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Lexique Freud

Le système Perception – Conscience (Pc-Cs)
(Wahrnehmungssystem)

Considérations générales

« Comment un élément perceptif, donc toujours inconscient - puisque dépendant des organes des sens -, peut devenir un élément psychique conscient ? » Que cet élément soit une stimulation venant du monde externe, ou bien qu’elle soit d’origine interne (provenant du ça, du corporel, etc.)
Cette question, Freud la pose du début à la fin de son œuvre, et donc pas seulement dans sa Neurotica de 1895, qu’il détruira, mais dont il ne cessera d’en reprendre les éléments, parfois sous d’autres termes.
Il y a aussi un second point d’importance lié à cette question : l’origine du moi. En 1938, à la fin de sa vie, Freud rappelle sa thèse (déjà présente en 1895 dans l’Esquisse) :
« Sous l’influence du monde extérieur réel qui nous environne, une fraction du ça subit une évolution particulière. À partir de la couche corticale originelle pourvue d’organes aptes à percevoir les excitations ainsi qu’à se protéger contre elles, une organisation spéciale s’établit, qui, dès lors, va servir d’intermédiaire entre le ça et l’extérieur. C’est à cette fraction de notre psychisme que nous donnons le nom de moi. »[1]
La protection contre ces excitations sera effectuées par des éléments tels que le pare-stimuli, les principes de constance et de Nirvâna, et enfin les actes psychiques de négation (voir Lexique).

Freud n’a pas « inventé » ce système Perception - Conscience, il l’a, comme il l’écrira dans son Auto-présentation, enrichi des découvertes liées aux observations analytiques. En effet, Freud s’inscrit dans une lignée de pensée bien particulière : celle des Lumières, notamment anglaises (Newton, Bacon), qui préconisaient, avant toute étude et tout travail de pensée, d’étudier les conditions de la perception : attitude que l’on retrouve évidemment dans le courant philosophique anti-métaphysique (et notamment chez Franz Brentano, le professeur de philosophie de Freud), mais aussi en sciences physiques (Heisenberg ou Einstein), en littérature (Goethe), et dans les laboratoires de physiologie de l’époque de Freud où il fit ses débuts, avec Brücke. Du fait de sa double formation (neurologique et philosophique), Freud esquissera alors, dans sa Neurotica, une sorte de synthèse des savoirs neurologique, philosophique et psychopathologique.

Mais tout au long de sa recherche, il ne cessera de développer ce système Perception – Conscience, non pas sous une forme synthétique (celle d’un article par exemple), mais sous celle d’éléments dispersés. Un parcours qui se fit par l’étude ininterrompue d’un trajet qui part du somatique (le système φ), passe par le psychique (système ψ), et se termine avec la conscience (le système ω)[2], ensemble formant le système Perception-Conscience (Pc-Cs), y ajoutant au fil des ans de nouveaux mécanismes, et qui devait rendre compte du trajet d’une stimulation, une perception – comme fait sensoriel pur – vers sa représentation consciente – comme fait psychique le plus élaboré. Un système qui fait la jonction du Soma et de la Psyché, au même titre que Pulsion ou Affect.

Quelques jalons

Dans l’ « Esquisse pour une psychologie scientifique » écrite en 1895, Freud définit un modèle d'appareil psychique (qui serait une toute première topique), composé :
- du système φ assurant la perception des stimuli externes ;
- du système ψ agi par les processus primaires, où sont enregistrées les perceptions sous forme de traces mnésiques ; mais dont le rôle premier (c’est un axiome chez Freud auquel il ne renoncera pas) est de lutter contre toute stimulation (voir les formules de négation dans le Lexique) ;
- et du système ω, la conscience.

« Déjà dans L'interprétation du rêve (1900), j'ai avancé l'idée que cette capacité inhabituelle devait être rapportée à l'activité de deux systèmes différents (organes de l'appareil psychique). Nous posséderions un système Pc- Cs (Préconscient-Conscient) qui reçoit les perceptions mais n'en garde pas de traces durables, de sorte que pour chaque nouvelle perception il peut se comporter comme une feuille vierge ». [3]
« Les traces durables des excitations reçues se produiraient dans les « systèmes mnésiques » qui sont placés derrière lui. Plus tard, dans « Au-delà du principe de plaisir », j'ai fait remarquer en outre que le phénomène inexplicable de la conscience apparaît dans le système perceptif à la place des traces-durables. »
« Je puis ici rappeler que dans « Au-delà du principe de plaisir » j'ai développé l'idée que l'appareil perceptif psychique comporte deux couches l'une externe, le pare-stimulus, destiné à réduire la grandeur des excitations qui arrivent du dehors, l'autre, derrière celle-ci, surface réceptrice de stimulus, le système Pc-Cs. »

En 1924, Freud est saisi par un petit ustensile, un bloc-notes magique, et son analogie avec le fonctionnement psychique ; le texte qui en naît [4] anticipe celui de « La négation ». Dès l'Esquisse et la Traumdeutung, Freud a défini un système Pc-cs qui reçoit les perceptions et excitations mais qui n'en garde pas de traces durables, ce qui est du ressort des systèmes mnésiques. C'est dans « L'au-delà du principe de plaisir » que le phénomène inexplicable de la conscience est posé comme apparaissant à la place de ces traces durables. L'appareil perceptif psychique comporte deux couches :
- une externe, pare-stimulus visant la réduction de l'intensité des stimulations,
- une interne, le système Pc-Cs, surface réceptrice de ces stimulations.
Freud développe une analogie entre le ‘bloc-notes magique’ et l'appareil psychique dont le point central tient en l'observation suivante : le détachement du papier celluloïd et du papier ciré supprime la trace écrite, ce qui représente l'acte psychique et l'effet de la négation ; mais cette trace écrite est conservée sur la couche de cire sans pour autant être visible, sauf sous un éclairage approprié (et l'on peut penser au phénomène de l'überdeutlich) : cette couche de cire est évidement l'inconscient. Le phénomène de conscience apparaît alors chaque fois qu'il y contact entre ces couches.

Puis, en même temps qu'il rédige « La négation », Freud écrit Inhibition, symptôme et angoisse (1924) où de nouveau il reprend la question de l'attribution perceptive [5] : l'essence du moi (son origine, et non le tout) est le système de perception (Pc-Cs), et il réagit, selon les lois du principe de plaisir, par les sensations de plaisir-déplaisir face aux excitations externes comme internes. Ses défenses, face à un danger, consistent à retirer à l'objet dangereux son investissement perceptif, ou encore une action musculaire rendant impossible la perception de ce danger : cela définit le principe des processus de négations comme élaboration du pare-excitations.[6]

...


Ce système est aussi la clef de la méthode psychanalytique, de sa pratique comme de sa théorisation (voir, par exemple, Lexique : Weltanschauung). La position de Freud est fort claire : au début est l’acte (perceptif, puis psychique) et bien, après le verbe.
C’est donc aussi un « garde-fou » : car, poser au début de toute pensée la question de la perception et de son acte est une garantie contre l’élaboration de thèses métaphysiques, de systèmes ou de visions-du-monde : autant de choses qui ne peuvent que nuire à la pratique et à une écoute, en ce qu’elles créent des a priori. Nous allons essayer de résumer cette thèse dont les éléments sont épars dans l’œuvre d’une cinquantaine d’années.

Auparavant, un rappel :
La dernière représentation topique de Freud présente les particularités suivantes :
  • un ça, primordial, ouvert sur le soma[7], lieu d’accueil des expressions somatiques et du lien de celles-ci à des premiers représentants (de la pulsion : ici, Freud utilise le terme Vertretungen[8] - voir infra) ;

    Ich-Es

  • un surmoi posé sur la psyché afin de marquer que sa création est un produit langagier d’origine externe ;
  • et un moi comme surface de double contact : avec le ça et avec le monde externe ; c’est d’abord une extension corporelle comme organe perceptif, c'est-à-dire que les stimulations ou perceptions internes et externes le développent ; mais cette partie du moi (perceptif) reste strictement inconsciente.

L’élaboration de Freud

Si nous figurons le système perception-conscience selon un axe[9], nous pouvons rencontrer les étapes suivantes dans le trajet d’une perception ou stimulation vers la conscience :

Système Perception-Conscience
1 – Le jugement d’attribution selon le Principe de Plaisir
Une stimulation externe ou interne est sensoriellement – donc inconsciemment – perçue par les organes des sens ; puis, elle sera admise ou pas dans le psychique par le moi plaisir / déplaisir selon le Principe de Plaisir, ce qui constitue le jugement d’attribution[10] (nous devons inscrire ici un autre cas de figure, celui du traumatisme, qui impose sa perception - voir la notice Effroi, peur et angoisse). Dès lors, trois destins possibles de la perception sont observables :

1.a - soit cette perception est d’emblée rejetée par le mécanisme de la Verwerfung (rejet - voir Lexique) et elle restera donc inconsciente, mais fera retour, par exemple :
- sous forme d'hallucination (l’hallucination présente le perçu de façon déformée - par les processus primaires - mais ce perçu constitue néanmoins un noyau de vérité) ;
- ou encore dans le délire, qui est une tentative d’élaborer une représentation (ou une symbolisation) de compensation ou substitutive de la perception rejetée, qui en reste l’élément central, même si elle n’apparaît pas dans le délire.
Selon le principe de la double inscription, si le perçu rejeté reste inconscient, il y aura néanmoins une inscription dans le moi, sous forme de délire, ou de trace vide (pensons à la belle formule de Winnicott : quelque chose a eut lieu mais n’a pas trouvé de lieu pour s’inscrire[11]).

1.b - soit cette perception est admise dans un premier temps, mais peut être jugée après-coup inadmissible ; alors intervient le mécanisme du déni ou désaveu (Verleugnung- voir Lexique) qui efface la perception comme si elle n'avait jamais eu lieu[12], redevenant ainsi inconsciente et maintenue telle par le mécanisme du clivage.
Selon le principe de la double inscription, une trace existera au niveau du moi : si l’élément dénié reste inconscient, il y a un investissement de la perception contiguë à celle qui est refusée. Cette perception contiguë sera, elle, consciente, par exemple sous sa forme de fétiche. Cette double inscription est maintenue séparée par le mécanisme du clivage, ce qui fait que les deux éléments peuvent tout à fait co-exister.

1.c - soit la perception est pleinement admise et entre en contact avec les traces mnésiques visuelles, cœnesthésiques et affectives (les quantum d’affects) selon un jeu complexe de frayages[13] ; cette liaison, et elle seule, permet un premier niveau de représentation que Freud nomme : représentation de chose (Sachvorstellung ou Dingvorstellung).

2 – Accession à la conscience
Pour devenir consciente, cette représentation de chose doit être liée à des représentations verbales (qui sont « stockées » dans la partie préconsciente du moi[14]). Mais cette liaison offre deux destins :

2.a - la représentation de chose est liée à des traces mnésiques verbales qui permettent de re-présenter, ce qui produit une représentation de mot (Wortvorstellung) qui ne déforme ni ne réfute la représentation de chose.

2.b – la représentation de chose est liée à des traces verbales substitutives qui déforment le perçu, vertreten, et se présentent comme si c'était la représentation de chose. Ces traces verbales appartiennent soit :
  • à la partie préconsciente du moi et sont des noyaux verbaux « sensibles » selon des frayages existants, ou encore des fixations pathogènes, ou encore subissant une élaboration secondaire, un travail de déformation (Entstellung - voir Lexique) ;
  • à la partie inconsciente du surmoi : mots ou symboles au service de la censure, hérités ou transmis, et « précuits »[15], formes culturelles, etc.
3 - la représentation consciente
Elle est donc constituée par la liaison d’une représentation de chose + et d’une représentation de mot, selon une « vraie » ou une fausse liaison - ce qui donne deux registres de représentation -, mais :

3.a – soit elle peut être de nouveau refusée à la conscience par le refoulement(Verdrangung - voir Lexique), et la représentation redevient inconsciente (mais en tant que refoulée) et fera retour sous forme de rêve, lapsus, acte manqué, symptôme, etc.

3.b - soit la représentation peut accéder à la conscience mais son affect seul est refusé par le mécanisme de la dénégation (Verneinung - voir Lexique), affect qui restera donc refoulé ; il n'y aura qu'une reconnaissance intellectuelle, l’affect pouvant suivre une autre voie (par exemple, motrice).

3.c - soit la représentation consciente est pleinement admise.

4 – Jugement d’existence selon le Principe de Réalité
Freud ne s’en tient pas là. Une représentation admise dans la conscience doit subir une dernière épreuve (en tous cas essentielle dans la psychanalyse) : si la représentation n’est pas niée dans la conscience, peut-elle être retrouvée dans la réalité externe ou dans la réalité de l'inconscient - ou non ? C’est ici le temps de l’épreuve de réalité.

4.a – Si elle est retrouvée dans la réalité externe ou dans la réalité de l'inconscient[16], alors elle existe au sens de la réalité - externe ou inconsciente : cela constitue le jugement d’existence.[17]

4.a – Les représentations qui remplacent (vertreten) ne passent pas l'épreuve de réalité : elles ne sont donc que des composants de la réalité psychique, et l’on devrait y renoncer...

Références

1895, « Etnwurf einer Psychologie », « Esquisse d'une psychologie scientifique », in La naissance de la psychanalyse, P.U.F. 1956.
1899, Die Traumdeutung : GW II-II, p. 542, p. 544 f, p. 579 f, p. 620 f. 1899 ; L'interprétation des rêves : § VII B, § VII D, § VII f, P.U.F. 1950.
1911, « Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Geschehens », GW VIII, 230-8 « Formulations sur les deux principes du fonctionnement », in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, P.U.F., 1984.
1915, « Compléments métapsychologiques sur la théorie du rêve », in Œuvres complètes, XIII, Paris, P.U.F., 1988 ; GW X p. 423.
1920, « Jenseits des Lustprinzips », GW XIII, p. 23 f, pp. 24-31 ; « Au-delà du principe de plaisir », Œuvres complètes XV.
1922, « Das Ich und das Es », GW XIII pp. 249-255, p. 285 ; « Le moi et le ça », § « ça et moi », Œuvres complètes. XVI.
1924, « Notiz über den ‘Wunderblock’ » GW XIV pp. 4-8 ; « Une note sur le bloc-notes magique », OCF-P. XVII, P.U.F., 1992.
1924, Hemmung, Symptom und Angst, GW XIV p. 119 ; Inhibition, symptôme et angoisse in Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992.
1932, Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, GW XV pp. 82, 84 ; Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, 1984.
1932, « Zur Gewinnung des Feuers » GW XVI p. 9 ; « Sur la possession du feu », Œuvres complètes XIX.
1936, « Brief an Romain Rolland : “Eine Erinnerungsstörung auf der Akropolis », GW XVI, pp. 250-257 ; « Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l'Acropole », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1985.
1938, Abriss der Psychoanalyse, GW XVII, pp. 63-138 ; Abrégé de psychanalyse, P.U.F. 1967.

La critique actuelle

Il est assez remarquable - et étonnant - que le système Perception-Conscience fut mal accueilli, sinon pas du tout, en France. La critique fut radicale, mais l’on se doit d’observer qu’elle ne porte que, de façon systématique, sur le terme « Conscience ». Ainsi, que ce soient Lacan, Leclaire ou Laplanche, l’argument est le même : la conscience est une notion philosophique qui, du coup, n’a pas sa place en psychanalyse. Quelques remarques s’imposent :
- l’argument porte sur le seul terme de conscience, et à l’air suffisant pour balayer - ou omettre - l’autre terme, celui de perception ;
- l’association conscience et philosophie ne fut jamais soutenue par Freud, bien au contraire, il ne cessât de s’en démarquer (voir « Le moi et le ça ») ;
- la psychanalyse n’aurait donc pas à prendre en compte le phénomène de conscience ? Alors qu’il semble, dans une cure, que c’est un moment qui a son importance ;
- enfin, le phénomène de conscience, que Freud traite en un premier temps sur un mode neurologique, ne relève pas exclusivement de la philosophie. La psychanalyse peut s’en emparer, sans pour autant « tomber » dans le risque de développer une « psychologie du moi », du moins telle qu’elle fut reçue en France, ce qui mettrait fin, en effet, à une approche psychanalytique.

Mais il y a une position plus large qui vient jouer et s’opposer à la réception du système Perception-Conscience tel que Freud l’a étudié :
- un jugement négatif pour ce qui concerne le fondement biologique que Freud donnait à la psychanalyse (certains ont parlé de « fourvoiement » de Freud - et nous admettons qu’il y en a, mais cela ne doit pas rejeter le tout) ;
- il en va de même pour le « point de vue économique » fortement déjugé (comme relents de la vieille thermodynamique, etc.), point de vue qui a son quand même une utilité (pensons au remarquable travail de Jean Cournut, L’ordinaire de la passion, P.U.F. 1991) ;
- rejets qui en entraînent d’autres : le corps, l’affect, les processus, etc.
Observons que les auteurs qui « balayent » l’aspect mécanique et neurologique chez Freud vont aller chercher des appuis extérieurs, aussi bien en linguistique, philosophie, neurosciences, etc. Soit un déplacement qui mériterait question...
De plus, cette réfutation, si l’on regarde de près ce qu’elle induit et produit par la suite, autorise une théorisation métaphysique avec ses conséquences pour la pratique. Remarquons, et cela va de pair, que le courant anti-métaphysique n’est pas vraiment à la mode en France

Une interprétation - et seulement cela - de ce rejet serait la difficulté toute narcissique d’admettre que nous sommes gouvernés par des mécanismes et des processus inconscients, difficulté qui fit dire à Lou Andreas-Salomé, que « nous vivons plus que nous ne sommes »[18] : de quoi castrer radicalement tout désir de toute-puissance. Pensons à la fameuse phrase - une parmi de nombreuses - de Freud :
« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s'est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c'est à eux que semble échoir la mission d'étendre cette manière de voir avec le plus d'ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l'expérience et accessibles à tous. D'où la levée générale de boucliers contre notre science, l'oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d'une opposition qui secoue toutes les entraves d'une logique impartiale. Ajoutez à tout cela que nos théories menacent de troubler la paix du monde d'une autre manière encore, ainsi que vous le verrez plus loin. » (Introduction à la psychanalyse).

Ainsi, pour Freud, les acquisitions scientifiques, en tant qu’elles relèvent de perceptions, c'est-à-dire d’observations de la pratique, ne peuvent qu’être fragmentaires, par opposition à ce qui se présente comme système, résultat d’une fausse liaison (vertreten) qui offre et impose un « Tout » explicatif à la place du fragment. (Nous développerons ceci avec la notice Weltanschauung à venir).

La critique de Lacan

1936 : l’intervention à Marienbad, texte intitulé “Le Stade du miroir”, pose une théorie de l’imaginaire pour réformer la conception freudienne du Moi comme système perception-conscience. Quelques années plus tard (1949), le texte est repris et Lacan écrit ceci[19] :

« Les difficultés théoriques rencontrées par Freud nous semblent en effet tenir à ce mirage d’objectivation, hérité de la psychologie classique, que constitue l’idée du système perception-conscience, et où semble soudain méconnu le fait de tout ce que le moi néglige, scotomise, méconnaît dans les sensations qui le font réagir à la réalité, comme de tout ce qu’il ignore, tarit et noue dans les significations qu’il reçoit du langage : méconnaissance bien surprenante chez l’homme qui même a su forcer les limites de l’inconscient par la puissance de sa dialectique. »

La critique, ici, assimile le moi tout entier (chez Freud) au système Perception-Conscience : ce qui n’est pas le cas dans les écrits de Freud, le système Perception-Conscience n’étant qu’une partie (la couche externe) du moi. Quant à ce que le moi néglige, il me semble que Freud l’a longuement développé avec les formules de la négation (notice à venir).

1946 : « On sait en effet que Freud identifie le Moi, au « système perception-conscience », que constitue la somme des appareils par quoi l’organisme est adapté au ‘principe de réalité’. » [20]

Lacan en reste à sa première assimilation, et la réitère, mais ajoutant ceci : le système Perception-Conscience serait, d’une part, un « organe » d’adaptation de l’organisme selon la « réalité ». Or, comme nous l’avons vu, ce n’est absolument pas le cas. Le système Perception-Conscience est une couche sensorielle qui capte, et n’a aucune visée intrinsèque (voir la couche de celluloïd du bloc-notes). D’autre part, le principe de réalité n’est pas posé chez Freud comme étant à visée adaptatrice, mais comme une fonction de « retrouvaille » qui permet, et elle seule, de différencier la réalité de la « réalité psychique ». De plus, il n’y a nulle part chez Freud une telle « visée » qui inscrirait comme but de la psychanalyse une adaptation du sujet à la réalité. Ce serait, sinon, une orthopédie de plus.

1948 : « Je caractérise ici cette instance [le Moi] non pas par la construction théorique que Freud en donne dans sa métapsychologie comme du système perception-conscience, mais par l’essence phénoménologique qu’il a reconnue pour être le plus constamment la sienne dans l’expérience, sous l’aspect de la Verneinung, et dont il nous recommande d’apprécier les données dans l’indice le plus général d’une inversion préjudicielle. »[21]

On voit ici que la pensée première de Lacan, l’assimilation ou l’équation hypothétique : moi = système Perception-Conscience, est maintenue et oblige, dès lors, le raisonnement à opérer une coupure, un clivage qui n’est pas chez Freud, entre les sens et le destin de leurs messages, et les formules de la négation, qui s’inscrivent tout au long du trajet de ces messages.
Mais il y a aussi autre chose : les négations deviennent le fait d’une essence phénoménologique, là où Freud, comme nous le verrons, les range sous la bannière de la pulsion de mort, qu’il affirme comme purement biologique (voir la fonction première de la psyché). Le « retour à Freud » fait ici subir un sérieux glissement à la psychanalyse : Thanatos serait transformé en Logos ?

1953 : « À ces propos toute notre expérience s’oppose pour autant qu’elle nous détourne de concevoir le moi comme centré sur le système perception-conscience, comme organisé par le « principe de réalité » où se formule le préjugé scientiste le plus contraire à la dialectique de la connaissance, – pour nous indiquer de partir de la fonction de méconnaissance qui le caractérise dans toutes les structures si fortement articulées par Mademoiselle Anna Freud : car si la Verneinung en représente la forme patente, latent pour la plus grande part en resteront les effets tant qu’ils ne seront pas éclairés par quelque lumière réfléchie sur le plan de fatalité, où se manifeste le ça. » [22]
Ici s’inscrit le schisme de toujours, entre les auteurs qui partent de la Nature et ceux qui partent de l’Esprit. Il y aurait une connaissance meta-physique, c'est-à-dire accessible sans le recours aux sens, aux organes de la perception, mais par la seule force du Logos ou du Cogito, et cette connaissance aurait plus de valeur ou d’indice de réalité... En tout cas, cela permet de faire système, et de ne plus avoir à se contenter du fragmentaire (voir Weltanschauung).

1965 : « Cette erreur est favorisée par la terminologie de la topique qui ne tente que trop la pensée objectivante, en lui permettant de glisser du moi défini comme le système perception-conscience, c’est-à-dire comme le système des objectivations du sujet, au moi conçu comme corrélatif d’une réalité absolue, et ainsi d’y retrouver, en un singulier retour du refoulé de la pensée psychologiste, la « fonction du réel » à quoi un Pierre Janet ordonne ses conceptions. »[23]
Ibidem. Si l’on se réfère au « Souvenir sur l’Acropole », l’on voit bien que l’épreuve de réalité ne produit pas une « objectivation du sujet », tout au plus, la perception étant retrouvée dans la réalité, cela produit une « retrouvaille » et une certitude : « cela existe donc réellement ! » ; quant au sujet, comme le rapporte Freud, il est loin de s’éprouver « objectif », tant son trouble est grand !

L’héritage de la philosophie

Le débat ouvert par cette notion est à la fois immense et éternel. Le lieu de la conscience en philosophie correspond au Moi, et le Moi y est synonyme de la conscience de soi. Si pour Descartes, la conception de cette conscience de soi – le sujet réflexif - ne semblait pas encore poser de problème particulier, l’idée de la réflexion éclate au grand jour dans l’idéalisme allemand. Car si le Moi y est au fondement du sujet en général, la question de savoir comment se constitue cette conscience de soi naît rapidement. Comment penser, comment concevoir un Moi réflexif ? Le Moi est-il constitué par la réflexion ? Et dans ce cas, la réflexion passe-t-elle par la perception, l’intuition d’une image extérieure, sensible, comme le pensait Lacan ? Ou alors, y aurait-il une sorte de réflexion intérieure, une intuition purement intellectuelle et non-sensible ? Et qu’y a-t-il du Moi avant la réflexion, qu’en est-il du sujet pré-réflexif à partir duquel se constitue le moi ? Autant de questions auxquelles tenteront de répondre les penseurs de l’idéalisme allemand avec une subtilité et une profondeur impressionanntes. Les critiques lacaniennes de la conscience et de la philosophie du sujet, pour peu qu'elles dépassent les généralités, s'en avèrent bien peu convaincantes.


La question du sujet pré-réflexif chez Kant

Kant a posé le problème du sujet pré-réflexif dans la Critique de la raison pure. Connaître signifie relier « d’une certaine manière » le divers multiple du donné intuitif (Crp, p.832, KrV, A77, B102). Selon Kant, la connaissance repose sur trois types de synthèse : la synthèse de l’appréhension dans l’intuition (KrV, A99), la synthèse de la reproduction dans l’imagination (KrV, A100) et la synthèse de la recognition dans le concept (KrV, A103). L'unité de l’objet de la connaissance repose en dernier lieu sur l’unité transcendantale de l’aperception (KrV, A105, 107). Cette unité transcendantale de l’aperception constitue le « point suprême » dont dépend tout usage de l’entendement : « cette faculté est bien l’entendement même » (Crp, p.854, KrV, B134, note*). Le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations. Sans l'unité transcendantale de l'aperception « la représentation serait impossible, ou ... du moins elle ne serait rien pour moi » (Crp, p.853 ; KrV, B132). L’objet se constitue comme ma propre représentation, c’est-à-dire à partir de la synthèse du « je pense » qui accompagne mes représentations. C'est l'unité transcendantale de l'aperception qui rend possible la constitution de l'objet de la connaissance. En dehors de cette unité, il n'y a que le multiple divers de l'intuition qui ne relève pas d'un objet et qui ne peut pas être connu.
Le sujet kantien présente deux niveaux différents. Au premier niveau se tient le « je pense » qui accompagne toutes mes représentations, et au second niveau, le Moi comme tel, qui constitue ces représentations comme objets de la connaissance depuis son unité transcendantale. L'unification des représentations dans l'objet suppose l'unité des catégories pures de l’entendement qui, de leur côté, présupposent l’identité du Moi (Crp, pp. 1053, 1060 ; KrV, B 408, 419).
La primauté de l'unité transcendantale devient problématique dès lors qu'il s'agit de connaître le Moi lui-même. Si la connaissance dépend d'un processus synthétique à partir des catégories pures de l'entendement, l’identité du Moi ne peut plus être connue « comme telle ». Selon Kant, ce « paradoxe » est dû au fait que nous ne pouvons nous connaître à partir de l'intuition comme affectation intérieure : « nous devons aussi avouer à propos du sens interne que nous nous intuitionnons par là nous-mêmes, tels seulement que nous sommes affectés intérieurement par nous-mêmes, c’est-à-dire qu’en ce qui concerne l’intuition interne, nous ne connaissons notre propre sujet que comme phénomène, mais non selon ce qu’il est en soi. » (Crp, p.870 ; KrV, B156). Dans la synthèse transcendantale de l'aperception, je ne suis pas conscient de moi « comme je m'apparais », ou comme je suis, mais seulement du fait que je suis (Crp, p.871 ; KrV, B157). L'existence du Moi ne relève pas d'une connaissance, mais de la seule pensée.
Suivant la formule de Sartre, on pourrait dire que l’existence (le fait, « das nackte daß ») de la conscience de soi précède son essence.[24] Le Moi a donc une existence pré-réflexive qui conditionne la réflexion. La spontanéité de l'acte pur du Moi échappe à la réflexion du Moi représenté. Dans une certaine mesure, et pour faire plaisir à Lacan, on pourrait penser que la conscience de soi comme réflexion est toujours déjà (KrV, A366) une méconnaissance du véritable sujet pré-réflexif, qui ne peut pas être connu. Mais cette duplicité du sujet kantien n’impose nullement une conception du sujet comme Autre. Elle relève de la structure du Moi, de la structure de la conscience de soi non réflexive, à partir de laquelle est possible de distinguer un Moi connu, réfléchi, et un Moi connaissant, inconnaissable en dehors de ses réflexions.
Ce Moi pré-réflexif ne ressemble en rien au paralytique de Lacan. Dans la mesure où il relève d’une pure spontanéité, il ressemble tout au plus au sujet symbolique, qui pense là où le Moi réfléchi n’est pas. Le sujet de Kant peut être défini comme spontanéité « par laquelle notre réalité effective serait déterminable, sans qu'il fût besoin aussi des conditions de l'intuition empirique, et nous nous apercevrions alors que dans la conscience de notre existence, quelque chose d'a priori est contenu, qui peut servir à déterminer notre existence, qui n'est complètement déterminable que de manière sensible ». (Crp, pp.1068, 1069 ; KrV, B 430, 431).
Selon Kant, il y a donc un sujet pré-réflexif qui échappe à la connaissance et un sujet sensible, soumis aux mêmes conditions de possibilité de la connaissance que les objets. En ce qui concerne la connaissance du sujet pré-réflexif, Kant rejette la possibilité d'une « intuition intellectuelle » qui puisse faire l'économie de l'intuition empirique du sens intérieur. Ce n'est qu'au niveau du sujet empirique que Kant situe la possibilité d’une psychologie rationnelle. Celle-ci, d’ailleurs lui semble encore impossible au moment où il écrit la Critique de la raison pure. Nous verrons plus loin que Kant a tout de même construit une telle psychologie, comme supplément « pragmatique » de l'éthique.
Le sujet, tel qu’il est conçu par Kant, montre bien que l'« idéalisme » philosophique connaissait le problème de la réflexion et de sa méprise avant la soi-disant « révolution » structuraliste. Le sujet pré-réflexif de Kant ne peut être identifié au sujet imaginaire de Lacan. Tout comme le « sujet véritable » de Lacan, le sujet de Kant ne peut pas être connu et comme le sujet du signifiant, il relève d'une pure spontanéité.
Il semblerait donc presque possible de penser que le sujet véritable de Kant est un sujet de l'« inconscient », pour peu que, comme Lacan, nous définissions le terme d'« inconscient » comme ce qui résiste à la conscience réflexive.
Mais Kant semble aussi aller beaucoup plus loin que Lacan, quand il soutient que le sujet de la pure spontanéité ne peut être accessible à aucune connaissance. La conception lacanienne du sujet ne permet peut-être pas de connaissance réflexive du sujet, mais, assez étrangement, elle permet un savoir de sa structure réelle. Dans ce sens, il paraît manifeste que la conception du sujet lacanien repose sur la possibilité d'une réflexion et d'une connaissance réflexive du sujet. Malgré ses intentions et malgré ses dénégations, la théorie lacanienne ne peut donc pas simplement tourner son dos à la connaissance de soi. La conception même du sujet lacanien repose sur la possibilité d’une conscience de soi et sur la possibilité d'une connaissance de la structure du sujet inconscient. Le fait que la fonction de la connaissance une fois refoulée réapparaisse comme « savoir », montre que Lacan ne parvient pas à dépasser la conscience de soi, même s’il la déplace de l'imaginaire vers le symbolique.
Ainsi, la « révolution dans le champ de la philosophie » de Lacan est bien moins radicale que celle de Kant. Le sujet de Kant est un sujet réel, au sens lacanien du terme, car il résiste irrémédiablement au symbolique. Il peut être pensé comme existant, mais il ne peut pas être connu, ni dans le réel, ni dans le symbolique, ni dans l’imaginaire. Le sujet de Lacan peut se prétendre radicalement et irréversiblement inconscient, mais il doit être pensé comme étant parfaitement transparent dans sa présence à soi sur le plan de la conception de la structure du sujet (l’un des fondements de l’anthropologie psychanalytique de Lacan). Il semble tout à fait légitime de penser que le « sujet véritable » de la psychanalyse lacanienne n'est pas un sujet de l'inconscient, mais un sujet qui échappe à la fausse conscience imaginaire, et non à la conscience en général. La notion lacanienne d'« inconscient » peut récuser la fausse conscience, mais elle ne peut pas récuser la conscience en général, à moins de dénier ses propres conditions de possibilité.


L'auto-analyse du Moi

L’une des légitimations de la théorie lacanienne suppose l’affirmation de la possibilité d'une conscience de soi comme « intuition intellectuelle » non-imaginaire. C’est à ce niveau que devrait se situer le savoir réflexif de la conscience de soi du sujet, soit l’anthropologie psychanalytique structuraliste.
Dans l'histoire de la philosophie, Fichte montre le premier comment une telle « intuition intellectuelle » peut être conçue. L'importance que revêt la possibilité d'une « intuition intellectuelle » chez Fichte, apparaît clairement si on la rapporte à la pensée kantienne. Le Moi constitue le « point suprême » de la philosophie transcendantale. Mais, selon Fichte, ce Moi pose un problème non résolu chez Kant. Si la connaissance de soi est impossible, le système kantien repose sur un sujet qui doit nécessairement rester obscur. Selon Fichte, Kant n'a donc pas réussi à donner un véritable fondement à sa philosophie.
Dans la première préface à la Doctrine de la science (1797), Fichte souligne l'identité de sa pensée et de la pensée kantienne : « Je l’ai toujours dit, et je le répète à nouveau, que mon système n’était que le système kantien. » (« Ich habe von jeher gesagt, und ich sage es hier wieder, dass mein System kein anders sei als das Kantische. » ; Fichtes Werke I [=FW I], p.420). Kant « avait » l'intuition intellectuelle, mais il ne la réfléchissait pas, explique Fichte en 1798, dans un cours (Wissenschaftslehre nova methodo [= WLNM], p.30). Il s’agit maintenant de déterminer comment une telle « intuition intellectuelle » doit être conçue.
Pour ce faire, mettons-nous devant le miroir avec Fichte. Tout comme Lacan, Fichte explique que le Moi des philosophes a toujours été un miroir. Une réflexion sur le sujet véritable doit donc partir d’une critique du Moi imaginaire. Fichte remarque, tout comme Lacan par la suite, que l'image du miroir reste aveugle : « mais le miroir ne voit pas » (WLNM, p.54). La question de Fichte sera donc celle de savoir qui voit et qui tient ce miroir. Derrière le sujet de la réflexion, il y a donc autre sujet qui peut s'identifier à l'image aveugle de l'autre. Le problème de la réflexion se pose chez Fichte dans les termes mêmes que Lacan utilisera 150 années plus tard.
Le Moi spéculaire de la philosophie est un Moi perçu. Mais celui-ci fait disparaître celui qui le perçoit derrière son image. Il existe deux possibilités pour déterminer ce regard qui voit : ou bien le miroir représente un Moi pour un non-moi, mais alors il n'est plus possible de savoir comment ce non-moi peut se reconnaître comme Moi dans la réflexion du miroir ; ou bien le miroir représente un Moi pour un Moi, mais alors ce Moi pour lequel le Moi est représenté, ne peut plus naître avec la réflexion. Il existe un Moi non représenté qui conditionne la possibilité du miroir. Selon Fichte, le sujet derrière le miroir ne peut plus être le sujet spéculaire de la philosophie. Ce n'est donc pas Marx (cf. MEW 23, p.67, note 18) qui, comme l’affirme Lacan, aurait découvert le stade du miroir, mais Fichte.
Si Fichte pose le problème de la réflexion de la même manière que Lacan et s'il cherche, tout comme Lacan et avant lui, le véritable sujet derrière le miroir, il le situe tout de même ailleurs. Il ne s'agit pas pour Fichte d'annuler le Moi, mais de construire son concept en dépassant l'impasse de la réflexion spéculaire. La démarche de Lacan suppose qu'il n'y a pas d'autre concept du Moi que celui de la réflexion. En ce sens, il est possible de dire que la démarche de Lacan est également moins forte que celle de Fichte. Lacan s’en débrouille en éliminant tout simplement ce Moi qu'il n'arrive pas à expliquer, pour en faire un effet secondaire, un symptôme du non-Moi. Geste étrange s’il en est.
Le Moi ne peut pas être le résultat de la réflexion, car la réflexion le présuppose dans sa structure intégrale. Pour pouvoir se reconnaître dans le miroir de la réflexion, le Moi doit déjà se connaître, en dehors de cette réflexion. Partir du non-Moi pour expliquer la conscience de soi réflexive semble impossible. Toute représentation, quelle qu'elle soit, est toujours déjà une représentation pour un Moi, car sans le « je pense » qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations, celles-ci restent aveugles. Contre Lacan, il faudra donc dire que la constitution du Moi repose sur la structure du Moi. Ce n'est pas l'autre, ou l'Autre qui permet d'expliquer le Moi, mais le Moi lui-même. Comme représentation pour un Moi, toute connaissance et tout savoir se rapportent à la constitution de ce Moi.
Fichte formule le premier principe de la Doctrine de la science de la manière suivante : le Moi se pose soi-même (FW I, p.96, Grundlage der gesammten Wissenschaftslehre, 1794). Le Moi se constitue comme une action (« Handlung »), dont il est en même temps l'agent et le produit. Dans le Moi, l'action et l'acte sont « une et même chose ». Ce qui était là avant que je n'advienne n'était tout simplement pas Moi : « je n’étais absolument pas, car je n’étais pas Moi » (« ich war gar nicht ; denn ich war nicht Ich » ; FW I, p.97). Ainsi, la question d'un en deçà du Moi ne peut même plus être posée (id.). En d'autres termes : le Moi est une donnée première, non déductible.
Ceci ne signifie pas que le Moi pré-réflexif ne puisse pas du tout être pensé. La doctrine de la science aura pour but de démontrer que le Moi, s'il ne peut pas être déduit, peut et doit être pensé. Comme pur agir, le Moi précède la réflexion spéculaire. Mais il ne relève pas non plus du non-Moi signifiant qui tient le miroir chez Lacan. Le Moi de Fichte est ce troisième sujet que la psychanalyse lacanienne présuppose toujours sans pouvoir le penser. Dans la structure du sujet, ce Moi est plus originel que le moi spéculaire et il est plus originel que le sujet du signifiant. Sans ce Moi, le sujet de la psychanalyse ne peut même pas « assumer » son Ça, comme un « Soi » inconscient. Il ne semble dès lors plus possible de penser que la théorie lacanienne du sujet ait véritablement su percer le voile imaginaire, pour pénétrer jusqu'aux véritables fondements du sujet.
Selon Fichte, le Moi pré-réflexif est présupposé par la déduction kantienne des catégories. Mais Kant a omis de penser ce Moi qui est le fondement de sa philosophie (p.99). Le Moi est la forme suprême et il est la forme comme telle, en général (FW I, p.102) : « Le Moi est nécessairement identité du sujet et de l’objet : sujet-objet : et il est tel absolument sans autre médiation » (« Ich ist notwendig Identität des Subjects und Objects : Subject-Object ; und dies ist es schlechthin ohne weitere Vermittlung » (FW I, p.98, note*).
Il est assez intéressant de remarquer que Fichte détermine son Moi suivant la logique des « surfaces topologiques ». Dans la terminologie lacanienne, on dirait que le Moi comme « sujet-objet », est structuré comme une bande de Mœbius. Son envers et son endroit relèvent d'une même structure. Mais à l'inverse du « sujet-objet » de Lacan, le « sujet-objet » de Fichte ne relève pas de l'objet, mais du sujet.
Le principe de l'identité (A=A), le principe même de la pensée, repose sur cette « unité de la conscience » qui se pose comme Moi pour le Moi. Les possibilités de négation et d'opposition dépendent de la négation du Moi. Le non-Moi est le contraire de tout ce qui peut être dit du Moi (FW I, p.104, 11). Fichte nous permet ainsi de découvrir un aspect resté tout à fait absent de la détermination lacanienne de l'identification.
L'identification et l'opposition sont toujours des actions simultanées. Afin de pouvoir opposer deux choses, deux idées, il faut que les opposés partagent une caractéristique identique (FW I, pp. 111, 112). L'action qui consiste à rechercher la différence dans l'identité s'appelle : analyse. L'action qui consiste à rechercher l'identité dans l'opposition s'appelle synthèse (FW I, pp. 112, 113). Ainsi, l'analyse et la synthèse ne peuvent jamais être séparées. Toute analyse présuppose une synthèse, et toute synthèse présuppose une analyse. Mais pour autant que l'analyse et la synthèse sont des actions de comparaison, elles dépendent d'une action posante préliminaire. L'analyse et la synthèse sont les deux faces opposés de l'action posante.
Ainsi, la structure du Moi pré-réflexif permet de résoudre « de la manière la plus générale et la plus satisfaisante » le problème kantien des jugements synthétiques a priori (FW I, p.114). Les jugements synthétiques et analytiques ne peuvent être distingués qu'au niveau de la réflexion (FW I, p.113), car elles sont « cooriginaires » au niveau du jugement thétique (p.118).
Fichte nous permet d'expliquer l'étrange enchevêtrement synthétique-analytique de la démonstration lacanienne de l'autonomie du signifiant. La pure différence des signifiants, tout comme le sujet représenté par le signifiant, repose sur la « Bejahung » originelle du Moi. C'est Lacan qui fait tenir les opposés ensemble. C’est encore lui qui les constitue en groupes synthétiques susceptibles représenter un sujet au niveau de la réflexion signifiante. Ce n'est donc pas le signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant, mais le sujet qui se représente par un signifiant, pour un autre sujet.
Cependant le problème du Moi pré-réflexif n’en est pas pour autant réglé chez Fichte. L'unité du Moi devient à nouveau problématique pour Fichte, dès lors qu'il s'agit de concevoir la possibilité d'un savoir. Le système de la science se fonde sur la forme de la « synthèse suprême » (FW I, p.115). Mais comme le Moi n'est que le fondement de la science, la science elle-même doit être développée à partir de l'action opposante-identifiante, c'est-à-dire à partir de l'analyse du principe synthétique du Moi (FW I, p.125). Pour abandonner son identité absolue et devenir savoir, le Moi doit donner de la réalité au non-Moi. Le Moi doit donc limiter sa propre réalité et se poser comme limité par le non-moi (FW I, p.126). Ainsi, le Moi entame un cheminement, où il perd sa réalité absolue initiale. Pour devenir savoir, le Moi doit sortir de lui-même pour entrer dans le non-Moi. Malgré la nécessité de cette sortie, le Moi garde l'intention de rétablir sa synthèse originelle, à travers le non-Moi.
Le Moi de Fichte se heurte donc un problème qui ressemble étrangement à la refente du sujet lacanien. La doctrine de la science conduit à une production de chaînons intermédiaires entre les opposés, qui doivent être synthétisés par le Moi. Mais l'opposition ne peut jamais être complètement synthétisée de cette manière. Elle persiste dans le mouvement même du savoir, tout comme le désir métonymique de Lacan. Le système de la science repose sur un devoir : il faut qu'il n'y ait plus de non-Moi (FW I, p.144). La question se pose de savoir comment un non-Moi peut devenir un Moi. Selon Fichte, une telle métamorphose est impossible. En fait, pour Fichte le non-Moi n'est pas vraiment un non-Moi, mais un Moi en quantité infime. Ainsi, la passivité de la perception elle-même, ne relève que d'une quantité imperceptible d'activité. Toute réalité est produite par l'imagination (« Einbildungskraft », FW I, p.227), dans une oscillation de l'action du Moi, qui vise l'infini et qui se heurte à un « Anstoß », repoussant l'action du Moi depuis le non-Moi vers l'intérieur (FW I, p.228).
L'importance de cette réflexion pour la théorie psychanalytique nous semble fondamentale. Si nous introduisions l'action de la connaissance dans le cadre de la théorie lacanienne, nous pourrions dire que le sujet, en se représentant par un signifiant, doit donner sa « réalité » à ce signifiant. Mais ce signifiant, comme non-Moi, constitue en même temps une aliénation du Moi. De cette manière, il est possible de dire que le parole, malgré son effet aliénant, est conditionnée par l'intention synthétisante du Moi. Sans ce Moi, et sans son intention de rétablir l’intégrité pré-réflexive, il n'est pas possible de concevoir la métonymie infinie du désir comme telle. Le désir est le désir d'autre chose parce qu'il échoue à représenter la même chose. D'un point de vue allégorique, il semble possible d’affirmer que le signifiant « parle » à la place du sujet, mais c'est le sujet qui fait parler ce signifiant pour un autre sujet. Le Moi est le véritable sujet de l'énonciation qui ne peut jamais trouver de satisfaction dans l'énoncé. Dans la théorie lacanienne, l'acte même de la parole présuppose le « Wo Es war, soll Ich werden » de Freud.
Revenons à Fichte. Le fondement de la doctrine de la science rencontre cependant un nouveau problème. La critique du Moi réflexif avait conduit Fichte vers la conception d'un Moi qui se pose comme tel. Le Moi entrait donc en scène comme par un « coup de pistolet ». Le Moi ne pourrait donc pas être un résultat, étant d’emblée présupposé par tout mouvement dialectique. Le Moi se pose de manière immédiate comme Moi. Mais ceci implique à nouveau une duplicité du Moi et un rapport entre le producteur et le produit. Cependant, le producteur comme action pure de poser, n'est que le fondement du savoir du Moi. Le Moi ne se connaît qu'au niveau du produit, au niveau de l’objet. Fichte semble donc se heurter à l'impossibilité de l'« intuition intellectuelle ». Le Moi doit être conçu comme conscience de soi pré-réflexive. Mais à partir du moment où cette conscience de soi dépend de la logique métonymique du savoir, la synthèse originelle du Moi comme « sujet-objet » ne peut plus être réalisée. Il devient dès lors très difficile d’expliquer la réflexion et la conscience de soi.
L'unité de la « synthèse suprême » semble nécessairement refendue : comme fondement de la science, d'un côté, et comme science de l'autre (cf. Dieter Henrich, Fichtes ursprüngliche Einsicht, pp. 19, 20). La critique de la réflexion semble contrainte de reproduire le problème de la réflexion. Car si le Moi implique une action de ré-appropriation du produit, il est déjà, tout comme dans le cas de la réflexion, présupposé par cette action. Dans ce sens, la théorie du Moi pré-réflexif, ne permet pas de penser le Moi complet (id., p.21). Tout comme le Moi de Kant, le Moi de Fichte resterait un sujet inconscient qui ne peut pas être connu.
Dans la première introduction à la doctrine de la science (1797), Fichte donne une nouvelle formulation au problème de son « idéalisme transcendantal ». L'idéalisme part du postulat du sujet libre de la conscience de soi, tel qu'il se manifeste dans la loi morale kantienne. Mais la doctrine de la science a montré que ce postulat requiert un deuxième postulat, qui implique un troisième et ainsi de suite, de manière à ce qu'aucun des postulats ne puisse tenir seul. Les postulats peuvent uniquement tenir comme un tout (FW I, p.448). Le Moi doit lui-même être conçu comme un tout qui n'est pas refendu.
Dans la seconde introduction de la Doctrine de la science (1797), Fichte montre comment ce problème peut être résolu. Le Moi ne peut pas simplement être conçu comme un pur agir, car le Moi devrait déjà être présupposé, pour pouvoir s’intuitionner dans l'action. De cette manière, le Moi doit être déterminé comme un agir qui porte sur un agir (FW I, p.459, 492, 515). Le Moi n'agit pas seulement, mais il se regarde agir et se comprend comme un agir en général (FW I, p.461). Cette intuition de soi-même par le Moi dans son agir caractérise, selon Fichte, l'« intuition intellectuelle ». Cette conscience immédiate de soi-même par le Moi que Kant refusait, se manifeste dans l'impératif catégorique. C'est l'autonomie de la loi, accompagnée par la conscience que le sujet a de cette loi et de son autonomie, qui constitue l'intuition intellectuelle chez Kant (FW I, p.472). Dans cette intuition intellectuelle, je suis le réfléchissant et le réfléchi en même temps (FW I, p.489).
Dans la réflexion, le Moi se pense comme Moi. Mais dans la pensée de soi consciente, il faut distinguer le pensant et le pensé. Cette distinction requiert cependant un troisième sujet, pour lequel le pensant et le pensé peuvent être des objets. Ce sujet pré-réflexif reproduit donc encore une fois le problème du sujet spéculaire. Fichte aborde ce problème d'une manière qui peut évoquer certaines formulations lacaniennes : si un sujet se représente comme sujet, il faut présupposer un troisième sujet qui puisse identifier ce sujet et sa représentation. Mais ce troisième sujet n'est pas le dernier sujet, car il présuppose à nouveau un quatrième sujet qui puisse l'identifier à sa synthèse. De cette manière, la conception du sujet conduit à un processus qui n’aboutit jamais. Le sujet, comme conscience de soi, glisse de représentant en représenté et de représenté en représentant, tout comme la métonymie infinie des signifiants (cf. Versuch einer neuen Darstellung der Wissenschaftslehre, 1897, FW I, p. 526, WLNM, p. 30). Fichte se heurte ici au problème de la conception du sujet, celui-là qui fonde la théorie lacanienne. Mais, à l'inverse de Lacan, Fichte ne dénie pas le fait que la conscience de soi est.
Le sujet pré-réflexif ne peut pas être pensé comme un rapport de représentation. Il doit être pensé comme aperception immédiate du Moi par lui-même. Le sujet doit être pensé comme un « sujet-objet » qui ne puisse plus être divisé en sujet et objet, en penseur et pensée, ou encore en termes lacaniens, en sujet de l'énonciation et sujet de l'énoncé. La pensée de soi devra donc être conçue comme une action qui porte sur une action ; c'est-à-dire comme une auto-affectation de l'action : « un se poser comme posant » (« ein sich Setzen als setzend » ; FW I, p.528 ; cf. aussi WLNM, p.31 : « ein sich selbst setzen als solches, kein bloßes Setzen »). Dès lors que le Moi se pose, comme se posant, il n'est plus un simple sujet, mais un « sujet-objet » absolu (FW I, p.529, WLNM, p.31).
Le « se poser comme tel » implique une connaissance immédiate de soi par le Moi. Le Moi se connaît comme poser et pose ce qu'il connaît : le poser. Le Moi inclut donc nécessairement une « intuition intellectuelle » qui unifie de manière immédiate l'intuition de soi et la connaissance de soi. La conscience de soi dans l'« intuition intellectuelle » relève en même temps de l'intuition et du concept (FW I, p.530, note*, WLNM, p.33, D. Henrich, op.cit., p.23).
Ainsi, Fichte nous montre la voie, qui permet de résoudre les problèmes inhérents à la conception lacanienne du sujet. Le sujet du désir de la psychanalyse lacanienne révèle moins la constitution d'un sujet véritable, que le véritable échec de sa conception. Ne serait-il pas légitime de dire que dans ce cas, le problème lacanien de l'indicible, le problème du « mi-dire » de la vérité relève de la même difficulté ? L'interdiction du métalangage ne relève-t-elle pas d‘une interdiction de s'approcher du véritable problème du sujet pré-réflexif ? Il serait possible de comprendre le combat de la théorie lacanienne contre la réapparition permanente de l'imaginaire de cette manière. Le fait que Lacan doive toujours chercher de nouveaux moyens de bannir la réflexion, fait de celle-ci le retour du refoulé dans la pensée lacanienne. Le développement de la pensée lacanienne devrait donc être compris comme une action de défense (« Abwehrhandlung ») théorique contre le risque répétitif de déstructuration.
Il nous semble cependant qu’une telle interprétation ne permet pas encore de bien cerner le problème que nous croyons percevoir dans la théorie lacanienne. Il existe une autre conception du sujet pré-réflexif permettant de contourner le problème de la réflexion qui tient dans l'idée d’un agir « inoculé ». La possibilité d'un sujet pré-réflexif « inconscient », tel que nous le voyons à l’œuvre chez Schelling nous permettra d'approcher la théorie lacanienne sous un autre angle.


Le sujet comme Autre

Kant et Fichte ont fait du sujet une donnée primordiale, constitutive de la pensée en général. Si Kant pensait le sujet comme une pure activité libre qui échappe à la conscience, Fichte a essayé de penser le sujet comme un pur agir conscient de soi. La critique fichtéenne du sujet kantien ne visait pas une détermination « immatérielle » du sujet kantien, elle essayait simplement d'« inoculer » le Moi kantien, pour donner un véritable fondement à la pensée kantienne.
Jusqu'à présent, nous nous sommes intéressés à l'action du Moi dans la conscience de soi. Nous n'avons pas encore véritablement questionné la légitimité de cette existence « immatérielle » du sujet. Kant remarquait que nous ne pouvons pas connaître le Moi, mais que devons penser l'existence du Moi. Fichte ne semble pas avoir questionné l'idée de l'existence d'un Moi comme acte pur, et même Lacan semble accepter une telle conception. C'est la matérialité immatérielle du signifiant et de sa logique qui constituent le sujet lacanien comme une pensée pure sans être. Mais, chez Lacan, il est manifeste que si cette position permet de sauver la place et la fonction de Dieu, elle ne permet pas de penser l'être humain et son monde. Même la logique du signifiant nécessite le supplément matériel de la machine ou de l'être corporel pour exister comme pure pensée autonome. C'est pour cette raison que nous nous intéresserons à Hölderlin, et à sa question de l'être.


L'être du Moi

« Oft schon war ich und hab’ wahrlich an gar nichts gedacht. » (Schiller)

Hölderlin reprend la critique fichtéenne de la réflexion. Dans un court fragment intitulé Jugement et Être (1794/95, dans Œuvres, pp.282-283), Hölderlin tente de résoudre le problème fichtéen de la réflexion à l'aide du concept de jugement.
Kant identifiait penser et juger (cf. Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, KW IV, §22, p.304). Juger signifie, selon Kant : rapporter les connaissances données à l’unité de l’aperception (Crp, p.860 ; KrV, B141). Ceci implique qu'il est impossible de juger de cette unité transcendantale de l’aperception, qui est d’emblée présupposée par tout jugement, par toute pensée. Chez Kant, cette « moitié du Moi » devait donc nécessairement rester obscure. Fichte a éclairé l'unité transcendantale de l'aperception à la lumière de son Moi absolu.
Juger veut dire rapporter un prédicat à un sujet dans une synthèse qui constitue la connaissance de l’objet. Dans le cas où cet objet est le sujet lui-même, le Moi se divise en sujet et en prédicat. Dans ce sens, explique Hölderlin, l’action de juger constitue la division la plus originelle du sujet et de l’objet dans l’« intuition intellectuelle ». Le jugement (« Urteil ») est une division originelle (« Ur-teilung »), qui refend le sujet de la conscience de soi.
Le jugement recèle donc trois éléments distincts : le sujet, son rapport à l’objet et la condition nécessaire d’un tout (« die notwendige Voraussetzung eines Ganzen »), dont le sujet et l’objet ne sont que des parties. Si dans le jugement pratique, le Moi se rapporte à un non-moi, le Moi se rapporte au Moi dans le jugement théorique (« Ich bin Ich »).
Quand je dis : je suis je, le sujet (je) et l’objet (je) ne sont pas unis de telle manière que l’on puisse procéder à aucune séparation sans altérer la nature de ce qui doit être séparé ; au contraire, le moi n’est possible que grâce à la séparation du je et du moi. (Jugement et Être, dans Œuvres, p.282)[25]

Le Moi relève de la conscience de soi, mais cette conscience de soi repose sur une division, où je me rapporte à moi-même en me divisant et en me distinguant de moi-même. D'un côté, il y a donc le sujet qui perçoit l’acte pur et de l’autre côté, il y a l’objet : le sujet réfléchi. Cette distinction ne peut cependant pas être originelle car elle présuppose une unité. La conscience de soi, comme division dans le soi, repose sur une totalité immédiate. Hölderlin part donc des problèmes de la conception fichtéenne du sujet. Mais la solution qu’il propose pour résoudre ceux-ci est cependant très différente de celle de Fichte.
Hölderlin désigne la totalité immédiate présupposée par la conscience de soi, du terme être : « L’Être exprime l’union du sujet et de l’objet. » (id., Œuvres, p.282, Werke in einem Band, p.598). L’être est, selon Hölderlin, le troisième élément de la structure du Moi, où se situe le rapport du sujet à l’objet. L'être est le lieu où le sujet et l’objet sont liés de telle manière qu'il serait impossible de les diviser sans les annuler.
L’« intuition intellectuelle » ne relève pas d'un jugement, selon Hölderlin, car le jugement est un acte de division. La division ne peut cependant jamais produire une unité, car elle conditionne le mouvement de la division infinie du Moi. Ainsi, Hölderlin rencontre donc à son tour le problème du troisième sujet. Comme union originelle du sujet et de l'objet, l'être résiste à la conscience de soi.
Quelques années plus tard dans un texte intitulé : La démarche de l’esprit poétique (Œuvres, pp.610-627 ; Über die Verfahrensweise des poetischen Geistes, 1798/99, loc.cit., pp. 617-639), Hölderlin semble avoir trouvé une véritable solution. La structure triadique du Moi est constituée de telle sorte qu’il y a toujours un élément qui échappe à la conscience et à l’« intuition intellectuelle ». La synthèse du Moi est donc essentiellement partielle et le sujet n'arrive jamais complètement à s'appréhender soi-même dans la conscience de soi. Nous voyons que Hölderlin reste en deçà de la solution fichtéenne du problème. Si Fichte était animé du désir d'expliquer l'« intuition intellectuelle » comme condition de possibilité de la réflexion, Hölderlin accepte une résolution partielle du problème du troisième sujet. D’après lui, le sujet pré-réflexif ne peut simplement pas être connu. Il reste nécessairement un être obscur qui ne peut pas être connu autrement que par la médiation de la réflexion. Mais, à l'inverse de Fichte, Hölderlin ne pense pas qu’une telle conception du sujet soit insuffisante. Le Moi peut se connaître dans l'action de l'opposer ou dans celle du rapporter (« als Entgegensetzendes oder als Beziehendes », op.cit., p.627), mais il ne peut jamais se connaître dans sa structure complète.
Selon Hölderlin, il n’y a que trois possibilités pour le Moi de se représenter son identité à partir de l’opposition de soi à soi :
1. Le moi peut refuser de reconnaître la réalité de l’opposition (moi = moi), de manière à ce que celle-ci puisse apparaître comme unité. Mais dans ce cas l’unité elle-même ne sera qu’une unité fictive qui nie le médium de sa réflexion et qui ne peut, par conséquent, plus se représenter et se reconnaître.
2. Il peut poser l’opposition comme réelle, de manière dogmatique, mais dans ce cas, l’unité des opposés harmoniques ne peut plus être garantie. Un troisième Moi devient dès lors nécessaire, qui puisse rapporter l'un des Mois opposés à l'autre. Dans le cas d'une opposition réelle, le Moi ne pourra donc pas se reconnaître, que ce soit dans son acte d’opposer qui le fait éclater dans deux opposés réels ou que ce soit dans son acte synthétique qui doit unifier les opposés réels dans une identité.
3. Le Moi peut finalement, tout comme Lacan, décider de trancher ce nœud par un coup d’épée (« s’il voulait trancher d’un coup d’épée ce nœud éternel », op.cit. Œuvres, p.624, Werke in einem Band, p.629). En se posant comme identique à l’opposé harmonique, le Moi est conduit à l'échec. Si la différence de l’opposition n’est pas réelle, le Moi ne peut pas se reconnaître réflexivement et si elle est réelle, le Moi ne peut plus se reconnaître comme Moi dans l’opposé harmonique, comme il ne peut plus rapporter ces opposés à une unité.
La solution du problème consiste, selon Hölderlin, dans l’idée d’un fondement radicalement non-réflexif du Moi. Il appelle cette « moitié du Moi » radicalement non-réflexive : l'être. L’être ne peut jamais être connu de manière immédiate. Il ne peut être connu qu'au moyen de la réflexion. Le Moi n'est donc pas transparent à lui-même parce qu'il repose sur un être qui ne peut pas être réfléchi.
Si nous interprétons Lacan à la lumière de Hölderlin, l'idée du sujet de l'inconscient semble à nouveau légitime. Tout comme le « sujet véritable » de Lacan, la conscience de soi glisse de reflet en reflet et de représentation en représentation, sans jamais atteindre la conscience de soi du Moi absolu de Fichte. Mais le « sujet-objet » de Hölderlin se distingue aussi du « sujet-objet » structural de Lacan par son être. L'être du sujet de Lacan est un pur être logique. L'être du sujet de Hölderlin ne relève cependant pas de la logique. On pourrait dire tout au plus que la logique, pour autant qu'elle relève de la pensée et du jugement, repose sur cet être. Dans ce sens, la logique du signifiant ne permettrait toujours pas d'expliquer la constitution du sujet véritable, même si elle permet de décrire le phénomène métonymique conditionné par ce sujet véritable.
À partir de Hölderlin nous pouvons déterminer plusieurs orientations philosophiques, suivant la signification que nous donnons à la notion d'être. Si nous donnons un sens matériel à la notion d'être, nous pourrions concevoir une filiation qui conduit de Hölderlin à Feuerbach, à Marx, à Nietzsche et finalement à Freud. Si nous déterminons la notion d'être dans le sens de l'être d'une action, nous pourrions concevoir une filiation qui conduit de Hölderlin à Schelling et à Schopenhauer et à Lacan. Nous allons relire Schelling dans ce sens, afin de montrer la proximité de cette pensée avec la conception lacanienne du sujet. Ceci devra aussi nous permettre de nous intéresser de plus près à l'orientation philosophique de l'éthique de la psychanalyse.



La production inconsciente

Intéresserons-nous désormais à un moment transitoire de la pensée de Schelling, où celui-ci se détache de l'influence fichtéenne. Les textes que nous lirions sont : Introduction à : Idées d’une philosophie de la nature comme introduction à l’étude de cette science (1797), Première esquisse d’un système de la philosophie de la nature (1799), et Introduction à l’esquisse d’un système de la philosophie de la nature (1799).[26]
Sous l’influence de la critique hölderlinienne du Moi absolu, Schelling se détache progressivement de la doctrine de la science de Fichte. C'est la notion de nature qui permet à Schelling de résoudre les problèmes de la conception fichtéenne du Moi (cf. M. Frank, ESPh, pp.81-90). Chez Fichte, l’idée d’une philosophie de la nature était impossible. La nature ne pouvait être qu’une limitation de la liberté du Moi. Chez lui, la connaissance de la nature repose sur une limitation réelle de l'autonomie du Moi. Dans ce cas, il ne s’agit pas de reconnaître des objets naturels, mais de déterminer les lois universelles qui les conditionnent.
Schelling tente de réunir la nature et l’esprit en une unité plus fondamentale. La question philosophique de Schelling se formule de la manière suivante : « comment peut-on concevoir à la fois les représentations comme se dirigeant d’après les objets, et les objets comme se dirigeant d’après les représentations » ? (Schelling, Ausgewählte Schriften, Band 1 [=AS1], p.416, Système de l’idéalisme transcendantal, 1800). Selon Schelling, ni la philosophie théorique, ni la philosophie pratique ne peuvent répondre à cette question. La réponse relève d’un « chaînon intermédiaire » qui se situe entre la philosophie théorique et la philosophie pratique. Ce chaînon intermédiaire doit permettre de penser une « action » unique qui se divise en une production de la nature objective et la volonté libre d'un sujet. Cette action originelle est « inconsciente » dans la production de la nature et « consciente » dans la volonté du sujet (id.). Il n’y a donc plus d’opposition véritable entre la nature et l’esprit. La nature constitue, selon Schelling, une étape de la réalisation de soi du sujet conscient.
En faisant de la nature une étape inconsciente et préréflexive de la conscience de soi, Schelling n'a plus besoin de rejeter l'« intuition intellectuelle », comme le font Kant et Hölderlin. Mais l'« intuition intellectuelle » ne peut plus consister dans l'appréhension immédiate de soi du Moi absolu de Fichte. La solution de Schelling nous intéresse au plus haut point, car elle nous permet de retrouver l'idée du mouvement de la cure du « premier » Lacan.
Grâce à la « cooriginarité » du Moi et du non-Moi, Schelling peut penser l’« intuition intellectuelle » comme un mouvement d’aller et de retour entre la représentation de soi réflexive, finie, et l’unité infinie, préréflexive. Ce mouvement conditionne un devenir, qui repose sur une refente essentielle dans le Moi qui oscille entre l'élan (« Streben ») et l'inhibition (« Hemmung »).
Dans sa Première esquisse d’un système d’une philosophie de la nature, Schelling,  tout comme Hölderlin, nomme l’objet originel inconditionné de la philosophie l’« être lui-même » (« das Seyn selbst », AS1, p.327). De l’objet inconditionné de la philosophie, il sera par conséquent impossible de dire qu’il est. L’objet particulier déterminé participe seulement à cet être (« nimmt nur an dem Seyn Theil »).
Au niveau de l'intuition, tout être, comme objet déterminé, ne peut être conçu autrement que comme « forme » de l’être, qui fait l'objet de la philosophie de la nature. L'être de la philosophie de la nature constitue la construction active suprême (« die höchste construirende Thätigkeit », AS1 p.328), qui fonde tout objet, sans pouvoir devenir objet lui-même. L’être absolu est donc, selon Schelling, un agir absolu. La nature doit dès lors être conçue comme un activité essentiellement continue (« continuirlich-wirksame Naturthätigkeit », p.329). L’objet de la nature est le produit « mort » de cette activité. Dans son produit, l'activité naturelle se cristallise, s'arrête et disparaît.
La philosophie de la nature doit libérer l’action naturelle figée dans les produits au moyen de l'action connaissante. De cette manière, elle peut soutenir l’évolution de la nature. L'activité pré-réflexive de la nature ne peut cependant pas être connue. Même en pensant la nature comme une activité constructrice pure, la philosophie de la nature doit d'abord se situer au niveau des produits. Les produits seuls sont accessibles à l'intuition, et, par conséquent, à la connaissance. Mais la philosophie de la nature ne peut pas s'arrêter à ces produits. Elle doit entamer un progrès infini, grâce auquel l'activité productrice se représente dans l’intuition du produit; et le produit lui-même et son intuition sont dépassés par la production libre (AS1, p.357).
L'idée de la nature comme « grandeur infinie » relève donc d'une succession infinie, d’élans et d’inhibitions du flux producteur. La nature ressemble à un fleuve, qui produit des tourbillons quand il rencontre des obstacles. Les « produits naturels » sont les tourbillons du fleuve de l'action naturelle.
Mais ces tourbillons ne sont jamais permanents. Les produits ne sont pas simplement des étants fixes ; ils relèvent encore d'une reproduction permanente de l'action naturelle. Selon Schelling, la série (« Reihe » ) qui représente ce devenir infini, peut elle-même être représentée comme une oscillation infinie d’un « 1 - 1 + 1 .... » où se manifeste la grandeur infinie = 1. Cette grandeur infinie s'efface dans ses produits, mais se répète toujours dans les nouvelles productions en produisant la différence comme le moyen terme entre elle-même et le néant (AS1, id., p.381).
Le mouvement de la reproduction permanente de la nature constitue une rupture (« Bruch ») dans la nature. La nature ne relève ni de la productivité pure – la productivité pure est une indétermination, une forme (« Je näher der Produktivität, desto näher der Gestaltlosigkeit », AS1, p.366) – ni du produit. La nature est un chaînon intermédiaire entre les deux, comme passage permanent de la productivité au produit, ou comme produit infiniment productif (AS1, p.367).
Nous trouvons chez Schelling un « pressentiment » de l'idée de la pure différence et du trait unaire comme producteurs de la différence et de la métonymie infinie dans le sujet refendu. Tout comme Lacan, Schelling attribue le fondement unique du sujet et de la nature à l'action d'un Autre, qui échappe nécessairement à la réflexion imaginaire. Comme le « sujet-objet » de Lacan, l'action originelle de Schelling produit le sujet et l'objet comme effet de sa différence. La similarité entre la conception schellingienne de la productivité naturelle et la productivité signifiante devient encore plus manifeste, quant à la lecture de la « philosophie transcendantale » de Schelling.
L'alternance entre élan et inhibition qui caractérise la production naturelle, peut être retrouvée dans la philosophie transcendantale idéaliste de Schelling (AS1, System des transcendentalen Idealismus, p.399). L’activité pure de l’esprit peut être réfléchie par ses produits, mais cette réflexion sera partielle. L’esprit ne consiste pas dans ses produits, mais il insiste dans le clivage infini des actions opposées (AS1, p.335). La conscience de soi est ainsi conditionnée par une activité inconsciente, qui la reproduit à chaque moment, infiniment (AS1, p.336). Chaque Moi, comme produit de l’opposition entre élan et inhibition, est un Moi fini, une conscience de soi déterminée et partielle poussée à se dépasser infiniment par une activité inconsciente. M Frank remarque à ce propos :
La conscience de quelque chose comme quelque chose de bien déterminé va donc de pair avec un inconscient que l’on pourrait caractériser comme structural. Ce dont aucune conscience de quelque chose ne peut prendre conscience est précisément cette part d’infini qui contribuait à produire son objet. En d’autres termes : le moi considère la limitation de son action originelle infinie (et sans une telle limitation, pas de conscience) comme l’action d’une chose en soi. Ce paralogisme relève d’une nécessité de nature structurale. (ESPh, p.92)[27]
D'après Manfred Frank, on peut affirmer que Schelling a pensé une activité inconsciente qui implique un moi comme une méprise structurale. Le Moi n'est qu'un simple produit, un effet dira Lacan, d'une activité inconsciente qui le dépasse infiniment. Ainsi le Moi peut essayer d'assumer cette productivité infinie dont il n'est qu'un produit passager, en engageant un devenir qui oscille entre l'élan inconscient et l'inhibition consciente. Il est possible de représenter ce mouvement par la « spirale » de la cure analytique lacanienne. L'inconscient se manifeste dans ses produits conscients : les images du rêve, les « associations libres » ou les surdéterminations. Celles-ci constituent une réflexion de la production inconsciente infinie, mais elles arrêtent en même temps le mouvement de cette production. Si le sujet reste au niveau des reflets imaginaires, il empêche la libre circulation de son activité inconsciente. De cette manière, on peut donc comprendre que le sujet doit « traverser » l'imaginaire et le fantasme pour « devenir son fondement ». Nous trouvons le modèle d'une telle éthique dans la conception du génie chez Schelling.
L'activité consciente et l'activité inconsciente appartiennent à une racine commune (AS1, 339). La même productivité consciente/inconsciente qui se manifeste médiatement dans la production des produits naturels, se manifeste d’une manière immédiate dans l’activité consciente/inconsciente du génie. La nature est essentiellement et originellement homogène avec l’esprit. Selon Schelling, la nature est « l’organisme visible de notre entendement » (AS1, p.340). La philosophie de la nature et la philosophie transcendantale constituent donc deux versants d’une seule science.
Pour la philosophie de la nature, il s’agit de passer de la nature comme objet (« natura naturata ») à la nature comme productivité et comme sujet (« natura naturans », AS1, p.352). La philosophie de la nature ne consiste pas simplement dans la connaissance de la nature, mais elle consiste encore dans la production de la nature : « philosopher sur la nature [...] veut dire [...] créer la nature » (« über die Natur philosophieren [...] heißt, [...] die Natur schaffen » (AS1, p. 322, cf. aussi p. 346). L’activité infinie de la philosophie de la nature consiste à dépasser infiniment les produits imaginaires (« Scheinprodukte »). De cette manière elle peut libérer la productivité libre de la nature, en soutenant le processus de production.
Dans la philosophie transcendantale il s’agit d'effacer les inhibitions de la productivité pure de l’esprit. C'est à cet endroit que la philosophie de Schelling se distingue le plus nettement de la philosophie kantienne et fichtéenne. Pour Kant et pour Fichte, le devoir moral constituait l'intérêt suprême de la raison. La raison kantienne, tout comme le Moi de Fichte relevait d'un devoir qui conditionnait un devenir réel infini de la raison. Chez Schelling, la philosophie pratique ne constitue plus qu'un « moyen terme » (AS1, p.401) dans le système transcendantal.
On pourrait dire que pour Schelling, la philosophie ne doit plus postuler un devoir moral comme auto-affirmation de la raison, mais elle doit postuler le laisser-être de la vie, de la nature et de l’esprit. Mais si la tâche d’une philosophie de la nature relève de l'infini, la philosophie transcendantale permet de dépasser l’oscillation de la production et de la réflexion dans le génie. L’identité du conscient et de l'inconscient, de la nécessité et de la liberté se manifeste dans la notion « obscure » du génie, et dans l’art (ASI, p.684).
Selon Schelling, le génie est animé par un destin incompréhensible, qui le pousse à révéler l’identité infinie. L’art devient ainsi le lieu de la révélation, le miracle de la réalité du Très Haut, qui est la source originelle de tout objet, et de toute objectivité en général (ASI, p,686, 687). Le génie réalise « par instinct » ce qu’aucun entendement ne réussit jamais. L’art constitue donc aussi un modèle pour la science. L’art peut réunir d’un seul coup ce que la science doit viser à travers sa progression infinie. Selon Schelling, l’art relève du sacré, car dans l'art brûle une flamme unique qui réunit originellement la nature et l’histoire, la vie, l’agir et le penser (ASI, p,696).
Nous trouvons donc dans la philosophie de Schelling un aspect qui caractérise l’orientation de l'éthique de la psychanalyse lacanienne. De l’idée d’un être productif comme cause unique de la nature, du sujet et du monde, de la vie naturelle et de l’histoire humaine, jusqu’à la conception du génie qui, comme le héros éthique de Lacan, est animé par un destin qui dépasse infiniment son activité consciente, et qui manifeste de manière exemplaire l’Autre sacré et originel, l'idéalisme transcendantal ressemble à un parent éloigné de la théorie du signifiant dans le réel. Si le Dieu transparaît encore dans l'Esprit inconscient de Schelling et dans sa créature finie, Lacan n'aura de cesse que de dénier son importance pour sa théorie et pour son éthique. Même si Lacan tente de dépasser l’idée du Tout (« rien n’est tout ») en introduisant un trou dans son Autre, il ne dépasse cependant à aucun moment le système de l'idéalisme transcendantal de Schelling et son éthique du génie.
La philosophie de Schelling nous permet ainsi de caractériser le problème inhérent à la théorie lacanienne. Schelling efface la possibilité d'une conscience de soi d'un individu fini. L'individu ne peut qu'avoir une conscience de « soi » partielle, qui, dans cette partialité, constitue une méprise structurale du sujet. La structure réflexive réapparaît cependant au niveau de l'Esprit. Ce n'est plus le sujet comme individu qui « se » connaît dans la conscience de soi, mais l'Esprit comme sujet absolu qui prend conscience de soi, à travers les sujets individuels. Ce déplacement est également caractéristique de la théorie de Lacan. Il se manifeste dans les déterminations réflexives et crypto-réflexives de l'Autre – l'Autre s'est, se soutient, se pose et s'impose, l'Autre conditionne un savoir comme « ç-avoir » et « s'avoir » – et du signifiant – au niveau de la pure différence comme rapport du signifiant au signifiant dans la représentation d'un sujet par un signifiant et pour un signifiant. L'Autre comme lieu du signifiant n'est qu'un autre nom pour l'Esprit. Et comme tel, il doit nécessairement reproduire le sujet refoulé. Le « quiproquo » fétichiste de la théorie lacanienne de l'autonomie du signifiant et de sa « subversion » du sujet, relève d’un retour du sujet refoulé sous la forme d'un Autre qui parle, qui pense et qui se connaît à la place du sujet.


De l’être au sujet

Dans sa longue préface à la Phénoménologie de l’Esprit [=PhG], Hegel critique sévèrement l’idée de l’intuition intellectuelle comme principe d’une philosophie. Suivant une « conviction du temps », le vrai ne saurait plus être appréhendé dans le concept, mais au moyen de ce que l’on appelle « tantôt intuition, tantôt savoir immédiat de l’absolu, religion, l’être » (PhG, Aubier, p.31 ; Meiner p.7). Ainsi, il ne serait plus question de concevoir l’absolu mais de le « sentir » et de le « contempler ». Mais le « beau, le sacré, l’éternel, l’amour et la religion » ne sont que de simples appâts requis pour « éveiller l’envie de mordre » de la « fermentation de l’enthousiasme » et de l’ « édification » (PhG, Aubier, p.32 ; Meiner p.8). Il faudrait donc penser que la philosophie qui repose sur l’intuition de l’absolu répond à un besoin du temps, à une « soif spirituelle de l’époque ». L’ « enfoncement dans le sensible » des hommes capturés dans une « réalité commune [Gemeine] et singulière » réveille en eux le désir du divin. La philosophie de la transcendance ne serait donc tout d’abord qu’une simple réponse à la demande d’une nouvelle transcendance, née de la banalité, de la « pauvreté », de l’ « ennui » et de l’« indifférence » de la vie « terrestre » (PhG, Aubier, pp.32, 36 ; Meiner pp.8,12).
Mais la philosophie édificatrice de l’intuition de l’absolu n’est pas seulement la réalisation trop hâtive d’un désir de l’époque, elle repose aussi, selon Hegel, sur une méprise philosophique.
Dans l’intuition intellectuelle de Schelling, le « A = A » absolu réduit le Tout à l’ « Un », qui n’est plus qu’une nuit « où toutes les vaches sont noires » (PhG, Aubier, pp.37 ; Meiner pp.13). Un tel absolu est vide car il relève d’un pur formalisme. L’enthousiasme qui « commence immédiatement comme un coup de pistolet par le savoir absolu », escamote le travail et la patience du concept, dont il n’est que l’aboutissement. L’immédiat de cet absolu vide est faux parce qu’il s’arrête au seul concept, au seul en-soi de l’absolu : car « pas plus qu’un bâtiment n’est terminé quand on a posé sa fondation, le concept du tout auquel on est parvenu n’est le tout lui-même » (PhG, Aubier, p.34 ; Meiner p.10).
Dans l’intuition intellectuelle de Fichte, l’absolu relève d’une « tautologie immobile du : Je suis Je » (PhG, Aubier, p.144 ; Meiner p.121). Le Moi apparaît d’abord comme un « universel » (PhG, Aubier, p.96 ; Meiner p.73). En tant que tel, il est aussi vide que le pur « ceci » et le pur « maintenant ». Ce Moi ne peut cependant pas rester à ce niveau de la certitude sensible. Tout comme Lacan, Hegel situe l’aliénation de ce Moi formel et vide au niveau du langage : la parole a cette « nature divine de renverser immédiatement l’opinion, d’en faire quelque chose d’autre » (PhG, Aubier, p.100 ; Meiner p.78). Le Moi comme conscience de soi n’acquiert sa réalité qu’à travers un processus dialectique qui conduit au « Moi = Moi » de la raison. L’erreur de cette raison consiste dans l’oubli de ce devenir (PhG, Aubier, p.178 ; Meiner p.158). En postulant son « Moi = Moi », la raison exprime une tautologie qu’elle prend faussement pour l’absolu, car dans le Moi, elle exclut tout aussi immédiatement l’autre (id.). Le Moi reste donc au niveau d’un simple « pour-soi » ne se souciant pas de sa réalité. La raison de l’échec de la philosophie fichtéenne consisterait donc selon Hegel, dans le fait qu’en excluant l’autre, elle ne parvient pas à réaliser ce Moi, dont par ailleurs elle a oublié le devenir.
Le vrai et l’absolu ne résident pas, selon Hegel, dans le Moi, mais dans le « Tout », c’est-à-dire dans l’identité du Moi et du non-Moi, de la conscience de soi et de l’être : « la raison se devine comme une essence plus profonde que ne l’est le pur Je » (PhG, Aubier, p.184 ; Meiner p.164). Au moment où la raison prend conscience d’être « toute la réalité » elle devient Esprit (PhG, Aubier, p.299 ; Meiner p.288), l’« en-et-pour-soi » de l’absolu. Ce n’est qu’au moment où la raison et son Moi reviennent comme réflexion de leur autre que celle-ci devient l’« unique objet, [...] toute réalité et présence. » (PhG, Aubier, p.178 ; Meiner p.158). Il apparaît à ce moment que le Moi et sa conscience de soi ne constituaient qu’un échelon dans le mouvement et la vie de l’Esprit. Celui-ci est « en arrière de la conscience », il est le seul véritable moteur de l’histoire de la conscience de soi du Moi qu’il produit et qu’il dépasse.
Hegel récuse donc l’immédiateté de l’intuition intellectuelle chez Schelling d’une part, et il récuse l’idée du Moi absolu de Fichte de l’autre. La demande d’édification de l’époque relève en effet d’une « naissance et d’un passage à une nouvelle période » (PhG, Aubier, p.34 ; Meiner p.9). L’éclair qui jaillirait de la philosophie de Fichte et de Schelling, l’éclair de la naissance du nouveau, ne relève que d’une première appréhension intuitive du Tout. Mais l’absolu ne réside que dans le processus de sa réalisation, de son devenir réel ou vrai. Il n’est donc pas question, à l’instar de la « sensiblerie » de l’époque, de faire l’économie du « travail du négatif », c’est-à-dire de la « vie propre du concept » qui seule peut donner sa forme et son contenu à la science (PhG, Aubier, p.61 ; Meiner p.39).
Dans ce sens, il est manifeste que la Phénoménologie de l’Esprit ne peut constituer que la première partie de la science (PhG, Aubier, p.44 ; Meiner p.26), car l’être de l’Esprit ne peut pas être accepté, lui non plus, comme vérité immédiate. Dans la préface de la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel remarque en effet que, comme point de départ, l’Esprit ne constitue que le début de la science, mais pas encore son aboutissement. Celle-ci ne fait que conduire à ce résultat que l’Esprit a « rendu son existence identique à son essence » (PhG, Aubier, p.51 ; Meiner p.29). La phénoménologie s’arrête au moment où l’être est sursumé dans le concept. Elle a donc seulement permis de préparer l’« élément du savoir », dont le véritable développement appartient à la « logique ou la philosophie spéculative ».
Mais cette évaluation de la phénoménologie reste dans une certaine mesure problématique. Elle part, sans le déduire, du donné primordial de l’Esprit, pour faire du cheminement de l’expérience de la conscience le cheminement du revenir à soi de l’Esprit. Dans ce sens, on ne pourra plus dire que l’Esprit soit véritablement devenu, dans la mesure où il est présupposé comme télos dès le départ. La Phénoménologie de l’Esprit montre en effet le mouvement de la réflexion en soi de l’Esprit, comme devenir réel, et devenir conscient de soi. Hegel se trouve donc confronté au cercle de la réflexion : pour que l’Esprit puisse venir à soi dans sa réflexion, il doit justement être présupposé comme le Tout réel et conscient de soi. En d’autres termes : la phénoménologie de l’Esprit ne permet pas de « déduire » l’Esprit, de montrer son devenir Esprit, comme elle repose sur le dé-veloppement de sa présupposition.
Si l’être a pu être sursumé dans le concept, l’élément de l’Esprit, c’est qu’il y était pris dès le départ. La certitude sensible, qui constitue le point de départ du « devenir » de l’Esprit, situe d’emblée l’être au niveau du savoir, de la certitude sensible comme connaissance pour un Moi (PhG, Aubier, p.91 ; Meiner p.69). Ainsi, Hegel semble contraint de répéter le problème qu’il critique chez Fichte et chez Schelling. L’Esprit semble donc lui aussi dépendre de son début, de son être donné originel (cf. PhG, Aubier, p.519 ; Meiner, p.525 : « Ce mouvement est le cercle qui revient en lui-même, qui présuppose son commencement et ne l’atteint que dans la fin », nous soulignons). Manfred Frank remarque très justement à ce propos que le postulat, énoncé dès le départ par Hegel, selon lequel « la vraie figure dans laquelle la vérité existe ne peut être que le système scientifique de celle-ci » (PhG, Aubier, p.30 ; Meiner p.6), relève lui-même d’une anticipation du même type que celle de l’« intuition intellectuelle » de Schelling (cf. UMS, p.157).
Hegel remarque d’ailleurs lui-même que « la pure connaissance de soi dans l’être autre absolu » qui devrait constituer le mouvement de la science, ne repose pas sur une « réfutation » du début, mais sur la « présupposition » que « la conscience se trouve dans cet élément ». C’est donc parce que l’Esprit est donné pour nous, que la décision de philosopher peut se jeter dans la « déchirure absolue » (PhG, Aubier, p.48 ; Meiner p.26), assurée de retrouver la bonne voie du retour. Hegel présuppose nécessairement cet Esprit qui, grâce au seul mouvement immanent du concept, devrait naître de son Autre. Cette circularité idéaliste fait de Hegel l'un des modèles du structuralisme en psychanalyse.



(Joël Bernat, Thierry Simonelli)


[1] Abrégé de psychanalyse (1938), P.U.F. 1973, p. 4.
[2] Voir « Esquisse d'une psychologie scientifique », in La naissance de la psychanalyse, P.U.F. 1956.
[3] Voir « Le bloc », op. cit.
[4] "Note sur le "Bloc-notes magique"", Résultats, idées, problèmes, II, op. cit. Écrit en 1924, publié en 1925.
[5] Op. cit., voir pp. 8 à 10.
[6] Bion ajoutera une autre dimension : une attaque de la perception et de l'organe qui en est responsable.
[7] Voir le dernier schéma topique que trace Freud dans Les nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.
[8] Voir par exemple Les trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987.
[9] Sur le modèle de la figure 3, p. 459 du chapitre VII - § II de L’interprétation des rêves, P.U.F. 1950.
[10] Temps du surgissement, de l'incident, à l'insu du sujet, auquel le moi n'est pas préparé par un travail préliminaire ; il s'agit ici de l'activité du moi-plaisir originel : incorporer le bon, rejeter le mauvais d'une chose perçue, selon le principe de plaisir qui fonctionne sur le mode attraction (affirmation par tendance unifiante d'Éros) et répulsion (négation et expulsion par la tendance destructrice de Thanatos). A ce sujet, voir, par exemple, Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Rosenberg B., Monographies de la revue française de psychanalyse, PUF 1991.
[11] Voir D. W. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000.
[12] Freud en donne illustration avec l’histoire du roi Boabdil dans « Un souvenir sur l’Acropole ».
[13] « Ces traces mnésiques, nous les imaginons enfermées dans des systèmes, en contact immédiat avec le système perception-conscience, en sorte que leurs charges psychiques peuvent facilement se propager aux éléments de ce dernier. Et, à ce propos, on pense aussitôt aux hallucinations et au fait que le souvenir même le plus vif se laisse encore distinguer aussi bien de l'hallucination que de la perception extérieure, et on en a trouvé sans peine l'explication dans le fait que lors de la reviviscence d'un souvenir, la charge psychique ne quitte pas le système dont le souvenir fait partie, tandis que dans le cas d'une perception, la charge ne se propage pas seulement de la trace mnésique au système perception-conscience, mais s'y transporte tout entière. » In « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, ou in Œuvres complètes, XVI, Paris, P.U.F., 1991, le § « ça et moi ».
[14] Voir l’Abrégé de psychanalyse, P.U.F. 1967.
[15] Le symbole n’est pas la marque d’une vérité, mais le marqueur, l’indicateur d’une opération de censure. Voir Les conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit.
[16] Voir l’exemple de Freud dans « La négation », in Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992.
[17] Voir « Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l'Acropole », in Œuvres complètes XIX, P.U.F. 1995, ou encore « La négation », op. cit..
[18] Freud S. - Lou Andreas-Salomé, "Journal d'une année" (1913) in Correspondance, Gallimard 1970, p. 402.
[19] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, Seuil, 1966, pp. 93-100.
[20]. J. Lacan, « Propos sur la causalité psychique » Écrits, Seuil, 1966, pp. 151-193. Cf. Freud – Das Ich und das Es – traduit par Jankélévitch sous le titre : Le Moi et le soi, in Essais de psychanalyse, paru chez Payot en 1927.
[21] J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Seuil, 1966, pp. 101-124.
[22] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, 1966, pp. 237-322.
[23] J. Lacan, « La science et la vérité », Écrits, Seuil, 1966, pp. 855-877.
[24] Cf. M. Frank, Eine Einführung in Schellings Philosophie [= ESPh], p.39.
[25] « Wenn ich sage : Ich bin Ich, so ist das Subjekt (Ich) und das Objekt (Ich) nicht so vereinigt, daß gar keine Trennung vorgenommen werden kann, ohne das Wesen desjenigen, was getrennt werden soll, zu verletzen ; im Gegenteil : das Ich ist nur durch diese Trennung des Ichs vom Ich möglich. » (F. Hölderlin, Werke in einem Band, pp. 597, 598).
[26] Nous citerons d’après les Ausgewählte Schriften, édités par M. Frank en 1985 chez Suhrkamp. Les trois textes sont repris dans le premier tome : 1794 - 1800.
[27] « Das Bewußtsein von etwas als etwas ganz Bestimmtem geht also einher mit einem Unbewußtsein, das sich als ein strukturelles charakterisieren ließe. Dasjenige, dessen sich jedes Bewußtsein von etwas nicht bewußt werden kann, ist genau der Anteil an Unendlichkeit, der am Zustandebringen seines Objekts beteiligt war. ... Mit anderen Worten : das Ich betrachtet die Beschränkung seiner ursprünglichen unendlichen Tätigkeit (und ohne eine solche Beschränkung kein Bewußtsein) als die Tat eines Dings an sich. Dieser Trugschluß ist eine Notwendigkeit strukturaler Natur. »

 



Mise à jour : 01.12.2003


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