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Raymond Leroux

Nucleus II


(1)

Réaction "à chaud" au texte de TS : "Noyau de vérité historique ", texte qui à son tour prend position sur une préparation de LEROUX et sur ce qui se discuta au "Séminaire" du 12 avril. Je ne prendrai pas de précautions. J'avais (sans disposer de l'"index rerum" des Œuvres complètes de FREUD, donc un peu au hasard et ce n'est sans doute pas innocent!) recherché les choses en rapport à un "Wahrheitskern" que j'avais pris pour corrélatif de "Realitätsprüfung", épreuve de réalité; ce qui préjuge certainement du sort que, "philosophiquement", je fais à la "vérité" et aux notions de "vrai / faux " (v, f). Le "Séminaire", lui, semble s'être fixé de prime abord sur le caractère "historique" du "noyau de vérité", d'où "NVH". J'avais pensé trouver pour ma part ceci : la différence vérité matériellle VS vérité historique , est exposée le plus clairement dans FREUD, "Der Mann Moses und die monotheistische Religion", particulièrement la partie II. Je ne sais si tel participant au "Séminaire" pointa ce texte. Toujours est-il que j'avais surtout pensé trouver chez FREUD le "NVH" (ou d'éventuels équivalents) mis en rapport avec les symptômes obsessionnels et la "halluzinatorische Wunschpsychose": par là s'introduit la clinique freudienne. TS relève plusieurs "équivalents" qui m'avaient échappé. A côté du "Stück echter Wahrheit" caractérisant les théories sexuelles infantiles, il y a encore le "Wahrheitsgehalt", teneur de vérité historique, ainsi que le "historischer Stoff"...

Croyant pouvoir me décider pour un système assez "économique". J'avais suggéré ceci:

La "vérité matérielle", une fois passée dans un dit, apparaîtra "objective", "contemplative" et désintéressée. Dans son dit, il n'y aura que d'infimes traces du dire, ce qui suppose un effort de réduire et si possible d'éliminer ces traces. De la sorte, la "vérité matérielle" de représentations serait au moins apparemment vérité sans su, même si en fait un su réduit à un point - de "vue"! - y est malgré tout. Cette "vérité matérielle" est atteinte, parfois, dans le dit et par le dire des sciences naturelles d'observation et dans les mathématiques formalistes (à ce propos: dans les systèmes formels, il n'y a rien, strictement, à "comprendre"). Si l'on admet un su qui serait "unhinterfragbar" - une thèse que nous ne partageons pas! - , on dira que la nécessaire réduction du su ici en serait le refoulement... Cette vérité prétend, mais faussement, s'atteindre dans les discours théoriques...

La vérité "historique" serait essentiellement avec su, mais ce su ne peut pas (sous peine d'erre ontologifiante!) se prétendre à la fois placé totalement hors toutes représentations (où donc irait-il se promener?) et hors toute activité (fût-elle de promenade , certes, mais au moins en vue de dire...)pour être confronté du dehors à la réalité hors de lui, pourquoi? Parce qu'au sens kantien du terme, cette réalité, il la "constitue", mais de là où il est réellement, c'est-à-dire du dedans. Ainsi - non-kantiennement! - il ne peut pas non plus se confronter lui-même pour lui-même au tout de cette constitution: un tel plaçage l'annulerait! La constitution, si kantiennement on en fait une "forme" imposée à un réel, gardera toujours en soi une ombre "matérielle"("contextuelle") - ce qui tendrait à prouver l'inadéquation, ici, du couple conceptuel forme/matière....Ce qu'il peut, ce su, c'est "activement" se promener entre ses représentations et - parfois mais pas toujours - essayer de RE-trouver par lecture de certains signes un "noyau" dans la réalité. C'est ce "noyau" que nous appelons "noyau de vérité historique", NVH.

Et pourtant l'accès à quelque (noyau de...) vérité historique que ce soit - non point "vérité des choses", non point même vérité des "signifiants" et de leurs "réels" rapports (car ça, ce seraient des vérités matérielles!)- mais vérité des actes présents ou passés du su et vérité de se qui se fait ou s'est fait sans activité propre du su, vérité, en un mot, du "sens" ("meaning"), que ce "sens" soit fait ou qu'il "se fasse" de lui-même, eh bien l'accès à cette vérité ou aux "noyaux" d'icelle ne peut pas se priver de passer par un point de vérité matérielle! Fût-ce provisoirement, ou mieux pour parler cartésien : "par provision" i.e. pour se mettre à l'abri. Ou à la manière de GREIMAS: un sens ne se dégage que compte tenu de l'ancrage dans un "référent", même si l'on admet - par conversion à " la monnaie qui a effectivement cours!" - que le texte constitue son propre référent. Et voilà, nous voici avec sur le dos qch comme un refoulement nécessaire.

J'aurais donc formulé (partiellement) ma propre "thèse" ainsi: la "vérité historique" s'oppose en ce sens à la "vérité matérielle" que la première est interprétation, donc "sens" ("meaning"), la seconde en principe "constatée", "observée". Les deux sont dites ou du moins dicibles (énoncées ou énonçables), les 2 surgissent dans des jeux de langage (JdL) "véridictoires" - je veux dire: à prétention véridictoire! - qui peuvent se prolonger en très divers JdL "vérificatoires" ou "falsificatoires", lesquels forment de prime abord deux grands groupes fondamentalement distincts de par la coupure entre vérités "matérielles" et vérités "historiques". Coupure cependant moins tranchée qu'on ne croit! De même qu'il n'y a pas de constatations pures, "neutres", appliquées à un prétendu donné "brut" et que donc la vérité matérielle a une limite où elle bascule dans l'"historique", ainsi la vérité historique aurait, à son tour, une "limite" où elle frise l'observation. Pardon pour cette trivialité, mais enfin l'histoire ou mieux l'"historiographie" se fait sur base de traces à constater ("dûment", dit TS), sur base de documents qui, si lisibles, sont pourtant aussi simplement là, ou, précisément, pas là comme l'est, p.ex., ce document d'état civil attestant qu'un anarchiste qui signe "VOLINE" s'appele en réalité Vsevolod Mihaïlovitch Apfelbaum, cité par, mais inconnu comme tel..., de E.H. CARR, et plus loin: comme ne l'est pas en tant que fait historique, d'après FREUD, le grand Dieu des monothéismes, alors que selon le même le Père privilégié l'était - ne me demandez pas comment il "documente" ces 2 "noyaux"! -. Je devrai insister à l'occasion sur le fait que, tout comme "vérité" et "fausseté", les mots v et f sont mots de la langue ordinaire; il se trouvera que, face à ce fait difficilement contestable - et c'est un fait "historique" d'usage! - ce qui est admis "philosophiquement", "repéré"... comme définitions, ou traits, de la "vérité", cela n'a aucune importance, à part celle de rendre délibérément redoutables des problèmes que la pratique résout en s'en jouant (!). On peut dire dans les 2 cas qu'en quelque sens il y a toujours de la "theory" au moins à l'arrière-plan; et que dans les deux cas il importe que "theory (soit) somewhat related to observational materials..." (ut ait Ernest NAGEL).

A propos de "teneur" (recte: TVH) , de "historischer Stoff" et du "Stück": allusion est faite à SCHREBER, aux "théories sexuelles infantiles" et à une extension par Mélanie KLEIN des thèses freudiennes sur ces dernières. Quant au premier, il paraît qu'il y a difficulté de par la différence entre d'un côté la remémoration de vécus, de l'autre le compte rendu "objectif" d'observations: mais voilà qui ne fait que reproduire la différence "matériel/historique". J'invite, moi, à tenir compte des "limites". Il est vrai que, quand de vécus subjectifs il s'agit, il n'y a pas que le fait que la mémoire est trompeuse! Il y a aussi notre tendance à interpréter à telle outrance que sinon toute constatation de ce qui est en réalité, du moins toute épreuve de réalité se trouvent compromises. Ainsi, pour Daniel Paul, le sort qu'un psychiatre, Aaron ESTERSON, a voulu faire aux instruments de "torture" qu'inventa le harcèlement pédagogique du papa... Je veux dire: peut-être bien que ce Monsieur se trompe complètement en isolant juste ce "NVH"-là, autrement dit que ce qu'il raconte serait "historique" sans être "vérité historique", que donc le délire de Daniel Paul parte d'un tout autre vécu - j'avais moi-même suggéré que cela pût être ce qui seul intéresse FREUD dans toute la richesse du délire, l'épisode FLECHSIG. Mais si même FREUD se livrant à une "analyse sauvage" se trompe à son tour, selon nous NVH ou "teneur" il y a, et raccord possible de cela à la "réalité" ... Interpréter à n'en plus finir est d'ailleurs une tendance très générale que TS nomme "compulsion à l'universalisation" ou "thèse quasi-philosophique"! De quoi s'agit-il? Soit la présence d'un "complexe"! Que signifie le dit que c'est là qch d'universel? Simplement que la description clinique, du seul fait d'être dite, est censée ne pas s'appliquer à l'unique cas présent, surtout si une proposition quasi-causale , une hypothèse explicatrice, est mentionnée, du genre de ce "counterfactual": s'il n'y avait pas eu X, il n'y aurait pas eu le complexe Y. Je dirais: bien sûr, que cette suggestion de relation causale, c'est contestable - l'important serait de savoir comment, et il est tout aussi sûr et certain que l'opérateur "...cause de.." est bien connu pour n'être pas "truth-functional"! -. Bien sûr, ce n'est pas de la description clinique "pure" puisque ça tente d'expliquer! Mais la clinique ordinaire, comme nous le disions il y a quelque temps, justement opère ainsi! Et il n'y a donc pas lieu de trop insister sur la coupure description VS explication (au moins au niveau de la clinique; c'est bon lorsqu'on théorise!) : ce n'est qu'une distinction utile! Bien sûr il y a des extensions échevelées! Mais FREUD au moins "avoue" que l'idée de ses lois "universelles" ne lui vient que de l'observation d'adultes névrosés. N'avait-il pas le droit de faire - voilà le mot lancé! - l'historique de l'évolution des théories sexuelles infantiles? Quels en sont les "noyaux"? Que ça ne soit pas complètement fantaisiste, c'est sûr. Mais de là à vouloir dans chaque stade de la théorie infantile isoler un noyau de vérité rien que biologique en accord avec les théories scientifiques à ce moment admises, c'est parfaitement inutile. Alors? TS, usant là la première fois d'une formule récurrente, dit que la "vérité" de ces théories infantiles dites "tient dans" leur perspective "pour tous" (i.e. "universelle"?) Et parce que c'est ça, ce n'est pas une teneur historique? Je répondrais que le "Gehalt", la "teneur" de vérité, de ces théories tient justement dans leur succession et dans la rétroaction d'un stade postérieur ré-interprétant un stade antérieur, c'est-à-dire tient précisément dans leur historicité! Lequel "noyau" ou laquelle teneur se montre "universel(le)" de manière si j'ose dire "structurale", la "structure" étant la limite "matérielle" (en fait sociale, familiale...) de cette historicité. Pour son compte, Mélanie KLEIN ajoute une sorte d'explication "historique" de la curiosité "scientifique" ("Wissensdrang") des enfants et des adultes: cela dériverait de ce que la provenance non pas "des" enfants mais de "cet" enfant jalousé (le petit frère ou la petite sœur) serait l'intérêt pratique premier. Le gros bon sens se rue sur la prétention à l'universalité: ainsi donc qui n'a nulle raison d'être jaloux ne deviendra jamais scientifique? Je ne peux trancher, mais je doute que la prétention à l'universalité soit vraiment allée jusque-là....

 

(2)

Le "Séminaire" semble avoir - je m'en étonne un peu - considéré le terme /délire/ comme terme de "genre", et avoir discuté du NVH par rapport à cela et aux "espèces" possibles. Et il serait parti en fait d'une "définition" du NVH, "illustrée" par des cas cliniques, donc ne se serait livré ni à une "induction" ni à une "abduction". Il y aurait eu des "explications" présupposant des "lois". Pratique qui tendrait vers le schéma: matériel clinique servant à "illustrer" des thèses ou même d'implicites quasi-thèses "théoriques". Or, en général, comme nous l'avons dit, la théorie n'est même pas complètement absente de ce qui se prétend observation "matérielle" - parce p.ex. en observant, il arrive qu'on mesure! - , a fortiori ne l'est-elle pas en matière d'"historique". L'important est qu'elle - la théorie - puisse, du moins en fin de parcours, être en partie dégagée, et qu'alors se posera, tant à propos du "matériel" qu'à propos de l'historique, la question de la vérité. Et - ne serait-ce pas encore plus intéressant? - la question de la fausseté, pour autant que, selon quelque chose que nous avions exposé il y a longtemps, l'état de fausseté d'un sujet (su) est l'état caractérisé par une foule de croyances non-dites, implicites, qui ne manqueront pas d'induire des "préférences pulsionnelles".... TS a parfaitement raison de dire que la clinique met à mal des "définitions" dont elle sert d'"illustration". Nous disons: tant mieux! Notre notion de "vérité" en fait une chose très pratique, ce qui est tout le contraire d'une illumination instantanée totale et pour de bon.

A propos des "délires" et de ce qui en est le NVH, délires où se manifeste qch comme de la "répétion" ou de la "reproduction" - reconnaît-on le "Zwangscharakter"? - le "séminaire" aurait produit et une "définition" dynamique et une "définition" téléologique. Dynamique: chaque délire, aurait-on dit, contient un NVH, et ça puise dans l'actuel pour masquer qch de plus ancien, ancien trauma ou question sans réponse. A noter que ce qu'il y a ici d'"historique" serait individuel, mieux: ce que l'individu fait ou a fait d'un vécu, donc (pour employer la terminologie de JB) "non-phylogénétique". Téléologique: le NVH, par la reproduction-répétition, viserait à qch comme une autoguérison par élaboration ou "perlaboration", ce qui pourrait à la fois créer comme une réponse à la question non-résolue et user la charge affective. Ceci va être repris à 2 fois, et avec, croyons-nous, de conclusions différentes.

Première fois: dans le cadre de la polémique de TS contre la "clinique" tout juste "illustrante", il est dit que le "réellement vécu" ne tient pas (!) son intérêt de cette possible "réalité", mais de l'interprétation éventuellement fantasmatique qui se greffe sur cette réalité. Notre réponse: qui en doute? Mais y a-t-il, ou non, intérêt à retrouver de quelque manière cette "réalité", fût-ce la réalité de ce que le su a fait de son vécu, fût-ce ce qu'il a effectivement vécu? Nous pensons qu'au moins partiellement il y a! Il est ajouté: l'illustration, ça montre mais ça ne démontre pas, et comme le visé ultime est qch comme une loi générale (disons ainsi modestement, plutôt que de claironner "universelle"...), il s'agit d'un exemple évoqué en tant qu'élément d'un ensemble, il s'agit de l'existence d'une instanciation, il s'agit, disons le terme qui s'impose, d'une synecdoque (= la partie, éventuellement infime, pour le tout)! Une fois de plus: qui en doute? Bon, bien sûr, SCHREBER Daniel Paul n'a jamais été analysé, et TS a raison de voir dans l'écrit freudien les traits d'une "analyse sauvage" parce que c'est une interprétation faite hors transfert, et parce que, si analyse il y avait eu, la simple révélation de la scène traumatique et des multiples "Entstellungen" qu'elle aurait subie lors de ces répétitions obsessionnelles n'eût pas apporté de guérison, comme peut-être FREUD l'avait cru un temps, après quoi il a déchanté. Ici, TS nous fait part, lui, d'une révélation absolument essentielle, et "de matériel clinique" justement! A savoir: il est parfaitement possible que ces répétions, qu'il n'est pas du tout difficile de retrouver dans l'expérience analytique, réfèrent à des "scènes" purement fantasmatiques. Mais en fait, dans l'expérience de TS il y a interprétations de scènes toujours prises pour "réelles" à l'origine des répétitions symptomatiques. Bien sûr, il s'agit d'"interprétations" de scènes, fussent-elles des "Urszenen"... Mais au nom de tous les dieux possibles, pourquoi tirer de là la conclusion que nous dirons au moins un peu hâtive: "s'il y a là un noyau qui serait vécu passé en "réalité" quoique "sens", il n'y aurait PAS réalité mais il y aurait "fait historique " passé à travers on ne sait quelles "constructions"? Nous répétons en soupirant: qui en doute? Mais cela ne suffit absolument pas pour opposer diamétralement réalité VS fait historique, et pour affirmer qch comme: le fait "historique individuel" (non-phylogénétique) enfoui sous les interprétations (c'est évidemment le cas de TOUT "fait historique"!) ne serait jamais "vérifiable", d'où conclusion qu'il n'y a a pas là de possible "vérité" ni de "vérification" ni d'épreuve de réalité. Mais non, il y a! Il est possible de "vérifier" par méthodes appropriées d'"épreuve de réalité" que François Ferdinand a bien été assassiné à Sarajevo, comme il est possible éventuellement d'entreprendre de "falsifier" la thèse qu'OSWALD seul a assassiné KENNEDY. Et certes un fait historique s'"éprouve" autrement qu'un fait d'observation avec mesures en science naturelle: parce que le fait historique n'est pas reproductible, répétable. Mais le vérifier ou falsifier, si ce n'est pas facile, c'est tout de même possible! S'il s'agit de répétition symptomatique, comme dans l'analyse d'un de ces "délires" dont semble avoir discuté le "séminaire", il y a danger qu'on confonde ce type de NVH avec qch qui se passe en science naturelle puisqu'il y a (parfois) répétition. Mais cette répétition n'a rien à voir avec la répétabilité d'un fait de science naturelle.

Deuxième reprise: cette fois nous voyons FREUD à un point tournant de ses théories. Ce qui se "répète" pourrait être soit une "scène originaire" oubliée parce que non-digérée, avec un manque qui finit par faire symptôme, de sorte que l'exploration du NVH jusqu'à sa révélation pût compter comme (effort de) thérapie. Ou alors on se rend compte de ce qu'un refoulement, p.ex., est un "empêchement actif", que le su par là répond effectivement, et ainsi la "révélation" du NVH, si elle a lieu, n'est pas une thérapie! C'est dans le meilleur cas la préparation de l'analyse des résistances. Le "noyau" de cet NVH pourrait bien être un vécu passé en réalité, mais seul le sens de cela, mariné dans toutes sortes de "constructions", nous est accessible. Si le su allègue un "fait historique" de son histoire individuelle, ce fait ne serait pas comme tel vérifiable donc, pour cela, une épreuve de réalité n'est pas concevable. Une fois de plus, constatant que la conception du "fait historique" de TS ne couvre pas la nôtre, nous trouvons cette conclusion hâtive. La question est bien sûr indépendante de celle de l'intérêt que pourrait avoir, ou ne pas avoir, la reconstruction du fait historique "réal". Sans vouloir juger du succès ou de l'échec de FREUD tant dans ses analyses (p.ex. Sergueï, l'homme aux loups) que dans son "autoanalyse" et dans ses remarques "sauvages" sur SCHREBER, il nous semble que FREUD, lui, se soucie bien quelquefois de ce NVH, étonnamment réduit: dans le premier cas: il veut juste dater la vue par Sergueï d'un acte sexuel entre ses parents, dans le 2e il prétend avoir vu "matrem nudam" vers l'âge de 3 ans, et quant au président on en a déjà parlé. Bien sûr nous savons que la seule révélation, si toutefois ça réussit, serait "fehlerhaft".

 

(3)

S'il y avait NVH dans le "délire", n'y aurait-il nul usage repéré de "vérité" à appliquer à un allégué NVH découvert? Il y a plusieurs "usages repérés" qu'on énumère! Le premier: "correspondance à un donné". Je ne vais pas répéter en détail mes objections à la "correspondance", en quoi je vois l'introduction d'un mot inutile! Les usages repérés ont à, d'abord, se décider pour un porteur premier du v et du f, et pour ce porteur j'avais proposé ... la "proposition", prop, qui est bien un type d'énoncé. Je dirais qu'une prop est v s'il en est comme elle le dit, ou encore: si elle dit ce qui est le cas, sachant qu'un état de choses (édc) qui est le cas est un fait. Je proposerais de même de distinguer la prop du jugement, jgt, qui est, lui, l'acte de poser une prop comme v ou f (on peut alors, de manière dérivée, parler aussi de jgt v ou f...). Et de l'assertion, qui est la prop posée, par le jgt, comme v ou f, doù aussi permission de parler d'assertions v ou f. En rayonnant à partir du porteur premier de la vérité pour lequel nous nous sommes décidé, il est maintenant permis également de parler p.ex. de représentations, ou d'idées, v ou f, et si l'on tient à dire le rapport entre une représentation (p.ex.) v et la réalité, il vaudrait mille fois mieux parler d'"harmonie", "Einklang", (c'est une métaphore) comme le fait FREUD, plutôt que de "correspondance" qui ne veut rien dire du tout. Nous avons admis qu'était au moins signifiante (mais fausse!) la théorie wittgensteinienne voulant que le "sens" d'une prop soit une sorte d'image de l'édc, et ultérieurement TS parle de "décalque" ou d'"isomorphisme"; nous admettrions volontiers que si de représentations il est question, cette théorie qui est dans tous les cas quelle que soit la terminologie une théorie du sens-image, pourrait être intéressante; elle le serait en un sens dérivé! Elle ne l'est pas pour les props et, comme telle, elle est radicalement récusée par le WITTGENSTEIN des "Philophische Untersuchungen"!). Bien sûr, un édc "choisit" les "choses" dont c'est l'"état" (= Zustand, Verhalt ), "choisit" et ne prend pas tout puisque dans le totalement-tout il n'y a pas de rapport cernable et par là même rien de dicible! Voilà pourquoi aussi un fait, soit un édc qui est la cas, n'est pas une coupe dans l'espace-temps, un "space-time slab of reality", mais qch de cerné, qch de fini. Nous disons que la prop v dit un fait (et non pas "correspond à.."!); et nous dirons (sens dérivé) qu'une représentation v représente (et non pas "correspond à..") un fait ... Nous disons que la prop (et, sens dérivés: le jgt ou l'assertion) dit un état de choses, et si c'est v, dit un fait (et non pas "porte sur..."). Puisque le jgt qui peut aussi être dit v ou f est un acte, TS aurait raison de dire qu'il "porte sur" ... un état de choses, ou sur un fait allégué comme tel. Malheureusement, selon TS, c'est l'énoncé qui "porte sur" un fait. Et à un autre moment il est question du jgt d'un énoncé portant sur un fait (historique), ceci pour amener l'idée qu'il vaudrait mieux parler de "noyau de factualité historique" plutôt que de noyau de vérité. Si l'on voulait que ce fût le jgt qui fût v ou f, que donc le jgt fût premier porteur du v et du f, ce glissement terminologique pourrait être admis. Ce qui ne l'est pas (pour nous) , c'est la "définition" de la vérité comme "authenticité subjective" (porte ouverte au jargon!) ou encore (ce que TS récuse aussi) qu'on parlât de la vérité comme d'un "sentiment" accompagnant (je suppose) certains vécus et pas d'autres... Il résulte de ces considérations que, pour TS, on en reste avec deux /vérité/: celle qui caractériserait ce qui est v "historiquement" - et là nous supposons que l'idée est de remplacer dans les "NVH" /vérité/ par factualité - et le v "au sens courant" qui se paraphrase, hélas, comme "correspondant à des faits". Pour notre compte, nous soutenons que nous n'avons rien voulu faire d'autre que rendre compte de ce que signifient v, f, vérité etc au sens le plus courant, en précisant simplement quelques règles d'usage qui différencient le sens premier et les sens dérivés, écartant provisoirement les sens non-prioritaires (c.p.ex.l'on dit "vrai cuir" ou "vous êtes un homme, un vrai!").

Dans le texte de TS, on se meut devant l'arrière-fond d'une polémique contre un type supposé de "clinique" certes issu de FREUD, mais qui aurait la tendance à réduire autant que faire se pourrait toute considération "théorique", voire à interdire même la réflexion sur les théorisations. Il se peut que derrière cette tendance on aperçoive le bout de l'oreille d'âne de gens qui refusent globalement aux "théories" le qualificatif de "v", préférant, peut-être, parler de "théorie momentanément admise". Ces gens ne considèrent que les quelques théories largement englobantes qui, de facto, n'existent que dans certaines branches de la physique. Il n'y a rien de tel en psychanalyse. D'autres se trouvent inspirés par l'empirisme, mais si cet "empirisme" débouche sur ce que TS nomme "une foi aveugle en la pureté de la perception neutre", il s'agit d'un empirisme simplement méconnu, il s'agit de l'ambition absurde d'en arriver à un pur "donné" qui, "donné", ne serait pourtant pas "pris" puisque "pris" = interprété. Imaginez un regard se croyant "pur" béatement lancé quelque part et s'interdisant par souci d'objectivité et horreur d'un possible biais même la moindre activité mesurante ou comparante, et du coup également toute association de mots (ou de restes verbaux) au soi-disant pur "vu"! Ou peut-être y a-t-il l'obsession d'on ne sait quelle "garantie", ou celle de produire des énoncés "incorrigibles"? Non! Qui a la très bonne idée de se méfier des théorisations à outrance n'est pas, pour cela, prêt à d'une part s'annuler devant un ineffable, ni, d'autre part, à récuser tout appel à l'expérience externe parce que, croit-il, il n'y a aucun rapport d'isomorphisme entre les "perceptions" qu'il a et des noyaux de réalité extérieure. Rapport il y a! "Isomorphisme" peut-être s'il y va du rapport entre représentations et réalités; rapport de "dire" entre props et faits, matériels ou historiques.

 

(4)

"Also sie ham uns den Ferdinand erschossen..."

L'exemple "schwejkien" de l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand (à Sarajevo) étant choisi, allons-y! TS prétend que les données exactes (à savoir l'assassinat) ne contribuent en rien à la nature ou efficience historique de l'attentat. En RIEN? En rien du tout? C'est étonnant! Cela signifie-t-il que si le pistolet de Princip s'était enrayé, tout aurait été et évolué de même? Je veux bien que l'attentat servit surtout de prétexte (efficience?), mais les prétextes même aux guerres mondiales ne se ramassent pas à la pelle! Le fait même, dit-on, ne constitue pas à lui seul un fait historique. Mais alors, quoi d'autre? N'est-ce donc pas un fait historique que l'attentat, malgré la cascade d'erreurs et de contre-temps, ait finalement réussi? Ce fait (lequel? L'historique? Ou l'autre?) ne tient pas immédiatement(?) dans la signification politique, mais dans l'usage politique qui en sera fait. Eh oui, la monarchie austro-hongroise a en effet fait un usage politique de cet assassinat (en adressant à la Serbie un ultimatum auquel il était impossible de satisfaire...), mais est-ce qu'un usage confère une signification "ex nihilo"? L'"usage" ne se fait pas sans le fait, l'usage, disons même, interprète le fait, mais quoi? Le fait à son tour appelait un tel usage, le fait était "fait pour...", peut-être pas intentionnellement pour provoquer l'engrenage dont s'ensuivit une guerre mondiale, mais certainement pour tester la détermination des dirigeants de la monarchie et de ses alliés. Après quoi, dixit E.H. CARR: le fait historique n'existe pas dans le monde, mais dans la tête de l'historien! C'est oublier de par un dualisme un peu trop tranché la limite matérielle de la vérité historique. C'est un fait certainement historique que Franz Ferdinand fut agressé à Sarajevo comme c'en est un autre que s'ensuivit cet engrenage qui .... Veut-on un contre-exemple? Le procureur public Vychinsky eut beau s'évertuer à interpréter à tort et à travers les "confessions" des accusés du procès de Moscou, c'est un fait, et historique malgré tous les usages interprétatifs, significations politiques dans quoi ça tient..., qui se sont faits et peut-être se feront encore, que Goltsmann n'a pas rencontré le fils de Trotsky à l'hôtel Bristol de Copenhague: parce que l'hôtel Bristol n'existait plus à cette date, parce que le fils de Trotsky se trouvait à Berlin ! A ce que trouva, par méthodes appropriées de vérification, la commission DEWEY. C'est donc un noyau de vérité historique que cette rencontre n'a pas eu lieu!

 

La pêche miraculeuse de E.H. CARR, historien de la "Révolution bolchévique"

CARR illustre (c'est vraiment le cas de le dire!) sa thèse comme quoi "by and large the historian will get the kind of facts he wants..." par l'analogie du pêcheur, qui aura dans son filet, et selon la constitution dudit, les poissons quil veut avoir. Précisons: il aura ça entre autres! L'historien ajoute habilement que le lieu où se fait cette pêche ne doit pas être vu comme un étang ou un petit ruisseau mais comme l'océan. Et nous disons qu'il a raison! Oui, l'océan où le pêcheur jette son filet représente assez bien ce que nous avons ci-dessus appelé un "space-time slab of reality". Les faits, eux, fussent-ils historiques, représentent un choix, mettent en relation un nombre fini de "choses" pour que s'en forme un état de choses; les faits historiques sont, disons, puisés! Mais n'oublions pas qu'"en clair" CARR parle non pas de "facts", mais de "KINDS of facts" ! Le filet est fait pour certaines espèces de poissons et pas pour d'autres qui, trop petits, glissent à travers les mailles ou, trop grands, ne rentrent pas dedans. Il peut arriverqu'on ne prenne pas ce qu'on veut, il peut arriver même qu'on lance le filet en un endroit de l'océan où il n'y a de poissons (de par la pollution p.ex.) d'aucune espèce.

Quelle est la différence entre l'historien (ou historiographe) et l'analyste? Très simplement celle-ci : il y a bien en réalité, "là dehors", divers "kinds of facts" précisément cernables, et il y a dans les temps historiques divers faits qui ont eu lieu, comme il y a dans l'océan diverses espèces bien typisées de poissons, les uns grands et les autres petits, les uns comestibles et les autres non ... Mais il n'y a pas, en analyse, qch d'analogue au niveau "tableaux cliniques" aux poissons décrits selon leurs espèces dans les bons manuels de zoologie ou dans les recettes de cuisine! Je sais bien qu'un KRAFFT-EBING a tenté comme une botanique des aberrations sexuelles, je sais bien qu'il est des manuels canoniques américains de psycho-pathologie qui font autorité. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'une clinique freudienne fonctionne d'une tout autre manière, et qu'en particulier ce qu'un bon analyste brosse en matière de vignettes cliniques se remet constamment en question, constamment, disons, exige que le "filet" non seulement soit réparé, mais encore soit renoué...

 

Nous concluons que, très loin à distance, nous croyons entrevoir de bonnes raisons de garder la notion de NVH. Oh, évidemment, ce n'est pas à nous de prétendre l'imposer à des analystes. Mais puisque TS consent à l'admettre hors analyse, essayons de dire où précisément cela pourrait avoir un impact. Un historien - CARR en l'occurrence - entend cerner les "espèces de faits" qui l'intéressent via des indications fiables quant à l'acteur, l'action, le temps, le lieu ... C'est cela exactement que la sémiotique appelle "ancrage en réalité" d'un récit. Quelque chose de semblable se passe .... ne disons pas en analyse vu notre incompétence, mais... chez FREUD car enfin le terme de "Wahrheitskern" est freudien, comme le sont "Wahrheitsgehalt" et "historischer Stoff". Le NVH selon notre usage se situerait "à la limite", i.e. là où l'historique débouche sur le matériel et où, si vérification (ou "falsification") il faut, l'"épreuve de réalité" est le seul moyen. Admettons que, puisque souvent l'allégué "réel" est en fait fantasmatique, il ne faut pas cela souvent! Mais il le faut quelquefois en théorie - p.ex. à propos des théories sexuelles infantiles. Il le faut peut-être lorsqu'on fait face à quelque "Zwang". Et là alors il nous semblerait qu'il s'agît... justement encore d'un ancrage.

 

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