi prouvé son humanité -que le lecteur consente un instant à se mettre dans la peau de ce malheureux malade- et j’entendais montrer qu’il s’était bien agi 1) d’euthanasie, et que 2) la différence entre euthanasie active et passive est impossible à faire ici et qu’il s’agit bien du même concept, même si on me répond qu’il ne s’agissait que de mettre fin à un acharnement thérapeutique. Or ce qui était en cause, cétait bien la vie d’un homme ayant demandé qu’on y mette fin. En effet, la distinction faite dans les services de soins palliatifs entre euthanasie active et passive me paraît bien artificielle et difficile à soutenir, à moins de se cantonner dans le palliatif stricto sensu, c’est-à-dire en se contentant d’un soulagement incomplet et passager par des moyens insuffisants, ainsi que la palliation est définie dans les dictionnaires. Quant à la mise en œuvre d’intoxications médicamenteuses ou de comas artificiels, considérées comme des palliations sédatives terminales, ne jouons pas sur les mots. Il ne s’agit à mon sens ni plus ni moins que d’euthanasie active, n’en déplaise à personne. Une euthanasie vraiment passive, id est subie, une bonne et belle mort au sens grec du terme, ne saurait dans des circonstances de souffrance extrême n’être rien d’autre qu’un miracle, un merveilleux cadeau du Ciel. La conduite d’un médecin qui se limite à prescrire des thérapies de confort à un malade en fin de vie, à lui administrer des antalgiques tout en sachant que cela entraînera sa mort prématurée est donc tout aussi euthanasique que celle consistant à le débrancher d’un appareil sans lequel ses fonctions vitales s’arrêtent. Et la responsabilité morale, pénale et civile de celui qui agit ainsi est engagée au même titre que celle du médecin qui administre un toxique à une dose qui amène un decès rapide. « Peut-on sérieusement dire -je cite encore Jean-Yves Goffi- qu’on n’est pas responsable de toutes les conséquences prévisibles et connues de ses actes ? Si la mort du malade est prévue par le médecin comme une conséquence inévitable de l’arrêt des traitements » il s’agit bien là aussi d’un faire mourir et non pas d’un laisser mourir, le praticien étant susceptible de poursuites dans les deux hypothèses.

Reste à examiner le volet « société », le plus difficile et le plus décisif. Car quelle société voulons-nous, et de quelle société ne voulons-nous pas ? Une fois de plus tout le monde sera d’accord pour dire que nous ne voulons pas d’un système totalitaire, à la nazie, dans lequel sous prétexte d’eugénisme, on éliminait d’abord les malades mentaux jugés incurables, et ensuite les adversaires politiques, pente savonneuse qui a finalement abouti à l’holocauste. Les anciens comme moi en ont encore la mémoire vive, et leur crainte d’une dérive fatale vers cette déshumanisation est facile à comprendre. « Mais, dit M. Goffi,  ce précédent a une fonction pragmatique d’avertissement. Dans ces questions il faut toujours rester attentif aux dérives et aux détournements possibles. » .

Que penser donc de l’affirmation qu’ « à partir du moment où on accepte le fait que des gens puissent mourir avec l’aide de médecins, l’interdit du meurtre est levé : cela conduira forcément à des pratiques de masse où ceux qui n’ont rien demandé seront mis à mort » ? Cette argumentation est très discutable d’un point de vue logique. En revanche il faut lui reconnaître la fonction pragmatique d’avertissement » affirme encore notre philosophe bioéthicien.

A titre personnel je pense que nos palliativistes -ce terme ne se veut nullement blessant- sont en réalité des euthanasiants, en tout cas partiels, engagés dans la même lutte que leur collègues partisans déclarés de l’euthanasie. Simplement ils ne le savent pas encore, ou pour toutes sortes de raisons ne veulent pas se l’avouer. Je n’arriverai sans doute pas à les convaincre, même si je borne mon analyse au plan des seules pratiques et sans compliquer la problématique par les considérations philosophiques et/ou religieuses légitimes qu’elle soulève également, considérations clairement exposées dans l’article de Jean-Yves Goffi, mais je ne leur en tendrai pas moins une main (con)fraternelle en leur disant : euthanasie et soins palliatifs, même combat.

Dans ma contribution antérieure j’avais déjà mis en garde contre les abus, mortels pour des personnes qui ne demandaient qu’à vivre, rendus possibles actuellement dans la sphère palliative du fait des ‘anges’ autoproclamés de la mort compassionnelle (les Dr. Shipman, Sœur Gotfrida, et plus récemment Mme Christine M., pour ne mentionner que ceux-ci) dont la raison chavirante (ou alors le génie criminel ?) n’avait pas bénéficié de secours psychiques, et j’avais exigé le même contrôle externe de la pratique palliative que celui prévu pour l’euthanasie, assorti de la mise en place d’une supervision psychologique continue des équipes. Il ne serait évidemment qu’équitable qu’une semblable supervision devienne disponible également au bénéfice des praticiens partisans de l’euthanasie, lesquels sont déjà assujettis au contrôle externe par la loi votée en première instance.

J’avais écrit que la démesure de certains palliativistes m’agaçait passablement et donné à entendre que leur sentiment illusoire de toute-puissance par rapport aux problèmes posés par les situations difficiles de fin de vie des patients me paraissait un phantasme qui me faisait peur. Mais ce que je crains encore bien davantage, c’est une autre dérive possible à advenir, éventuellement, si et lorsque le néolibéralisme économique pur et dur voire sauvage qui est en train de reconquérir les sociétés du monde entier aura fini de démanteler la sécurité sociale générale et refusera d’accorder les moyens financiers considérables qu’il faut pour offrir les soins aux personnes, y compris palliatifs. Pour ce type de société l’euthanasie pervertie serait une aubaine. Or ce démantèlement est déjà timidement commencé dans des pays limitrophes. Le Luxembourg aura-t-il la sagesse d’y résister? La société, et donc la majorité des électeurs et citoyens qui auront voulu cette sociéte-là, qu’ils en soient bien conscients, admettent ainsi le risque de pousser au désespoir et rejeter dans les ténèbres extérieures les pauvres, les moins bien lotis, les malades incurables et les vieux sans défense. Jusqu’ici ses partisans n’ont pas encore osé proposer la mort de ces personnes, mais dans une telle société sans égards pour autrui le laisser mourir sera bien pire que le prétendu faire mourir des mesures actuellement proposées dans notre pays en faveur d’une mort douce par des personnes ayant encore le respect d’autrui.

 

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