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Rêveries
Paul Valéry

Paul Valéry (II)

Extrais de Tel Quel I, dans Paul Valéry Oeuvres II, Paris, Pléiade, 1960.

Nous n'apercevons des vivants que leurs moyens de défense et leurs organes d'attaque, leur tégument, leurs avertisseurs, leurs prolongements moteurs, leurs armes, leurs outils.

Que de grandes choses ne seraient pas sans une faiblesse qui les inspire... Ô Vanité, mère mesquine de grandes choses !...

Mensonge
Ce qui nous force à mentir, est fréquemment le sentiment que nous avons de l'impossibilité chez les autres qu'ils comprennent entièrement notre action. Ils n'arriveront jamais à en concevoir la nécessité (qui à nous-mêmes s'impose sans s'éclaircir).
— Je te dirai ce que tu peux comprendre. Tu ne peux comprendre le vrai. Je ne puis même essayer de te l'expliquer. je te dirai donc le faux.
— C'est là le mensonge de celui qui désespère de l'esprit d'autrui, et qui lui ment, parce que le faux est plus simple que le vrai. Même le mensonge le plus compliqué est plus simple que le Vrai. La parole ne peut prétendre à développer tout le complexe de l'individu.

On confond le devoir et la loi d'un être; mais c'est par ignorance de la loi d'un être, que le devoir a été inventé et dicté.

Les changements d'humeur donnnet au prochain l'impression du mensonge alternant avec la vérité. Il prend toujours le mauvais pour le vrai.
Nous prenons toujours le pire pour le fond. Mais le fond n'est bon ni mauvais, et ne peut l'être.

Rien de plus commun et de plus aisé que d'attribuer à la force ce qui procède de la faiblesse. La violence marque toujours la faiblesse. Les violents en esprit s'arrêtent toujours aux premiers termes des développements de leurs pensées. Les termes délicats, les résonances fines leur échappent; et l'on sait que dans cet ordre de finesse se dissimulent les indices les plus précieux et les relations les plus profondes.

Le plus farouche orgueil naît surtout à l'occasion d'une impuissance.

Paul ValéryNe pas essayer d'agir sur la partie instable, sur la surface inconstante des esprits, sur ce que les hommes croient croire et pensent penser; mais sur ce qu'ils sont. Et ils sont, eux et leurs pensées, sujets de leurs masses cachées, — soumis à leur durée plus grande que la durée de leurs variations, — à des lois simples, à de grosses conditions que les petits, proches et vifs phénomènes de leur sensibilité leur cachent à chaque instant.
Il est de la nature de la sensibilité qu'elle brouille l'intensité avec l'importance, donne à de minimes causes des effets démesurés, taise longtemps d'immenses désordres.

Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d'être faux.

Commerce.
Je souffre atrocement. Quand je souffre trop, vient l'idée d'utilité.
Tu souffres, — c'est pour. Tu souffres, donc tu payes. Tu achètes, tu rachètes. étrange commerce.
Cette idée naquit donc après le commerce, et parmi des peuplades mercantiles. Justice est Balance. Solvere poenas. Vendetta : vindicatio.
Échange de douleur contre plaisir, de sensation subie repoussante contre sensation voulue. Mon acte est payé par l'acte de quelqu'un.
Et il y a des escomptes, des marchés à terme, des lettres de change.
Le christianisme a fait entrer Dieu même dans ces marchés. Toute la mythologie : Justice. Talion — Égalité — naît du commerce primitif. — L'État est le pivot d'une Balance — Dieu aussi. L'éternité est une chambre de compensation.
Cette mythique est implantée au plus intime de nous. Nos mœrs sont échanges, et fondées sur des égalités conventionnelles. — Politesses. — Veuillez agréer (et moi aussi). Coup de chapeau pour coup de chapeau — dent pour dent.
Jusque dans l'amitié et dans l'amour, il y a comptabilité, sentiment de troquer, — crainte d'être volé. Doit et avoir.
Le Do ut des..,
Quel coup de folie, et révolution, que d'oser renverser la balance ! Le christianisme a essayé, douté, échoué. Rendre le bien pour le mal, payer au centuple un verre d'eau. Ouvriers tardifs bien payés, mieux payés que les bons et exacts. mais c'est toujours donner et recevoir. Toujours le comptoir et l'arrière pensée; le calcul, le livre de caisse, le Grand Livre...
Mais le Héros et l'égoïste purs sont ingénument contre le commerce. Le héros donne et ne reçoit rien. L'Égoïste vrai reçoit et ne donne rien. le vrai Héros n'envisage aucune rétribution. Il conçoit que sa nature est de donner tout ce qu'il est, et qu'il obéit à sa nature, qui est son plaisir et sa loi. Le pur Égoïste est identique et de sens contraire. Tous deux s'acceptent. Mérite et démérite sont des couleurs qu'ils ne perçoivent pas. Le Héros n'est pas libre en soi — et pour soi. Il semble libre par contraste.
Lui et l'autre sont fermes dans la certitude que les grands actes, les grandes pensées, les souffrances, les jouissances ne servent à rien, ne doivent servir à rien; rien payer, rien acheter...

L'idée d'Inspiration contient celles-ci : Ce qui ne coûte rien est ce qui a le plus de valeur.
Ce qui a le plus de valeur ne doit rien coûter.
Et celle-ci : Se glorifier le plus ce dont on est le moins responsable.

Un certain trouble de la mémoire fait venir un mot qui n'est pas le bon, mais qui devient le meilleur sans désemparer. Ce mot fait école, ce trouble devient système, superstition, etc.

Une chose réussie est une transformation d'une chose manquée.
Donc une chose manquée n'est manquée que par abandon.





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