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Raymond Leroux

Considérations diverses (4)


K.

Maintenant, nous allons tenter de répondre à la question: que vient faire le "v" de la "perception v" dans la clinique? On ne doit pas se lasser de répéter que les mots /v/ et /f/ sont des mots de la langue la plus courante, et que le point de départ pris dans la langue courante est obligatoire; plus "techniquement" parlant: la langue ordinaire est l'ultime métalangue. Ce qu'ont tendance à trop négliger ceux qui, à la LACAN ou HEIDEGGER, proposent des innovations linguistiques en rapport avec ces mots: /v/, /f/, /vérité/. C'est un risque que ne courent pas les gens qui s'affairent avec les JdL, car ils sont p.a.d. "tenus" par la langue ordinaire. Nous allons, toujours lorgnant vers les JdL, traiter successivement deux suggestions, à savoir:

* qu'une "perception" s'avère, se fait accepter comme "vraie", voire "est vraie", ou du moins donne lieu au vrai ('v')  si elle est répétée ( 1 fois, 2 fois, ..., n fois).  Transgression, mais en accord avec la langue ordinaire, d'une restriction que nous nous sommes imposé auparavant!

* qu'une opposition peut être construite : perceptions "attestantes"   VS   perceptions "illustrantes"

 

L.

JB, tenant à la perception en clinique psychanalytique, paraît avoir suggéré que si ladite perception est répétée 2 ou 3 fois, cette perception serait "vraie".  La malveillance pseudo-philosophique ne manque pas de songer à l'objection de principe: jamais aucune "perception" ne peut ni ne doit être elle-même dite "v"! Ce "principe" heurte de plein fouet le sens commun et l'usage commun de la langue quelle qu'elle soit, au point qu'un JdL qui prendrait cela à la lettre jusqu'à supposer que l'homme du commun ne sache pas même distinguer entre perceptions, disons: "normales" d'une part;  illusions, hallucinations et visions d'autre part, un tel JdL, dis-je, ne serait tout simplement pas "jouable"! Ce serait la négation même du sens commun. Plus intéressante est une autre objection, qui signalerait ceci: l'idée même de la répétition, ou mieux de la répétabilité, de ce qui compte comme vérification (ou "falsification") expérimentale d'une thèse scientifique, cette idée est un emprunt à la pratique des "sciences dures".  Même là, l'idée est discutée (jusqu'au point où jusqu'à la possibilité d'une répétion du "même" se trouve contestée) et discutable dès qu'on passe au champ du vivant (à la biologie). A fortiori, ce serait un impossible en sciences dites "humaines", "historiques", ou en ces sciences ( ou "would-be-sciences") qui ont rapport à ce qui fait sens.   Nous répondrons que l'emprunt de quelque chose de valable à la fois et de discutable n'est pas une mauvaise chose, et que l'"emprunt" dont il est question a été préparé depuis belle lurette par le "sens commun" (précisément d'être et "sens" et "commun"!). Même en cette clinique dont nous parlons, il est fait usage de "mêmeté de perception" comme dans la vie ordinaire de l'inconscient ("Ics") freudien l'objectif visé est parfois l'"identité de perception". Ni dans le premier cas, ni dans le second, on n'atteint le type idéal d'une identité stricte.  Mais dans le cas de la clinique, comme on l'a dit, il s'agit d'un faire usage conscient. Ce serait à mettre en œuvre surtout dans le JdL secondaire de vérification, lequel ici reviendrait exceptionnellement à un "quasi-référent convoqué". Ce quasi-référent "convoqué" serait un "même" (j'allais dire: "suffisamment même") tableau clinique, dont l'unité ("picturale") ne provient évidemment pas du perçu proprement dit. L'unité est "hineingelegt"; ceci ne nous engage nullement en faveur du présupposé d'un a priori immuable. Le jeu reste ouvert, un "tableau" peut se révéler entrave à l'usage qui en est fait, la "répétabilité" peut échouer provisoirement ou définitivement. Cela dit, nous ne voyons pas pourquoi (si ce n'est pour, suicidairement, coller à des innovations linguistiques) on devrait s'interdire même d'affirmer qu'une perception puisse contribuer à faire advenir le ..., respectivement à donner lieu au ... v.

Comme nous avons déjà à plusieurs reprises souligné que le JdL vérificatoire qui suit le JdL producteur de v , jeu vérificatoire par "référent convoqué", nous paraît être ici une exception, nous devrions peut-être donner un exemple de JdL secondaire vérificatoire/falsificatoire d'un autre type, en "clinique" moins exceptionnel et comportant moins de risques de "projectivité" (plus important est l'a priori, plus grands sont ces risques!). Eh bien, nous songeons à quelque chose d'analogue à ce qui se fait en criminologie - dans l'instruction plus précisément - , à savoir la pratique de la "reconstitution". Ce JdL, pour autant qu'il suit un JdL premier ayant mis au jour un 'v' allégué, semble servir surtout à montrer que le prévenu a pu - possibilité! (respectivement: n'a pas pu, impossibilité matérielle) commettre l'acte. Nous laissons aux professionnels le soin de développer l'analogie clinique.

 

M.

Nous construisons une opposition :    perceptions "attestantes"   VS    perceptions "illustrantes", qu'un contradicteur pourrait décréter "artificielle".  Une fois admis, dit-il, qu'il n'y a pas de perception dicible sans que qch n'y soit "mis", a priori, théories, admissions implicites, voire imaginations ne manquant jamais de devancer le dit même s'il se veut le plus parfaitement "objectif", une fois cela admis, il n'y a plus de limites ni à la projectivité (l'"équation personnelle", les "préférences pulsionnelles"...) ni à la spéculation théorique effrénée, et ceci surtout là où le champ est supposé porteur de "sens".  Ce qui s'évoque comme "attestations" n'est donc jamais qu'"illustration" de ce qu'on a pré-jugé. La seule réponse que nous ayons à cela, c'est que c'est un cas d'"amplius probare", de "prouver trop", plus spécialement: s'il y a bien risque et d'insinuation de projections, et d'envol spéculatif sans fondement,  cela ne prouve pas encore que toutes les cliniques soient également mauvaises, également "projectives", également "délirantes".  S'il est, comme nous le pensons, des perceptions attestantes, c'est qu'elles "attestent" quelque chose, c'est qu'elles "témoignent" en faveur de, ou en défaveur de..., quelque chose, c'est qu'elles confirment ou infirment quelque chose; ce que les "illustrantes" ne font justement pas. En l'occurrence de la clinique psychanalytique, ce "quelque chose" ne peut être, au minimum, qu'un tableau ouvert le plus souvent porteur d'un nom: /hystérie/, /perversion/, /compulsion/, /obsession/. Ah, dit le contradicteur - lecteur peut-être de FOUCAULT - , cette fois je vous tiens! Ces tableaux pré-élaborés à noms sont justement ce qui en pratique se traduit en "pigeon-holing", cela plaque un nom sur ce qui par là même devient un "cas", un "cas de...", c'est ce qui à la fois empêche de voir les petits détails et impose un corset (freudien, kleinien?) à la pensée; et en pratique, rien de plus "économique": on sait tout de suite ce qu'il y a à faire ou à ne pas faire!  Affaire avant tout de psychiatres dont on ne s'étonne pas qu'ils disposent de manuels faisant autorité! Et même le vieux botaniste des perversions, KRAFFT-EBING, vous salue au passage.

C'est impressionnant! Nous pensons toutefois qu'il y a une différence capitale entre un "Hineinlegen" (plus simplement dit: entre ce qui permet de dire, verbaliser, ... une perception...) tablant sur tableaux  pré-élaborés si ceux-ci proviennent de conceptions théoriques conçues au plus près du "terrain", à même l'expérience intersubjective sobre. Et un "Hineinlegen" puisant dans des théories globalisantes spéculatives qui se révèlent en fin de compte immunisées contre toute "falsification" expérimentale possible, pour lesquelles les "cas" ne peuvent servir que d'illustrations. Méfiance donc, ostracisme immédiat, dès le moment où le "cas" est présenté comme "cas de..." dans un diagnostic-éclair, méfiance parce que cela préjuge manifestement de l'issue du JdL! La différence entre les 2 attitudes, différence se faisant sentir tant dans le JdL véridictoire que dans le JdL vérificatoire, est celle que pour notre compte nous avons soulignée à plus d'une reprise: c'est celle entre, d'un côté, un volet théorique au plus près du terrain, peu soucieux dans le choix des mots de la consistance globale ou de l'élégance, voire même de l'économie..., de la théorie, davantage adonné à exprimer-et-faire-comprendre par tous les moyens ce qui est censé perçu, ouvert au contrôle, aux réactions critiques et au "consensus" sur d'éventuelles corrections, armé d'un a priori refusant de se voir fixe et éternel, fût-ce même sous le camouflage de ce qui serait "seul scientifique"! Et de l'autre côté il y aurait l'a priori proprement "métaphysique", immuable, sûr de soi ou de Dieu (ce qui revient au même), incorrigible, et en somme sapant la possibilité d'une découverte puisque sachant dans tous les cas d'avance ce qui peut ou doit être découvert. Et bien sûr cette 2e attitude est rarement consciente totalement de ce que nous venons de lui attribuer. Allons jusqu'à affirmer que la première de ces attitudes pourrait revendiquer même une paternité freudienne. Nous pensons à "Konstruktionen in der Analyse", particulièrement à l'endroit où FREUD ose brosser l'analogie entre les constructions "expérimentales" de l'analyste et, oui!, les délires du psychosé. A la différence près que l'analyste sait le rôle des constructions! Il faut assumer le risque de projectivité!

Que "font" au juste les deux attitudes dans la clinique ou dans ce qui se fait passer pour telle, dans les JdL véridictoires et vérificatoires? La première attitude nous semble propre à assûrer, mais sans "garantie", ... une "objectivité praticable suffisante", que nous voudrions décrire en nous basant sur un des cas cliniques évoqués par JB dans une réunion du "séminaire", un cas dit de perversion où l'analysante se présenta initialement en coupant systématiquement l'herbe sous les pieds de toute tentative de l'analyste de "s'accrocher" à quelque chose. En fait donc, cette première attitude, l'attitude donnant lieu à un "v", est une attitude qui "accroche", et c'est cet accrochage qui est l'effet propre de l'objectivité pratique suffisante.  Non sans risque puisque sans "garantie": on peut p. ex. aussi refuser mordicus de larguer les amarres d'un tel accrochage... La seconde attitude n'"accroche" pas, elle "ravit", elle viole et entraîne. Illustrons  "l'illustration" par un autre "cas" puisé à la même source que le précédent, soit le cas "Pom".  Le commencement de cette analyse est caractérisé par l'intervention fort intempestive et tirant à conséquences, deux fois, de lumières glorieuses de la psychiatrie qui savent très bien quoi faire puisqu'une fois pour toutes la patiente est identifiée comme psychotique, littéralement: "très psychotique" ...  Les perceptions illustrantes ne comportent pas le risque de "projectivité": prétendant avoir saisi à bras-le-corps la vérité universelle, elles sont simplement des projections, elles n'en "ont" pas !

N.

 Pour l'amusement, nous allons maintenant fournir à titre de matière à réflexion deux exemples à retrouver dans J. L. AUSTIN, "Sense and Sensibilia". AUSTIN critique d'abord l'idée, en matière de perception, de "témoignage-pour", d'"attestation-de...". Il critique ensuite une thèse qui voit d'infinies difficultés à identifier avec certitude un objet. Ce sont les exemples du cochon et du téléphone.

* Selon AUSTIN, certes plusieurs "perceptions" ou "sensations" peuvent compter comme "attestant" la présence de l'animal: bruits, odeurs, ... Mais lorsque le cochon lui-même paraît, les données du problème changent du tout au tout, et en particulier il n'est alors plus question d'"attester" quoi que ce soit ...

* Selon le même AUSTIN, si quelqu'un doute de ce que ceci soit un "vrai" téléphone, je peux pour commencer appeler quelque numéro, et si un correspondant répond, je peux l'inviter à former à son tour le numéro inscrit sur mon appareil et voir s'il réussit à me joindre. Dans l'affirmative, je dirai alors: si ceci n'est pas un téléphone, au moins c'est aussi bon que ... Démarche essentiellement finie!

Ces exemples ont ceci à voir avec le sujet qui nous occupe:

* Contrairement à ce qui se passe avec le cochon d'AUSTIN, en clinique comme dans tout ce qui fait sens, le cas où "die Sache selbst" se présente en personne, "leibhaftig", n'existe pas et ne peut exister, si ce n'est qu'un théoricien spéculatif croie avoir saisi avec garantie absolue toute l'"essence" de qch une fois pour toutes, p.ex. de l'hystérie. Ce qui peut effectivement se présenter dans la perception en matière de clinique, ce n'est pas une chose comme l' hystérie en soi, ce ne peut être que ce qu'on appelle ... des signifiants, S.

* Par contre le "téléphone" sert d'analogie éclairante à des pratiques au sein du JdL vérificatoire en clinique: après usage "pratique" fait de l'"objet" perçu, après relevé des symptomes, ...il arrive un moment d'objectivité suffisante où appel est fait au tableau pré-élaboré et où l'on dira peut-être - bien sûr sans évoquer une garantie absolue! - quelque chose comme: si ceci n'est pas vraiment de la perversion, à notre connaissance actuelle c'est tout comme ...

Ce qui nous amène à une proposition: si l'on trouve que nous en avons tant dit des perceptions "vraies" attestantes que l'usage même du mot /v/ en devient scabreux, on peut s'autoriser peut-être à remplacer /perceptions vraies/ par /bonnes perceptions/, ou /perceptions acceptables/, mais seulement pour autant qu'on se borne au JdL vérificatoire.  Redisons-le: même les "meilleures" perceptions attestantes comportent le risque de projectivité; et peut-être justement l'absence de ce risque pour ce qui est des perceptions "illustrantes" est-il l'argument majeur permettant d'écarter ces dernières sur le terrain (pas dans les livres!) en totalité.

Le cas SCHREBER présente ce trait remarquable qu'il y soit rendu compte d'une foule de prétendues perceptions - rayons cosmiques, Dieu,... etc - auxquelles nul, pas même le Président en personne, ne songerait à appliquer un JdL vérificatoire "normal" visant notamment à séparer les "bonnes" des "mauvaises", le bon grain de l'ivraie. Non, le délirant tient à la totalité de ses visions, ce qui amène FREUD à considérer ce tout, ces "perceptions" elles-mêmes, comme "cas clinique". L'intéressant est comment il traite ce "cas". FREUD, auquel d'aucuns reprochent d'avoir négligé presque toute la richesse du délire, se fixe sur petit détail dont il tire à peu près son "interprétation" entière.  Il fait un peu de même avec le rêve de l'"homme aux loups". Dans les 2 cas, on remarque le phénomène de l'"accroche".  Dans les 2 cas, de même, FREUD semble soucieux d'un ancrage en réalité. Je ne peux ici que traduire mon vague sentiment: cela semble réussi avec SCHREBER autant que ce traitement très indirect, livresque, le permettait; cela semble, de par projectivité, de par équation personnelle ou préférences pulsionnelles, échoué dans le cas de l'homme aux loups.


 

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