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Raymond Leroux - Thierry Simonelli

Théorisations


RL : A FREUD, "correcteur de ses théories", il arrive effectivement qu'il se comporte comme l'éléphant  dans le stock de porcelaines. Il arrive aussi qu'il résiste. Il arrive enfin que la re-construction commence sans que ça s'annonce.

TS : Sans doute mes propos à cet égard étaient un peu elliptiques. Il s’agissait d’introduire à la discussion des notions nouvelles et quelque peu différentes, histoire de déjouer le carcan de l'opposition théorie/clinique qui me semble insupportable (dans les deux sens du terme). Par la même occasion, il s’agissait également de sortir de la conception ‘naïve’ de la vérité de la théorie psychanalytique comme adéquation aux perceptions. Dans le cas des sciences sociales ou des ‘sciences’ historiques, même Ernest Nagel admet quelques différences, notamment l’absence de modèles et de théories mathématiques et même l'absence d’assomptions fortes quant à la causalité, remplacée par des considérations probabilistes non-quantitatives.
Les questions révèlent la complication de la situation en cas de changement de théorie. Un seul contre-exemple ne suffit jamais à invalider une théorie, tout au plus une ‘loi empirique’. Si l’on suit Freud à la trace dans les lettres à Fliess, on voit que ces changements s’avèrent assez chaotiques, si l’on admet comme règle très générale la démarche empirique classique : changement nécessaire de lois empiriques, nécessité de révisions théoriques suite à des changements d’un nombre suffisant de lois empiriques, etc.
J’avais essayé d’expliquer que tel n’est pas le cas chez Freud, qu’il change allègrement et ses lois empiriques et ses théories, parfois au jour le jour, sans qu’il précise exactement pourquoi. La seule ‘explication’ que j’en ai eue, c’est qu’il aime à construire des lois et des théories, comme il le fait incessamment dans un seul texte, à l'instar de l’Esquisse. Au fil du développement de ce texte, il invente des lois et des théories à la pelle, mais toujours au service d’un modèle universel (moyennement apriorique) du psychisme.

J'en conclus donc à une situation assez complexe et peu transparente (ce qui n’équivaut pas à une critique implicite, juste à un constat de lecture) du rapport entre théories, lois empiriques et expériences cliniques chez Freud, implication faite des questions de la motivation ou de la nécessité des changements grossiers ou chirurgicaux, etc. par ailleurs. Ce que j’avais essayé de montrer dans ma dernière thèse : ces changements ne vont jamais, au grand jamais, dans un seul sens – de l’expérience clinique à la théorisation – mais toujours dans les deux sens. Souvent Freud change ses théories pour des raisons de cohérence ou de cohésion internes, ou pour faire plaisir à Fliess, ou encore pour des raisons 'obscures' et ce sans aucun égard à l’expérience clinique qui, tout à fait au contraire, est sollicitée après-coup pour confirmer les changements aprioriques, logiques ou structuraux de la théorie.
J’ai eu l’impression néanmoins qu’il n'est pas nécessaire de penser ainsi, même si les textes présentent les choses de cette manière. Une certaine lecture supposerait plutôt qu'il faut comprendre qu’il n’y avait qu’un seul motif chez Freud, que de ce fait les changements théoriques répondaient toujours et exclusivement à des découvertes empiriques, même si Freud disait et écrivait le contraire. Si bien qu'on se retrouve avec le dédoublement classique : derrière les textes de Freud se tient un vrai Freud ou un Freud essentiel qui n’est accessible qu’à la bonne/vraie interprétation de ses textes. Le problème restant que ce méta-texte qui représenterait la vraie vérité sur Freud ne s’appuie sur rien de très concret si ce n’est … à mon sens : une morale. Il faut « désirer guérir » et c’est pourquoi Freud ne voulait qu’une seule chose : guérir.

RL : Je dirais maintenant: un "vrai" FREUD "essentiel" via un "métatexte" à interpréter si seulement on pouvait le dégager? Pourquoi pas, sauf que toute prétention à avoir produit ledit métatexte serait immédiatement, et avec succès garanti, "démoli".  Voilà pourquoi, au lieu de le produire et de s'exposer à ces foudres, on préfère s'interroger sur les "motifs" de FREUD, ce qui, effectivement, aboutit à lui (au père!) attribuer une "morale", un super-surmoi, un ensemble d'impératifs horriblement catégoriques, lesquels se réduisent on ne peut plus facilement à qch comme un unique principe qui coiffe tous les cas cliniques possibles et qu'on choisira, si on prétend y arriver, "incontestable". "Il faut désirer guérir"! On ne "veut" qu'une chose, "guérir". Pourquoi pas, radicalement, "il faut vouloir guérir", ce qui signifie, métathéoriquement: voulez!! (au sens kantien, la "volonté" étant la raison pratique) et concrètement sous forme d'impératif catégorique: "Soignez ça, guérissez ça, telle est la Loâ!!!" Incontestable évidemment, car au contradicteur on dira: quoi? Vous ne voulez pas soigner l'analysant? Vous ne voulez donc pas le guérir?? Salaud que vous êtes! Et le respect, qu'en faites-vous? Vous traitez votre patient seulement comme moyen!
Tu t'en sors du dualisme tranché "théorie" VS "clinique" un peu (que je sache) à la manière de Mélanie KLEIN mais inspiré avec raison par NAGEL: les conceptions métathéoriques courantes en ce temps ne valent que, tout au plus, pour une infime partie de la physique théorique. Ce pourquoi KLEIN accable les recherches en ce sens du plus parfait mépris.

Mais ne serait-ce pas elle, plutôt que toi, qui  va s'en sortir des procédures ingénues et peu soucieuses de cohérence de FREUD, ceci via la morale coiffant tout, morale que naturellement on baptisera "éthique"?  Qu'on comprenne bien: on ne songe absolument pas à prôner un immoralisme systématique (si ce n'est pas là une contradiction dans les termes!) Mais:

- "Vouloir guérir" ne devrait pas être assimilé sans reste à "désirer guérir" : la notion de "désir" (chez LACAN, DELEUZE etc, notion qui, chez le premier, provient, hélas, de HEGEL) est utilisée précisément à titre de l'Autre d'un vouloir; le "vouloir", lui, c'est bon pour la morale, d'où métathéoriquement ce n'est pas une absurdité que de dire:il faut vouloir vouloir!" C'est quelque chose comme du "fer en bois" ("hölzernes Eisen") que de dire: "il faut désirer..."

- Je crois que la Morale s'introduit dans ce domaine où mieux vaudrait qu'elle prît une place à l'arrière-plan, qu'elle ne se pressât pas d'occuper toute la chaise par son gros cul, s'introduit, dis-je, de par l'obsession de ne créditer FREUD que d'un seul et unique "motif" parce que, croit-on, c'est là le FREUD "vrai du vrai" - le vrai est un, n'est-ce pas? -. Je ne conteste pas du tout que toi comme moi nous ayons nous aussi tout un tas non-dit de "bons sentiments" (ce qui explique que souvent nous en fassions de la mauvaise littérature) auxquels nous tenons. Mais pour moi au moins j'affirme qu'il m'intéresse en premier lieu de savoir, et non pas d'être bon.


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