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La psyché est étendue,
n'en sait rien.
Mystique, l’obscure auto-perception du royaume externe
au moi, au ça
Quelques éclaircissements au sujet de cette phrase de
Freud, tenue en général pour énigmatique.
C’est en 1938 que Freud jette brièvement ceci :
22. VIII. « Il se peut que la spatialité soit
la projection de l’extension de l’appareil psychique.
Vraisemblablement aucune autre dérivation. Au lieu des
conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant.
La psyché est étendue, n'en sait rien. »[1]
De toute évidence, l’ensemble de ces petites
notes servent de préparation à l’écriture
de l’Abrégé de psychanalyse, où nous
les retrouvons toutes développées[2].
Mais elles sont aussi de véritables condensés
de pensée, ailleurs et auparavant développées.
Celle qui nous intéresse ici ouvre le premier chapitre
de l’Abrégé (page 3) :
« ... la localisation. Nous admettons que la vie psychique est la
fonction d’un appareil auquel nous attribuons une étendue spatiale
et que nous supposons formé de plusieurs parties. »
C’est vers la fin du texte qu’une autre petite
phrase vient éclairer les raisons de cette spatialité ignorée
(page 72) :
« En admettant l’existence d’un appareil psychique à étendue
spatiale, bien adapté à son rôle, développé par
les nécessités de l’existence et qui ne produit les phénomènes
de la conscience qu’en un point particulier et dans certaines conditions
(...) »
L’on comprend ainsi ce que vise Freud : la conscience
ne peut qu’ignorer l’étendue psychique inconsciente,
et ne peut ainsi se penser comme spatialité.
Notons que cette idée est d’une certaine façon
assez ancienne et que Freud pouvait la tenir d’un de
ses maîtres, G. T. Fechner, qui énonçait
en 1860 : « L’esprit est étendu
dans le corps ».
La psyché n’est pas réductible au cerveau,
elle est étendue dans le corps.
Cette conscience ne peut-elle vraiment pas percevoir l’étendue
psychique ?
Bien des choses s’y opposent, notamment le fameux clivage
corps-esprit.
Mais le même jour, Freud note aussi ceci :
22. VIII. « Mystique, l’obscure auto-perception
du royaume externe au moi, au ça » [3].
Autre phrase bien connue et souvent tenue pour énigmatique.
Si l’on veut saisir ce que Freud note là pour
lui, cela passe par le fait que cette pensée n’est
pas nouvelle pour lui et dans les écrits.
Nous en trouvons une première élaboration dès
les lettres à Fließ
« (...) Imagines-tu ce que peuvent être les mythes endopsychiques ?
(...) L'obscure perception interne par le sujet de son propre appareil psychique
suscite des illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors
et, de façon caractéristique, dans l'avenir, dans l'au-delà.
L'immortalité, la récompense, tout l'au-delà, telles sont
les conceptions de notre psyché interne... C'est une psycho-mythologie. » [4]
Peu après, en 1901, Freud ajoute ceci :
« L'obscure connaissance (la perception pour ainsi dire endopsychique – qui
ne présente en rien le caractère d'une connaissance vraie) de l'existence
de facteurs et de faits psychiques propres à l'inconscient se reflète
(...) dans la construction d'une réalité suprasensible, que la
science a pour but de retransformer en psychologie de l'inconscient (...) à transformer
la métaphysique en métapsychologie » [5]
Mais aussi L'homme aux rats, ou Résultats,
idées, problèmes, ou les lettres à Fließ :
par exemple celle du 12.II.1896 où apparaît pour
la première fois le terme et le projet d'une métapsychologie,
et celle du 12.XII.1897 sur la perception endopsychique reprojetée
qui compose en partie la Weltanschauung, et qui pourrait
aussi traduire l'Anschauung).
[Voir la traduction des fragments de Freud]
(Joël Bernat)
[1] 1938, “Résultats,
idées, problèmes”, GW XVII, 149-52, SE
XXIII, 299-300 ; L'arc, numéro 34 consacré à Freud,
1968, 69-70 ; Résultats, idées, problèmes,
II, Paris, P.U.F., 1985.
[2] 1938, Abrégé de
psychanalyse, GW XVII, 63-138 (Abriss der Psychoanalyse),
Studienausgabe Ergänzungsband 407 ; SE XXIII, 144-207
; P.U.F. 1967.
[3] Freud
S., Résultats, idées, problèmes,
tome II, PUF 1985, p. 288.
[4] Freud
S., lettre à Fließ du 12.XII.1897, in La naissance
de la psychanalyse, P.U.F 1969, pp. 210-211.
[5] Freud
S., Psychopathologie de la vie quotidienne, pp. 411-412.
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