L'homme est animal enfermé — à l'extérieur
de sa cage.
Il s'agite
hors de soi.
Rien de plus original, rien de plus
soi que de se nourrir
des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait
de mouton assimilé.
La perfection est une défense. Mettre la perfection
entre soi-même et l'autre. Entre soi-même et soi-même.
L'être qui travaille dit : Je veux être plus puissant,
plus intelligent, plus heureux - que - Moi.
Qui si le
moi est haïssable, aimer son prochain
comme soi-même devient une atroce ironie.
Entre nous.
Les relations humaines sont fondées sur
chiffres.
Déchiffrer, c'est se brouiller. Ce chiffre a l'avantage
de dire sans dire, et de garder suspendue,
réversible,
l'opinion réciproque. Il nous préserve de porter
des jugements décisifs et définitifs qui ne
sont jamais vrais que dans l'instant.
Les véritables secrets d'un être lui sont plus
secrets qu'ils ne le sont à autrui.
On ne sait jamais avec qui l'on couche.
L'esprit clair fait comprendre ce qu'il ne comprend pas.
Un homme est plus compliqué, infiniment plus compliqué
que sa pensée.
Un état bien dangereux : croire comprendre.
Il faudrait peut-être en venir à donner à
notre philosophie cette base : que nous reposons sur une complication
infernale d'éléments et d'événements
élémentaires.
Un
esprit capable de saisir la complication de son
cerveau serait donc plus
complexe que ce qui
le fait être ce qu'il est... puisqu'à chaque
pensée il devrait joindre l'idée de cette machinerie,
l'actualité toute différente que sa pensée
est à chaque instant.
Les petits faits inexpliqués contiennent toujours de
quoi renverser toutes les explications des grands faits.
Variations sur Descartes.
Parfois je pense; et parfois, je
suis.
Il existe pour toute pensée et pour toute chose profonde,
amour, haine, un poison singulièrement énergétique
qui est
tout le reste du monde, tout ce qui n'est pas
elle, et qui la distrait, la dilue, la dissipe...
L'étrange pouvoir de faire certains choses indifférentes
à la vie avec le soin, la fureur l'opiniâtreté
- comme si la vie en dépendait... c'est là ce
que nous appelons :
vivre.
A chaque instant il y a
des points noirs dans l'âme
qui sont en train de grossir ou de fondre.
Soi.
Plus une conscience est « consciente »
plus
son personnage, plus
ses opinions,
ses
actes,
ses caractéristiques,
ses sentiments
lui paraissent
étranges, -
étrangers.
Elle tendrait donc à disposer de ce qu'elle a de plus
propre et de plus personnel comme de choses extérieures
et accidentelles.
Il faut bien que j'aie des opinions; des habitudes, un nom,
des affections, des répulsions, un système du
monde, comme il faut bien que le mur de ma chambre ait une
certaine couleur. Je ne suis à tout ce que je suis
que ce que la lumière est à cette couleur. elle
pourrait éclairer quoi que ce soit.
— Comment vous appelez-vous ?
—
Je ne sais pas.
Votre âge ?...
Je ne sais pas. Votre lieu de
naissance ?
Sais pas. Profession ?
Sais pas...
C'est bien :
Vous êtes moi-même.
Il y a des doctrines qui ne souffrent pas d'être traduites
dans un langage qui n'est pas leur langage initial, et qui
n'y transportent pas avec elles cette magie, cette pudeur,
cette accoutumance d'être acceptées, qu'elles
gardaient depuis leur cristallisation en des mots qui s'étaient
voilés et consacrés à elles.
Tout enquête sur soi, tout accident qui fait qu'on se
saisisse, tout point de vue inaccoutumé montre
soi
comme on ne le connaissait pas. Il n'est même pas sûr
que se
connaître ait un sens, ni qu'un homme
ne puisse connaître un autre homme mieux que soi-même.
L'hésitation, le travail intellectuel, le remords,
autant de preuves de cette étrangeté.
Se connaître n'est pas s'amender.
Se connaître, détour pour s'absoudre.