Renoncement / Verzicht
Soit un des effets du jugement d'existence (voir système perception-conscience), par
confrontation de la représentation avec l'observation et l'épreuve de
réalité.
Le terme de renoncement a, en français, une connotation
éminemment religieuse, indiquant un impératif moral, surmoïque, visant
à une purification de l’âme qui n’existe pas dans l’esprit de
Freud : il s’agirait plutôt d’une sorte de purgation de
la psyché1. En tous
cas, le renoncement au sens de Freud n’est pas un impératif moral, même
s’il est lié à une éthique de l’analyste ; et encore moins quant
au patient ! Par ailleurs, ce terme n’a pas reçu une place claire
et fixe dans le lexique de Freud dans la mesure où il apparaît à divers
moments et divers lieux dans le système perception-conscience.
a - Le renoncement face au réel
Dans l’Interprétation des rêves, Freud énonce quelques
exemples de jugements d’impossibilité, c’est-à-dire de renoncements
imposés par le réel et sa contrainte (externe) :
Realforderung. Par exemple, il est impossible :
- d’avoir le même âge que son père,
- que les enfants soient manufacturés,
- de naître deux fois,
- d’épouser autant de femmes que de membres de la famille,
- que ma sœur ne soit pas ma sœur,
- le passé ne revient pas,
- et d’échapper au fait que l’on doit une mort à la nature.
Autant de jugements que les fantasmes - et une grande part de la
pathologie - peuvent réfuter, non sans apporter, en prime, une
satisfaction préliminaire (Vorlust) toute imaginaire. Ce qui
vient mettre en opposition fondamentale la puissance de cet imaginaire
face à la réalité externe et son épreuve, son éprouvé de
frustrations2,
opposition qui va composer la réalité psychique. C’est sur cela que
l’invention de la psychanalyse va, entre autres choses, porter :
le renoncement aux satisfactions pulsionnelles (sur le mode
hallucinatoire du fantasme, par exemple, indépendamment de la réalité),
c’est-à-dire l’idéal d’un renoncement au monde de la réalité psychique
pour l’admission de celui de la « réalité réelle ».
b - Le renoncement névrotique
Mais les renoncements obtenus par la cure sont différents de ceux
imposés par les conflits névrotiques, sources de souffrance et de
plainte : nous devrions dire, dans ce cas, qu’il s’agit de
renoncements liés à la formation d’un compromis et d’une contrainte
interne (celles du ça et du surmoi par exemple). Ainsi, Freud a pu
indiquer deux modes de renoncement à la satisfaction
pulsionnelle :
- Par peur de la punition, celle de la castration : le danger
menace tout le moi du fait de son identification aux organes génitaux
(la partie - fétichisée - pour le tout, c’est une
Weltanschauung reposant sur des théories sexuelles
infantiles) ;
- Mais aussi par peur de perdre l’objet aimé ou l’amour de
l’objet : alors le sujet absorbe l’objet en son moi et l’investit
de libido, il devient une partie du moi sous la forme de l’idéal du
moi3. Le moi se soumet
à l’idéal par amour (et non par obéissance comme face au surmoi).
L’idéal du moi est l’image dans le moi des objets aimés. Ici, l’on
retrouve l’idéal de vie de Dilthey.
c - Le renoncement comme effet de l’analyse
Nous pourrions faire une longue liste de ce que Freud pose comme
renoncements acquis au cours d’une analyse. En parcourant ses écrits,
nous pouvons en relever quelques-uns, dont certains sont tout à fait
sujets à discussion. Exemple de renoncements :
- à la sexualité infantile et aux théories sexuelles
infantiles ;
- à la mère pour le père ;
- au clitoris pour le vagin comme condition d’accès à la féminité -
selon Freud ;
- au principe de plaisir pour celui de la réalité et donc renoncement
au fantasme et autres élaborations secondaires ; et au-delà,
renoncement à la toute-puissance de la pensée ;
- aux bénéfices secondaires de la maladie et du symptôme.
Mais en quoi ces renoncements se différencient-ils de ceux de la
névrose ? Une indication, pouvant éclairer la pensée de Freud sur
ce thème, apparaît plusieurs fois dans les Minutes de la Société
Viennoise de Psychanalyse : le but à atteindre serait celui
d’une répression4 qui serait un « refoulement
conscient » par opposition au refoulement inconscient dont le
résultat est une censure. Car, en fait, ce n’est pas le refoulement qui
est à l’origine de la névrose, mais son échec5. Et c’est cet échec qui produit les
symptômes car l’échec du refoulement, et donc le retour du refoulé,
entraîne une formation de compromis. Il y a donc à prendre conscience
du refoulement de la sexualité et apprendre à la subordonner aux
nécessités de la réalité (l’Ananké freudienne) et de la
culture (par exemple, en déplaçant la sexualité vers la soif de savoir,
source de toute recherche intellectuelle). Ainsi la psychanalyse
aiderait à remplacer le refoulement par une répression normale et
consciente. Ce qu’indique ici Freud, en 1906, est une opération
consciente du sujet, c’est-à-dire non pas imposée par la nécessité ou
pour protection, ni une opération à son insu : mais bien celle
d’un sujet admettant ses motions pulsionnelles en un moi qui ne serait
plus le jouet du ça, du surmoi et du monde externe, les trois tyrans du
moi névrosé. Et ce moi serait le maître dans sa maison, jugerait ces
motions pulsionnelles à l’aune des réalités (par l’épreuve de la
réalité), et selon, pourrait les repousser sans refouler, ce qui
supprime la formation de symptômes.
Une autre indication freudienne de renoncement est posée, elle
aussi, comme une « visée » de l’analyse : le narcissisme
(être amoureux de soi, c’est-à-dire de ses propres organes génitaux)
est un stade obligé entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet. L’être a
ainsi deux objets sexuels premiers : la femme (mère, nurse, etc.)
et soi-même, objets auxquels il doit renoncer6.
d - Le renoncement comme éthique scientifique du psychanalyste
Le renoncement à opérer, tel un travail de deuil, est
indissociable de l’épreuve de réalité, selon le jugement
d’existence7. Freud
pensait le psychanalyste comme « scientifique », ni croyant,
ni médecin, ni philosophe8, au sens d’un sujet acceptant le fragmentaire et
renonçant aux visions d’ensemble : « J'ai un talent
particulier pour le contentement fragmentaire »9. Définition qui, lorsque l’on fait
un tour d’horizon, particulièrement en France, semble plus que perdue
de vue sinon largement bafouée : psychologie et médecine ont
récupéré la psychanalyse pour n’en faire qu’une technique. De là, sans
doute, un certain malaise de la psychanalyse…
Le fragmentaire est l’effet des épreuves successives de la
réalité : fragment par fragment, est ce qui définit l’avancée de
la science analytique et du scientifique, ce qui exclut la saisie ou
l’élaboration d’un Tout. Si la représentation recherchée ne peut être
retrouvée dans la réalité, alors elle doit être abandonnée. L’on sait
ainsi les nombreux renoncements qui jalonnent l'œuvre de Freud. L’on
sait bien qu’il n’hésitait pas à mettre en question sa théorie, et donc
sa personne propre, lorsque quelque élément faisant retour via
la cure ne trouvait ni place, ni explication : soit lorsque la
réalité (clinique) venait contredire la théorie - et non pas sur le
plan d'une négation interne, par contrainte interne, Anspruch,
ou dans le fantasme, mais bien externe, Realforderung. Pour
donner quelques exemples de ces renoncements :
- Avril 1885 : « Le grand tournant de ma vie » et la
destruction de quatorze ans de notes. « J’avais écrit beaucoup de
notes, elles s’entassent autour de vous comme des sables mouvants
autour du sphinx »10.
- Puis en septembre 1897 le célèbre renoncement à la Neurotica,
c’est-à-dire à la théorie de la séduction qui permit le repérage du
Proton pseudos, soit le fantasme et la réalité
psychique11.
- Mars 1900 et la démolition des châteaux en Espagne.
- 1915 : destruction des articles de la Métapsychologie,
etc.
Et c’est ainsi que la position scientifique n’est possible qu’au
prix d’un renoncement aux exigences narcissiques, et la reconnaissance
de sa petitesse par la soumission aux nécessités naturelles :
« La science ne constitue-t-elle pas le plus parfait renoncement
au principe de plaisir dont notre travail psychique soit
capable ? »12.
De même en chaque cure : la psychanalyse est sans cesse à
réinventer, jamais achevée en tant que technique, ce qui n’est pas une
position économique ! Renoncement bien difficile puisque l’on voit
des analystes rigidifier un cadre, une technique, voire revenir
(régresser) à des méthodes plus économiques comme l’hypnose, les
conceptions behaviouristes (le cognitivisme par exemple), les grilles
d’interprétation, etc.
Car, attention, il y a des faux renoncements, c’est-à-dire en fait de
simples déplacements : « ... Nous ne pouvons renoncer à rien,
nous ne faisons que remplacer[vertreten13] une chose par une autre ; ce qui
paraît être un renoncement est en réalité une formation substitutive ou
un succédané »14. Un bel exemple est celui que donne Freud dans
son texte sur Vinci :
- l’apparent renoncement au père n’est qu’un déplacement : du
père au Père Noël, puis au Maître, puis à Dieu ou le Président,
etc. ;
- quant au déplacement de la mère il peut se faire sur la Vierge
Marie ou la Nature, etc.
- La croyance (religieuse, politique, scientifique, etc.) n’est qu’un
déplacement de la problématique œdipienne et donc un masque de non
renoncement.
Enfin, nous pourrions conclure avec Heidegger :
« Le renoncement ne prend pas, mais il donne »15.
1 Nous jouons sur les deux
sens du mot grec (et allemand) Katharsis : soit la
purification au sens religieux, soit la purgation au
sens médical. A ce sujet, voir J. Bernat, Le processus psychique et
le théorie freudienne, coll. « Études
Psychanalytiques », L’Harmattan, 1996.
2 Par exemple, la lettre de
Freud du 13-VIII-1937 à M. Bonaparte in Correspondance
générale, Paris, Gallimard, 1979 : « Dès qu’on s’interroge
sur le sens et la valeur de la vie, on est malade, car ni l’un ni
l’autre n’existent objectivement ; on avoue simplement posséder
une réserve de libido insatisfaite, à laquelle quelque chose a dû
arriver, une sorte de fermentation aboutissant à de la tristesse et de
la séparation. ».
3 Voir Herman Nunberg,
Principes de psychanalyse, PUF, 1957, pp. 155-156.
4 Minutes de la Société
Viennoise de Psychanalyse, I, p. 46, Gallimard, 1975.
6 Voir la séance du 10
novembre 1909, Minutes de la Société Viennoise de
Psychanalyse, II, Gallimard, 1976, p. 307.
8 Voir la Correspondance
avec le pasteur Pfister, 1909-1939, Gallimard, 1966.
9 S. Freud, lettre à G.
Groddeck du 17-IV-1921, Ça et moi, Paris, Gallimard, 1977, p.
70-71 : telle est la réponse de Freud face au monisme de Groddeck
représenté par sa conception du ça comme Un de la
psyché.
10 S. Freud,
Correspondance générale, Gallimard, 1979, lettre à Martha, p.
152.
11 In La naissance de
la psychanalyse, P.U.F., 1969, p. 190 : « Je ne crois plus à
ma Neurotica (...) il y eut d'abord les déceptions répétées que je
subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu'à leur
achèvement, la fuite des gens dont les cas semblaient le mieux se
prêter à ce traitement, l'absence du succès total que j'escomptais
(…) ».
12 Freud S., (1910)
« Un type particulier du choix d'objet chez l'homme », in
La vie sexuelle, op. cit., p. 48.
13 Voir J. Bernat,
« Deux éléments épistémologiques de l’expérience
psychanalytique : intuition et conviction », op.
cit.
14 S. Freud, « Le
créateur littéraire et la fantaisie » in L'inquiétante
étrangeté, Paris, Gallimard, 1985, p. 36.
15 Heidegger M., « Le
chemin de campagne » ( Der Ferweld), Questions III
& IV, collection Tel, Gallimard 1990.
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