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Raymond Leroux

Considérations diverses (3)


H.

Allons donc nous embarquer en philosophie (et discours apparentés), sans gêne.  Les questions étaient:

D'un côté : Quand et à quelles conditions du "perçu" (une fois, 2 fois, ... n fois...) est-il (... à considérer comme...) "vrai", quand et à quelles conditions donne-t-il lieu au "vrai"? On voit venir un possible interlocuteur un peu malveillant: bel exemple de ce qui promet d'être tout rempli de "projectif", puisque le philosophe sans expérience directe de la clinique se cherche désespérément une place au sein d'un dialogue entre cliniciens professionnels! Voilà donc qui, disons-le, pose le problème du "vrai" (désormais: 'v') et du faux ('f'). Problème à son tour aussi fort "pratique" puisque ça semble bien concerner un possible passage de "ce qui est" (ou "n'est pas")  dans le "dit" ...

De l'autre: ces questions plus particulièrement "pratiques" au sujet des observations cliniques en psychanalyse, p.ex. - et ce qui suit ne prétend pas être une classification rigoureuse - : 
Comment démarquer dans certaines "cliniques"-dites (FREUD, Melanie KLEIN) le "projectif", "l'équation personnelle", les contraintes pulsionnelles... , démarquer ça de ... quoi au juste? 
Et si le "projectif" contenu là-dedans avait des dégrés, du "plus ou moins", comment mesurer cette part?
Comment traiter de prétendues observations cliniques dans lesquelles soit le "projectif", et/ou la spéculation théorique frisant la philosophie..., se trouvent à tel point effrénés ou envahissants que cela "colore" tout ce qui y reste de clinique? Remarque qu'il n'y a pas que JB qui propose l'ascèse d'une volonté explicite de s'en tenir à la clinique; il y a p.ex., aussi si étonnant que ça paraisse, Jacques-Alain MILLER ... Mais que la possibilité existe que la clinique épurée à outrance empêche de penser ou fasse corset, pas de doute!
Plus généralement enfin - et peut-être ça synthétise-t-il ce qui précède - : quelles perceptions-dites, quelles observations cliniques, sous quelles formes, et selon quelles procédures, apparaissent finalement comme acceptables, et quelles ne le sont pas?

On pourrait penser que ce passage du "v" à "l'acceptable" reflète la distinction qualifiée par nous d'"utile" entre ce qui "est" simplement et "ce qui fait sens", la clinique psychanalytique s'occupant du second. Nous y reviendrons! N'empêche qu'au niveau philosophique élémentaire, nous devons poser le "problème du vrai" en général compte non-tenu de cette distinction.

I.

Me situer momentanément sans gêne en philosophie générale, cela se fait avant la relecture sérieuse de "The Structure of  Science" d'Ernest NAGEL. En plus il y a quelques présupposés, que voici:

* Que la "clinique", et plus particulièrement l'observation clinique, en médecine générale et en psychanalyse, cela ne soit pas qch qui diffère "toto coelo" de ce que j'ai tenté d'approcher auparavant. Il devrait s'agir de percevoir-et-ensuite-dire, sans analyses de laboratoire ni usage d'instruments compliqués, sans aussi des envols spéculatifs manifestes, avec donc volonté de s'en tenir à la perception-description ...

* Que ce "percevoir" ne saurait, dans cette situation, séparer proprement la sémiologie de l'étiologie, en l'occurrence: les symptômes proprement dits de leurs "causes" proprement dites. D'un point de vue purement clinique, cela se mêle inextricablement. En clinique psychanalytique, du fait que la matière sur laquelle elle se penche est de l'ordre de ce qui fait sens, c'est d'autant plus inextricable que les causes "efficientes" ("traumas"...) se mêlent à des causes finales (buts, objectifs, sens...)

* Que l'approche sémiotique du volet "dire" (c'est emprunté à GREIMAS!) ne soit pas totalement aberrante.

J.

Il nous arrive quelquefois de dire ce que nous voyons (percevons), et que notre dit, alors, prétende à la "simple vérité"; l'advenue d'un tel v n'a rien à voir avec une "vérité" en tant qu'opposée au "savoir", donc une vérité heideggéro-lacanienne, évidemment trop sublime pour l'homme du commun. Ce dont nous parlons ici s'affiche comme un dire-vrai, un "véridire". Dans de tels cas il appert que le jeu de langage (JdL) que nous jouons soit de ceux où advient le v "ordinaire". Parfois ce jeu cause la "compréhension" et l'accord avec autrui, parfois aussi ce JdL véridictoire est suivi d'au autre JdL secondaire, celui-ci vérificatoire ( ou "falsificatoire"). Certains (mais pas TOUS!) les JdL secondaires vérificatoires opèrent par convocation de ce qu'on appelle "le référent" (cf ce qui suit). Certains! Pas tous, il faut le répéter! Et le JdL vérificatoire par convocation du référent serait plutôt rare s'il s'agit de ce qui fait sens!

Il y a un immense ensemble de recherches qui ont voulu saisir avec précision la relation supposée entre le dire s'il est véridire d'une part, la réalité d'autre part, celle-ci baptisée pour l'occasion "référent". Ces recherches ne sont pas sans mérite ... oh! me voilà aussi paternellement prétentieux que l'est LACAN à l'égard de RUSSELL; qu'on m'excuse! Ces recherches ont régulièrement abouti à la question: que doit "être" le référent  (ou que doit être la relation entre référents) pour que ça puisse passer dans le dire (ou: que la "structure" du dit reflète les relations réelles entre référents).

Lequel problème ainsi posé a dû avoir une incidence sur la logique, puisque, dit-on (RUSSELL) vous ne pouvez "référer" à ce qui n'existe pas en réalité, puisque, dit-on (FREGE et successeurs) les opérations élémentaires avec quantificateurs (spécialisation universelle, spécification existentielle...) requièrent que tout terme ait un signifié dénotatif. Il y a une trace de ce genre de recherches qui subsiste dans une remarque de TS: est-ce que ce qui dépasse les simples (!!) perceptions n'est pas déjà projectif ? En effet, les uns (engagés sur cette voie) s'efforcent d'approcher le "pur donné" des "simples" perceptions en tant qu'"idées" dans l'esprit (LOCKE, les partisans des "sensa" ou "sense-data" ...), les autres transforment spéculativement les référents pour qu'ils "correspondent" aux exigences, p.ex. en "Gegenstände" absolument simples pouvant ainsi entrer dans ces "états de choses" qu'on constatera moyennant énoncés ensuite comme "faits" - le WITTGENSTEIN du "Tractatus...".  Dans ce cadre s'insère THOMAS d'Aquin avec son "adaequatio rei atque intellectus", ladite adéquation étant celle de l'"idée" dans l'"intellectus" - d'abord divin! -  à la "res" (dans la réalité), laquelle adéquation précède le..., et est indépendant du ... dire, selon l'interprétation ordinaire.

Toutes ces recherches "oublient" (à mon avis) une nuance qui a l'air microscopique, mais qui aurait dû être connue depuis qu'un nommé ARISTOTE (au livre Gamma de la "Métaphysique") a produit la seule (à ma connaissance! Mais vous avez le droit de chercher!) définition du v et du f que nous ayons. A mon avis:

Dire-vrai ("véridire") n'est pas "dire ce qui est", mais: dire de ce qui est que c'est

Je modifie légèrement la traductrion d'ARISTOTE par TRICOT : "dire de ce qui n'est pas que c'est, et de ce qui est que ce n'est pas, voilà le f; par contre dire de ce qui est que c'est, et de ce qui n'est pas que ce n'est pas, c'est là le v "

La définition aristotélicienne fait du dire (à prendre dans un sens très large) le lieu propre d'advenue du v et du f. A d'autres de cerner ce qui, dans le dire, est le porteur propre du v et du f. Je vais supposer sans insister que c'est la proposition ('prop'), ceci dit compte non-tenu des usages ordinaires élargis de /v/ et /f/. Cette même définition permet que le "référent" disparaisse au moins en tant que concept linguistique. Si l'on tient à garder la formule de THOMAS, "adaequatio" prendra un sens légèrement différent de l'ordinaire. Et une prop serait v non pas si elle "dit ce qui est", mais "s'il en est comme elle le dit".  Ceci tire à conséquences, ce n'est par du découpage de cheveux en quatre!

Ensuite cette définition aristotélicienne permettrait de passer, en logique, à une théorie que résume le titre d'un article déjà ancien de HINTIKKA : "Language Games for Quantifiers" (American Philosophical Quarterly, monograph 2, Blackwell 1968). C'est cet article qui a connu comme prolongement la IF-logic ("independance friendly logic") qui reconçoit la logique des prédicats du 1e ordre, la rendant telle que l'auteur la juge plus puissante que la classique.  Ce qu'on admet dans et par le dire comme "étant", c'est ce qui peut être trouvé. Le JdL avec les quantificateurs ordinaires, c'est un jeu du "chercher-trouver".

Enfin cette même définition aristotélicienne permet de traiter la seconde des questions sub H au moyen des JdL  du 2e WITTGENSTEIN

 


 

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