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Raymond Leroux

Considérations diverses (5)


O.

Il est certain qu'en matière de "narrativité", nous avons besoin d'une classification "ouverte", avec des "types" débordant l'un dans l'autre. On risque bien de ne pouvoir voir une "forme" unique commune à tous les types de récits. Plus probable, donc, que ces types forment non point les "espèces" d'un "genre", mais qch comme une "famille" (ce que le 2e WITTGENSTEIN dit des "jeux"). Comment différencier les types? Pour opérer une première grande coupure, il y a un moment décisoire: vous tranchez en fonction de ce que vous voulez faire. La coupure la plus classique met d'un côté le récit de réalité (conversation quotidienne, reportage, biographie, histoire...) et de l'autre le récit de fiction (conte, mythe,fable...). Ne pas croire que je tienne à prendre ça à la lettre: à moins qu'on n'insiste sur les débordements entre sous-classes, ceci se montre tout de suite inadéquat à ce que je veux dire.  Un rêve raconté, est-ce un récit de réalité ou un récit de fiction? Ni l'un ni l'autre! Plus intéressante serait l'approche "syntaxique" ou "structurale". Classiquement tout récit procède ainsi: équilibre initial -> perturbation -> Déséquilibre -> action réparatrice -> rétablissement d'un équilibre (même ou autre...) . Nous verrons s'il y a qch à faire de cela! Ce que j'avais voulu dire en fait est: il se pourrait que, dans le rêve p.ex., la forme narrative, soit cette "syntaxe", ce qui fait que ça se présente comme récit raconté ou à raconter, ça fasse partie de l'élaboration secondaire, sans bien sûr qu'il y ait même une élaboration "primaire", un "archétype" de cet "ectype", ou s'il y en a une, elle puisse être mise à distance et décrite... 

 

* Il est admis que la narrativité peut parfaitement faire partie de certains discours "scientifiques". A ce propos: on a certes dégagé quelque chose comme un (ou plusieurs) type(s) idéal (-éaux) de discours théoriques scientifiques; l'un de ces types idéaux est caractérisé par: le squelette purement formel, la (méta-)théorie des modèles, les modèles, les règles de coordination ... (un auteur évoque cela à propos de Melanie KLEIN, qui ignore ces choses et les recherches afférentes superbement, d'où son "dogmatic demeanour"; mais NAGEL a certainement raison d'affirmer que ce genre de type idéal, loin d'être "universel", n'est réalisé en fait que dans quelques parties de la physique théorique, d'où dès lors la narrativité est exclue; on doit aussi dire que la poppérienne "Logik der Forschung" n'est pas la "logique" de toute recherche; elle décrit tout au plus une petite partie de la confection de certaines théories; son critère de sens vaut tout juste dans ce domaine.... Ne prétendons pas trop vite détenir le modèle de toute scientificité possible!

* Les descritions et explications proprement historiques (sur quoi porte le chapitre 15 de "The Structure of Science") sont évidemment "narratives" d'un bout à l'autre, sans que ça fasse problème.  Là où problèmes il y a, c'est en deux endroits:

 L'hstorien est bien entendu intéressé à "ce qu'il en a été", soit classiquement à la distinction entre récit de réalité et récit de fiction. Ne disons pas qu'il n'y ait pas de critères du tout. Difficulté il y a à les dégager et à les appliquer. On s'est penché longuement sur les ancrages spatio-temporels d'un récit. Et certains récits non "de réalité" se caractérisent par la création d'espaces et de temps, donc aussi de "référents" propres, donc de "réalités" ou de "mondes" spécifiques reconnaissables comme tels. Là donc, c'est le texte qui crée son propre référent! Ne pas oublier que la "réalité"  - commune, supposée dicible, "objective" - est (en partie, et de non-transparente manière!) "constituée", ce qui fait que les frontières entre réalité et fiction comportent le défi de zones grises.  Notre avis est que le jouer effectif de JdL véridictoires et vérificatoires avec récits produits, voilà le terrain propre où s'installe une distinction suffisante, admise, certes pas absolue mais utilisable, entre réalité et fiction. La fameuse "Realitätsprüfung" aurait lieu précisément là!

En second lieu, le peu que nous oserons suggérer quant au travail de l'analyste! Là, il y aurait d'abord à distinguer entre les dires de l'analysant relayés éventuellement par l'analyste qui y greffe ses commentaires et interprétations, et les discours de l'analyste en son propre nom, que ce soient - prenons l'exemple de FREUD - les histoires de cas - "récits séquentiels d'événements" - , que ce soient les explications, interprétations  etc, éventuellement sous forme de généralités ("lois"), éventuellement lois de féquences, éventuellement énoncés de causalités.

 

P.

Comme déjà mentionné, Mélanie KLEIN semble traiter avec quelque mépris ce qui en son temps fut recherche de pointe au sujet de la confection de théories "scientifiques". Disons que depuis, on a mis une sourdine aux prétentions des méta-théories à l'universalité. Mais selon nos renseignements Melanie KLEIN, une fois lancée, ne s'occupe guère même de vérifications. D'où l'impression qu'on a d'abord que chez elle la narrativité se fait envahissante, que ses "récits" ont non seulement la même "syntaxe", et peut-être dirons-nous que les ... choses qui là, interviennent ne sont pas à vrai dire d'"instances" ou de "fonctionnements récurrents" devenus "de petits sujets", mais ... des  personnages, toujours les mêmes dans un scénario "universel". Raison pour laquelle ses récits apparaissent nettement comme de l'ordre de la fiction, plus particulièrement: des récits  essentiellement mythiques mais présentés ingénument comme récits de réalité.

FREUD, lui, aurait au moins pris soin de bien distinguer les récits séquentiels de "cas" d'une part, les "explications" par lois psychiques générales d'autre part. Que les premiers soient "narratifs" est évident. Que les secondes soient classées dans la "métapsychologie" l'est également. Pas étonnant non plus que les "personnages" interagissants (bons ou méchants, curieusements baptisés parfois "objets"...)des récits kleiniens re-jouent les relations qu'elle croit réelles, soit relations depuis le début entre personnes totales.  L'important est de voir d'abord comment FREUD passe de l'un à l'autre, comment FREUD met en rapport les "cas" et la "métapsychologie". Eh bien, il y a 2 méthodes. Il lui arrive à emprunter ici ou là, disons p.ex. à la langue parlée allemande ("Triebe"), ou disons, autre exemple, à la mythologie (Œdipe!), ce qui forme des concepts opératoires, dont FREUD ne se gêne pas de dire que c'est là "notre" mythologie. Cette "mythologie" avouée telle aide à rendre compte au niveau le plus général de comportements récurrents. Et il lui arrive également d'opérer des "constructions" dans l'analyse, "constructions" ouvertement théoriques mais utiles qu'il va jusqu'au point de les comparer aux délires d'un psychosé, et qui n'en ont pas moins un effet de sens "vérité".  De même l'interprétation d'un rêve peut exiger un tel "ancrage" que le contenu même de ce rêve passe tout à fait au second plan, ce qui est tout de même scabreux dans le cas de l'Homme aux loups...  Il lui arrive enfin de s'engager dans une voie qui crée des concepts opératoires (p.ex. le "Pour introduire le narcissisme" reprend "Moi idéal" et "Idéal du Moi"...), puis cela mène à des déclarations de programme (les "psychoses" seraient des "névroses narcissiciques"...) dont ne subsisteront dans la suite que  (1) certaines notions partielles introduites servant à expliquer certains cas cliniques, et (2) certaines métaphores qui très vite montreront que leur portée prétendue est en fait très limitée: la "libido" qui se retirerait de certains "objets" pour, de ce fait, "stagner" dans le Moi). La narrativité du genre "pensée mythique" peut se révéler entraînante. Chez FREUD du moins ces dérapages restent le plus souvent contrôlés.

 

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