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Rêveries
Paul Valéry

Paul Valéry (I)

Extrais de Tel Quel I, dans Paul Valéry Oeuvres II, Paris, Pléiade, 1960.


L'homme est animal enfermé — à l'extérieur de sa cage.
Il s'agite hors de soi.

Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé.

La perfection est une défense. Mettre la perfection entre soi-même et l'autre. Entre soi-même et soi-même.

L'être qui travaille dit : Je veux être plus puissant, plus intelligent, plus heureux - que - Moi.

Qui si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie.

Entre nous.
Les relations humaines sont fondées sur chiffres. Déchiffrer, c'est se brouiller. Ce chiffre a l'avantage de dire sans dire, et de garder suspendue, réversible, l'opinion réciproque. Il nous préserve de porter des jugements décisifs et définitifs qui ne sont jamais vrais que dans l'instant.

Les véritables secrets d'un être lui sont plus secrets qu'ils ne le sont à autrui.

On ne sait jamais avec qui l'on couche.

L'esprit clair fait comprendre ce qu'il ne comprend pas.

Un homme est plus compliqué, infiniment plus compliqué que sa pensée.

Un état bien dangereux : croire comprendre.

Il faudrait peut-être en venir à donner à notre philosophie cette base : que nous reposons sur une complication infernale d'éléments et d'événements élémentaires.
Un esprit capable de saisir la complication de son cerveau serait donc plus complexe que ce qui le fait être ce qu'il est... puisqu'à chaque pensée il devrait joindre l'idée de cette machinerie, l'actualité toute différente que sa pensée est à chaque instant.

Les petits faits inexpliqués contiennent toujours de quoi renverser toutes les explications des grands faits.

Variations sur Descartes.Paul Valéry
Parfois je pense; et parfois, je suis.

Il existe pour toute pensée et pour toute chose profonde, amour, haine, un poison singulièrement énergétique qui est tout le reste du monde, tout ce qui n'est pas elle, et qui la distrait, la dilue, la dissipe...
L'étrange pouvoir de faire certains choses indifférentes à la vie avec le soin, la fureur l'opiniâtreté - comme si la vie en dépendait... c'est là ce que nous appelons : vivre.

A chaque instant il y a des points noirs dans l'âme qui sont en train de grossir ou de fondre.

Soi.
Plus une conscience est « consciente » plus son personnage, plus ses opinions, ses actes, ses caractéristiques, ses sentiments lui paraissent étranges, - étrangers. Elle tendrait donc à disposer de ce qu'elle a de plus propre et de plus personnel comme de choses extérieures et accidentelles.
Il faut bien que j'aie des opinions; des habitudes, un nom, des affections, des répulsions, un système du monde, comme il faut bien que le mur de ma chambre ait une certaine couleur. Je ne suis à tout ce que je suis que ce que la lumière est à cette couleur. elle pourrait éclairer quoi que ce soit.
— Comment vous appelez-vous ?
Je ne sais pas.
Votre âge ?... Je ne sais pas. Votre lieu de naissance ? Sais pas. Profession ? Sais pas... C'est bien : Vous êtes moi-même.

Il y a des doctrines qui ne souffrent pas d'être traduites dans un langage qui n'est pas leur langage initial, et qui n'y transportent pas avec elles cette magie, cette pudeur, cette accoutumance d'être acceptées, qu'elles gardaient depuis leur cristallisation en des mots qui s'étaient voilés et consacrés à elles.

Tout enquête sur soi, tout accident qui fait qu'on se saisisse, tout point de vue inaccoutumé montre soi comme on ne le connaissait pas. Il n'est même pas sûr que se connaître ait un sens, ni qu'un homme ne puisse connaître un autre homme mieux que soi-même. L'hésitation, le travail intellectuel, le remords, autant de preuves de cette étrangeté.

Se connaître n'est pas s'amender.
Se connaître, détour pour s'absoudre.





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