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Thierry Simonelli

Toujours ces problèmes avec la théorie... (1)


Les remarques qui suivent répondent au cours de Joël Bernat du 9 avril 2008 sur les « Théories psychanalytiques sur la sexualité ». Elles n’engagent que moi et n’entendent nullement attribuer les positions ou énoncés discutés à l’enseignant. De même, les parties ou les énoncés du cours que je reproduis de mémoire ne devraient pas être identifiées à ce qui s’y est dit de fait, mais à ma réinterprétation personnelle. Ces déformations ne me paraissent pourtant pas si dérangeantes dans la mesure où il ne s’agit pas pour moi de rendre compte de la manière la plus précise du cours, mais d’y prendre prétexte pour engager une autre discussion ; une discussion qui s’appuie sur certains aspects du cours, mais qui n’y correspond pas. À ce titre, les énoncés de Joël Bernat me serviront surtout de « fictions » heuristiques.

L’une des questions que j’ai apportée au cours est celle de la place et de la fonction de la théorie dans la psychanalyse. Il m’importe de mieux déterminer la signification ou plutôt la multiplicité de significations ou de fonctions de la théorie autant dans la cure que dans les discours sur l’expérience clinque.

Juste après l’introduction du cours, deux positions différentes ont été soulevées : l’une qui fait ‘découler’ l’envie de l’enfant à l’envie du pénis et l’autre qui, tout à fait à l’inverse, fait découler l’envie du pénis de l’envie de l’enfant.

L’opposition, qui semble assez simple, s’avère sérieusement enchevêtrée et floue une fois qu’on y regarde de plus près. Je ne relèverai que quelques points à ce propos :

Ces enchevêtrements de l’alternative font en sorte que d’emblée, la question n’est pas tellement à entendre sur le plan de la dénotation (de ce sur quoi il est parlé) que de la connotation (les significations et enjeux non manifestes). Ne pensera-t-on pas au « nul ne peut être tué in effigie » ? Quelle question peut être résolue in effigie ?
Derrière la scène du débat se profile donc une autre scène, pas toujours manifeste et qui détermine, à distance, la première. C’est un des traits que ce type de ‘querelle’ partage avec le fonctionnement du symptôme.
Une autre question en naît aisément : combien de discussions, querelles, débats répondent à cette dynamique du dédoublement des scènes ? De manière peut-être plus forte encore quand le sujet s’étend à des questions ayant trait à d’autres « écoles » ou, pire, à d’autres formes de thérapie.

Quelques remarques, en vrac, sur la nature et la fonction de l’opposition envie-P, envie-E :

On pourrait apparemment éviter la question de la relation entre envie-E et envie-P par un recours à la « primauté ». La situation n’est cependant pas nettement plus claire dans ce cas : la primauté signifie-t-elle une simple antériorité chronologique ?, ou relève-t-elle d’une différence d’importance ?, indique-t-elle quelque chose comme une condition ?, une prédisposition ?, ou impose-t-elle une sorte de nécessité ? Et dans quelle mesure, ce qui est premier serait-il, de ce seul fait, plus important, plus ‘profond’, plus pertinent dans l’explication d’une évolution que ce qui vient après ? Je pense à la construction d’un vecteur qui ne prend sa direction qu’avec le point subséquent. De même dans une biographie, c’est parfois la rencontre, la découverte, la compréhension plus tardive qui confère une direction à ce qui, auparavant, en était peut-être dépourvu. On pensera également à la découverte du traumatisme après-coup par Freud. La « disposition », prédisposition ou constitution naît facilement de cette illusion rétrospective. Post hoc ergo propter hoc. Tout ce que j’ai vécu jusqu’à ce jour, je l’ai vécu pour te rencontrer et t’aimer. La déclaration d’amour comme changement de paradigme.


Est-ce l’envie du pénis qui donne lieu à l’envie de l’enfant ou l’envie de l’enfant qui donne lieu à l’envie du pénis ? La forme de l’énoncé pourrait être confondue à la forme d’une question empirique. L’exemple le plus simple : approximativement entre 3 et 6 ans, toutes les filles connaissent l’envie du pénis. Vrai ou faux ? On aurait tendance à répondre : regardons, observons ! Je laisserai de côté le problème plus profond de la prédétermination théorique (theory-laden) du fait observé ; je ne m’intéresserai qu’à la forme de l’énoncé. Est-ce que le tableau de la salle d’à côté est bleu ? Allons-y voir ! Pourtant, la question des envies ne semble nulle part donner lieu à ce type de curiosité. Alors qu’un accord commun, du moins d’une partie des analystes concernés, consisterait à exposer les théories à l’expérience clinique, la question de l’envie ne semble pas donner lieu à cette confrontation. Entre parenthèses : combien de questions théoriques en psychanalyse donnent lieu à ce détour ? Combien de fois lit-on, sous la plume d’un analyste : je suis parti avec l’idée de la primauté de l’envie de l’enfant chez les filles pour me rendre compte, après n analyses, que la plupart du temps, l’envie du pénis semblait plutôt précéder celle de l’enfant ? À ma connaissance, seul Freud raisonne parfois de cette manière dans les Minutes de la Société Viennoise. Et encore, pour la plupart, il n’y recourt à l’expérience clinique qu’à titre d’exemple (exemple ≠ induction empirique).
L’explication en a déjà été donnée : il n’est pas question de données cliniques mais de prises de position sur la nature ou l’essence de la féminité et de la masculinité. Une question donc, qui se décide philosophiquement, « avant toute expérience » (Wittgenstein). Les débats autour de la question des deux envies ne ressemblent pas aux discussions qu’il pourrait y avoir quant à la couleur perçue du tableau, mais à celles qui demanderaient s’il s’agit bien d’un tableau ou d’une planche en bois. J’aimerais dire : il s’agit d’une question philosophique et non d’une question empirique. Et bien sûr, la question philosophique aussi a un impact lourd sur la clinique (direction de la cure et fin de l’analyse). Selon que je me pose de l’un ou de l’autre côté de l’alternative, j’adopte une perspective et probablement une démarche différente.

Face aux problèmes qui se font jour ainsi, deux types solutions sont pratiquées en psychanalyse. Le premier type de solution consisterait à revendiquer la vérité exclusive de l’un des deux termes de l’alternative. Cette position va de pair avec l’élévation d’un ou d’un nombre limité d’expériences cliniques au titre de loi psychologique naturelle. Je m'en étonnerai que les insurmontables problèmes de l’induction ne semblent pas affecter la psychanalyse au même titre que les sciences naturelles. Ainsi, Mélanie Klein, par exemple, établit des lois psychiques universelles à partir de, sinon avant même, son premier cas clinique. On ne s’étonnera pas, dans ce cas, de voir la préscience de l’analyste se confirmer avec chaque « cas ». Ce cercle logique est àla base de la nature même du « cas ».
Avec un minimum de savoir-faire langagier, toute expérience clinique peut toujours être reformulée de manière à correspondre à la théorie à démontrer (sous condition que les concepts théoriques soient suffisamment flous et qu’il n’y ait pas de véritables ‘règles de correspondance’ pouvant lier de manière systématique ces concepts à des faits cliniques).


L’autre solution, bien moins courante, plus radicale et plus ‘philosophique’, consisterait à écarter toute théorie de la clinique. Désigner l’idée d’une clinique pure et sans théorie « philosophique » pourrait paraîre paradoxale. Mais il n’y a aucun paradoxe.
Dans l’ordre : si je prédétermine la clinique par telle ou telle assomption théorique, je ne saurais donc pas être neutre. Pour être neutre, il faudrait donc éliminer toute théorie et ne se laisser guider que par l’expérience clinique elle-même. En dépens des problèmes majeurs de cette élimination hypothétique de théorie, il ne faudrait pas la rejeter telle quelle et d’emblée. Elle correspond bien à quelque chose de juste. Le problème tient à ce que la démarche-même présuppose : c’est-à-dire une « théorie résiduelle de la vérité ». Car ce qui s’apprête à s’avancer sans théorie n’est pas moins lourd de théorie : celle, notamment, qui voudrait faire résulter la vérité ou quelque chose en-soi d’une sorte d’épuration. Après l’élimination de toute impureté théorique, idéologique, transférentielle, etc., et de toutes les interférences possibles et imaginables, on parviendrait à un noyau pur et inaltéré des choses. C’est-à-dire que la théorie de l’élimination de toute théorie ne représente qu’une variante (problématique) de la théorie classique de l’essence (aristotélicienne) ou de l’Idée (platonicienne). Elle est problématique en ce que à son tour elle présuppose ce qu’elle entend trouver : la distinction entre l’essentiel et l’accident. De ce fait, les données cliniques n’ont aucune valeur de preuve. On dit : Freud avait des patients freudiens, Jung des patients jungiens, Lacan des patients lacaniens, etc. On le dit, mais les choses s'arrêtent là.

Cette critique ne vaut que pour le contexte de justification d’une clinique non-théorique. Elle peut avoir un poids différent du côté du contexte de la découverte. Beaucoup de théories freudiennes ressemblent d’ailleurs à s’y méprendre à des réflexions sur le travail intellectuel en général. La méthode de l’association libre ressemble étrangement à ce que Schiller écrit du processus de création poétique.[1] Ainsi la méthode de l’association libre, par exemple, ressemble étrangement à la méthode de la création littéraire de Schiller. On pensera également à la méthode de découverte de H. Poincaré. Freud est fin observateur du fonctionnement de ce travail intellectuel qui, dans un premier temps, lui sert d’outil à retrouver un événement historique réel. Et c’est à partir de ces phénomènes observés, qu'il construit des « appareils psychiques ».
Au fil du temps, surtout avec l’institutionnalisation progressive de la psychanalyse, ce sont ces « appareils » qui déterminent l’observation. C’est ainsi que je comprends certaines critiques de la théorie par JB. Si tel est le cas, le terme de théorie semble maladroit, car le problème ne tient pas tant dans la théorie que dans l’usage particulier de ces théories. La théorie en elle-même n’a rien d’occultant. Mais le maintien et le figement (l'institutionnalisation) d’une conception théorique (universelle) interfère avec la méthode de découverte propre à la démarche psychanalytique (ce qui ferait de l’institutionnalisation de la psychanalyse l’anti-psychanalyse la plus efficace).
Cette difficulté pourrait être illustrée à l’aide de la grammaire. La grammaire peut tenter de construire les règles des us et coutumes linguistiques d’une langue et d’une époque, ou elle peut prescrire (valoriser) une langue correcte. Par rapport à la grammaire prescriptive, tout écart est perçu comme erreur ou non-sens. De même, une théorie psychanalytique peut tenter d’expliquer et de déterminer les règles sous-jacentes à certains symptômes, lapsus, etc., ou alors elle peut leur assigner des significations quasi aprioriques. Un ‘bon’ ou un ‘mauvais’ analyste serait celui qui recourt aux ‘bonnes’ interprétations, c’est-à-dire celle prescrites par l’institution. Par opposition : un ‘bon’ analyste pourrait être celui qui se montre à même de découvrir les règles sous-jacentes aux symptômes de tel patient, sans se soucier si telle découverte correspond au concept X ou Y de la théorie institutionnalisée. C’est le danger évident d’approches à théorisation forte, telles pratiquées que certaines ‘orthodoxies’ freudiennes, kleiniennes, bioniennes, lacaniennes, etc. De Winnicott, par contre, on ne saurait le dire aussi aisément.



[1] Qu’on ne se précipite pas pour autant à en conclure à une parenté profonde entre psychanalyse et création artistique. La même méthode de travail se retrouve chez les philosophes et même les mathématiciens. Voir Jacques Hadamard, An Essay on the Psychology of Invention in the Mathematical Field. New-York: 1954. D’où : le travail intellectual en general !


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